‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources à consulter; sous la direction de m. le dr. HoeferChapitre 139 sur 206 · KK · texte numérisé non relu

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tude de ces réunions nombreuses, n'en prit pas moins son parti avec assurauce, et chanta d'un*; voix touchante des vers qui semblaient faire allusion à son exclusion du trône et au rang de son père. La nuit avancée, les libations, la joie du festin avaient banni toute dissimulation ; chacun se sentit ému, et Britannicus obtint le plus brillant succès. Néron se trouvait à la fois blesse dans sa vanité d'artiste et inquiété dans la possession de sa puissance. Dés ce jour la mort de Britannicus fut résolue ; on n'aurait osé l'ordonner publiquement, mais le tribun d'une des cohortes prétoriennes, chargé de la garde de Locuste, célèbre empoisonneuse, alors accusée de plusieurs crimes dont elle avait à rendre compte, eut mission d'obtenir d'elle quelqu'un de ses abominables secrets. Il semble, du reste , que tout était préparé de longue main, s'il est vrai, ainsi que nous le dit Tacite (t), que d'abord le poison fut donné par les précepteurs mêmes du jeune prince, entouré de gens complètement dévoués à la volonté de l'empereur. Cette première fois les meurtriers furent trompés dans leur espérance : ou le poison n'était pas assez fort ou sa violence même, qui le fit rejeter, en détruisit l'effet. Néron irrité de ces lenteurs , s'emportait en menaces et voulait que l'empoisonneuse fût sur-le-champ conduite au supplice. Elle demanda en grâce qu'on lui permit une seconde tentative, et promit celte fois un breuvage dont l'effet serait plus rapide et plus sûr que l'acier. Néron, ajoute encore l'historien, fit composer le poison sous ses yeux ; chacune des substances qui devaient y entrer fut éprouvée auparavant : l'effet en était terrible.

C'était alors l'usage que les jeunes gens qui n'avaient point pris la robe virile mangeassent à part, en présence de leurs parents, mais à une table séparée et servie d'une manière plus frugale. Comme les mets et la boisson présentés au jeune prince devaient, d'après l'étiquette observée à la cour, être éprouvés par un dégustateur, un n'y avait pas mêlé le poison ; mais on lui servit un breuvage si chaud qu'il demanda de l'eau après avoir porté la cou|>e à ses lèvres : cette eau avait été préparée par Locuste A peine eut-il bu, que ses traits s'altérèrent, ses membres se contractèrent; il tomba comme foudroyé sans parole, et sans vie. Chacun se lève, se précipite; les imprudents s'enfuient, les habiles restent à leur place, les yeux fixés sur Néron, qu'ils observent attentivement. Il était penché sur son lit ; sa contenance n'indiquait aucun trouble, aucune confusion. Il donna Tordre d'emporter dans les appartements retirés du palais ce corps inanimé, disant que de pareils accès avaient déjà frappé Britannicus et ne devaient inspirer aucune inquiétude. Le banquet continua donc. Agrippine seule ne pouvait cacher son effroi. C'était sous ces mêmes

0) Jmi., lxiii.c. xv.

voûtes, dans cette même salle, que, quelques mois auparavant, Claude avait expiré par sua ordre : cette fois le crime était dirigé contre elle. Aussi sa douleur égala-t-elle celle de la malheureuse Octavie, la swur de Britannicus, la femme de son meurtrier. Et cependant telles étaient le* exigences, tels étaient les périls de la situation que ces deux femmes durent partager en apparence les joies du festin , parce que l'empereur l'avait ordonné.

La même noit vit mourir Britannicus et s'élever son bûcher. La catastrophe était si bien prévue qu'où avait pourvu d'avance aux appréu funéraires. Le corps fut porté au Champ de Mars et enseveli dans le mausolée d'Auguste par une pluie si violente que le peuple, qui ne se trompait pas sur les causes de cette mort, attribuait la tempête au ressentiment de» dieux. Dion rapporte une circonstance qui ajoute une nouvelle horreur à ce récit : il prétend que le» torrents d'eau qui tombaient sur le cadavre effacèrent les fausses couleurs dont on avait peint le visage et laissèrent apparaître à tous les yeux les teintes livides du poison (1). A peine ; avait-on achevé de réduire en cendres ces restes qui témoignaient jusqu'au dernier moment | contre le fratricide, qu'il parut un édit ayant : pour objet d'excuser la précipitation des funé- | railles : on y alléguait l'usage ancien de soua- ( traire aux yeux les morts trop douloureuvs ! dont les dernières pompes prolongeaient encore l'amertume. Néron ajoutait qu'en préseuce de la ; perte de son frère il mettait tout son espoir dans la république. Après un tel malheur, di- , sait-il, le peuple et le sénat n'en avaient que plus | de motifs pour chérir un prince désormais seul : rejeton d'une maison destinée à l'empire de I uj nivers. Puis il employa un moyen plus puissant, encore pour faire oublier son crime : il combla de ses largesses les principaux personnages de l'État. Voulait-il acheter son pardon et les rendre solidaires de son forfait? On l'a cm, et Tacite i flétrit ces hommes, austères en apparence, qui en acceptant des terres ou des palais semblât mt recevoir le prix du sang (2)r. Il se trouva même des flatteurs pour rappeler que les frères se sont bais de tout temps; queRomulus, le grand fondateur de la nation romaine, s'était cru autorisé à sacriGer son frère , et que la raison d'Ltat veut que lu souveraineté ne souffre pas de partage.

Arrêtons-nous un moment à cette première étape de Néron dans la voie du crime, et constatons qu'il régnait à peine depuis quelqu s mois. Que penser alors de ces cinq années célébrées par les historiens et pendant lesquelles, dit-on , le gouvernement du fils d'Agrippinc fut une époque de repos et d'esjiérance (3). Puisque

(l>Dlon. I.XI.7.

(I) 4nn., L. XIII. c. xtik.

(S) Trajan. d'après Aurellus Victor, citait te çm/hjht»nium de Néron comme un modèle et un cicu.i h i -ir

dès le premier jour oo sut a Rome la vérité , et que les hypocrites regrets de Néron ne trouvèrent aucun crédit, que ne devait-on pas craindre d'un tel début! Le jeune auguste était alors sous t'influence de Sénèque, et il s'en faut que le nom du conseiller soit resté pur de tout soupçon sur ta part qu'il a dû prendre au meurtre de Britannicus. Sans accepter complètement ce que rapporte Dion du philosophe stoïcien, dont il critique la conduite avec une acrimonie toute particulière (1), on ne peut s'empêcher de juger ses actes avec une sévérité que ne saurait adoucir la lecture de ses œuvres.

Tout en écrivant tant de pages ingénieuses et morales, ne faisait-il pas l'usure de manière à provoquer le soulèvement de la Bretagne (2)? Pendant son exil en Corse, n'a-t-il pas adressé les flatteries les plus éhontées à Claude, qu'il de* vait dénigrer si cruellement plus tard pour complaire à son successeur? Et ne croyait-il pas consoler efficacement l'affranchi Polybe de la mort d'un frère, en composent un traité pour lui prouver qu'on ne saurait se plaindre de la fortune tant que César est en bonne santé (3j ? La paix du monde dépendit-elle d'un crime, elle serait payée trop cher à ce prix. Si Sénèque a fait valoir la raison d'État pour conseiller le meurtre de Britannicus, s'il a voulu détruire par la mort d'un enfant innocent les germes d'un opposition à venir, sauf à parler sur la •clémence quand son élève n'aurait plus de rivaux, on ne saurait flétrir trop amèrement cette politique de sérail : elle nous fait déjà présager le futur panégyriste de Néron le parricide.

La séparation entre Néron et sa mère devenait chaque jour plus complète. A grippine affecta de prendre sous sa protection la malheureuse Octavie et de l'appeler sans cesse auprès d'elle. Entourée de ses amis , elle tenait avec eux de secrets conciliabules. De tous cotés elle faisait rassembler ses trésors , laissant prévoir qu'elle en avait besoin pour quelque grand projet. Aux chefs de l'armée elle témoignait des égards tout particuliers et flattait les rejetons des anciennes familles d'un prochain retour vers la liberté.

Néron, de son côté, répondait à cette hostilité par des mesures non moins hostiles. Il retrancha d'abord a ta mère la garde d'honneur qui veillait à la porte de ses appartements , puis il l'exila du palais impérial et la relégua dans l'habitation de soo aïeule Antonia. S'il lui rendait quelques visites , il arrivait entouré d'un grand appareil militaire, et l'entrevue se bornait à quelques paroles de simple courtoisie. « De toutes les choses humaines, dit Tatous \c% princes : « BU merllo Trijanus sep la* testarctar prorul diffère cuactus principes Neroais quloquennio (De Omar c. V|. •

(1) U XLI. e. x, etc.

(» Dloo, L. XI.II.C. u.

(S) l ttbl non est »al»o Cas*»re de Fortuna qucri : Hoe lncolum»,*altt tlbl tunl I adPotvt>.,c. XXVII 1.

cite à celte occasion, il n'en est aucune plus frêle que le crédit qui n'est dû qu'à la faveur du prince. Dès que ces symptômes de refroidissement furent connus, le palais d'Agrippine devint désert : plus de courtisans , plus d'amis, mais bientôt des accusateurs. (1) ■ Une nuit que Néron avait prolongé, selon sa coutume, les débauches de sa table, U vit parât tre l'histrion Paris. Souvent cet homme, appelé* pour divertir les convives, avait pénétré à une heure aussi avancée dans le palais impérial ; mais cette fois son aspect était sombre, son air mystérieux : il venait dénoncer, au nom de Domitia, son ancienne maltresse, un complot tramé, disait-il, par Agrippine, qui voulait élever à l'empire Rubellius Plautus, parent d'Auguste par les femmes au même degré que Néron. A cette révélation , et sur la foi d'un comédien, le jeune empereur, se livrant à tout l'emportement de sa colère , voulait faire périr sa mère et Plautus. Burrhus, qu'il croyait complice par cela seul que c'était Agrippine qui l'avait choisi, allait être chassé de la préfecture du prétoire. On assure que le brevet qui confiait à Ccecina le commandement des gardes prétoriennes fut expédié, mais que Sénèque sut justifier son ami. Tous deux alors employèrent leur influence pour détourner Néron d'une résolution précipitée. Où étaient les preuves? Le sang d'une impératrice ne devait pas couler sur la vague déposition d'un alfranchi devenu bouffon : on saurait bientôt la vérité. Dès que le matin fut venu, Burrhus et Sénèque se rendirent chez Agrippine : ils exposèrent les charges, nommèrent les accusateurs. Julia Silana avait ourdi la trame : deux de ses clients , Iturius et Calvisius avaient chargé Paris de porter au palais la dénonciation. « Je ne m'étonne pas, répondit Agrippine, que Silana, n'ayant jamais eu d'enfants, méconnaisse l'amour maternel au point de croire qu'une mère puisse trahir son fils avec autant de facilité que cette femme impudique trahit ses amants. Faut-il que sur de telles calomnies je reste entachée du soupçon d'avoir conspiré contre mon sang ou que mon fils demeure chargé du poids d'un parricide ? Qui donc abaissa devant lui les barrières qui lui fermaient l'accès à l'empire? Qu'on me cite une province, une cohorte , un affranchi , un esclave dont j'aie tenté la fidélité. Hélas! si j'ai commis des crimes, n'est-ce pas dans l'intérêt de celui auquel ils ont valu la souveraine puissance, et pourrais-je vivre en sûreté sous un autre empire que le sien ? « Chacun reconnut la vérité de ces paroles. Néron seul pouvait pardonner le meurtre de Claude. La solidarité du crime les unissait. Agrippine demanda un entretien avec son fils, et l'obtint. Elle n'y parla pas de son innocence , dit Tacite , c'eût été croire qu'il en pouvait douter; elle ne dit rien de ses bienfaits, ce qui eût semblé un reproche. Elle demanda la punition de ses accusa-

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