‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources à consulter; sous la direction de m. le dr. HoeferChapitre 52 sur 206 · DE SA DYNASTIE · texte numérisé non relu

DE SA DYNASTIE

ET DES MEMBRES DE LA FAMILLE BONAPARTE. NAPOLÉON Ier,

EMPEREUR DES FRANÇAIS, FONDATEUR DE LA QUATRIÈME DYNASTIE, SÊ A AJACCIO, LE 15 AOUT 1709, MORT A SAINTE-HÉLÈNE, LE 5 MAI 1821.

1. Dente* sur ta date de la naistance de Napoléon. — 5. (iriain* et aenéaloaie de lajamille Bonaparte. - 3. Enfance de Napoléon; éducation qu'il reçoit de sa H'ère ; premiers fruits de caractère. Formation intellect nette tt morale. Récitation de ses premiers rerits. /.'esprit de la Révolution s'incarne en lui. — i. Evénements et histoire de ses premières années. Ecoles d'.-iutun , de tirienne , de Paris, (.arnisons à f'aUnee, siuxonne, etc. Voya^esen Corse. Lutte contre l'aoil. Erpédition contre la /edéret du midi de la France.

1. La date de la naissance de Napoléon a été contestée. L'acte de mariage avec Joséphine, ctlebré le 19 ventôse an iv (9 mars 1796) à te municipalité du 2e arrondissement de Paris (1), porte cette déclaration : « Napolionc Bonaparte, général en chef de l'armée de l'intérieur, âgé de vingt huit ans, né à Ajaccio, département de la Corse... « Pour que Napoléon eût vingt-lmit uns en mars 1796, il fallait qu'il fut né au commencement de l'année 1768. Eu effet le

4e nii? 3* dPp,,i* k nouTC,,c circonscription de Paris, Nocr. eiock. c£>-£p.. - t. v.xxtii.

même acte civil contient cette autre mention î « Après avoir fait lecture, en présence des parties et témoin*, 1» de Pacte de naissance de Napoltone Bonaparte, qui constate qu'il est né le 5 février 1768... » Ce document municipal n'est point le seul qui ait fait douter de la vraie date de la naissance de Napoléon. Il existe au ministère de la guerre, «i Paris, une pièce présentant toutes les apparences d'une expédition authentique, et cette expédition, faite le 19 juillet 1782, reproduit l inscription latine du « Registre des baptêmes de la ville de Corte en 1768 » ( ita reperitur in régistro libri boptizalorum hvjus civitatïs Corlis anni 1768); d'après cette inscription, Napoléon, nommé en cet acte Xabulione, serait né à Corle, le 7 janvier 1 7«d ; il s'agit bien de Napoléon Bonaparte , car les noms des parents y sont indiqués : « ,1/ino Domini millesimo ( sepiemgenfesimo ) sexagesimo octavo, die veto octavd mensis januahi,.... Ego in/ra scriptus, solcmnitcry in ecclcsid parachiali sanctimmœ Annuncialionis , baplï-

ne sont, il a cilé ■ une pour se rajeunir ainsi,

zavi infanlem natum, die septimd ejusdem \ qu'ont certaines personnes de vouloir se faire

mensis januarii, ex illustrissimo domino plus jeunes quelles

Carolo Bonaparte et domind Letitid civita- \ grande dame » qui,

tts Adjacii conjugibus, in hac urbe ( Cortis) \ n'avait pas craint de produire, eu se mariant,

commorantibus, cui impositum fuit nomen ! l'extrait baptistaire d'une sœur cadette morte

Nabuuoke... » Il serait difficile de s'expliquer [ depuis longtemps (1). « La puvre Joséphine,

les allégations des deux actes que nous venons ; ajoutait-il , s'exposait pourtant par là à de

de citer. On a dit que Napoléon a tenu à naître I grands inconvénients; ce pouvait êlre un cas de

sous la domination française, et que, pour cette ) nullité de mariage. » Mais Napoléon ne f.esou-

r. ii son, ii a placé, plus tard, sa naissance à une date postérieure à celle de la réunion de la Corse à la France, réunion qui a eu lieu dans les premiers mois de 17G9(1). Mais c'est là une vainc supposition : d'après l'ancien droit français, les Corses nés avant la réunion de leur pays à la France se sont trouvés Français au même titre que leurs compatriotes nés depuis cette réunion. Nous nous bornerons à dire que Joseph, frère aîné de Napoléon, était né à Corte, le 7 janvier 1708, et cette date n'a jamais été contestée ; on ne sait pas ainsi comment on pourrait admettre l'authenticité de l'acte de baptême qui fait naître, le même jour que Joseph, Napoléon son frère puiné. Quant a l'acte de mariage de 1796, on doit remarquer qu'il renferme plusieurs inexactitude* : ainsi on y parle du département de la Corse (2), et il u'y avait pas de département de ce nom ; la Corse formait alors deux départements, l'un du Liamone, l'autre du Golo; de plus, on y donne à Joséphine un Age qui n'est pas le sien (3), et on n'y mentionne pas *a qualité de veuve du général Alexandre de Beauharnais. On raconte que le mariage du 9 mars 1796 eut lieu dans la soirée, vers dix heures ; le général Bonaparte, déjà lancé dans les grandes affaires, avait fait attendre l'assistance ; l'oflicier municipal s'était même assoupi. Le général Bonaparte arriva, et, le réveillant en sursaut, lui dit : « Allons donc, citoyen, venez vite nous marier *>. Tout se fît ainsi dans ce mariage, avec précipitation. « Il y fut procédé, dit Mcneval, avec une irrégularité qu'excusait le laisser ailer de l'époque (4). » Un témoin du marié, trop jeune pour intervenir dans un acte public, se donna, par une fausse déclaration, l'âge légal qu'il n'avait pas encore. Napoléon, à Sainte-Hélène, a fait allusion au faux acte de baptême produit par Joséphine en 1796. Cariant de la faiblesse

(i) Non* nous référons Ici à l'époqnc seulement de la soumission :le comte de. Van* s'est emparé de Corte, dernter refuge de la résistance des Corses, dans les premier* Jours de mal 17«P, et Paoll est parti de Me ver* le milieu de Juin suivant. t.c traite par lequel la république de Gène* avait cède la Corse à h France, est du 15 mal 1768. Mais la cession était conditionnelle et pouvait *tre révoquée. Ixs événements postérieurs la dirent seul* définitive.

Ut .. Napollone Bonaparte, général en chef de l'a de l'Intérieur. âgé de vingt-huit ans, né a Ajaccio, départemtnl dt la Cortr... »

(S| l.'arte de mariage du 9 mars 179* donne A Joséphine vingt-huit ans, en la faisant naître le 13 juin 17»n : elle était née au\ Trols-llcts Martinique), la î3juln

i*; Mcneval, Souvenirs historiques, etc., t. I". p. su.

vint pas de l'acte de baptême, non moins irrégulier, qui fut produit par lui en la même occasion. Quoi qu'on veuille penser des deux documents que nous venons de signaler, rien ne peut infirmer la foi due à l'acte de baptême qui fut fourni par Charles Bonaparte pour l'admission de sou ûls Napoléon à l'École militaire de Bricnne. Cet acte de baptême dont il y a aux archives de l'empire une expédition authentique, celle même dont Charles Bonaparte a fait usage, porte très-positivement que Napoléon est né à Ajaccio, le 15 août 1769; on y voit que Napoléon fut ondoyé à sa naissance dans la maison du très-révérend Lucien Bonaparte, d'après permission supérieure, « çti fu data Vacqua in casa del M. R. Luciano Bonaparte , da licenza » ; que le baptême fut inscrit à l'église et achevé avec les cérémonies et les prières d'usage, le 21 juillet 1771 seulement « Vannomxlle sette cento settanV uno e venC uno luçlio si sono adoprate le sacre cérémonie e preci — sopra di iïapoleone. » Ce qui explique peutêtre pourquoi cet acte est écrit en italien et non en latin suivant l'usage de l'Église, c'est cet intervalle de près de deux années mis entre le commencement et l'accomplissement de la cérémonie baptismale; le rédacteur de l'acte ne pouvant pas appliquer la formule latine ordinaire à un cas exceptionnel, a trouvé plus commode de s'exprimer en italien ; dans son embarras, il a même commis une autre irrégularité plus remarquable peut-être, c'est de ne pas mentionner le lieu où Napoléon est venu au monde, l'église où son baptême a été enregistré, l'heure à laquelle la cérémonie a été accomplie. Toutefois l'acte de baptême fut admis sans aucune contestation de la part de M. d'Hozier de Sërigny, juge d'armes de la noblesse de France et en cette qualité commissaire du roi pour la vérification des pièces que devaient fournir les jeunes gentilshommes entrant aux écoles royales militaires. Napoléon fut inscrit à Brienne comme étant né à Ajaccio le 15 août 1769. Un inspecteur de l'école (le chevalier de Keralio),cn septembre 1783, le signalait ainsi, dans une note

(1) C'était une erreur : Joséphine avait une soeur, nec le tt décembre 176* ; elle en avait eu une autre, nci- le 3 septembre HM, et celle-ci était morte le 4 novembre 1T77. Mais Joséphine n'avait point eu de sœur née le 13 juin 1767, à la date mentionnée dans l'acte de mariage du 9 mars 1796. Ce qui explique la supposition Ce Napoléon, c'est que la dernière sœur de Joséphine avait été désignée par erreur dons son acte de décès anus 1rs prénoms de M arU- Joseph- Rote, qui étalent ceux de Joséphine. (Acbuva», Hist. de Joséphine, t. I«J

dont nous ne citerons ici que les premiers mots : « M. de Bonaparte ( Napoléon ), né le là août 1769. Taille de 4 pieds 10 pouces 10 lignes; de bonne constitution ; excellente santé ; caractère soumis. (I) ». Le bulletin suivant, tiré des registres de l'école, est plus explicite encore : « Le 17 octobre 1784 est sorti de l'École royale militaire de Brienoe M. Napoléon de Buonaparte, écuyer, né en la ville d'Ajaccio, de l'Ile de Corse, le 15 août 1709, fils «le noble Charles- Marie Buonaparte, député de la noblesse de Corse , demeurant en ladite ville d'Ajaccio , et de dame Letitia Ramolino, sa mère, suivant l'acte porté au registre de réception, folio 31, reçu dans cet établissement le 24 avril 1779 (2) ».

2. Des discussions, qui ont eu plus d'éclat, se sont soulevées au sujet de l'origine des Bonaparte. Que cette famille ait été noble, c'est ce qui ne paraît pas douteux ; il en faut croire sur un pareil sujet le savant d'Hoaer de Sérigny, qui , ayant eu a examiner le dossier héraldique des Bonaparte, le trouva suffisant, et conclut, en avril 1779, à l'admission de Napoléon à l'École militaire royale de Brienne, où les gentilshommes avaient seuls accès. Mais le dossier héraldique fourni par Charles Bonaparte ne comprenait que neuf personnages, les Bonaparte de Corse, dont le plu* ancien , Gabriel, apparaît avec le titre de messire en 1508, et dont les autres figurent avec les titres iY anciens d'Ajaccio et de magnifiques (3). Or cette noblesse, dans une Ile où ne s'était encore passé aucun grand acte de l'histoire, ne parut pas assez glorieuse aux courtisans lorsque Napoléon fut porté par la révolution et son génie au faite du pouvoir sou* verain, et l'on se mit en devoir de trouver une origine aux Bonaparte de Corse. Ce que découvrirent ces premiers généalogistes est tout à fait méprisable. Il y en eut qui tirent descendre les Bonaparte de la gens Ufpia, de la gens Syivia, de la gens Julia, qui avaient donné des empereurs à Borne et à Constantinoplc-, d'autres s'en tinrent aux empereurs de Con.stantinople, et tirèrent les Bonaparte d'une branche détachée des Comnene et des Paléologue ; d'autres encore les firent provenir des princes d'Aragon ; le plus ingénieux d'entre eux a prouvé que les Bonaparte étaient des Bourbons, étant issus du mystérieux personnage connu sous le nom de Masque de Jer ; ce personnage, disait-on, avait secrètement épousé la tille de son gouverneur, M. de Boopart ; il en eut des enfants qui portè-

(1) Biographie des premières camées de Napoléon Bonaparte,^.,^ M- dcCoston, 1 toL ln S*; Valence et Parts, 1U0 (tome 1", p. 10).

(I) Coston, p. M.

(*) Coston ( Biographie des premières années de A*«pclton Bonaparte, tome I", p. Il; tome «*, p. 16 i denne un relevé du dossier héraldique des Bonaparte de Corse , tel quH fa pris, dit-Il, sur les pièces fournies a M. d'ilozler de Sértgny en 1779, pièces «léposées, à ce <m'll assure, aux a retires de l'empire. Mate U n'y ea a qu'au Inventaire dans cet établissement; les i ne s'y trouvent pas.

NAPOLÉON Ier

rent le nom de leur mère, nom depuis italianisé ; et comme on pensait que le Masque de fer était un frère jumeau de Louis XJV, il se trouvait ainsi que les Bonaparte de Corse étaient de la légitime lignée de Henri IV et des Bourbons. Les Italiens, intéressés à prouver que les Bonaparte leur appartenaient, s'occupèrent de ces recherches avec un succès plus sérieux; ils le pouvaient d'autant mieux que leurs érudits, dès le seizième et le dix-huitième siècle, et bien avant l'apparition de l'homme qui a agi le plus puissamment sur les futures destinées de leur patrie , avaient remarqué et signalé l'existence des Bonaparte dans les annales agitées et troublées des républiques italiennes. Il y avait eu des familles de ce nom à Florence, à Trévise , à Bologne , à San-Miniato, à Sarzanc ; un chroniqueur dans le seizième siècle avait ainsi parlé des Bonaparte de Trévise : « Bonapartia gens, et nobilis et antiqua, ante unnum 1200 inter nobiles semper fuisse repehtur (1) ». Un auteur italien, écrivant au dix huitième siècle une esquisse historique de la famille des Bonaparte, avait fait, dès 17.'>G, cette curieuse observation : « Dans celte famifie il y a toujours eu quelqu'un d'illustre en l'art d'écrire (2) ». Parmi les Bonaparte connus et remarqués on comptait, dans la marche de Trévise, un Jean !<* m Bonaparte ayant eu un commandement à la tète de la ligue des villes lombardes, qui marque le véritable réveil et peutêtre, dans les temps anciens, le plus grand effort de la nationalité italienne; ce Jean de Bonaparte figure ain*i désigné dans les conférences de Plaisance, en 1163, qui précédèrent la paix de Constance : Joanncs de Bonaparte, de Tarvisio (Trévise ), Consul et Rector ; — un autre Bonaparte, petit-fils du précédent, ayant arrêté à Castelfranco, en 1 239, avec les guelfes du nord de l'Italie l'armée gibeline de l'empereur d'Allemagne commandée par Frédéric II en personne (3); — un Jacques de Bonaparte, auteur d'un récit de la prise et du sac de Borne en 1027 (5 mai) (4) ; — un Jean-Genesius de Bonapabtk,

(l) Mauro, giudice trevigiano, auteur d'une chronique, très-est 1m ée, de Trévise, qui se trouve dans la bibliothèque communale de cette ville. Cette chronique est

en latin ; Mauro en a lui-même dooné une traduction italienne, où il est plus explicite encore sur la gloire historique de» Bonaparte.

(f) L'auteur Italien s'exprime ainsi : « Di /aito in guetta famiglia /ttrono tempre soggettl insigni per letieratvra ; e puo areriene notitia nelP istoria. .. » Suivent divers exemples ; l'énumératlon des Bonaparte qui se sont signale» comme écrivains se termine ainsi : • Ed altri rarti Ulterati di grido, ehe florirono in diverti trmpi da ma tal casa ». Préface du Ragçuagiio storieo dont 11 va être question ci-après.

|3) Les Bonaparte de Trévise ont été l'objet d'une grande étude dans Ijs antichilà dei Bonaparte, etc., par MM. Frédéric Stefaai et Lucien lieretta, in-folio, Venise, 1817 ; ouvrage Imprimé a 100 exemplaires seulement.

(I) Cet écrit, objet de grandes controverses ( U a clé attribué A d'autres auteurs que Jacques de Bonaparte ), parait avoir été Imprimé A Paris, pour la première fols, en iWk, saus nom d'auteur. U fut réimprime A Co-

ÎSO NAPOLÉON Ier

en religion fra Bonaventura, mort en odeur de sainteté, dans Tordre des Capucins, en 1593; — un Kiccolà de Bonaparte de Florence, auteur d'une des plus anciennes comédies du théâtre italien, La Vedova, imprimée à Florence en 1592, réimprimée à Paris en 1803 (1) ; — un autre Miccolà ne Bonaparte, professeur de droit à Pise, dans la première moitié du dix-septième siècle : un écrivain italien en parle ainsi : > La nature l'avait créé pour en faire la merveille de son temps et de la postérité, »

Ces recherches généalogiques se sont naturellement ravivées lors de l'apparition du général Bonaparte en Italie. Les habitants de ce pays tenaient à prouver que le jeune vainqueur qui triomphait au milieu d'eux n'était pas un conquérant étranger, mais bien le libérateur de la terre de ses aïeux; c'était une manière de se le rcudre favorable. Bonaparte laissait dire ; en politique habile, il profitait de ces démonstrations (2), toutefois sans paraître les encourager, car il avait aussi à ménager les susceptibilités démocratiques de son armée, dont il représentait l'esprit républicain avec une austérité philosophique tonte particulière. On le vit se prévaloir de son origiue italienne dans une seule occasion : au moment des négociations du traité deTolentino, qu'il avaitiiâte de conclure , il jeta sur la table un livre, disant avec vivacité : « Voyez ce livre , c'est le sac de Rome en 1527 raconté par un de mes ancêtres, Jacques de Bonaparte. Ne m'obligez pas à faire moi-même ce dont un des miens nous a transmis le récit. » Dans une autre circonstance on remarqua qu'il s'entretint, à San-Minialo, avec un vieux chanoine, un des rares Bonaparte de souche italienne qui fusseut encore en Italie; ce bon chanoine voulait obtenir du général républicain qu'il demandât à Borne la canonisation de celui de leurs communs aïeux qui était mort en odeur de sainteté dans l'ordre des Capucins. Celte anecdote est dans toutes les histoires. Plus tard , quand il n'eut plus à tirer parti des vanités pa-

logne en 1756 avec le litre suivant : ItenguagHo storico di tutto Poccorso, giorno per giorno, ncl sacco di Borna dtir anno isr -, scritto da Jacopo Bonaparte, gintiluomo snmminiatese, che vi si troca présente; iraseritto dair autografo di esto, ed ora per la prima voila dalo in luce. In Colonia, 1736. Cet ouvrage a été traduit en français : Tableau historique des événements survenus pendant le sac de /tome, en 18î7, transcrit du manuscrit original et imprime pour la première fois à Cologne, en MM, avec une uote historique sur la famitt* des Bonaparte; traduit de C italien par M"' ( llamrl.n, <Taprc< Barbier et Quér.srd ); i'aris, 1809. Une nouvelle traduction française du Sac de Rome a été publiée a Florence, en 1830, par le prince Napoléon-Louis Bonaparte, frère de l'empereur Napoléon III. Celte traduction , publiée à f art avec ({rature», a été depuis in- •crée daniuo de» volumes du Panthéon littéraire.

(t| le manuscrit autographe de cette œuvre est a la Bibliothèque Impériale de l'-irls. Il existe de La Fedava une traduction française, dont nous ne retrouvons pas le titre.

(I) Napoléon à Sainte-flelène reconnaissait ce qu1l avait dû h son origine italienne : « Elk- m'a fait regarder, d;salt-ll, comme un compatriote par tout les Italiens; elle a grandement facilité mes succès en Italie •

Iriotiques des Italiens , Bonaparte dédaigna assez ouvertement toutes ces preuves de la noblesse de son origine. A l'époque de l'empire , il signifia aux courtisans, par un article au Moniteur, le cas qu'il faisait de ce genre de flatterie (l). A ceux qui, plus discrètement, voulurent par la suite l'entretenir de découvertes faites sur le même sujet , il disait assez habituellement : « Portez cela à Joseph, le généalogiste de la famille ». Lors de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche, on dut faire quelques concessions à l'esprit féodal de cette famille, et l'on dressa, dans un travail au reste non avoué, l'ai bre généalogique des Bonaparte. L'empereur d'Autriche en fut émerveillé; il dit plus tard à son gendre qu'il avait tort de ne point faire connaître à l'Europe combien il était de bonne maison : « Que voulez-vous, répondit Napoléon, je ne tiens à être que le Habsbourg de ma race. » Les recherches généalogiques sur la famille des Bonaparte ont été reprises de nos jours (2), et, grâce à de nouveaux travaux, mieux secondés par l'érudition et la critique moderne elles ont abouti à des résultats dignes de quelque confiance. Il est à peu près acquis aujourd'hui'que le nom de Bonaparte, né au milieu ;des factions de l'Empire et de l'Église, a été porté au moyen âge par différentes familles italiennes, soit comme prénom, soit comme nom patronymique; que ces différentes familles, au nombre de quatre au moins , ont été souvent confondues par les historiens et prises l'une pour l'autre ; que les Bonaparte Napoléoniens procèdent d'une antique famille d'origine longobarde , celle des comtes de Fucecchio, Settimo, Pistoja, etc., dont le premier auteur connu est un Kunrad ou Cunerado, fils de Tedix ou Tedice (922), chef de la maison Kadolingia (3). On rencontre dans cette famille, entre autres personnages illustres en leur temps, Hugues, surnommé ie grand Comte (1072-1090) ; deux religieuses du nom de Berthe, l'une et

(l) ■ On a mis dans les Jonmioi une généalogie aussi ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien puériles. A tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison Bonaparte, ia réponse est bien facile: Elle date du 18 brumal'c. Comment, dans le •lèetc ou nous sommes, peut-on être assez ridicule pour an user le publie de pareilles balivernes? » (Moniteur du M messidor an xrtKU Juillet 1303 ).

(>) Parmi ces ouvrages contemporains, outre la belle composition érudlte que nous avons indiquée plus haut. Le Jntichitd dei Bonaparte, par MM. Stefani et Berctta , on doit citer : La famiglia Bonaparte dal 1183 al issi, par N. J. de C; Naplcs, 1SW, ln-8°; La Stnrla genealogiea délia famiglia Bonaparte, scrilta da un Samminiatese ; Florence, 1SV7, ln-S°. Nous avons résumé quelques aperçus de cette question historique dans on opuscule Intitulé : Quelques mots sur les origines des Bonaparte, par Rapetll; Paris. 1819, tn-8«.

[Xi Cette découverte de la famille Kadolingia est duc principalement à M. passerlnl, directeur des Archiver centrales de l'f-tat à Florence. M. Passerinl a publié son travail dans les Jrchites historiques italiennes, t. III, part, s, tom. IV. part. 1. On trouve uu compte-rendu de ee travail dans le rapport officiel fait par M. Frédéric Stcfanl a M. le ministre de l'Instruction publique, et publié sous ce titre > Origine des Bonaparte; Turin Ct Paris, 18S9, ln-1».

SOt NAPOLÉON I6r 302

l'autre béatifiées (1075 et 1 163); le cardinal Guido ' rées. Le pape, la république do Pise, celle de Gé-

ou Guy, chancelier de l'Église romaine, un des nés, les prince» d'Aragon, les comtes de Nice, les

plus grands et de» plus habiles défenseurs du saint- : rois de France, avaient été ainsi tour à tour ap-

«iége U 123-1 150), etc., etc. De cette maison des pelés et rejetés. Aucune de ces interventions n'a-

Cadolinges, qui s'éteint à la fin du douzième siècle, vait abouti à un établissement durable. Gènes

sont issus Hugues et Janfdld : le comte Hugues seule était parvenue à y obtenir quelque domina-

( 1097 ), qui par son alliance avec la famille des ; tion; toutefois il n'y eut jamais accord entre les

comtes d'Orgnano, dans la marche de Trévise, j deux pays. Vers le milieu du siècle dernier, après

donna le jour aux Bonaparte de Trévise, éteints des insurrections souvent renouvelées , surtout

en 1447; Janfald, fils du dernier comte de Fu- depuis 1729, la Corse entreprit résolument de

cecchio et de la souche des Cadolinges, donnant s'affranchir. Elle se déclara indépendante en 1746,

naissance aux Bonaparte de Florence, lesquels s'éteignent dès le treizième siècle ; un des Bonaparte de Florence commence en 1265 les Bo-

et en 1755 elle mit à sa tète un homme d'une grande valeur politique et militaire, Pascal Paoli, son plus glorieux enfant avant Napoléon. Pen-

napartede San-Miniato; un autre, en 1278, ceux ! dant plus de dix ans la Corse se maintint libre

de Sarzane; le dernier représentant des Bona- ' sous l'habile direction de son chef. Toutes les

parle de San-Miniato est mort à la fin de l'année • antiques vertus éclataient en clic. L'Europe l'ad-

1799 ; ceux de Sarzane, en 1490, se sont trans- mirait. Mais l'Angleterre avait des vues sur la

portés en Corse, dans la personne de François Bo- Corse. La France, qui s'en était alarmée , avait

napartc, chef de la branche des Bonaparte d'Ajac- envoyé dans l'Ile quelques troupes, en apparence

ciu. Si obscure que soit l'histoire de cette famille, pour défendre la souveraineté nominale de la

il n'est pas impossible d'en relever quelques traits république de Gènes, en réalité pour s'opposer

et déjà un caractère général. Fortement religieuse à une descente des Anglais. Il fallait en finir avec

et attachée à l'Église, mais vouée d'abord à la j le danger de voir l'Angleterre s'établir dans la

défense de l'Empire, de qui elle tenait ses titres , : Méditerranée si près de nos cotes. Il se présenta

ses biens, sa puissance, la famille des Cadolinges ; pour cela nne occasion : ce fut l'hospitalité ac-

paralt avoir reçu son nom nouveau de la conver- j cordée en Corse par la république de Gènes aux

sion qu'elle fit du côté du parti populaire. Le bon parti ( bona pars ) était celui de l'affranchissement des communes, où Ton trouvait le peuple, les ëvôques, les papes, le droit naissant de l'autonomie italienne. Les Cadolinges, vaincus et privés de leurs fiefs, cessent de résister à la liberté de Florence ; le peuple les compte désormais au nombre de ses champions : c'est alors que leur est donné le surnom de Bonaparte, illustré par l'un d'eux dans la marche de Trévise à la tête de la ligue des villes lombardes contre l'Empire d'Allemagne. Mais la puissance des Bonaparte ne survit pas à cette conversion qui les dénomme et les consacre ; ils disparaissent dans les vicissitudes des factions populaires, et, depuis, tout ce qu'il reste d'eux, ce sont quelques familles dispersées ça et la, partagées entre l'étude , les lettres et le soin d'une médiocre fortune. Une de ces familles. prend du service à la banque de Saint-Georges, et se rend en Corse pour les affaires de cette opulente compagnie de marchands génois. Elle s'y fixa , et n'en revint qu'aux derniers jours du dix-huitième siècle; elle s'y était établie comme eh un poste d'observation , que la Providence semble lui avoir assigné entre le monde de la civilisation et celui de la barbarie pour y attendre la fin des luttes du moyen Age , les révolutions et l'appel des temj»s nouveaux.

Une convulsion intestine de la Corse a donné Napoléon Bonaparte à la France; elle a failli le donner à l'Angleterre.

La Corse était depuis des siècles travaillée par les contrariétés de ce besoin qui tourmente les Iles de se rattacher au continent et d'en rester sépa-

Jésuites expulsés de France. Le duc de Choiseul, qui avait résolu de faire |>artout proscrire la Compagnie de Jét>us , se plaignit et menaça. La république de Gènes n'était pas en état de se brouiller avec la France; pour rentrer en grâce auprès de l'irascible ministre, elle offrit la cession de la Corse. M. de Choiseul s'empressa d'accepter, et le 15 mai (768 fut signé un traité par lequel le roi de France se substituait aux droits de la république de Gènes , toutefois en s'engageant, dans l'avenir, à rendre l'Ile moyennant indemnité des frais auxquels donnerait lieu la prise de possession. Nos troupes, qui allaient évacuer la Corse, reçurent ainsi l'ordre de rester et de commencer la campagne contre les indépendants. Paoli , surpris, impuissant a résister à un pareil ennemi, fit des prodiges d'énergie et de tactique. Ses lieutenants rivalisaient avec lui de valeur. Tous les Corses étaient unanimes à se défendre. Pendant un an il tint en échec les armes de la France, et leur infligea de rudes défaites. Il fallut deux fois des renforts pour soutenir le corps d'expédition. Au printemps de 1709, le comte de Vaux arriva en Corse avec des troupes nouvelles pour remplacer le marquis de Chauvelin, qui lui-même avait ét<* envoyé au secours du comte de Marteuf. Paoli avait prolongé la résistance au delà de toutes les possibilités. L'Angleterre, qui avait eu le temps d'accourir, n'apparaissait pas. Les Corses , convoqués par leur général au couvent de Caainca, le 27 avril 1709, confirmèrent tout d'une voix leur précédente résolution de prendre en masse les armes et de se défendre jusqu'àla dernière extrémité. De toutes parts on s'apprêta à la mort et l'on courut au combat; mais ce

NAPOLÉON Ier

suprême effort tomba à la bataille de Pontenovo, le 9 mai 1769. Paoli ne voulut pan cootinuer une lutte qui ne pouvait plus être que la dévastation de son pays et la destruction de tous les siens. Il s'embarqua à Porto-Vecchio avec son frère et trois cents hommes environ, qui ne lurent pas le quitter; il partit sur deux anglais mis à sa disposition, et se gleterre (13 juin 1769).

Parmi les partisans les plus énergiques de Pascal Paoli, on avait remarqué un jeune bomme aussi éloquent dans les conseils qu'il était brave les armes à la main et qu'accompagnait à travers les hasards des combats une toute jeune femme, d une rare beauté. La jeune femme, à cheval, portait dans ses bras un enfant nouveau-né, et l'allaitait. On la désignait le plus souvent par son nom de jeune fille, Lelizia Ramolino, bien qu'elle fût en puissance de mari. Dans les marches et les contre-marches d'une troupe peu nombreuse, obligée de se multiplier par la rapidité de ses mouvements , il y eut bien des aventures périlleuses et pénibles. On en cite une, au passage du Liatnone, où la jeune femme faillit disparaître emportée par le courant; son cheval avait perdu pied, et il était entraîné. On lui cria de se détacher de sa monture et de se laisser tomber dans la rivière ; des deux rives on se jetait à la nage pour venir à son secours. Mais la jeune mère ne voulait pas exposer à une mort presque certaine l'enfant qu'elle portait sur un de ses bras et serrait contre sa poitrine. Elle se raffermit sur sa selle, et de la main qui lui restait libre elle manœuvra si bien que son cheval toucha terre et parvint à l'autre bord. La troupe applaudit à tant de bonheur et d'intrépidité. M™* Bonaparte était alors enceinte de Napoléon. L'enfant qu'elle portait avec elle pendant l'expédition se nommait Joseph.

Charles Bonaparte et sa femme revinrent à Ajaccio après la pacification, dans le mois de juin 1769. Le 15 août suivant, jour de l'Assomption, M™* Bonaparte se rendait à l'église, lorsqu'elle fut saisie des douleurs de l'enfantement. Elle gagna précipitamment sa maison. A peine y fut-elle entrée, qu'elle fut obligée de s'arrêter. L'enfant, conçu dans les émotions héroïques de la guerre pour l'indépendance, fut déposé sur un tapis représentant des scènes de l'Iliade. D'après quelques historiens, Napoléon, né le jour de l'Assomption, fut voué à la Vierge. Il vint au monde à onze heures du matin. Il fût né Anglais et pour l'Angleterre si le gouvernement de ce pays avait su venir à temps au secours de Paoli.

3, Il ne saurait entrer dans le cadre de ce ré* 6nmé biographique d'insister avec trop de minutie sur les détails de l'enfance de Napoléon. Toutefois ces détails ne sont futiles qu'en apparence et pour les esprits superficiels. On a écrit avec raison : « Esclave des souvenirs de son enfance, l'homme obéit toule sa vie, sans a'en douter, aux impressions qu'il a reçues dans

son jeune âge, aux épreuves et aux influences auxquelles il a été en butte (l) ». Napoléon a dit lui-même plus tard ces grandes paroles : « C'est a ma mère, à ses bons prine.i|»es , que je dois ma fortune et tout ce que j'ai fait de bien. Je n'hésite pas à dire que l'avenir d'uu enfant dépend de sa mère. » Nous nous bornerons à relever ça et là quelques traits.

Il était d'une merveilleuse beauté.Sacomplexion paraissait délicate, mais elle était saine et forte. On admirait l'exquise perfection do ses formes. Il resta doux, paisible, soumis, jusqu'à 1 âge de deux ans; mais à cet âge il changea tout d'un coup, et parut indocile, colère, turbulent. Il était surtout impérieux et d'une obstination extraordinaire. C'est ce qu'il montra lors de la cérémonie de son baptême, qui cul lieu deux aus après sa naissance, en juillet 1771. Une sœur, née depuis peu, fut baptisée en même temps que Napoléon (elle décéda peu de temps après). Celui-ci, qui se préoccupait beaucoup de la cérémonie, avait voulu que toute l'assistance se tint à genoux (tendant les prières d'usage ; et luMnénie , fort attentif, il garda un respectueux silence, jusqu'au moment on il vit que le prêtre se di posait à faire usage de l'eau bénite. Il i>aratt que cet acleàjmbolique n'était pas dans les prévisions de l'enfant : les prières suffisaient; l'eau ne pouvait produire qu'une impression désagréable à la petite fille, qui allait troubler de t>es cris un moment aussi solennel et sacré. Napoléon lit un signe indiquant qu'il nefallait pas répandre de l'eau sur la tête de sa sœur, et comme on ne lui obéit pas, il s'élança vers le prêtre pour l'arrêter ; mais l'eau avait déjà coulé, et il se fâcha contre tout le monde (2).

M** Bonaparte, qui avait près d'elle, dans sa maison, le frère de son- mari, l'archidiacre Lucien, un homme d'un esprit prudent et péuélrant, comprit de bonne heure qu'il fallait veiller de prés sur un enfant d'une nature aussi extraordinaire. Aidée de son beau-frère, elle s'attacha à le dominer avec une sévérité assidue. L'enfant ne supportait ni ordre ni menace. 11 ne cédait qu'aux prières et aux caresses. Bile prit, entre les rigueurs trop rudes du commandement et les condescendances trop molles de la tendresse, une règle que nul caprice ne faisait fléchir. L'enfant s'élevait en héros sous cette discipline austère et sage. Napoléon parlait plus tard ainsi de cette éducation , qui était tout un gouvernement : «* Madame-Mère, disait-il à Sainte- Hélène, avait un grand caractère, de la force d'àme, beaucoup d'élévation et de fierté. Elle veillait avec une sollicitude qui n'a pas d'exemple sur les premières impressions. Les sentiments bas étaient écartés, flétris. Elle ne laissait arriver à ses enfants que ce qui était grand et élevé. Elle avait de l'hor-

(l) Des idées napoléonienne*, par le prtoce NipoUS>n- LouU nonapartc, chap. II.

(t) INasica, Mémoires sur l'enfance de Napoléon, ete.;

renr pour le rnensonge, pour tout ce qui était • ses souvenirs et son amour, était pour ses ca-

l'apparence d'une inclination basse. Elle savait marades un pays inconnu, indifférent, dédaigné;

punir et récompenser; elle tenait compte de tout il en ressentit une douloureuse surprise, il en

a ses enfants. » conçut une haine farouche contre la France; on

Toutefois, à la puissance de cette éducation ne peut douter qu'à celte époque il n'ait rêvé de

on peut croire qu'il a manqué un peu de ten- devenir un autre Paoli, d'affranchir la Corse, de

dresse. C'est l'amour des mères qui compose et la venger et de porter haut la gloire de son indé-

pétrit le cœur des enfants. Napoléon fut élevé pendance. Il fit encore une découverte, non

pour être un héros de Plutarque. Il ne fut peut*- ; moins pénible : c'est qu'il était pauvre ; certes, il

être pas assez initié à ces sentiments doux, bien» ne se préoccupait pas du bien-être et des frivo-

veillaots , tempérés , délicats, qui sont l'essence même du sens moral. Il grandissait, commandant, protégeant, s'emparant autour de lui de toute domination : mais il n'apprit pas assez à ai*

lités que la richesse peut procurer; mais il jugeait déjà que la richesse est une supériorité bien nécessaire dans la vie , et cette supériorité lui manquait. H faut se rendre compte de la vio-

roer les hommes pour eux-mêmes et non pour la i lencedeccs impressions pour s'expliquer toute gloire qu'ils peuvent procurer. La vertu à laquelle ] l'influence qu'elles ont dn exercer sur l'âme pres-

il se forma était antique; c'était la force se rendant maltresse d'elle-même pour être maltresse d'autrui ; ce n'était pas la force s'asservissant à l'unique loi du devoir et du bien.

Il est presque superflu de dire que les jeux

que sauvage du jeune Bonaparte. La première éducation reçue par lui ne l'avait pas déjà trop disposé à des sentiments sympathiques. Il en devint plus solitaire encore et concentré en lui-même. Son ambition était haute et grande : elle fut déf or-

militaires occupaient presque exclusivement cet • mais plus âpre et plus impatiente. Cette ambi

eu faut, qui croissait pour le commandement Parmi les anecdotes qui ont témoigné de cette naissante inclination, il en est une si caractéristique qu'il ne sera pas sans intérêt de la rapporter. On raconte qu'à peine âgé de sept à huit ans, Napoléon dirigea une expédition des enfants de la ville d'Ajaccio contre d'autres enfonts habitant les faubourgs. Les faubouriens battaient les citadins. Napoléon, qui était de la ville, voulut mettre un terme à cette humiliation. On le vit , pendant toute une saison , disciplinant d'abord les iiens, les aguerrissant par de prudentes escarmouches, leur rendant la confiance en eux-mêmes par une suite d'heureuses opérations, puis enfin risquant une bataille rangée dans un lieu choisi par lui, où l'avantage du terrain et relui des munitions, les cailloux, se trouvèrent du côté des citadins. Ce qui fut beaucoup remarqué, c'est que Napoléon refusa d'employer contre les borghiyiani, les faubouriens, un vrai petit canon qu'il avait. Les borghigiani manquaient de canon. 11 ne voulait vaincre qu'à armes égales (l).

Une autre éducation l'attendait au collège d'Autun, où il resta peu, aux écoles militaires de Brienne et de Paris, où il fut successivement admis. Transporté loin de sa famille, au milit u d'habitudes toutes nouvelles pour lui, Napoléon cessa d'être cet enfant impérieux, expansif, passionné, que sa mère avait eu tant île peine à contenir et diriger. Il devint grave, méditatif, sombre et parut soumis. Un monde qu'il ne soupçonnait pas se révélait à lui. Il se recueillit en lui-même, plein d'élonneinent et de colère, comme pour l'étudier avant d'entreprendre de le combattre. La légèreté française l'offensa 1out d'abord. On riait de son accent italien. Il s'aperçut que la Corse, son héroïque patrie , si rayonnante en

tion avait été jusque-là un idéal de perfection héroïque , vers lequel il s'avançait comme un ange de lumière, escorté d'admiration et d'amour. Elle se changea en une passiou fiévreuse, qui dès lors brûla et fit disparaître de son visage les fraîches et charmantes couleurs de la jeunesse. Maigre et livide, toujours loin des jeux de ses camarades, s'enfermant dans l'étude , il cherchait l'obscurité pour y méditer. La faveur de ses maîtres était la première conquête qu'il devait faire pour obtenir un rang élevé au moment de sa sortie de l'école. Il s'attacha à gagner la faveur de ses maîtres, et ce jeune ambitieux, mécontent et hautain, que consumait le besoin de la domination, se montra docile, obéissant, soumis envors tous ses supérieurs.

Son père vint à mourir, en février 178:», à Montpellier, à peine âgé de trente- six ans. Cette mort prématurée, qui enlevait à sa famille un son» tien bien nécessaire, aggrava le sentiment des obligations que Bonaparte enfant croyait avoir déjà envers les siens; elle accrut la tristesse et l'ardeur impatiente de ses pensées de fortune et d'avenir. Son père en mourant l'avait appelé ; il avait dit, dans le délire et dans les lucidités de l'agonie : «... Mon fils..., Napoléon..., la grande épée ! »

Napoléon écrivit la lettre suivante au sujet de cette mort :

Taris, 28 mars 1783.

Ma chère more,

mr l'enfance de iïapolcon, etc.

C'est aujourd'hui, que le temps a un peu calmé le» premiers transports de ma douleur, que je m'empresse de vous témoigner la reconnaissance que m'inspirent les bontés que vous avez eues pour nous. Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances lVxigcnt. Nous redoublerons de soins et de reconnaissance, et heureux si nous pouvons par notre obéissance vous dédommager un peu do l'inestimable perte de cet époux chéri. Je termine, ma chère mîre, ma douleur me l'ordonne, en vous

priant de calmer la vôtre. Ma santé est parfaite, et je prie tous les jours que le ciel vous gratifie d'une semblable. Présentez mes respects à Zia (ieltrude, Minana Saveria, Minana Fesch, etc.

Votre três-afftctionné fils,

NAPOLEON Dl BoMiPABTE.

P. S. — La reine de France est accouchée d'un prince, nommé le duc de Normandie, à sept heures du soir.

Cette lettre, calme et grave, ne témoigne pas îles sentiments violents et confus qui agitaient

alors Napoléon; d'antres documents nous Les rc- de Napoléon, et qui n'est pas achevé , on trouve

se révolte beaucoup contre ce dernier philosophe, notamment contre l'hypothèse d'un contrat social primitif; on trouve dans cette protestation des mots comme ceux-ci : • Il y a eu des ambitieux au teint pâle qui se sont emparés des affaires ». M. Libri termine ainsi l'analyse qu'il a donnée de ces premiers manuscrits de Napoléon : « Combien de fois, en parcourant ces papiers » n'est-on pas frappé des plus singulières coïncidences de dates et de faits ! Dans un cahier de géographie écrit entièrement de la main

présentent; on les retrouve dans les notes de lecture, les résumés de travail, les essais de composition, dans le journal enfin de Napoléon, qu'un heureux hasard a fait découvrir en ces derniers

à la tin ces mots , qui paraissent renfermer la plus extraordinaire des prédictions : Sainte- Hélène , petite ile. C'est là que l'empereur devait terminer sa géographie ». On sait, par

temps (l). Cet ensemble dénotes, etc., compose d'autres écrits, depuis longtemps rendus putrente-huit gros cahiers entièrement écrits de sa main. Un de ces cahiers porte ce titre : Époques de ma vie; c'est un jourual : Napoléon avait-il déjà conscience que les moindres circonstances de 6a vie devaient intéresser l'histoire ? On peut croire que, méthodique et prudent comme il le fut dès ses premières années,

Napoléon éprouva de bonne heure le besoin de I qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes

blics , que Napoléon a composé en 1790 Lettre à Buttajuoco, violente diatribe contre un homme qu'une vulgaire ambition avait poussé à trahir tour à tour Paoli, la Corse et la France; en 1791, un mémoire en réponse à une question posée en ces termes par l'Académie de Lyon : « Déterminer les vérités et les sentiments

se rendre compte de tous les Incidents et de toutes les phases de son activité. Cet examen

pour leur bonheur »; composition étrange, pleine de vigueur et d'emportement , où tout se

continuel de soi-même et cette expérience sur trouve mêlé, la poésie et la raison, l'enthou-

laquelle on revient sans cesse pour la féconder par la réflexion, ce sont là les conditions de la correction et de l'ordre dans la vie. Les trentehuit manuscrits de Napoléon se réfèrent surtout aux années obscures et peu connues qu'il passa dans des garnisons au sortir de l'École militaire de Paris. C'est la phase d'étude et de grande méditation. On y voit qu'il a correspondu avec Paoli , le père Dupuy , minime, un de ses maîtres de Brienne , Salicetti, le ministre de la guerre Lajard, l'abbé Raynal, etc. ; qu'il entreprit plusieurs ouvrages, une Histoire de la Corse, des romans, une constitution pour une société secrète qui travaillait alors l'armée, société dite La Calotte , des dissertations sur ou plutôt contre l'autorité royale ; un dialogue sur l'amour et contre.les frivolités corruptrices qui en prennent le nom; une lettre pleine d'une austère affection à une femme inconnue; un Mémoire sur la manière de disposer les pièces de canon pour le jet des bombes ; des extraits d'Hérodote , de Platon , de Buflbn , de Strabon , de Diodore de Sicile ; des résumés de toutes les histoires; des études sur la Sorbonne, la bulle l'niçenitus , la religion, les libertés de l'Église gallicane ; des projets pour la défère de Saint- Florent, de la Mortellaet du golfe d'Ajaccio; un rapport sur la nécessité de se rendre maître des Iles de La Madeleine près de la Sardaigne ; un plan pour l'organisation des milices corses ; des expositions des théories économiques et législatives de Mably.de Neckcr.dc Smith, de J.-J. Rousseau; il

0) lleruc det deux mondes, t" mars IUVî. Souvenirs de la jeunestt de AV/po/eon, article de M. G. LU>r!.

siasme et l'ironie, l'histoire et des tableaux romanesques, les préjugés de la philosophie do dix-huitième siècle et déjà les aperçus d'une métaphysique sociale plus pratique et plus élevée, un spiritualisme hautain, l'amour de la nature, la passion de l'ordre, le mépris des sociétés établies, les fureurs de la révolution, des réminiscences étranges de la Corse, Paoli comparé à Lycurguc, etc.; en 1793, Le Souper de Beaucaire, dialogue ayant pour but de démontrer la folie des insurrections entreprises contre la gouvernement de la Convention; des discours et adresses politiques, d'une môme inspiration, toute révolutionnaire. Dans ces premiers essais de la pensée de Napoléon, plusieurs caractères sont à remarquer : le premier, c'est leur diversité même; le second, c'est que l'imagination y prédomine; le troisième, c'est que tout y est, même sous l'empire de cette imagination , l'expression d'une raison forte, sombre , profonde, tourmentée. Ksprit puissant , à l'étroit et géné dans le monde auquel il s'initie, il a besoin de tout connaître , et il va, sans plan suivi , d'un sujet à l'autre; on ne saurait dire tout ce qu'il découvre dans cette excursion sur les sommets des choses humaines ; ses notes s'interrompent à tout propos ; mais à chacun des regards qu'il a jetés en cet abîme du monde et de la vie, son âme semhle#en devenir plus courroucée et plus triste. H a des mots qui sont comme des cris de douleur. Il souffre de ce qu'il voit; il souffre encore de ce qu'il y a des secrets qui se dérobent à sa vue. D'autres traits , pleins de contrastes, seraient encore à relever. Ainsi on ne

NAPOLÉON Ier

trouve pas en lui un indice d'un sentiment religieux positif; mais ii croit manifestement en Dieu; l'absurdité de l'athéisme ne saurait l'atteindre ; il ne lui échappe pas qu'au delà de ce monde matériel il en est un autre, et sa foi en ce monde de l'esprit est certaine et ferme comme use vision supérieure et constante de sa raison. Il a un orgueil immense et un immense mépris pour les hommes; mais s'il méprise l'espèce humaine , il ne la hait pas, et il se préoccupe avec une passion extrême de tout ce qui peut intéresser la condition et le bien-être des sociétés. L'idée du devoir, du droit, ce qu'on nomme le sens moral , ne se montre pas en lui ; loi mots de vertu, de sensibilité, de philanthropie, de bienfaisance, etc., reviennent en ses soliloques froids et gauches, comme par un effet de la phraséologie et de la rhétorique du temps; mais il en est peut-être de l'homme évoqué pour le commandement et la souveraineté comme du juste, dont il a été dit par un Père de l'Église : « Justo non est lex »; il n'a point d'autre loi que celle de son élévation. D'ailleurs il aime la grandeur, la force, l'ordre, la vérité, et ces entités morales ne sont que des aspects plus étendus de ce que .les hommes, dans leur langue vulgaire, désignent sous les noms plus usuels de droit, de devoir, de justice et d'honneur. En lisant les premiers écrits de Napoléon , on est étonné de n'y point découvrir les signes ordinaires* de la jeunesse : il est morose, et, n'était la force qui ne lui manque certes pas, il est déjà vieux; de la jeunesse il n'a rien que l'exubérance et l'emportement des sensations ; au fond, il est complet et formé dans la plénitude de son être intellec- !uel et moral , dès ses premières apparitions ; on le voit même sans attrait pour ce qui l'entoure, chargé de dégoûts et d'ennuis, comme on homme qui a déjà trop vécu, et il est à peine adolescent. Comme il ne domine pas encore ses semblables et qu'il ne saurait rester parmi eux leur sujet ou leur égal, il éprouve un besoin farouche d'indépendance et d'isolement; mais l'isolement ne lui suffit pas , et il en arrive à vouloir sortir de la vie elle-même. Celte tentation du suicide est consignée en ces termes, à la date du 3 mai 178C, dans le journal de Napoléon : « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même... De quel côté ma mélancolie est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort.... » Sa pensée se reporte alors vers les siens, vers la Corse bien aimée, et il sourit un moment ; mais ces images chéries ne l'apaisent et ne le retiennent pas ; et il ajoute : « Quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction?... Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer?... Que les hommes sont éloignés de la nature ! Qu'ils sont lâche*, vils, rampants! » Les malheurs de son pays, la Corse, car il n'est pas encore Français, sont pour lui « une nouvelle raison de

[ fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je dois haïr par vertu.... La vie m'est à charge, parce que les hommes avec qui je vivrai probablement toujours ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la seule manière devivre

| qui pourrait me faire supporter la vie, d'où s'ensuit un dégoût pour tout ». Mais Napoléon

| se trompait lui-même lorsqu'il parlait de cette fureur qui le poussait à sa destruction. Cette fureur n'était pas en lui; elle était hors de lui.

, Nous nous expliquons. Les grandes natures, celles qui sont destinées à représenter tout un

; mouvement social , conçoivent et ressentent

: en elles , alors même qu'elles s'isolent , toutes les passions de leur temps; et c'est par là

I qu'elles sont puissantes; entre les multitudes

' émues et ces natures en qui tout un peuple se sent vivre, il s'établit plus tard des communications, irrésistibles et secrètes, qui rendent possibles tous les prodiges, l'action, l'obéissance, les sacrifices, l'ordre, les brusques évolutions. Or à ce moment l'œuvre de la révolution en était à sa première phase d'enfantement; aucune âme alors n'était sans un (rouble profond. Mais tandis que les hommes vulgaires se laissaient aller au mouvement , entraînés par l'illusion d'avantages immédiats, un esprit comme celui de Napoléon sentait mieux la gravité sombre de la catastrophe qui se préparait. Un monde allait périr. Un autre monde allait il renaître? Question douteuse. En attendant il avait conscience de vivre au milieu d'une génération vouée à l'abtme, au chaos, à la mort. On fait des projets ; on se dispose à jouer un rôle dans un ordre de choses régulier, au milieu d'un mouvement dont on peut calculer les suites et les vicissitudes; mais on ne s'apprête à rien devant l'imminence d'un cataclysme. Napoléon, qui voulait la fortune, le pouvoir, la gloire, se trouva ainsi, tout d'abord, interdit et frappé de désespoir, lorsqu'au sortir des écoles , dès ses premiers pas dans le monde, il vit autour de lui les sinistres symptômes d'une convulsion sociale où tout allait s'écrouler et tomber. De là l'impatience et le dégoût de vivre qui s'empara un moment de lui. Mais il choisit un autre mode de suicide que celui auquel il avait d'abord songé; après quelques hésitations, dont il serait possible de suivre la trace dans une étude psychologique plus étendue, il se résolut à mourir de la mort même de cette société qui ne craignait pas de s'exposer à se détruire pour se régénérer; il adopta et fit siens les principes nouveaux de la révolution. Napoléon s'est vanté plus tard d'être resté étranger aux désordres et aux excès de ce grand mouvement; cela est vrai sans nul doute, il n'a été de la révolution , que la défense armée et l'esprit de

I réorganisation; mais il n'est pas moins vrai de

l dire que ses idées et ses passions politiques au

début ont été celles des hommes terribles qui ont prévalu dans un moment d'épouvante et de colère. Or, de la compiieilé des idée» et des passions à la complicité des actes il n'y a pas une distance bien appréciable pour la morale. Dans cette adhésion aux fureurs révolutionnaires, quelle fut la part de l'entraînement de la jeunesse, de l'illusion générale propre à tout un temps, d'un ambitieux et froid calcul? Nous ne savons : mais l'impartiale histoire est en droit et en devoir de le constater : cet homme qui releva de l'ancienne société tout ce qui put en être relevé, qui renoua la chaîne interrompue des traditions, qui reconnut au milieu des triomphes du droit humain la nécessité de Féleroel antagonisme du droit humain et du droit divin, Napoléon, a été un fanatique adepte des principes de la philosophie révolutionnaire ; nul plus que lui n'en eut l'austérité implacable et l'implacable résolution ; il avait hésité à s'incarner dans cet esprit, il avait voulu mourir; il voulut un moment fuir l'Europe et chercher un autre monde en Orient : inutile résistance d'une Ame qui devait rester plus grande que son œuvre même ! Napoléon était condamné par la Providence à reprendre l'entreprise échappée des mains impuissantes, affollées, des premiers acteurs de la révolution.

Après avoir essayé de donner une idée intime et vraie de l'être extraordinaire qui va se mettre au service de ce mouvement social et s'en emparer, nous devrions essayer de caractériser la direction et la forme imprimées par Napoléon aux idées, aux passions, aux évéuements dont il a été tour à tour le ministre et le dominateur. Dans ce qu'a été la révolution a ses différentes phases , il y a l'action de cette révolution ellemême d'abord, puis celle des instincts propres au peuple français, puis celle des circonstances de la politique extérieure; mais il en est encore une autre, qui appartient spécialement et exclusivement à la nature des hommes à qui il a été accordé d'exercer plus ou moins longtemps le commandement. Si des natures peu maîtresses d'elles-mêmes et plus emportées que fortes, comme celles de Mirabeau, de Danton, de Robespierre, ont laissé dans les événements des traits notables de leur physionomie et de leur manière d'être intellectuelle et morale, quelle n'a pas dû être l'influence et l'impression personnelle de l'homme qui a pris la révolution à son moment de docilité ou de lassitude , l'a dominée le plus longtemps et l'a tenue pendant quinze ans sous la discipline de sa volonté? C'est cette act<on, toute spéciale et personnelle, exercée par Napoléon sur le mouvement révolutionnaire de la lin du dix-huitième siècle que nous devrions exclusivement représenter ici, le reste appartenant à l'histoire de la France, et non pas a celle d'un homme en particulier. Cette délinition de l'œuvre napoléonienne, distincte de tout ce qui n'est pas elle, nous tacherons de la don-

ner; mais nous manquerions a une antre obligation de cette étude biographique si nous m ms en tenions à des appréciations d'influence et <kcaractère. Il est temps que nous entrions daus le récit des événements particuliers. Les considération» générales que nous avons encore à faire viendront ailleurs, en leur lieu.

4. Napoléon fut nommé en 1777 « élève do roi à l'École de Brienne ». M. Charles Bonaparte dut cette nomination h M. de Marbeuf, gouverneur de la Corse ; une bourse pour une école inférieure, celle de La Flèche, avait été d'abord accordée. Napoléon, avant d'être conduit à Briennele-Chateau, en Champagne, fut laissé quelque temps, avec deux de ses frères, au collège d'Autun (janvier 1779), où il commença d'étonner les élèves et les maîtres. Il entra à Brienne en avril 1779. En 1783, il obtenait le premier prix de mathématiques. Le duc d'Orléans et M* de Montcsson, sa femme , assistaient à la distribution des récompenses. Napoléon n'oublia jamais, comme il le dit plus tard , celle de qui il avait reçu « sa première couronne ». Le chevalier de Keralio , inspecteur général des écoles militaires, disait de Napoléon : « H y a dans ce jeun» homme une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver ». M. de Keralio lui accorda, comme au premier mathématicien de Brienne, une dispense d'âge ( il n'avait que quatorze ans ) pour être admis à l'Ecole militaire de Paris. La note de l'inspecteur général était ainsi conçue : « M. de Bonaparte ( Napoléon ) , né le 15 août 1709. Taille de quatre pieds dix pouces dix lignes. De bonne constitution. Excellente santé. Caractère soumis. Il a fait sa quatrième. Honnête et reconnaissant. Sa conduite est très-régulière. Il s'est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait passablement l'histoire et la géographie. 11 est faible dans les exercices d'agrément. Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l'école de Paris ». Le 1er septembre 1784 Napoléon fut admis dans la n compagnie des cadets gentilsltommes établis en l'Ecole royale militaire de Paris et entretenus aux frais du roi ». Il arriva à Paris en octobre 1784. M. de L'Equille, son professeur d'histoire, le qualifia ainsi dans ses notes : « Corse de nation et de caractère, il ira loin si les circonstances le favorisent ». M. Domairon, sen professeur de belles-lettres, disait de ses amplifications ou exercices de style : « C'est du granit chauffé au volcan ». A Paris , Napoléon fut offusqué du luxe qui régnait dans l'école, et il fit, pour en préparer la réformalion, un mémoire où l'on retrouve des idées que plus tard il introduisit dans l'administration de l'éducation militaire.

Le l'r septembre 1785 Napoléon obtint la «« charge de lieutenant en second dans la compagnie de Iwmbardiers du régiment «le La Fère. En octobre suivant il recevait l'ordre de se rendre à son régiment, en garnison à Valence.

11 vit là , dans une honorable famille à laquelle il fut recommandé, mademoiselle du Colombier. Une innocente intimité s'établit entre eux. Napoléon à Sainte-Hélène aimait encore à rappeler les rendez vous qu'ils se donnaient pour « manger des cerises ensemble ». Mais Napoléon se livrait peu à ce que l'on nomme les distractions du monde. A ce moment se placent l*s grands travaux retracés dans les notes que nous avons signalées plus haut. Bornons-nous à indiquer quelques dates. En août 1786, répression d'une révolte à Lyon; le détachement où se trouve Napoléon prend part à cette répression. En octobre 1787, le régiment de La Fère va tenir garnison à Douai. En janvier 1788, Napoléon obtient un congé pour se rendre en Corse. En mai 1788, il rejoint son régiment à Auxonne. Eu septembre 1~89, il retourne en Corse, où il se prononce fortement pour les idées de la révolution. Il fait une adresse véhémente pour un dub d'Ajaccio. Il stigmatise le député de la noblesse Matteo Buttafuoco, et il date ce manifeste «le son cabinet de Jrfif/e/i, qui était une grotte volcanique dans la montagne d'Ajaccio (juin 1790). La violence de ses paroles faillit le faire destituer. Revenu en France, Napoléon rejoint son régiment à Auxonne. Le Ier avril 1791, il est nommé lieutenant en premier au régiment d'artillerie de Grenoble , en garnison à Valence. Là, il devient un des orateurs d'un club dit la Société des amis de ta constitution. Toutefois, il continue ses études . et son esprit juge avec profondeur et fermeté les hommes , les choses , le mouvement qui semble l'emporter. Il s'initie a la révoIution,comme on peut le voir par les fragments de la lettre suivante, qu'il écrit à un de ses amis « L'Europe est partagée par des souverains qui commandent à des hommes, et par des souverains qui commandent àdcsbceuf3 ou à des chevaux. Les premiers comprennent parfaitement la révolution , ils en sont épouvantés... Mais ils n'oseront pas lever le masque, de peur que le feu ne prenne chez eux. Voilà rbistoire de l'Angleterre, de la Hollande, etc. Quant aux souverains qui commandent à des chevaux , ils ne peuvent saisir l'ensemble de la révolution ; ils la méprisent , ils croient que ce chaos d'idées incohérentes entraînera la ruine de l'empire franc. A leur dire, vous croiriez que nos braves patriotes vont s'entr'égorger, de Jeur sang purifier celte terre des crimes commis contre les rois, et ensuite ployer la tête plus bas que jamais sous le despote tnitré, sous le fakir

cloîtré, et surtout sous le brigand à parchemin

Ce pays-ci ( Valence ) est plein de zèle et de feu. Dans une assemblée composée de vingt-deux sociétés des trois départements , l'on fit il y a quinze jours la pétition que le roi fût jugé (1)

(I) Dana leprncfs-vrrbal de la réunion de ce* vingt-deux sociétés, tenue à Valence, le S juillet n»t, on trouve saentloo d'un eanonnier du 4« régiment d'artillerie prévint la parole pour offrir, ca «oa dois et au nom de

J'ai porté un toast aux patriotes d'Auxonne (1)... Ce régiment-ci est très-sûr en soldats , sergents et la moitié des officiers. Il y a deux places vacantes de capitaine (2)... Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône (3) ». En ce moment Napoléon s'occupait beaucoup des clubs. On lit ce qui suit dans une de ses lettres à Lucien , en date de Serve, près Saint- Vallicr en Dauphiné, 8 février 1791 : «... J'ai vu à Valence un peuple résolu, des soldats patriotes, et des officiers aristocrates; cependant le président du club est un capitaine... Le club est ici composé de deux cents personnes.... La société patriotique de Valence a envoyé une députation pour tâcher de concilier Avignon avec Carpentras. Cette députation se joindra aux députations des sociétés de Loriol » de Romans, de Montélimart, etc. » On trouve dans cette même lettre cette observation : « Les femmes sont partout royalistes. Ce n'est pas étonnant; la liberté est une femme plus jolie qu'elles, qui les éclipse (4). » En octobre 1791 , la mort de son-grand oncle, l'archidiacre Lucien, rappelle Napoléon en Corse. L'archidiacre Lucien, depuis la mort de Charles Bonaparte, était le protecteur et le soutien de la famille.

Pendant qu'il était en Corse, se mêlant aux mouvements qui agitaient l'Ile, Napoléon fut nommé capitaine en second d'artillerie (6 février 1792). 11 ne rejoignit pas cependant son régiment. Il venait d'être nommé commandant en second du bataillon des volontaires nationaux d'Ajaccio , et cela à la suite d'un coup de main qui mérite d'être raconté. Sa nomination à ce commandement avait excité les ambitions et mis en campagne toutes les rivalités de famille, tous les partis : d'un côté ceux qui se groupaient autour des Bonaparte , c'étaient les jacobins; de l'autre les modérés, les aristocrates, ceux qui prenaient le mot de Paoli , le grand Pascal ne se commettant pas lui-même dans une lutte pareille. Mais si exalté que l'on fût de part et d'autre, on tenait à ne pas se brouiller avec le gouvernement ; et bien que la nomination fût laissée au suffrage populaire, le succès dépendait de la faveur des commissaires envoyés de Paris pour organiser le bataillon, et de cette question en particulier : Chez qui les commissaires iront-ils loger en arrivant dans l'Ile? Les commissaires arrivèrent, et, en personnes prudentes, logèrent, sans partialité,

ses camarades, « des canon*, de* bras et des cœurs ». Mais 11 n e»t pas dit que ce cammnler ait demande aussi qu'on Jugeât le roi, ramené alors de Varenncs. Cos- TU», tnm<- II, p. 137 140.

(tl Naudln , a qui la lettre est adressée se trouvait à Auionne.

<f| NapoWon ne s'oublie pas; il suggère* Naudln l'Idée de le faire nommer capitaine, et Naudin était en position de lut procurer cet avancement

(3) lettre a Naudln, eoroml^alre des guerres, en date de Valence, «7 Juillet 1791. CosTOit, t. I, p. 175, et t. 11, p. tW.

(4) Naslca, SJém. sur t enfance de Napoléon, cb. :v.

chez celui-ci et chez celui-là. Les partisans de Napoléon furent atterres ; ils s'étaient vantés d'être au mieux avec le gouvernement ; il» se sentaient perdus, et déjà les plus furieux commençaient à les abandonner, lorsque, dans la nuit morne de l'arrivée «tes commissaires , Napoléon tit tout simplement enlever celui d'entre eux qui était logé chez son rival le plus dangereux : « Vous n'étiez pas libre chez Peraldi , lui dit-il; ici vous êtes chez vous ». Le commissaire ne trouva point le tour trop hardi; il en rit, et resta où on l'avait porté. Le lendemain, la bande des volants pour Napoléon était la plus nombreuse. Le jeune Bonaparte fit donner le premier commandement à un ami très-sûr; pour lui, il ne prit que le second. Il y avait des Pozzodi Borgodans le parti vaincu (1).

Dans uncrixeassez graveentre les volontaires et les habitants de la ville, aux premiers jours d'avril 1792, Napoléon fut accusé d'avoir donné à son bataillon l'ordre de faire feu sur le peuple; l'accusation devint si menaçante qu'il dut se rendre à Paris pour justifier sa conduite, en mai 1792. L'accusation fut écartée. 11 reçut l'ordre de reprendre son commandement en Corse, tout en conservant son grade dans l'artillerie. De retour à Ajaccio, avec sa soeur Élisa, qu'il avait retirée de l'École SaintCyr, fermée par la Convention, Napoléon entreprit dès la fin de 1792 une expédition contre l'Ile deSardatgnc et les tlots voisins de La Madeleine, dans le but de faciliter les opérations d'une escadre commandée par le conlre-amiral Truguet ( janvier 1793). L'expédition échoua. Paoli fut soupçonné de n'avoir pas été étranger à cet insuccès. Déjà, en effet, il projetait de livrer la Corse aux Anglais. Jusque-là Napoléon avait eu pour son pays natal une prédilection parfois peu conciliante avec les sentiments qu'il devait à la France. On ne saurait dit e qu'il n'ait pas rêvé pour cette Ile une organisation spéciale, un développement maritime, des conquêtes , un agrandissement au milieu de la Méditerranée ; mais pour le moment ce rôle de fondateur d'un État en Corse était pris par Paoli. De plus, la révolution venait tout d'un coup d'ouvrir des perspectives nouvelles sur le continent. Si Paoli s'en fût tenu à vouloir la Corse indépendante, il est possible que Napoléon, cédant au prestige longtemps exercé sur lui par cet homme, qui avait été sa première et sa plus vive admiration , eût consenti à demeurer près du libérateur de son pays natal dans un rôle sinon secondaire, du moins tel que la gloire en eût été partagée. Mais Paoli, déjà vieux, impatient de décider lui-même l'avenir de la Corse et de ne pas mourir en la laissant aux mains de l'anarchie sanglante qui remplaçait en France tout gouvernement, ne résista pas à la tentation de se rattacher à la protection «l'un pays qu'il aimait et qu'il estimait grandement ; il appela

U> Naslca , Mim. sur Cen/anee de Xapolion, ch. t.

i l'Angleterre. Napoléon jugea avec son génie , et 1 comme il le devait, cet expédient désastreux. 1 La révolution ne lui faisait point peur. Il ne doutait pas, à cause de quelques troubles, , des grandeurs toujours réservées au continent | européen. Paoli devenait chef du parti anglo- ' corse; il se fit chef du parti corse-français. Dès ce moment, il rompit avec l'illustre insulaire, montrant dès lors ce coup d'œil sûr et cette décision prompte qui plus tard signalè- ' rent toujours son génie. Les Anglais, appelés, I arrivaient. Les Corses allaient presque tous à eux; ils suivaient Paoli. Napoléon se mit à la tète de quelques hommes restés fidèles à la France . ou plutôt retenus par son exemple; il lutta i pour repousser l'étranger, vit sa troupe écrasée par le nombre, ne céda pas, et sortit de son petit patrimoine ravagé, de sa maison incendiée, seul, avec son héroïque mère, ses frères, ses soeurs en bas âge, faisant face jusqu'au bout à ses ennemis vainqueurs. Napoléon laissa sa famille à Marseille (juin 1793 ), où elle fut quelque temps dans une gène extrême, n'ayant pour vivre que les épargnes du jeune capitaine d'artillerie. Ces épargnes du moins ne lui tirent ; pas défaut. On a de Napoléon le livre de dépenses qu'il tenait depuis son entrée au service. Dans ce livre, on voit, non sans émotion, quelle était la part qu'il faisait aux besoins des siens sur ses appointements. Cette part est la plus grande. De Marseille, Napoléon se rendit à Nice, où se 1 trouvait le 4e régiment d'artillerie, dans lequel il ; venait d'être promu, le 8 mars 1793, au grade de capitaine en premier. C'est de Nice qu'il reçut des ordres pour faire partie d'une colonne chargée de soumettre les bandes des fédérés du midi, insurgés contre la Convention. L'histoire a peine à le suivre dans cette mission, qui le porta tour à tour à Valence , où il se joignit au corps expéditionnaire du général Carteaux ;à Avignon, où, même sous les ordres de Carteaux , il eut seul à peu près le mérite d'un • avantage assez décisif obtenu sur les fédérée ; à ' Bcaucaire enfin où , recourant à l'éloquence et ! à la raison après avoir fait usage des armes, I il imagina son Souper de Beaucaire, dialogue oh le jeune capitaine d'artillerie prend à tâche de I démontrer à deux interlocuteurs, partisans de ! la fédération, l'impuissance et la folie du mou- I vement de résistance entrepris par le midi : contre la Convention ( juillet 1793). La destinée | qui pressait Napoléon était implacable; il eût en vain voulu se tenir en dehors de cette politique orageuse et terrible qui emportait alors la France : le parti qu'il avait dû prendre en Corse pour ré- 1 sisler aux vues aristocratiques de Paoli et à ses : projets d'alliance avec l'Angleterre, parti qui obligea Napoléon à s'appuyer sur ce qu'il y avait de plus révolutionnaire dans l'Ile ; le devoir 1 militaire , qui l'enchaînait au drapeau da nou- I veau gouvernement de la France ; les nécessités i de sa lamille, qui ne lui permettaient pasd'inter-

rompre son service dans un moment où ce devoir militaire l'obligeait à combattre des Français qui n'étaient pas tous ennemis de la révolution, mais dont la plupart la voulaient seulement moins tyrannique, moins sanglante, moins contraire aux traditions du pays; l'humanité même, qui lui suggéra d'essayer de con- I vaincre par la parole des concitoyens qu'il était trop dur de réduire uniquement par les armes ; l'apologie qu'il dut faire ainsi des idées et de la politique de la Convention, tout entraînait et poussait Napoléon dans cette voie où le précédaient des agents sinistre* des colères et des justices d'en haut, poursuivant sans pitié la ruine de l'ancienne société ; il semblait que le £t>nie de la révolution ne voulait accepter l'homme nouveau pour régulateur qu'à la condition de l'avoir eu tout d'abord pour complice de ses aspirations emportées et de ses sanglantes répressions (1).

La campagne contre les fédérés du midi, plus encore que la conduite de Napoléon en Corse, avait appelé sur lui l'attention du gouvernement. 11 ne lui manquait plus qu'une occasion pour apparaître enfin sur la seine du monde. Cette occasion se présenta : ce fut le siège de Toulon.

$ Svêoe de Toulon. Inspection et armement des cites Je ta Méditerranée. Commandement de fartitlerie 4e l'armée d'Italie. — fl. Arrestation de Napoléon après la chute de Robespierre - 1. Sa mise en disponibilités Séjour a Paris. Emploi près du comité de salut public. Ses projets sur l'Orient ; demande d'une uUssion. — S. Journée du 13 vendémiaire. Commandement de rarmee de Tintcritur. - 9. Mariant avec Joséphine.

(Septembre 1793 — 9 mars 1790. )

5. Dans les premiers jours de septembre, la vile et les forts de Toulon ayant, par trahison , été livrés aux Anglais, Bonaparte se rendit immédiatement à Paris, où il obtint du comité de salut public le commandement provisoire de Parde siège ; puis, repartant aussitôt , il était les derniers jours de septembre sous les murs de la ville insurgée. Il n'y rencontra d'abord que des obstacles, forcé qu'il était de lutter contre l'ignorance et l'entêtement des généraux Car-

mérite et général distingué , ayant pris la direction du siège, tout changea de face; les travaux furent poussés avec vigueur; et dans un conseil de guerre, du 25 novembre, Bonaparte développa un plan d'attaque qui fut aussitôt adopté. Un mois après , les républicains rentraient triomphants à Toulon (20 décembre 1793).

Durant le siège , des avancements successifs avaient été la récompense des services du jeune commandant d'artillerie; le 20 décembre, jour même de la reprise de Toulon, il avait été nommé général de brigade provisoire ; confirmé dans ce dernier grade le 6 février 1794, il reçut le commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie, en même temps la mission d'inspecter et d'armer les côtes de la Méditerranée de Marseille à Menton. Cette mission faillit lui être fatale. Ayant prescrit des travaux de défense pour relever les enceintes du fort Saint-Nicolas à Marseille, qui ne servait, disait-on, qu'à maîtriser la ville, il fut, malgré les explications qu'il donna sur ce fait, dénoncé au comité de salut public (15 mars 1794 ) et mandé à la barre de la Convention. Sur les instances des représentants du peuple , le mandat d'amener ne fut pas mis à exécution. Le général Bonaparte reçut l'ordre de se rendre au quartier général de l'année d'Italie.

Les ennemis étaient déjà en mouvement lorsque Bonaparte rejoignit l'armée. Après avoir reconnu les positions qu'occupaient les Austro-Sardes, le jeune général, à peine arrivé, conçut le projet de les tourner par leur gauche, en n'engageant avec eux qu'une guerre de montagne sur les hauteurs des Alpes. Ce plan fut adopté dans un conseil de guerre où siégeaient les représentants du peuple Ricord et Robespierre jeune. Le succès ne tarda pas à prouver la justesse de ses combinaisons. cDans cette courte campagne, l'armée d'Italie fit de nombreux prisonniers, s'empara d'Oneille et de Saorgio, et occupa toutes les hauteurs des Alpes aux Apennins (2 avril, 12 mai 1794). Bonaparte, voulant que l'on mit à profit les succès obtenus, présenta de nouveaux plans d'opération, dans lesquels les années des Alpes et d'Italie devaient faire leur jonction par la vallée de la

et Doppet. Enfin Jjugommicr, homme de j stufa et porter ,e thëàtre de |a guerreau miIjeu

des plaines du Piémont. Ces plans furent adoptés.

M Le dégoût commençait à le prendre. Napoléon, le ajriitkt i'.n, écrivait de Paris a son frère Lucien : «. Ceux qui sont i la téte sont de pauvres hommes. Il tant avouer, lorsque l'on vott tout cela de prés, que les peuples valent peu la peine que l'on se donne pour mériter leur faveur. On connaît l'histoire d'AJaccio; celle 44e fart» e*t exactement la même ; peut-être les hommes y sont-iUi plu petits, plus méchants, plus çalomulatcurs... Le Français est un peuple ricu\ , sans préjugés , sans lien*. Chacun cherche son Intérêt et veut parvenir.., L'oa intrigne aujourd'hui aussi bawmcnt que Jamais. Tout cela détruit l'ambition.... Vivre tranquille, jouir et» affections de la famille et de soi-même : votlà , mon cher, lorsque l'on Jouit de * a 5.0C0 francs de rente, le parti qoe l'on doit prendre, et que l'on a vingt-cinq à •parante an«, c'est-â-dlre lorsque l'imagination calmée plus ». INsaitu, chap. vin.)

mais restèrent sans exécution.

6. Cependant la révolution venait d'avoir une crise à Paris. Les inflexibles, les purs, les violents étaient abattus. La chute de la montagne au 9 thermidor devait atteindre Bonaparte, compromis par son jacobinisme connu et par ses liaisons avec Robespierre jeune (1). Les représentants

(t) Joseph Robespierre a porlé sur Napoléon un Jugement remarquable a plus d'un Utre i dans une lettre con. Odenttclle écrite par lui a son frère, en date de Nice, 18 germinal an xi ( 5 avril 179»), alors que Napoléon était a peine arrivé depuis ncul Jours a l'armée d'Italie. Joseph Robespierre s'exprime ainsi : «J'ajoute aux patriote»

a 19 NAPOLÉON I" 220

Albitte, Saliceti et La Porte rendirent un arrêté ! armée. « On vieillît vite sur le champ de ba«

par lequel le général Bonaparte, suspendu de ses taille , répondit Bonaparte , et j'en arrive. »

fonctions, devait être envoyé à Paris devant le Mais ses protestations Turent inutiles. Il résolut

comité de salut public (6 août 1794 ). Bonaparte d'attendre un moment plus favorable; son sé-

fut arrêté, mis au secret dans le fort Carré d'An- jour fore.4 à Paris devait devenir l'occasion de

tibes. Junot, son aide de camp, prépara pour lui sa haute fortune.

un projet d'évasion : c'était la perspective de Té- On le désigna pour le commandement d'une

migration qui s'ouvrait devant le général captif, j brigade d'infanterie dans l'armée de l'ouest ; il

Bonaparte, par une de ces inspirations qui ont j refusa et attendit, bien que la privation de son

longtemps assisté son génie dans les circonstances j traitement commençât à le soumettre à de dures

décisives , résolut de braver le danger dont il était menacé (1) ; il refusa de se prêter au projet d'évasion de Juuot. Mais il réclama près des représentants. Ceux-ci le mirent en liberté provisoire quelques joura après ( 20 août ), et parmi les motifs qu'ils alléguèrent pour justifier cet élargissement, ils signalaient la situab'on critique de l'armée d'Italie. Ils ajoutaieut d'ailleurs qu'ils n'avaient trouvé aucun fondement aux soupçons conçus contre lui et qu'ils attendaient de Paris des ordres pour statuer définitivement à son égard.

Bonaparte rejoignit aussitôt le quartier général, où il proposa ses plans de campagne au général Dumerbion, qui les accepta. Le 19 septembre, il mit l'armée en mouvement , chassa

l'ennemi des positions de Saint-Jacques, Monte- j la grande capitale, il y promenait ses fiévreuses

notleet Vatlo, tourna les Autrichiens et les obligea à une prompte retraite en les attaquant sur leurs derrières, puis ouvrit des communications avec Gênes, que menaçaient les Anglais. Après ces rapides succès, l'armée d'Italie, condamnée à une guerre défensive, étant retombée dans

extrémités.

Mais on se souvint au comité de la guerre, où Doulcet de Pontécoulant venait de succéder à Aubry, des plans fournis par Bonaparte dans la campagne précédente ; on voulut utiliser naissances spéciales, et on l'employa topographique, direction des cartes et plans.

Bonaparte rédigea pour les généraux des armées des Alpes et d'Italie des mémoires, de> notes, des instructions que ceux-ci ne comprenaient pas toujours et que lui-même devait plus tard mettre à exécution.

L'emploi était important, mais obscur et sans avenir. Ses vaines tentatives pour échapper a l'inaction et a la médiocrité le plongèrent alors dans le découragement. Méconnu, isolé,perdu dans

rêveries, plein de la conscience de son génie et cherchant un terrain où il pût se développer. Ce fut dans ces sentiments qu'il adressa au comité de salut public une note dans laquelle il sollicitait une mission en Turquie. Le comité refusa, sur l'avis de Jean Debry, qui conseilla de ne

l'inaction, le général Bonaparte en profita pour t pas éloigner un officier aussi distingué, dont

faire de fréquents voyages de Marseille à Nice et continuer l'armement des cotes de la Méditerranée ( octobre 1794, avril 1795).

7. Bonaparte se trouvait à Marseille lorsqu'il apprit que, dans une nouvelle organisation de l'armée, il avait été réformé. Se rendant aussitôt à Paris ( vers le milieu de mai ) pour réclamer contre cette mesure, il parvint à voir le député Aubryr président du comité de la guerre, qui maintint la décision en lui disant qu'il était trop jeune pour commander l'artillerie d'une

que Je t'ai déjà nomme* , le citoyen Bonnpartc, général, cbef ue l'artillerie, d'un mérite transcendant. Ce dernier est Corse; Il n'offre que la garantie d'un homme de cette nation, qui a résisté aux car«*»e< tic Paoll et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. » Cette lettre, restée inconnoe Jusqu'Ici, faisait partie d'une collection d'autographes appartenant à M. Fossé d'Arcnase et vendue au commencement de l'année tMl. Le fragment cité nous a été communiqué par M. A. -F. Dtdot. L'espèce de méflanec qui se montre dan* les derniers mots de cette lettre n'a pas résisté par U suite a des communications plus Intime*. SI l'on en croit un bruit du temp<, Robespierre Jeune offrit au général Bonaparte de remplacer Hanrlot dans le commandement de 1a garde na- Uonalc dr Paria [Mémoires de Ijucien Bonaparte. 1. 1. p. M. onmpe apocryphe, croyons-noos, mais aaseï bien renseigne).

(1) Napoléon n'était aeensé de rien moins que d*un

on pouvait regretter l'absence dans des circonstances difficiles. La Turquie n'eut point son réformateur. L'Europe échappa aux représailles de ce génie qui avait projeté de se lever de l'Orient.

Les troubles jwlitiques de la France lui vinrent enfin en aide.

S. La constitution de Tan m, la mesure prise par la Convention de se maintenir pour les deux tient dans la nouvelle législature, excitaient dans Paris une vive agitation. La révolution touchait à un moment critique. Épuisée par les excès* du régime de la terreur, ramenée malgré elle à la modération par la réaction qui avait suivi le 9 thermidor, impuissante à se conserver par la modération, impuissante à revenir aux expédients de la violence, elle était tombée dans le désespoir et le marasme ; elle avait beaucoup détruit, elle n'avait encore rien édifié. Sans institutions assurées, sans finances, sans administration, sa faiblesse apparente provoqua l'audace de ses ennemis. Les royalistes, en prenant les armes contre la Convention, comptaient sur l'appui des jacobins, qui avaient à se venger de la journée do 9 thermidor; ils n'avaient pas cessé de conspirer

complot ooor livrer l'armée a l'ennemi dans rmtérét du i ^onr le retoor de l'émigration et le rétablissement

royalisme, votr t o»TOTi, dans les pièces JustlOcatives, J rancic-ane monarchie • iatnaîs il«n'avai«tlt lais»(:

tome II, p. tw. Bapport des réorientants du peuple I ae 1 anc,eD 1 av comité, 19 thtrmtdor an IL

Aux premiers symptômes de l'insurrection, un incident grave faillit tout perdre : le commandement de la force armée avait été donné à un nomme dont les opinions pour le gouvernement établi étaient très-prononcées, au général Mcnou; mais ce héros de guerre civile eut peur de la bourgeoisie ameutée, il eut peur de tirer le canon contre la masse la plus violente du parti des sectionnai res ; au lieu d'agir il parlementa avec les rebelles. Ce fut alors que Barras, uo des hommes do moment, songea au général de brigade Bonaparte. Celui-ci fut appelé à la dernière heure : le mouvement gagnait tout Paris- Pour la première fois, Napoléon demanda à réfléchir avant d'accepter : il s'agissait de se décider entre l'ancienne société, que rien encore n'avait définitivement abattue, et la nouvelle, que rien encore n'avait fondée. Après une demi-heure de reflexion, dans la nuit du 12 vendémiaire il se décida, et il accepta de défendre et de sauver la nouvelle société. Nommé commandant en second de l'armée de l'intérieur, Barras conservant le commandement en premier, le général Bonaparte prit tout aussitôt ses dispositions. Le lendemain 13 vendémiaire an iv (5 octobre 1795), l'insurrection éclatait. Mais Bonaparte, qui avait passé la nuit à réunir les moyens de défense, ne craignit pas, comme Menon, de réprimer le peuple souverain : son artillerie, dirigée d'une main sûre, dégagea les abords de la Convention des rassemblements qoi la menaçaient et foudroya les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch , dans la rue Saint-Honoré, devant le Palais Égalité, partout où ils osèrent se reformer et résister. La victoire resta à la Convention. Le 14 vendémiaire, Bonaparte faisait sur ses opérations un rapport dans lequel on trouve les traces des doutes qui assiégeaient encore sa pensée : il était devenu définitivement l'homme de la révolution; mais la révolution était- elle sauvée? L'avenir recelait encore dans ses obscurités sa réponse à cette question. En attendant, le pacte était fait, écrit avec du sang, et la fortune , qui avait jusque-là résisté aux voeux ardents de Napoléon, vint tout d'un coup à lui, les mains pleines de faveurs ; elle lut apporta le grade de général de division, le cornu landernenten chef de l'armée de l'intérieur, l'attention de la France, la reconnaissance du parti révolutionnaire , les respects et les propositions secrètes du parti de la réaction. Bonaparte organisa le service de la force armée à Paris , la répression de la chouanerie dans quelques départements de la Normandie, et commença à prendre une part directe aux actes du gouvernement. Dans cette atmosphère de l'action et du succès, ses facultés, jusque- là contrariées et chagrine*, se donnèrent un libre cours; il se transforma : ceux qui l'avaient connu auparavant et qui vinrent le voir dana sa nouvelle position furent frappés des changements qui s'étaieut faits

C'était une transfiguration.

NAPOLÉON Ier

9. Dans les premiers jours de mars 1796, Bonaparte se maria avec Joséphine Tascher de La Pagcrie, veuve du général de Beauharnais, et ce mariage, qu'une vive inclination avait déterminé, fut encore pour sa fortune un heureux incident; car Joséphine de Beauharnais avait avec les hommes des anciens partis royalistes des relations qu'elle sut mettre au service des ambitions de son jeune époux. Napoléon n'avait vécu jusque-là que parmi les choses et les hommes de la révolution : il eut désormais près de lui les sentiments de l'ancien régime représentés par l'influence habile et pénétrante d'une femme aimée.

10. État de rarmée d'Italie. Difficultés à vaincre. - 11. Première campagne contre Colli et Beaulieu. — II. Soumission du Piémont. Conquête delà Lombardte. — 13. Jrmiiticit avec le duc de Parme, le due de Modéne, la cour de N aptes, la cour de Rome. Pacification de toute f Italie.

(27 mars — 29 juin 179f». )

10. Le 27 mars 1796, Napoléon partit en toute hâte pour Nice, où l'attendait le commandement en chef de l'armée d'Italie, auquel il avait été appelé depuis le 2 du même mois (1).

Lorsque le général Bonaj>arte prenait à Nice le commandement de l'armée d'Italie, le terrain n'était pas nouveau pour lui ; depuis trois ans il en faisait le sujet de ses études. 11 allait appliquer les conseils qu'il avait tant de fois inutilement donnés. Le vulgaire , émerveillé des éclatants succès d'un général inconnu, put s'imaginer assister aux révélations spontanées -du génie; mais le génie, même le plus extraordinaire, a besoin d'être fécondé par le travail ; et c'est ce qui fit tout d'abord la supériorité de Bonaparte : ses rapides triomphes avaient été préparés par de lentes méditations.

Mais s'il n'eut pas à improviser ses plans de campagne, il eut à subvenir à d'autres difficultés qu'il n'avait point pu prévoir. On lui avait annoncé une armée de 60,000 hommes; il en trouva à peine 30,000 disponibles, dont 3,000 hommes seulement de cavalerie; cette armée n'avait point de parcs d'artillerie; il ne lui restait que trente pièces de canon, et elle était en haillons, sans souliers, sans munitions, sans finances. Les administrateurs volaient. Les soldats pillaient. Le mécontentement; le dénuement, l'exemple du mal, l'impunité et l'inaction avaient rendu toute cette troupe indisciplinée, sans respect pour l'autorité, dissolue et farouche. Elle était un effroi pour les populations ; tout se retirait d'elle et tout lui était contraire. Jamais, depuis les invasions du cinquième siècle, des barbares pareils n'avaient campé aux portes de l'Italie. Cette bande, qui avait derrière elle un gouvernement hors d'état de l'assister, avait devant elle une armée ennemie

(t) Le» historiens mettent cette nomination au M février 1796; le* état* .le services de Napoléon portent l* ?«ntôae an iv, ou * niar» i?w.

de 80,000 combattants, pourvue d'une nombreuse cavalerie et de 200 pièces de canon, gardant les dînes des monts et leurs passages, adossée à des contrées où tout lui était secours, l'amitié des habitants, leur effroi de l'impiété française , la richesse inépuisable des campagnes. La mer aussi était aux ennemis des Français; les Anglais tenaient la Corse, l'Ile d'Elbe, Livourne; ils couraient le long des côtes, les interceptaient, jetaient aux populations italiennes des nouvelles, des bruits, des assurances pour les animer et les raffermir dans leurs antipathies contre les Français : le monstrueux gouvernement qui insultait aux lois divines et humaines et qui opprimait la France était aux abois à Paris ; on se révoltait contre lui ; ses partitans eux-mêmes traitaient pour l'abandonner ; d'ailleurs, l'Europe entière était coalisée ; elle s'apprêtait à se lever; Dieu, la justice allaient avoir leur jour.

Bonaparte ne se dissimula aucune de ces difficultés ; il vit du premier coup d'œil qu'il lui fallait rétablir la discipline, inspirer aux soldats une absolue conûance,' soumettre ces généraux qui murmuraient de l'avoir si jeune à leur téte, frapper toutes les imaginations par son activité,' sa fermeté, les ressources de son génie, son attitude exempte de faiblesse, se faire craindre, aimer, admirer ; ne rien attendre du gouvernement ; tout tirer de la victoire elle-même ; suppléer à l'infériorité du nombre par la rapidité des mouvements, à l'insuffisance de cavalerie et d'artillerie par le choix des positions; rétablir une administration militaire, se faire des finances, proscrire l'improbite administrative ; substituer aux pillages qui gaspillent les ressources d'un pays et le rendent hostile, des contributions de guerre qui ne frappent que les riches et des réquisitions régulières qui , payées , font passer entre les mains du petit peuple producteur et commerçant l'argent pris dans le coffre des riches; faire plus que de ménager ainsi autant que possible les pays italiens, se les concilier par le respect montré en toute occasion pour les prêtres, les églises, les femmes; détruire en eux la croyance que les républicains français élaieut des barbares; affecter à tout propos une vive et sympathique attention pour les sciences, les arts, les monuments de l'histoire du génie national ; opposer aux méfiances de leur vieille civilisation, aux effrois de leur fidélité religieuse ou politique la magie des idées nouvelles de liberté et d'égalité ; ne point se manifester à eux comme un conquérant, mais bien comme un libérateur et l'initiateur réservé par la Providence à l'inépuisable fécondité du génie italien. Bonaparte fit tout cela, en courant, pendant qu'il battait des armées ennemies sans cesse renouvelées, et que de plus il avait à lutter contre le Directoire, qui , bien loin de l'assister, lui envoyait des plans absurdes , voulait les lui

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