CHATTERTON
En même temps il se mit à étudier d'autres branches des connaissances humaines; mais les études de l'antiquaire occupèrent toujours la première place.
Cependant, il composa divers écrits en vers et en prose, des écrits satiriques surtout, et dont quelques-uns parurent dans les journaux et revues de l'époque, particulièrement dans le Town and countrymagaz.ine.
Au mois de mars 1769, il s'adressa à Horace Walpole, fils du ministre Robert Walpole, et lui offrit une liste de peintres qui auraient autrefois existé à Bristol, liste que , suivant le système déjà adopté par lui, il présenta comme l'ayant découverte, en même temps que de vieux poèmes. Walpole accepta d'abord avec empressement ; puis il se montra moins bienveillant, soit qu'il suspectât l'authenticité de la découverte de Chatterton , soit qu'elle lui parût peu importante ; peut-être aussi parce que le jeune antiquaù'e insistait trop cour voir sa position améliorée. Walpole laissa les lettres de Chatterton sans réponse. Chatterton demanda alors, en termes qui témoignaient combien il se trouvait blessé du procédé, que ses manuscrits lui fussent rendus, et le grand seigneur les renvoya sous enveloppe, sans autre réponse. Le découragement succéda bientôt chez l'écrivain inexpérimenté aux espérances qu'il avait conçues, et dès lors il songea au suicide. 11 laissa échapper ce projet sinistre devant la famille de M. Lambert, son patron. On trouva même son testament , conçu en termes qui le peignent tout entier ; cette pièce débutait de la manière qui suit : « Ceci est la dernière volonté et le testament de moi Thomas Chatterton, de la cité de Bristol , sain de corps , par la grâce de mon dernier chirurgien. Quant à mon esprit, c'est au coroner et au jury à en juger; seulement, je les prie de noter que les maîtres passés en fait d'intelligence à Bristol me traitent de fou. Si je commets aujourd'hui un acte de folie, il est simplement conforme au reste de ma vie , taxé comme empreint de ce caractère. « Puis il annonçait que sa mort était fixée au lendemain soir, avant huit heures. La lecture de cette pièce, qui témoignait ou d'un commencement d'égarement d'esprit , ou , ce qui était plus vraisemblable , d'une misanthropie ironique , extraordinaire à l'âge de Chatterton, effraya M. Lambert, qui le congédia. Il vint alors à Londres, où les libraires lui firent d'encourageantes propositions. « Je débuterai par les lettres , écrivait-il : les promesses qu'on m'a faites me donnent lieu d'espérer que j'y réussirai ; si, contre toute attente, je me trouvais déçu daus mes espérances, je me ferais ministre méthodiste. Comme toujours la crédulité est la déesse régnante, c'est chose facile que de créer une secte nouvelle (1). Si cette ressource me fait défaut, il m'en restei'a une dernière, le pistolet » ( // that too should
(1) On est presque effrayé de celte précoce cxpéricDce des tionimcB et des choses-
fail me, inij last and final ressource is a pistai). Cependant, ses premières lettres à sa mère et à sa sœur respirent l'enthousiasme. « Me voici placé enfin, y Usait-on, et comme je le désire. Quelle magnifique perspective 1 » 11 écrivit pour l'opposition, quoique, disait-il, la fortune se trouvât dans le parti contraire. Malheureusement aussi, il ajoutait <c qu'il serait un pauvre écrivain celui qui ne saurait pas écrire pour les deux partis ». Évidemment le sens moral était peu développé chez Chatterton, si son intelligence était précoce ; et ce qui le prouve encore, c'est ce compte écrit de sa main et trouvé au dos d'une brochure politique à l'adresse du lord-maire Beckford, son protecteur. Il suppute dans cette pièce, en forme de Doit et Avoir, les résultats, en ce qui le concerne, de la mort récente de ce seigneur :
Perdu par sa mort sur cet essai. 1' 11 6
Gagné en élégies 2' 2'
En essais .■>" 3^
Je me réjouis de sa mort pour. . 3' 13 6 Si ce compte n'était pas une mauvaise plaisanterie, il n'émanait pas d'un grand cœur, même en faisant la part des hauteurs que Chatterton aurait pu essuyer chez les personnages qu'il voyait. Quoiqu'il écrivît beaucoup, il n'acquit pas d'aisance, et le désespoir vint encore s'asseoir au seuil du jeune littérateur. Au mois de juillet 1770, il quitta son logement de Shoreditch, pour venir demeurer Brook-Street, Holborn,. où, réduit à la dernière misère, il s'empoisonna. Il avait dix-sept ans et neuf mois. Comme son , génie, son extérieur s'était développé d'une manière précoce. Ses yeux étaient perçants, et l'un des deux beaucoup plus que l'autre. Sa tenue était simple , et son affection pour ses proches était sans bornes. Malgré des inégalités de caractère incontestables, Chatterton était doué de facultés peu ordinaires ; il ne lui manquait peutêtre que le sentmient du devoir. On sait que M. Alfred de Vigny a fait de Chatterton le sujet d'un drame, représente le 1*'" février 1835, après l'avoir pris pour héros d'une de ses Nouvelles. M. de Vigny est un admirateur de Chatterton. Quoique l'histoire soit plus que la poésie tenue de mesurer son admiration, il faut reconnaître qu'à beaucoup d'égards- le jugement porté par l'auteur de Stella est fondé. Nous le citons en partie comme l'éloquent résumé de la vie de Chatterton. « Il venait d'avoir onze ans et demi, dil M. de Vigny. Cette tendre voix jette son premier cri; et c'est l'indignation qui le lui arrache, à la vue d'un prêti-e qui a changé de religioni pour de l'argent. Un humble assistant ou sous-' maître de l'école, nommé Thomas Philipps, l'écoute et l'encourage. Il part, il est poète, il écrit.! 11 fait des élégies, des poèmes,. une prophétie lyrique, im poème héroïque et satirique (tfu Consuliad), un chaut dans le goût d'Ossian (Gorthmund). A quatorze ans il a imprimé trois
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