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imposer, le jalousait, le craignait et ne lui épargnait aucune contrariété.
1 1 . Les prodigieuses campagnes d'Italie se com posent de plusieurs périodes. La première comprend trois opérations bien importantes et déjà décisives : Bonaparte , arrivé à Nice le 27 mars 179G, entreprend 1° de tourner les Alpes; 2° de séparer les Piémontais des Autrichiens ; 3° tout en contenant les Autrichiens, de baltrc et de soumettre d'abord les Piémontais. Ces trois opérations se développèrent dans une série d'actions rapides ; chaque jour eut son fait d'armes :1c 11 avril 179G, les hostilités commencent au combat de Voltri; le 12 et le 13 les batailles de Montcnottc et de Millesimo; le 14 la prise du château de Cosseria, où le général autrichien Provera est fait prisonnier avec les siens; le 15 la bataille de Dego; le 10 la prise du camp retranché de Ceva; le 19 le combat de Vico; le 22 la bataille de Mondovi ; le 25 la prise de Cherasco, de Fossano et d'Alba. En quinze jours les trois premières et grandes opérations étaient terminées : les Alpes avaient été tournées, les Autrichiens séparés des Piémontais, et les Piémontais, battus coup sur coup, étaient menacés dans leur capitale.
12. Le 28 avril 1796 se signait a Cherasco l'armistice par lequel le roi de Sardaigne quittait l'alliance de l'Autriche, demandait la paix à la France, et en attendant un traité définitif laissait entre les mains de l'armée française les trois places fortes de Coni, de Ceva et de Tortone. Bonaparte annonça ainsi à l'armée , à la France, à l'Italie, à l'Europe cet étonnant résultat :
Quartier général de Cherasco,
9 floréal an iv (28 avril 1796].
« Soldats! vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinqnanlccinq pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la plus riche partie du Piémont ; vous avez fait quinze mille prisonniers (1), tué ou blessé dix mille hommes.-. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout; vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fa l des marches forcées sans souliers, bivouaque sans eau-ilcvic et souvent sans pain. Les phalanges républicaines , les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous ave* souffert ! Grâces vous soient rendues, soldats!...
• Les deux armées qui naguère vous attaquèrent avec audace fuient devant vous; les hommes pervers qui se réjouissaient dans leur pensée du triomphe de vos ennemis sont confondus et tremblants.
t Mais, soldats, vous n'avez rien Tait, puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs des Tarquins sont encore foulées par les assassins de Basseville.
• Vous étiez dénués de tout au commencement de la campagne ; vous êtes aujourd'hui abondam-
(i) C'e*t dlx-«rpt mille que la proclamation aurait du porter; cette erreur de cbitfre a été plus tard rectifiée.
NAPOLtOS I
mont pourvus. Les magasins pris à vos ennemis sont nombreux. L'artillerie de m^c et de campagne est arrivée (1). Soldats, la pairie a droit d'attendre de vous de grandes choses. Justifierezvnos son attente?. . Tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français; tous veulent humilier les rois orgueilleux qui osaient méditer de nous donner des fers; tous veulent dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des saorifices immenses qu'elle a faits; tous veulent, en rentrant dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté : •« fêtais de l'année conquérante de l'Italie ».
« Amis, je vous la promets, cette conquête ; mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remplir, c'est de respecter les peuples que vous délivrez , c'est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent des scélérats suscités par nos ennemis, sans cela vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux. Vous ne seriez pas l'honneur du peuple français, il vous désavouerait; vos victoires, votre courage, vos succès, le sang de nos frères morts aux combats, tout serait perdu, même l'honneur et la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont votre oonnous rougirions de commander une ar- ' sans discipline, sans frein, qui ne connaîtrait de loi que la force. Biais, investi de l'autorité nationale, fort de la justice, et par la loi, je saurai fa.re respecter à ce petit nombre d'hommes sans courage et sans ccrur les lois de l'humanité et de rhonneur, qu'ils foulent aux pieds ; je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers... Les pillards seront impitoyablement fusillés; déjà plusieurs l'ont été....
• Peuples de l'Italie, l'armée française vient pour rompre vos chaînes; le peuple français est l'ami de tous les peuples t venez avec confiance au-devant délie; vos propriétés, votre religion et vos usages seront respectés. Nous faisons la guerre en ennemis généreux ; nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent (2). >
En envoyant à Paris l'armistice de Cherasco, Bonaparte écrivait au Directoire : « Quant aux conditions de la paix avec la Sardaigne, vous pouvez dicter ce qui vous convient, puisque j'ai en mon pouvoir les principales places fortes (3) ».
L'évacuation de la Lombardic par les Autrichiens marqua la seconde période des campagnes d'Italie. Deux événements la décidèrent: le passage du Pô et la bataille de Lodi. Il était impossible de passer le Pô sans équipages de ponts et devant l'armée ennemie. Beaulieu, qui le savait, ne perdait pas de vue son adversaire. 11 était posté sur la rive opposée, et là, dans une situation naturellement fortifiée, le long de l'Agogna, du Terdoppio et du Tessin , il attendait, observant tous les mouvements de l'année fran-
(l) Cela n'était pas tont * fait exact, mais pouvait du anlouer ta confiance de renneml, aincmenler celle de Tarisée ei donner au Directoire un utile avrrtWsement.
?i) froc I* ma non Intrrée dans la Correspondance de Napoléon Itr, nous le o* 13V
(à) lettre du quartier Rentrai de Cherasco , 9 floréal an iv m avrtl \',MU Correspondance de Napoléon l»r, n« W,.
HOIIV. WOCR. ciniR. — T. XXXVII.
• çaisc. Les hommes de fart disaient que la fortune du jeune général , après s'être annoncée si brillamment, touchait déjà à son moment cri- | tique. Ceux qui lui étaient le plus favorables 1 ajournèrent la reprise de ses succès à l'époque | où, avec l'aide du Piémont soumis, il pourrait se J construire des équipages de ponts». Cela devait bien exiger plus d'un mois. Mais dans cet intervalle de temps combien d'événements imprévus pouvaient surgir! Il y avait des paris ouverts pour et contre le passage du Pô par l'arméo française. Bonaparte , qui sentait mieux qu'un autre la gravité de sa situation, eut recours à la ruse. Diverses démonstrations militaires et diplomatiques firent croire qu'il se disposait à effectuer le passage du Pô à Valence. Mais pendant qu'il attirait ainsi l'attention de l'ennemi sur un point, il faisait filer son armée, rapidement et sans bruit, sur un autre point, le long du fleuve, ne s'arrêtant qu'à Plaisance, décidé à revenir en arrière et à tenter de passer à Valence, s'il avait été suivi. Il ne fut pas suivi; et tout aussitôt il mit en réquisition, à la hatc, les bateaux et bois pour radeaux qu'il put se procurer dans le pays, et le passage commença. Dans le premier moment on put craindre que Beaulieu, averti à temps , accourait, et que le mouvement était compromis : deux escadrons de hussards hongrois parurent à l'horizon, et se jetèrent sur les premières troupes françaises qui venaient de touchei terre. Mais ils furent reçus par Lannes, qui lit là des prouesses dignes des temps héroïques. Les hussards, repoussés par une poignée d'hommes, prirent la fuite, et derrière eux il n'y avait point l'armée de Beaulieu. Le passage du Pô s'effectua; mais il prit deux jours.
Bonaparte avait mis à profit les quarantehuit heures de son séjour forcé à Plaisance. Il signa des armistices avec le «lue de Parme, avec le duc de Modène, qui, renonçant, comme le Piémont au parti de l'Autriche, s'obligèrent à livrer à l'armée française dix millions chacun, plus des munitions et fournitures de guerre, et un certain nombre de clicfs-d'cruvre de peinture et de sculpture choisis dans leurs galeries pour les musées de Paris (9 mai 1796).
Cependant Beaulieu, qui avait enfin appris le passage du Pô par l'armée française, se mit en mouvement pour s'opposer à la marche de son ennemi. Mais il s'y prit assez mal ; il envoya devant lui un premier détachement,* qui fut battu à Fombio (8 mai 1796); un antre détachement ne sut pas profiter d'un avantage partiel qu'il faillit obtenir à Codogno (9 mai 1796). Beaulieu se retira sur Lodi, derrière l'Adda. Bonaparte ne manqua pas de l'y suivre; un autre général n'eût pa* résisté au désir d'aller d'abord triompher à Milan, dont le chemin lui était désormais ouvert. A Lodi fut achevée la conquête de la Lombardie (10 mai 1796). Napoléon a dit plus tard qu'il eut alors seulcmcut le premier pres-
227 NAPOLï
sentiment de sa future et prochaine grandeur (l). La victoire de Lodi mit en fuite Beaulieu, qui ne s' an Ma même pas derrière le Mincii>, et se retira au delà de l'Adige, afin de pouvoir gagner te Tyrol. La première campagne d'Italie était terminée; Bonaparte le signilia en ces termes, le 15 mai 1790, par une de ces proclamations qui n'étaient pas les moindres révélations de son génie.
Quartier général de Milan.
\" prairial an iv (20 mai 1796).
i Soldats! von* vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin ; vous avez culbuté, dispersé, éparpillé toul ce qui s'opposait a votre marche. - Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré a ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. — M. lan est à vous, et le pavillun tr.coloie flotte dans toute la Lombard ie. — Les ducs de Parme et de Modcnc ne doivent leur existence politique qu'à votre générosité. — L'armée qui vous menaçait avec tant d'orgueil ne treuve plus de barrière qui la rassure c ontre votre courage. — Le Pù. le ïessin, PAdda n'ont pu vous arrêter un seul jour ; ces boulevards vantés de l'Italie ont été insuffisants; vous les avez franchis aussi rapidement que l'Apennin. — Tant de succès ont porté la joie dans le .sein delà patrie ; vos représentants ont ordonné une fétc dédiée à vos victoires, célébré*; dans toutes les communes de la république. Là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos amantes se réjouissent «le vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir. — Oui, soldats, vous avez beaucoup fait : mais ne vous rcite-t il donc plus rien à faire ? Dira-t on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? Li postérité nous reprocbera-l-elJc d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous vois déjà courir aux armes; un lâche repo* vous faliRUC; les journées perdues pour la gloire le sont pour le bonheur. Eh bien, parlons 1 Nous avons en tore des marches forcées a faire, des ennemis à .soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venscr. — Que ceux qui ont aiguisé les poignards île li guerre c>vile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent ; l'heure de la vengi ancea sonné.
— Mais que les peuples soient sans inquiétude ; nous sommes amis de tous les peuples , et plus particulièrement des descendants des ftrutus, des Scipions et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitule, y placer avec honneur les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain, en gourd i par plusieurs siècles «l'esclavage, tel sera le fruit de vos victoires Elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l'Europe.
— Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une juix glorieuse, qui
(!) « Vendémiaire et même Montrant le, disait Napoléon à Sainte-tléirne , ne me porterait pas encore à m* crotre un homme nuprneur. Ce n'e>t qu'âpre* lodi qu'il me vint dan* l'idée que Je pourrai) btrn détenir un acteur dènOf *ur notre «cène politique Alors naquit l.i prem err etlncrllc dr U tnute arotntloo > Il avait ajoute dan* une nutre oera«lon ■ f> fut alors que Je comiuençil d'entrer en malice avec le Directoire. »
ON Ier 228
l'indemnisera des sacrifices de toutes espèces qu'il a rails depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : U était de l'armée d'Italie (I . ! >
Après la soumision du Piémont, Bonaparte avait proposé au Directoire de faire attaquer l'Autriche par l'Allemagne; les armées du Rhin et d'Italie auraient ainsi opéré de concert, et il est probable que la paix eût été conquise sous les murs de Vienne par les deux armées combinées. Mais le Directoire n'avait pas deux généraux comme Bonaparte capahlesde faire la guerre sans aucun secours du gouvernement ; d'ailleurs, il commença dès lors à redouter l'esprit, la fortune, les victoires du jeune conquérant de l'Italie. Loin de se prêter au projet, grand et sage à la fois, que Bonaparte avait conçu, il dissimula peu son inquiétude et son mauvais vouloir; après la bataille décisive de Lodi, il prit un arrête par lequel il partagea le commandement de l'armée d'Italie entre Bonaparte et Kellermann ; Bonaparte était réservé à opérer contre le pape, contre le roi de Naples, contre les Anglais, pendant que Kellermann serait opposé aux Autrichiens dans le Tyrol. Bonaparte protesta eontre cette division du commandement; il en représenta le* inconvénients; il offrit même sa démission, qui ne pouvait pas être acceptée dans Total d'enthousiasme excité par ses brillantes et rapides victoires L'arrêlé fut rapporté.
13. Ainsi assuré de rester en Italie, Bonaparte songea à utiliser le répit que lui laissaient les Autrichiens, pour pacifier sa situation dans la Péninsule. Déjà, tout en poursuivant Beaulieti, il avait obligé à un armistice et à la soumission les ducs de Parme et de Modène (9 mai 1796); il avait eu de plus à réprimer une insurrection à Pav ie, et il l'avait fait de manière à terrifier pour l'avenir les partisans de l'Autriche ( 22-24 mai 179G ). Cependant, les fortes |>opulations des fiefs impériaux , près de Gênes , osèrent se lever aussi contre l'armée française; à leur tour, elles curent à servir d'exemple par le châtiment qui leur fut infligé (14 juin 179G). En ce moment , Bonaparte se tournait contre l'intérieur de l'Italie, où le Directoire tenait tant â porter la guerre : là se trouvait le pape, objet principal de la haine du gouvernement républicain de Paris. Bonaparte vit le grand-duc de Toscane, et le confirma dans les intentions ou il paraissait être de vivre en paix avec la France; il conclut un armistice avec la cour de Naples, qui, effrayée des succès de la France en Italie, se retira de la coalition et demanda la paix ( i juin 1796). Le pape seul résistait encore, line division commandée par Augereau occupa Bologne, Ferrare, le forl L'rbin. La cour de Rome, effrayée, sollicita et obtint l'armistice de Foligno (24 juin i7î<0); par cet armistice elle abandonna aux Français les Romagnes, l'occupation
H) Corrttpmdantc de Napoléon I*r, n° Ml
d'Ancone, une somme de vingt millions, des \ forces. L'armée française en ce mouvement se manuscrits, un grand nombre d'objets d'arts et montra à la hauteur du génie de son chef. Elle de sciences. Pendant ce temps, Vaubois enlevait ; devinait son plan, et s'y prêtait avec une vive et aox Anglais Livourne, d'où un corps expédition- muette entente. Une division resta quarante-huit naire partit pour la délivrance de la Corse ( 28 heures privée de pain, sans cesser de combattre
juin 1796). Bonaparte apprit à Florence que la citadelle de Milan, qui tenait encore, venait de se rendre (29 juin 1796) et de livrer près de 3,000 prisonniers, 5,000 fusils et 150 eanons.
l*. Ut deux campagnes contre tTurmier. — 11. Déti- Tronc* de la Cône. — 1». Campagne contre AVvins*. - 17. Prise de Mantaue. — 18. Traité de Totmtino axée le pape* — 19. Campagne contre le prince Chartes.— to. Préliminaires de Ijfobcn; destruction
' été ta république de Venise. — SI. Établissement des républiques cisalpine ?t ligurienne. — St. Journée du IS Jrmtltdor. — ta. Traité de Camvo-Formio; A-mite. - t*. Retour de Napoléon à Paris.- il est nommé membre de l'Institut; ton dtteourt en présentant au Directoire le trotté de Campo-FormU).
(29 juillet 1796 — 10 décembre 1797.)
14. L'Autriche était vaincue, mais non encore décidée à céder. L'inexplicable tranquillité dans laqoelle on la laissait du côté du Rhin lui permit de reprendre, à son moment, les hostilités. Les débris de l'armée de Beaulieu furent réorganisés (iar Mêlas, renforcés de nouvelles levées dans le Tyrol, puis d'un corps de 30,000 hommes d'élite appelés des bords du Rhin. Cette armée de plus de 70,000 combattants, déjà aguerrie et pleine d'ardeur, fut confiée au maréchal Wurmser, vieux général renommé pour son audace et son énergie. A cette armée Bonaparte n'avait à opposer que 43,000 combattants , que l'incertitude du pays occupé , la diversité des points à défendre l'obligeaient à tenir disséminés ; une partie de l'armée française faisait le siège de Mantone; le reste se développait en avant du Mincio, sur l'Adige, jusqu'à la rive occidentale du lté de Garda. Wurmser déboucha avec fureur dn Tyrol dans les derniers jours de juillet, marquant sa marche impétueuse par des succès d'abord, culbutant devant lui Sauret, qui défendait Salo et Brescia, Massena, qui occupait Rivoli; et comme il paraissait craindre que les divisions françaises ne lui échappassent, il partagea «on armée en trois colonnes qui se précipitèrent dans la vallée de l'Adige comme un vaste torrent. On eût dit que l'année française était perdue; on l'eût dit surtout en voyant la promptitude avec laquelle elle prit la fuite, tons les corps luttant précipitamment en retraite , le siège de Mantone abandonné, les canons encloués, les chemins couverts des gros bagages qu'on n'avait pas le temps de sauver. Mais toute cette fuite n'était qu'un stratagème de guerre. Hors d'état de soutenir le choc de l'armée entière de Wurmser, Bonaparte se sentait capable de la battre séparément , et la déroute à laquelle il semblait se laisser aller avait un double but : augmenter récartement des colonnes de Wurmser, de plus arriver à réunir en un seul corps 6es propres
en se retirant. On fit halte enfin; c'était aux premiers jours d'août. Il y eut alors une série continue de batailles acharnées, ou plutôt une seule bataille sans trêve portant plusieurs noms, à cause des lieux divers où la mêlée se trouva engagée. Les corps de Wurmser furent successivement battus. Le grand effort de l'armée autrichienne tomba et fut écrasé à Castiglione, le 5 août 1796. Ce fut là cette campagne que les soldats nommèrent la campagne des cinq jours. Wurmser s'enfuit dans le Tyrol, laissant en Italie 21,000 hommes, dont 15,000 prisonniers, 70 canons , tous ses caissons. Mais dans le Tyrol il trouva de non* veaux renforts qui l'attendaient, et il revint à la charge.
Cette seconde campagne ne fut pas pour ses armes plus heureuse que la précédente.
Bonaparte, qui s'apprêtait toujours à faire sa jonction avec les armées d'Allemagne, venait de pénétrer dans le Tyrol , où il battit coup sur coup un lieutenant de Wurmser ( 3-5 septembre 1796), lorsqu'il apprit que le général autrichien venait de déboucher par la vallée de la Brenta , et qu'il opérait sur les derrières de l'armée française, pour la contraindre à se replier et même à se rejeter au delà du Mincio, ce qui eût découvert et délivré Mantone, but principal du mouvement de Wurmser. Mai* les succès qui venaient d'ouvrir Trente à Bonaparte avaient précisément pour effet de couper les communications de Wurmser avec le Tyrol. Bonaparte prolita de cet avantage. Au lieu de revenir en arrière et de songer à se mettre en sûreté, comme l'eût fait , d'après les règles de l'art, un général vulgaire, il se précipita à la poursuite de Wurmser, détruisit les forces que celui-ci avait laissées pour protéger ses communications avec le Tyrol , atteignit son adversaire à Bassano, et le battit (8 septembre 1796). Ses dispositions étaient prises pour le détruire entièrement ; quelques fautes commises par des généraux français, le courage désespéré des débris de l'armée autrichienne en décidèrent autrement : Wurmser put se réfugier dans Manloue, qu'il était venu délivrer (13 septembre 1796), ayant perdu dans cette campagne près de 34,000 hommes, dont 20,000 faits prisonniers, 42 drapeaux, 117 canons, un immense matériel de guerre. Bonaparte pressa son ennemi vaincu dans Mantoue, dont le siège fut poursuivi avec vigueur, malgré 1rs fièvres paludéennes qui commencèrent à sévir.
15 Une expédition partie de Livourne était allée porter aux Corsos le secours dont ils avaient besoin pour expulser les Anglais de leur lie, que venait de rendre toute française la gloiie du jeune général en chef de l'année d'Italie. Lord Elliot et
NAPOLÉON 1er
les siens Turent obligé* de se rembarquer ( 19-22
octobre 1796).
16. La reconstitution de l'Italie sous 1 influence des nouvelles idées françaises était pour le gênerai Bonaparte le grand intérêt du présent et de l'avenir. Déjà il avait provoqué une réunion des députés des villes de Modène, Reggio, Bologne, Ferrare; déjà ces villes s'étaient constituées en république ( 17 septembre 1796 ) ; déjà il s'apprêtait à développer et consolider celte œuvre en lui donnant, à Milan et aideurs, pour principe un commencement d'organisation militaire; mais à ce moment l'Autriche, qui semblait inépuisable, reprit les hostilités et jeta dans le Frioul et dans le Tyrol deux nouvelles armées , sous la conduite du feld maréchal Alvinzi.
Cette troisième campagne contre l'Autriche fut celle où le général Bonaparte vit de plus près combien était précaire encore sa puissance en Italie. L'année française, excé.lée de fatigue, travaillée par les lièvres, obligée de se tenir divisée pour occuper le pays, avait à peine un effectif disponible de 36,000 hommes, et elle se trouvait en présence de 60,000 hommes de troupes fraîches. Il y eut de plus des accidents imprévus. Un corps sur lequel Bonaparte avait compté pour retenir une parlie «le l'ennemi dans le Tyrol, se laissa battre. Bonaparte lui parla ainsi sur le plateau de Rivoli, où il le rallia : « Soldats', je ne suis pas content de vous... Vous vous êtes abandonnas à une terreur panique Vous vous êtes laissé chasser de positions où une poignée de braves devait arrêter une armée. Soldats de la 39e et de la 85e, vous n'êtes pas des soldats français. Général chef d'élatmajor, faites écrire sur les drapeaux : Ils ne sont plus de l'armée d'Italie. * Les soldats pleuraient de rage, et demandaient l'avanl-Rarde pour y mourir. Bonaparte leur contia Rivoli et la Corona, un poste d'une extrême importance, bien assuré que ce9 hommeslà y seraient des barrières inexpugnables. Mais il y eut un autre incident fâcheux : à Caldiero, où Bonaparte lui même attaqua Alvinzi , dont il voulait arrêter la marche (12 novembre 1796), le succès lut incertain, et lesAutrichiens ne furent pas arrêtés.
Bonaparte était débordé,prèsd'êlre attaqué par toutes les forces réunies d'un ennemi supérieur en nombre; il était obligé à battre en retraite, ce qui dans l'état des choses équivalait à une défaite et à la perte de l'Italie. Il prit une de ces résolutions qui sont des coups de génie quand le succès vient à les absoudre. Il renonça à s'opposer à l'armée autrichienne; il ne laissa libre devant elle qu'un délilé, et lui" abandonnant même ce défilé, il se jeta sur ses derrières dans un marais où l'on ne pouvait combattre que sur des digues, où le nombre allait être un embarras, où lout allait dépendre de l'énergie individuelle des combattants. L'n incident faillit encore compromettre ce mouvement désespéré. La digue principale de ce marais, celle qui aboutit
au pont d'Arcole, fut occupée à Pimpromte par des forces» considérables II fallut emporter ce pont, et la bataille s'engagea, une bataille qui dura trois jours, le 15, le 16, le 17 novembre 1796. Le général Bonaparte, pour enlever et entraîner l'armée, interdite après plusieurs assauts repoussés, s'était jeté en avant un drapeau à la main et avait disparu dans ta vase au milieu d'une effroyable décharge d'artillerie ; c'en était fait des brillantes destinées qui s'annonçaient ! Le péril que courut en cette circonstance le général en cher décida de l'issue de ce terrible engagement; l'armée fut prise de fureur, et elle fit des prodiges pour le sauver. Désormais menacé et atteint dans ses communications, ainsi que Bonaparte l'avait prévu, Alvinzi battit en retraite, s'efforça de se rallier, tenta encore la fortune, la rendit vainement incertaine pendant quelques jours, enfin se retira derrière la Brenla (22 novembre 1796), mais pour y recevoir des renforts et venir reprendre l'offensive. Les hostilités recommencèrent' un mois après, dans les premiers jours de 1797. Un corps de 15,000 hommes se dirigea par Legnago sur Mantoue. Le reste de l'armée autrichienne, divisé en six colonnes, s'avança de manière à envelopper toute l'armée française, en convergeant vers la vallée de l'Adige. Bonaparte ne s'opposa pas à la marche de Provera sur Mantoue ; il avait besoin de ne point diviser ses forces, et victorieux il était sûr de l'atteindre en temps utile ; il se réserva tout entier pour le gros de l'armée autrichienne, et il alla l'attendre sur le plateau «le Rivoli, par où, selon les probabilités, cette arme* devait successivement déboucher. La bataille de Rivoli s'engagea le 14 janvier 1797 au matin. Tout arriva comme Bonaparte l'avait prévu ; chaque colonne put être attaquée et détruite à mesure qu'elle se présenta. L'armée autrichienne montra en vain un courage et une constance dignes de ta victoire. Bonaparte, avant ta fin de la bataille de Rivoli, était parti pour aller à la poursuite de Provera marchant sur Mantoue.
1 7 . Déjà ce général s'était mis en communication avec Wurmser bloqué dans ta place , et avait arrêté avec lui une attaque combinée contre les troupes françaises, peu nombreuses, qui pressaient Mantoue. Cette ville était en ce moment comme le symbole et le signe de ta domination autrichienne en Italie; il semblait que toute la lutte engagée depuis un an dépendit de son sort ; cl la cour de Vienne en envoyant coup sur coop quatre armées en Italie ne donnait à ses généraux qu'un mot d'ordre, la délivrance de Mantoue. Et ta le vieux et brave Wurmser était comme l'ame même de l'empire autrichien; rien ne pouvait l'abattre, ni la défaite, ni la famine, ni ta mataiic; il ne s'abandonnait pas, et résistait toujours. Mais un génie supérieur aux vertus humaines que montrait l'Autriche dominait et pressait le formidable duel engagé en Italie entre îc moyen âge et ta révolution. Bonaparte arriva
NAPOLÉON Ier
à temps pour surprendre Provera, qoi dut poser [ vaincus, inoiïensifs, et il ordonna qu'on n'eu les armes ; dans celte troupe, toute faite pri- ; usât pas envers eux trop durement. Cette huma-
sonnière, on remarquait de brillants jeunes gens, les volontaires de Vienne, qui portaient un étendard brodé des mains de l'impératrice (16 janvier 1797). NVurmser, ainsi privé de son dernier secours, fut obligé de se rendre. Bonaparte épargna le courage malheureux ; il accorda les conditions les plus honorables, et ne voulut pas assister à la capitulation, afin que le vieux feld-maréchal n'eût pas à remettre son épee à son jeune vainqueur (2 février 1797). Ce trait de déférence magnaoime toucha toute l'Europe. Il y en eut un autre. Des émigrés français s'étaient renfermés dans Mantoue. Comme toute la garnison était prisonnière et qu'un sort terrible attendait les Français qui avaient porté les armes contre la France, Wurmser, inquiet, demandait à stipuler quelques garanties en faveur de cette partie de la garnison. Bonaparte voulut que Wurmser, à qui il était accordé d'emmener tout son étal-major, 200 cavaliers, 500 autres hommes à son choix et six pièces de •janon, prtt aussi emmener toutes les personnes autrichiennes ou étrangères qui avaient eu confiance en sa fortune. A quelque temps de là, Wurroser fit arriver a Bonaparte un avis secret pour le prévenir d'un projet d'empoisonnement tenté contre sa personne dans la Romagne. La reconnaissance s'acquittait envers la magnanimité.
18. En ce moment le général Bonaparte, cédant aax instances du Directoire, qui lui demandait la destruction du pape , se dirigeait vers l'État pontifical. La cour de Rome avait rompu l'armistice de Foligno, et s'était alliée à l'Autriche lors de l'arrivée d'Alvinzi en Italie; elle avait roerae laissé appeler les populations à la révolte contre l'armée française. Bonaparte fit à regret cette expédition. Il écrivait à cette époque, de manière qu'on ne l'ignorât pas au Vatican, « qu'il aimait mieux être le conservateur que le destructeur de Rome ». Bonaparte s'avança vers l'État pontifical précédé par des démonstrations terribles, comptant tout obtenir par la peur seulement . Il feignit d'être comme un nouvel Attila, emporté et sauvage, cachant mal sous sa brusquerie et sous la naïve curiosité avec lesquelles il se faisait expliquer les choses qu'il connaissait le mieux, les pressentiments, les involontaires respects et la secrète horreur qui semblaient l'assaillir à mesure qu'il portait la main sur la puissance sacrée de l'Église. On pouvait tout craindre et tout espérer d'un pareil homme. La cour de Rome dut pour le moins comprendre qu'elle avait affaire à un révolutionnaire d'une étrange espèce. Bonaparte rencontra des prêtres français émigrés, qui fuyaient devant lui et que les populations rejetaient, de peur de se compromettre par celte apparence de sympathie en faveur de ces adversaires de la révolution. Mais le général Bonaparte trouva qu'ils étaient Français, malheureux,
nité excita vivement l'attention. La paix avec la cour de Rome fut signée à Tolentino, le 19 février 1797, aux conditions suivantes : Renonciation à toute alliance avec les ennemis de la république française ; abandon de toutes prétentions sur Avignon et lecomtat Venaissin ; cession des légations de Fcrrare, de Bologne et «le toute la Romagne ; occupation, jusqu'au rétablissement de la paix, par la France de la ville et de la citadelle d'Ancûne ; payement d'une contribution de 30 millions ; abandon de divers objets d'arts et de sciences; des réparations pour le meurtre de Basse vil le et les persécutions dont avaient souffert les partisans de la France. Ce traité, si avantageux qu'il mt, ne satisfit pas le Directoire; celui-ci voulait mieux que la restriction et l'humiliation de l'État pontifical ; il voulait sa destruction. On remarqua à Paris que le général Bonaparte avait eu bien des ménagements : qu'il avait menacé beaucoup, afin d'obtenir par la peur ce qu'il n'avait pas voulu sans doute avoir par la force ; qu'en somme il avait eu entre ses mains toute la souveraineté du pontife-roi, qu'il aurait pu le supprimer, qu'il s'était borné à le maltraiter, et que par là il l'avait sauvé. Bonaparte disait qu'il ne pouvait pas faire face aux Autrichiens et soulever derrière lui toutes les populations italiennes par des rigueurs inopportunes contre les objets de leurs superstitions; qu'il fallait attendre, lui envoyer des renforts; qu'on le verrait à l'œuvre; qu'il était, lui aussi, philosophe, et qu'il le prouverait bien. Mais il y avait alors à Paris, dans le gouvernement même, une sorte de religion nouvelle, les théophilanthropes , qui tenaient à remplacer le. catholicisme , et la secte avait un instinct qui ne la trompait pas. Elle devinait que le général Bonaparte avait snr le pape , le catholicisme et les prêtres des vues dont elle ne se rendait pas compte et que toutefois elle pressentait bien n'être pas les siennes. Le Directoire avait encore d'autres sujets d'inquiétude. Un de ses agents, envoyé auprès Ju général Bonaparte, l'observait; mais le général Bonaparte, ayant deviné cet agent et sa mission, l'avait à peu près gagné à sa cause. Le Directoire ne pouvait guère se dissimuler qu'il était trompé. Il se décida pourtant à ne pas abandonner l'armée d'Italie dans un moment où de nouveaux périls se levaient contre elle, et il lui envoya des renforts assez considérables.
19. L'Autriche ne demandait pas la paix, même après avoir perdu dans l'espace d'une année cinq grandes armées, toutes ses places fortes et tous ses alliés en Italie. Une sixième campagne contre elle était nécessaire ; le général Bonaparte l'annonça en ces termes dans une magnifique proclamation, où l'on trouve une récapitulation de tout ce que l'armée française venait de faire en Italie depuis un an :
NAPOLEON Ier Quartier général de Bassano, 20 ventôse an v ( 10 mars 1797 ).
c Soldats! la pruc de Mantoue vient de finir une campagne qui vous a donné des titres éternels à la reconnaissant de la patrie.
€ Vous avex remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante et dix combats; vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris a l'ennemi cinq cents pièces de canon de campagne, deux mille de gros calibre , quatre équipages de ponts.
« Les i ontributions mises sur les pays que vous avez conquis ont nourri, entretenu, soldé l'armée pendant toute la campagne; vous avez, en outre, envoyé trente millions au ministre des nuances pour le soulagement du trésor public.
t Vous avez enrichi le Muséum de Paris de trois cents objets, chefs-d'œuvre de l'ancienne et de la nouvelle Italie, et qu'U a fallu trente siècles pour produire
« Vous avez conquis à la République les plus (•elles contrées de l'Europe ; les républiques lombarde et cispadane vous doivent leur liberté; les couleurs françaises flottent pour la première fois sur les bords de l'Adriatique, en face et à vingtquatre heures de navigation de l'ancienne Macédoine ; les rois de Sardaigne, de Naplcs, le pape, le duc de Parme, se sont détachés de la coalition de nos ennemis, et ont brigué notre amitié; vous avez chassé les Anglais de Livourne, de Gênes, de la Corse.
• Mais vous n'avez pas encore tout achevé. Une
placée eu se mettant aux gages et à la disposition de l'Angleterre (I). .
La maison d'Autriche semblait avoir épuisé ses soldats et ses généraux. Mais un prince de la famille impériale, l'archiduc Charles, plus redouté que favorisé pour son mérite, pouvait, selon quelques-uns, relever les affaires. Une cour jalouse le réservait pour les cas extrêmes. On lui offrit la succession d'Alvinxi ; il l'accepta, non sans en envisager les périls, car pour la première fois l'Autriche, si éprouvée qu'elle lût , osait affronter son vainqueur avec une armée inférieure en nombre; le mérite de l'archiduc, la fortune de l'Autriche devaient compenser ce désavantage; d'ailleurs, des renforts étaient promis. On attribue à ce sujet au prince Charles ce mot mélancolique et superbe : « Jusqu'ici on n'a envoyé contre Bonaparte que des armées sans généraux ; maintenant on envoie un général sans armée ». A Vienne on comptait encore sur une prochaine réaction dans l'intérieur de 1* France; certains avis secrets faisaient croire à la chute imminente du Directoire; sans l'appui du gouvernement révolutionnaire de Paris, attaqué de plus sur ses derrières par une insurrection générale de la péninsule, Bonaparte avec son armée ne pouvait plus être un obstacle sérieux. Le prince Charles fît ses dispositions, sans trop accorder à ces espérances. Son armée, par-
ci aii'l'' destinée vous est réservée ; c'est en vous
que la patrie met ses plus chères espérances; vous , ffî™J™x£Tt> 0CCUpa ,C Tyr°l A m continuerez à en être dignes.
« De tant d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer la république à sa naissance, l'empereur
seul reste devant nous; se dégradant lui-même du rang d'une grande puissance, ce prince s'est mis à la solde des marchands de Londres; U n'a plus de politique, de volonté, que celle de ces insulaires perfides, qui, étrangers aux malheurs de la guerre, sourient avec plaisir aux maux du continent.
€ Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour donner la paix à 1 Europe ; la modération de ses propositions ne se ressentait pas de la force de ses armées ; il n'avait pas consulté votre courage, mais l'huma n té et l'envie de vous faire rentrer dans vos familles. 11 n'a pas été écouté à Vienne, il n'est donc plus d'espérance pour la paix qu en allant la chercher dans le camr des états héréditaires de la maison d'Autriche. Vous y trouverez un brave peuple, accablé par la guerre qu'il a eue contre les Turcs et par la guerre actuelle. Les habitants de Vienne et les États de l'Autriche gémissent sur l'aveuglement et l'arbitraire de leur gouvernement ; il n'en est pas un qui ne soit convaincu que l'or de l'Angleterre a corrompu les ministres de l'empereur. Vous respecterez leur religion et leurs mœurs; vous protégerez leurs propriétés. (Test la liberté que vous apporterez à la brave nation hongroise.
t La maison d'Autriche , qui depuis trois siècles va perdant à chaque guerre une partie de sa puissance, qui mécontente ses peuples en les dé» l>ouiUant do leurs privilèges, se trouvera réduite a la fin de cette sixième campagne ( puisqu'elle nous contraint à la faire ) à accepter la paix que nous lui accorderons, et descendra, dans la réalité au rang des puissances secondaires, où elle s'est déjà
de l'autre le Frioul.
Bonaparte résolut d'attaquer avant que des renforts eussent rendu l'ennemi plus formidable. Joubert, avec 18,000 hommes, fut chargé de conquérir le Tyrol , pendant que lui-même devait pénétrer dans le Frioul.
Le 12 mars 1797, Bonaparte passe la Piave, force le passage du Tagliamento le 16, s'empare de Palmanotale 18, de Gradiscale 19, de Trente le 23, et chasse les Autrichiens de la Cliiusa vénitienne. Joubert, de son côté, bat les Autrichiens dans le Tyrol et les deux généraux français opèrent leur jonction à Klagenfurt, le 30 mars.
Cependant Bonaparte savait que les armées du Rhin , sous le commandement de Moreau et de Hoche, reprenaient enfin l'offensive contre l'Empire d'Allemagne ; H était averti des menées du royalisme en France pour renverser le Directoire, et un mouvement qui se rattachait à ces menées menaçait de soulever derrière lui les populations de l'Italie. Dans cette occurrence il était à craindre, ou qu'il ne fût impossiblede faire la paix, et qu'il ne devint de plus en plus difficile de continuer la guerre, ou que si la paix se faisait, elle ne fût imposée Pt obtenue par les armées d'Allemagne, par Moreau et par Hoche, et non par Bonaparte et par l'armée d'Italie, obligés de revenir en arrière pour se défendre contre la révolte des populations de la péninsule. Deux motits, sortant,
(J Correspondance de Napoléon /*', pièce u« tWl
NAPOLKON 1er
l'an des prévisions générales de la politique, l'antre des suggestions égoïstes de l'ambition, sollicitaient dès lors le général Bonaparte à précipiter une couclusion.il profita de ses premiers avantages sur le prince Charles pour lui faire des ouvertures de paix (3i mars), et celui-ci hésitant à traiter, il le pressa , pour le décider, de ses plus irrésistibles agressions. Le Ier avril l'archiduc est attaqué en avant des gorges de Fïewmark, battu et forcé de laisser ces gorges à Tannée française ; le 4 avril, nouvelle défaite de l'archiduc à Ungmarkt, malgré la vigoureuse résistance des Autrichiens. Le 7 avril, Bonaparte, poursuivant sans relâche son adversaire, arrivait à Leoben et poussait son avant «garde à deux ou trois marches de Vienne, jusque sur les hauteurs du Srrnntering,d'où l'on pouvait apercevoir les clochers de la capitale de l'Autriche. Le prince Charles se résigna à demander la paix ; les préliminaires en furent signés à Leoben, après quelques jours de discussion (le t7 avril 1797).
20. Aux termes de cette première convention le général Bonaparte obtenait de l'Autriche, pour la France, la Belgique et la limite du Rhin, mais il abandonnait à l'Autriche an nom de la France (Intérêt qu'il était spécialement chargé de sauvegarder, l'intérêt de l'Italie. Les nouvelles républiques formées dans la Péninsule étaient à la vérité conservées, mais à des conditions qui les amoindrissaient dans le présent, les troublaient et les menaçaient dans l'avenir. Ainsi on enlevait à Venise ses États de terre ferme, et ces États étaient livrés a l'empire d'Autriche, qui reprenait encore sa forte et centrale citadelle de Mantooe. Parla le Piémont, Gènes, la Toscane, Venise , la Lombardie perdaient toute sûreté et tonte garantie d'indépendance. On indemnisait bien Venise de stt terre ferme, en lui cédant les légations de la Romagne , de Bologne et de Ferrare ; mais Rome n'ayant pas encore renoncé a ces provinces qui venaient à peine de lui être arrachées, cette combinaison allait mettre en opposition Rome et Venise. Les peuples italiens désagrégés, recomposés arbitrairement, replacés sous la main de l'empire d'Autriche, avaient désonnais pour perspective des divisions, do nouvelles guerres, l'état le plus précaire, la nécessité d'une nouvelle intervention de la France, nans son ardent désir de conclure lui-même la paix et de prévenir tout délai, Bonaparte avait fait à l'Autriche des avantages inespérés; il lui sacrifiait l'Italie. Il est juste dédire que si lltalie tout entière eût pu être responsable des dûtes de l'oligarchie de Venise, la conduite de ce dernier gouvernement envers la France eut peut-être suffi à tout justifier. Depuis le commencement des hostilités, Venise avait eu une attitude d'une neutralité douteuse, devenue plus suspecte encore à partir du moment qu'elle se sentit menacée par les excitations des idées françaises dans ses provinces de terre ferme. Bonaparte n'avait donc aucun ménagement à
garder enversla république de Venise; il semblait même la provoquer et lui demander une cause, un prétexte de représailles. Les provinces de terre ferme, animées par l'exemple de la Lombardie, aspiraient aux nouveautés et a l'indépendance. Le gouvernement vénitien envoya une députalion au général en chef pour se mettre en quelque sorte à sa discrétion. Bonaparte conseilla de faire des réformes et de céder. Cette réponse parut sinistre; mais les affaires étant encore incertaines, on crut sage de gagner du temps et d'attendre. Toutefois, on comptait sans les impatiences populaires, qui ne manquèrent pas d'éclater. Il y eut des menées, des agitations, par contre-coup des persécutions contre les révolutionnaires, contre les Français eux-mêmes. Bonaparte, indigné, écrivit au sénat de Venise une lettre foudroyante dont il chargea son aide de camp Junot, et qui, lue par celui-ci en pleine assemblée du grand Conseil, y fit une impression terrible. On allait décidément obéir à la peur, à la force, lorsque le bruit 6e ré|»ndit que les Français avaient été battus par le prince Charles : les haines se réveillèrent avec audace; des Français forent massacrés à Vérone; le commandant de vaisseau Laugier, attaqué traîtreusement dans le Lido, y fut tué 6ur le pont de son navire Le Libérateur de C Italie; le gouvernement de Venise ne dissimulait pas sa complicité dans ces exécutions sanglantes. Bonaparte prit aussitôt des dispositions militaires. Les oligarques de ce malheureux pays, aussi prompts à s'effrayer qu'à s'enhaidir aux intrigues, se démirent de leur souveraineté en faveur du peuple. Une municipalité démocratique fut organisée ; le livre d'or, brûlé. Les nouvelles autorités se bâtèrent de traiter avec le général français, qui se contenta d'une assez légère contribution, et de l'abandon de cinq vaisseaux (mai juin 1797).
On n'a su que plus tard ce que les plénipotentiaires autrichiens avaient fait pour exciter et décider le général Bonaparte contre Venise; le gouvernement de cette république venait d'écrire à Vienne des lettres où se trouvaient une proposition d'alliance, des plans d'insurrection et d'attaque sur les derrières de l'armée française ; les plénipotentiaires autrichiens avaient montré au général Bonaparte ces lettres secrètes confiées à la bonne foi de l'Autriche (1).
Mais l'excès même de cette déloyauté aurait dû avertir le général Bonaparte : l'Autriche osait tout pour obtenir de lui le sacrifice de Venise.
21. Après la signature des préliminaires de Leoben et le châtiment infligé à Venise , Bonaparte s'occupa de l'administration intérieure des pays qu'il avait conquis. Retiré à Montebello, résidence magnifique près de Milan, où il avait établi son quartier général, eutouré des repré-
(1) Ce bit n'a été connu que de nos jour*, par les dernières publications dru ouvrages de Joseph de MaUtre : Correspondance diplomatique, t. l*r; p. M. tome II, 83, M.
239 NAPOLEON lPr
sentants de l'empereur, du pape, du roi de Sardaigne, il tenait une véritable cour et réglait en maître les destinées des États italiens.
Son attention fut tout d'abord attirée par les événements de Gènes. La noblesse génoise, menacée dans ses privilt'ge» , cherchait un appui dans le fanatisme populaire. L'insurrection de Venise servit d'exemple et de signal ; le sang français ne fut pas épargné. Bonaparte exigea des réparations, et le sénat envoya à Milan des députés, qui signèrent une convention rétablissant le gouvernement démocratique. Gênes prit le nom de république ligurienne ( 15 juin ).
Bonaparte avait conçu le projet de diviser l'Italie du nord en deux grandes républiques, sous le nomdeTranspadane et de Cispadane ; mais les rivalités de chaque petite nationalité lui faisant obstacle , il ne put exécuter qu'une partie de son plan ; il forma un État compact de la Lombardie, de Modène, de Keggio, de Bologne, de Ferrarc, de la Romagnc, du Brescian et du Mantouan. Cet État reçut le nom de république Cisalpine (9 juillet 1797). Malheureusement, il ne put, selon sa volonté, lui donner des institutions intérieures conformes au génie italien ; sur les instances du Directoire, il fut contraint d'y promulguer la constitution française.
En même temps, Bonaparte, pris pour arbitre
talion entièrement royaliste ; malgré cette précaution, ou plutôt à cause d'elle, on avait eu à écraser dans Paris une formidable émeute; ni le nombre ni l'audace ne manquaient au parti de la réaction. Lors du 18 fructidor, la démonstration fut plus complète : aux élections de l'an v, quarante-huit départements, la majorité de la France, venaient de se prononcer pour des députés royalistes; au nombre de ces quarante-huit départements , qui ne se groupaient pas dans telle ou telle province/mais qui semblaient comprendre la France entière, il y avait le Nord et le Var, les Bouchesdu-Rhône et le Pas-de-Calais, les cotes de l'Océan, celles de la Méditerranée, les frontières des Alpes et celles du Rhin, les grands centres du travail, le cours des fleuves, enfin tout le bassin de Paris, la Seine, Seine-et-Oisc , Seiue-et- Marne , etc., etc.
Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la république cl la révolution. Il mit l'armée d'Italie dans la confidence des dangers que le gouvernement courait à Paris ; il provoqua des adresses d'un républicanisme farouche, que signèrent les officiers, les généraux, etc. Un général, très-brave, très républicain , remarquable par son entrain de soldat, né dans les excès de la révolution , mais incapable de profiler des circonstances pour jouer sérieusement un rôle po-
dans les querelles des Valtelins et des Grisons, litique, Augereau fut envoyé d'Italie à Paris,
s'efforçait de ramener ceux-ci par de sages conseils ; ils n'en tinrent pas compte, et rejetèrent même l'arbitrage d'abord consenti. Bonaparte déclara les Valtelins délivrés du joug des Liguos Grises, et les réunit plus tard à la république Cisalpine (22 octobre 1797). D'autres mesures en voie d'exécution tendaient à mettre sous la domination française les Hcs vénitiennes de la Grèce; la principale de ces Iles , Corfou , devait être le centre d'un établissement militaire important (28 juin 1797).
22. Mais à ce moment en France il se passait des événements d'une extrême gravité. Les élections de l'an v venaient de rendre au parti royaliste la majorité et l'influence dans le gouvernement. La république retombait plus que jamais dans l'état incertain et menacé d'où Bonaparte l'avait tirée au 1 3 vendémiaire. Le général en chef de l'armée d'Italie savait d'ailleurs par des correspondances interceptées, par des indiscrétions d'émigrés français en Italie, par l'état de ses négociations avec l'Autriche, que le triomphe de la réaction était immineut en France, et qu'en Europe on s'y attendait. 11 devenait évident que la république et la révolution ne se conservaient plus en France que par les expédients de la force et de l'anarchie. Livrée à elle-même, la France revenait à l'ancien régime et à la monarchie. C'est ce qu'avait prouvé, lors du 13 vendémiaire, l'interdiction faite par la Convention aux collèges élecloraux d'avoir à élire plus d'un tiers de la nouvelle législature ; on avait craint que des élections libres et générales ne produisissent une représen-
avec les adresses de ses comiiagnons d'armes et la mission d'appuyer le gouvernement. Alors eut lieu le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797), qui proscrivit deux directeurs , Carnot et Barthélémy, condamna à la déportation» cinquante membres des Conseils, plus de cent cinquante citoyens, presque tous hommes de lettres et journalistes, supprima quarante-deux journaux, eassales élections des quarante-huit départements, rétablit contre les émigrés et les prêtres des lois de rigueur abolies, licencia la garde nationale et attribua au gouvernement le droit de déporter les suspects et de supprimer les journaux par simple arrêté. Bonaparte déclina plus tard la responsabilité de ces excès ; mais la part prise par lui sinon dans ces excès, du moins à la journée même qui les rendit possibles , est demeurée incontestée. L'homme qui avait sauvé la révolution au 13 vendémiaire fut encore celui qui de loin la préserva, une seconde fois, au 18 fructidor.
23. L'Autriche avait attendu pour conclure définitivement la paix. Mais à la nouvelle de 1a journée du 18 fructidor, et du triomphe des révolutionnaires, Cobenzl accourut de Vienne à lldine, affichant toutefois encore des prétentions démesurées. Il y eut de longs débats. Le négociateur autrichien se permit même un mot imprudent; il reprocha à Bonaparte de tout sacrifier à sou ambition militaire, et il le menaça d'une intervention de la Russie. Bonaparle, qui voulait aussi la paix et qui offrait pour l'avoir des conditions réellement extrêmes, saisit un vase de porcelaine donné
241 NAPOLEON Ier
par la grande Catherine à Cobenzl, et dans un transport de colère , peut-être simulé, le lança sur le parquet en s'écriant : « La guerre est déclarée; mais souvenez-vous qu'avant la fin de Fautomne je briserai votre monarchie comme je brise cette porcelaine ». Là-dessus il partit, répandant partout ses ordres pour la reprise des hostilités. Le soir le traité de Campo-Kormio était signé (17 octobre 1797). Les clauses de Leoben ne s'étaient pas améliorées pour l'Italie dans cette nouvelle convention, qui reconnaissait les limites naturelles de la France sur les Alpes et le Rhin, et lui livrait même Mayence, Brisgau, les lies Ioniennes, etc. La république de Venise, tout
Le Directoire ne manqua pas de profiter de cette faute au moins pour tacher de diminuer la popularité du général Bonaparte. 11 lui avait adressé des instructions, rendues publiques, où l'on pouvait lire : « Nous aurons traité en vaincus, indépendamment de la honte d'abandonner Venise >•; et il lui avait prescrit cet ultimatum : « L'empereur renoncera à Venise, à la terre ferme, au Frioul vénitien et à Mantoue ; il aura l'istrie et la Dalmatie vénitienne avec Trieste, et au lieu de l'Adige.risonzo pour limite ». Honaparte n'avait pas tenu compte de ces injonctions. Le Directoire songea un moment à le mettre en accusation , soutenu entière, était sacrifiée; on la partageait entre la \ par les rlameurs d'une partie de l'opinion (l); république Cisalpine, la France et l'Autriche; l'Autriche avait pour elle en ce démembrement l'istrie, la Dalmatie, Venise et la terre ferme jusqu'à l'Adige. Onôtaità l'Autriche la Lombardie, qui était pour elle une possession toujours menacée et difficile à défendre, mais on lui livrait la Vénëtie, devant former sur ses frontières une forteresse inexpugnable d'où elle allait dominer l'Italie, désormais ouverte à ses entreprises par la terre et par la mer. La domination de l'Empire d'Allemagne en Italie avait été toujours précaire, parce que la possession de la Vénétie lui avait toujours manqué; et c'est ce boulevard de l'Italie qui était désormais abandonné à l'Autriche ! La maison de Habsbourg se vit offrir, après ses défaites répétées, un avantage qu'elle eût à peine attendu de la victoire. Cette lourde faute pèse encore snr notre politique actuelle; un des plus grands embarras de la diplomatie moderne vient en ligne directe du traité de Carapo-Formio (I).
(1' Napoléon a (ait quatre fol» au moins l'apologie des préliminaires de Leoben et de la paix de Oinpo-r'ornilo : J" Dan» une lettre au Directoire du M vendémiaire an vi, 50 octobre 17*7, U trouve p jur se Justifier dix arguments, c est beaucoup trop ; d'après le dixième argument, H Importait de pouvoir se tourner du côté de l'Angleterre. Napoléon dit a ce sujet : « Le peuple anglais vaut mieux qae le peapte vénitien , et sa libération consolidera a |araaU la liberté et le bonheur de la France. »*• Dans une autre lettre au Directoire, du t7 vendémiaire an vr, 1S oetubre I7v7, Napoléon se borne à Insister sur la difficulté qo'U y avait à continuer la guerre contre l'Autriche et 11 revient sur la nécessité de s'occuper exclusivement de l'Angleterre; mais 11 ne s'agit plut d'affranchir le peuple anglais : « Concentrons, dlt-ll . toute notre activité du côté de la marine, et détruisons l'Angleterre; cela tait, l'Europe est a nos pieds. »3» Ailleurs Napoléon 3 prodigué l'Injure au caractère des peuple» llalleas, et cela ne déplaçait pas a bon nombre de brave» gens en France j mais r'étalt plaider, comme .on le fait dans les causes d'avance perdues, pour le» circonstance» atténuantes, et Napoléon, Italien lui-même, a bientôt renonce i cet expédient de plaidoirie. v> Bnfln, a Salnte-llélene, en tUetaat t*%Mtmoirt$. Napoléon, Impatienté de ce convenir de Caopo-Formlo qui l'ob»édalt toujours, comme un remords. • traité d'Inepte» les détracteurs de cette fameuse cooveeUon, et II s'est réfugié dans celte vérité générale : m Dans les fcrandcs circonstances de la guerre, Il n'y a Qu'un moment pour faire la pais.; ce moment, il < Napoléon J te saisit > Malheureusement la paix de Campo-Forsnio était uee paix comme Napoléon depuis en a su i, pleines de germe* de guerres nouvelles, : d'aliles naturel* abandonne* , mis e, perdus, et d'adversaires naturel* épargné», plus forts, pousses a bout. Disons l'unique argu-
mais il ne l'osa pas, et ratifia le traité. Une popularité immense protégeait Bonaparte, qui venait par la victoire de mettre fin à la première coalition de l'Europe contre la France et vers qui se portaient tous les pressentiments. 11 dut, sur l'ordre du Directoire, se rendre à Bastadt pour y conclure la paix avec les États germaniques. Il n'y resta pas , et laissa son œuvre à des négociateurs secondaires.
24. Le 5 décembre 1797 Bonaparte arrivait à Paris, sans s'être fait annoncer, et il descendait à sa maison de la rue Chantereine bientôt changée en rue de la Victoire (2\ Dès le lendemain il était l'objet d'une curiosité ardente, à laquelle il feignit de vouloir se dérober; mais ce fut en vain : la foule se trouvait partout où il allait , et partout elle l'accueillait avec des cris d'enthousiasme. On admirait sa simplicité, sa douceur, l'extrême délicatesse de sa figure, la frêle apparence de sa personne, qui contrastait avec le vivant souvenir de tant d'héroïques et gigantesques travaux. L'Institut lui offrit une place dans la section de mécanique (28 décembre ); Bonaparte écrivit à ce propos en remerciant ses nouveaux collègues : « Les vraies conquêtes, les seules qui ne don-
mentque Napoléon eût Invoqué s'il avait pu lui-même démentir la fol Jurée a Catnpo-Formlo : c'est que, dans les prévisions de sa pensée, ce fatal traité n'était pis et ne pouvait pas être définitif; les nouveaux États laisse* en Italie, notamment la république Cisalpine, allaient dégager dam la Péninsule une vie nationale, des besoins d Indépendance et d'unité, des ressources militaires tôt ou lard Incompatibles av«-c la présence de l'Autriche dans la Venelle. I.a France, de plu», se maintenait a Ancône et t'établissait dans les Iles Ioniennes. L'Autriche se trouvait ainsi gardée et en quelque sorte bloquée dan* la Venétle, en attendant le Jour où elle pourrait en être définitivement expulsée. Mais ce Jour n'est pas encore venu après plus d'un demi-siècle de révolutions. Le droit des peuples est Implacable ; il n'a pas été donné a Napoléon d'en laisser a Vcolse et a l'Italie une réparation
(I) Un orateur s'était écrié duos le Conseil des cinq cents : « Peut-on faire le trafic des peuples au nom d'une nation qui a proscrit le commerce des hommes? > Celte voix n'était pas restée sans écho en France; mais l'enthou»lasme pour la gloire militaire de l'armée d'Italie, l'espoir trompeur d'avoir enfin La pals et le dédain trop naturel aux Français pour les peuples étranger*, parlaient plus haut encore.
(x) Par arrêté d'une des administrations municipale* de Parla, du 3i décembre |7»7.
NAPOLÉON Ier
nent aucun regret , sont celles que l'on Tait sur l'ignorance... «. Le Directoire ne put pas refuser au héros populaire les honneurs du triomphe. Le 10 décembre il se fit au palais du Luxembourg pour la réception du traité de Campo- Formio, une pompeuse cérémonie, où il n'y eut de bien remarquable que le discours prononcé par Bonaparte, discours empreint d'un hautain dogmatisme révolutionnaire et philosophique. L'opinion en fui fortement frappée; Bonaparte s'exprima ainsi :
• Le peuple français, pour être libre , avait les rois à combattre.
« Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre... »
a La religion, la féodalité, le royalisme ont successivement depuis vingt siècles gouverné l'Europe ; mais de la paix >|ue vous venez dft conclure date IVre des gouvernement» représrntatifs. . . »
c Je vous remets le traité de Campo-Formio , ratifié par l'empereur. Cette paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république.
t Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière devicudra libre. >
Ces paroles étaient graves et bien menaçantes pour l'avenir. Bonaparte effaçait d'un Irait toute l'histoire moderne; à partir dn christianisme exclusivement, il n'y voyait que dix-huit siècles de préjugés, contre lesquels il fallait réagir; l'empire de Rome, cette magnifique conclusion dn monde antique, toutes ces grandeurs morales qui au moyen Age avaient préparé et fait Tordre et les fécondités du monde nouveau : c'étaient^ des préjugés à vaincre. Mais en revanche il donnait à un seul événement, à l'événement auquel il avait lui-même coopéré, des proportions énormes : du traité de Campo-Formio datait enfin une ère nouvelle, celle des gouvernements représenta' tifs. Que voulait-il indiquer par là? Les assemblées qu'il y avait en France depuis 1789, la Constituante, la Législative, la Convention et ses Comités, les Conseils et le Directoire, n'étaient-ils pas des gouvernements représentatifs? Bonaparte voulait-il faire entendre que la république n'avait pas eu d'existence en France tant qu'elle n'avait pas triomphé de ses ennemis du dehors? Le traité de Campo Formio marquait en effet, la première victoire du régime nouveau contre l'Europe coalisée. C'était donc ce traité qui avait ainsi, le premier, institué le régime nouveau en France, et Bonaparte, qui avait fait ce traité était seul le vrai fondateur de la république. Ce qu'il ajoutait sur les lois organiques qui manquaient encore au peuple français dénotait, au reste, une observation d'une vérité profonde. Les anciennes institutions avaient été détruites ; les nouvelles ne s'étaient pas encore posées. La révolution avait été proclamée; elle n'était pas organisée, et l'on ne devait pas espérer de vaincre l'Europe, et même de se maintenir libre contre ses nécessaires réac-
tions, tant que la France n'aurait à présenter aux autres peuples que le spectacle d'un état social insuffisant et précaire. Cette sorte de manifeste n'eût rien offert d'alarmant sans la sinistre profession de principes qui en formait le début. Ces dix-buit siècles de préjugés, ce mépris de l'histoire et de la tradition au nom de ta raison d'un jour étaient , il est vrai , selon les habitudes de langage du temps. Mais Napoléon avait une langue propre et nouvelle, qu'on venait d'admirer dans ses proclamations à l'armé*: d'Italie, c'était la langue du commandement v de l'action, de l'héroïsme, de l'histoire; il n'accordait rien aux rhétoriques à la mode, et il ne sacrifiait jamais les mots aux idées. S'il avait parlé avec dédain de dix-huit siècles de préjugés et de toute la civilisation occidentale et chrétienne, c'est que, on est contraint de le supposer, de retour à Paris après ses prodigieuses victoires, il y avait trouvé quelque prorond et secret mécompte, accru par son impatiente ardeur pour la domination et les sublimes entreprises : des partis infimes, des intrigues , des illusions ; plus rien de grand ; la médiocrité dans le mal comme dans le bien ; l'Europe lui parut épuisée ; sa pensée se reporta dès lors , une seconde fois, vers ce monde plein d'inconnues merveilles , l'Orient, qui déjà avait exercé son lointain mirage sur lui dans un autre moment de inépris et de doute pour notre vieux continent.
Expédition» aVÉgvpte et de Syrie. — s». Départ à* Toulon; prise de Malte. — »6. frise <T Alexandrie, du Caire ; organisation de rEgypte. — Bataille navale d'aboutir. — Soins de gouvernement. Institut d'Egypte — ST. Révolte du Caire, l a Porte déclare la guerre d la France. Soulèvement en Syrie, f réédition de Strie. Siéue de Saint- Jean-d' 4cre. Inntceét. Accusations : massacre de la garnison de Jaffa . malades empoisonnes , etc. — tS- Abandon du swçe de Satnt- Jean d'Acre. Bataille d'Aboutir. Retour en
( 19 mai 1798 -9 octobre 1799. )
Il n'y avait plus de coalition armée contre la France. Mais la paix n'était rien moins qu'assurée. Le congrès de Rastadt discutait sans arriver à une conclusion ; la guerre avec toute l'Allemagne pouvait sortir incessamment de ces interminables débats. La Russie gardait une attitude réservée et menaçante; elle semblait n'attendre, pour intervenir, qu'une occasion; et l'Angleterre, ennemie déclarée, ne remplissait pas seulement de sei hostilités toutes les mers, elle assiégeait les cabinets de ses intrigues pour renouer contre la France une seconde coalition : coalition on ne peut plus imminente, car tapies, Turin, Rome ne se résignaient pas aux conditions qui leur étaient faites; la Porte rt la Russie s'inquiétaient de l'établissement de la France aux tles Ioniennes ; le Corps germanique se plaignait d'avoir perdu la rive gauche du Rhin et la Belgique, il accusait l'Autriche d'avoir vendu le Rhin pour la Veoélie, et il se tournait vers
NAPOLÉON 1er
la Prusse, alarmée elle-même, comme la Hollande , de sentir plu* près d'elle la puissance de la république frauçaise; c'étaient là les germes de guerres nouvelles, semés par le traité de Campo-Formio , que l'Angleterre s'efforçait de faire lever contre la France. Un moment, il avait paru possible de s'entendre avec cette implacable promotrice de coalitions, des propositions d'arrangement avaient commencé à s'échanger; mais le Directoire, follement enorgueilli après son triomphe du 18 fructidor, venait lui-même de rompre brusquement les négociations de Lille et de décréter contre l'Angleterre une expédition dont le commandement fut confié, dès les premiers jours de 1 798, an général Bonaparte. La nécessité imposait cette expédition; la prudence voulait qu'on n'en cherchât pas une autre. Une descente en Angleterre, si difficile qu'elle fût, n'avait en soi rien de chimérique; elle tenait au hasard d'une seule bataille navale; le détroit traversé, l'Angleteirc n'avait pas d'armée à opposer aux bataillons aguerris de la France. Il fut trouvé plus habile et moins chanceux d'aller attaquer l'Angleterre, non pas chez elle, mais par delà la Méditerranée, en Egypte, et par delà l'Océan , dans ses possessions de l'Inde. En attendant qu'on eût atteint l'Angleterre dans ses possessions, qui n'étaient nullement les conditions immédiates de sa puissance , on enlevait à la France sa meilleure armée et son meilleur général. Cette expédition lointaine, qu'un État solidement assis et en paix avec l'Europe eût pu seul entreprendre , avait en outre l'inconvénient d'inquiéter de plus en plus la Porte et de la forcer, pour s'y opposer, à recourir à l'alliance de la Russie; or, pour la France et pour l'Europe, il n'était pas d'éventualité plus dangereuse. Napoléon, on peut le croire, considérait autrement les choses : il lui semblait que la vieille Europe s'agitait dans un cercle de questions 6nies, de compétitions rivales sans portée, de problèmes insolubles, que notre civilisation était épuisée, et qu'il fallait la ranimer par une nouvelle conjonction des deux mondes de l'Orient et de l'Occident. Le génie a ses clairvoyances comme ses illusions particulières. Hais celte idée, qui pouvait tenter le génie, n'aurait pas dû avoir chance de séduire des hommes obligés de s'en tenir au simple bon sens ; elle prévalut pourtant auprès du Directoire, soit que ce gouvernement ne fût déjà plus maître de ses déterminations , soit qu'il ait cédé, plus que ne le permettait le bien public, an désir d'éloigner de lui l'ambition et l'activité du jeune conquérant de l'Italie.
25. L'expédition d'Egypte, prodrome nécessaire de l'invasion des possessions anglaises de l'Inde , se prépara dans le plus grand secret.
Il n'en transpira rien , même pour ceux qui étaient appelés à y concourir. Bonaparte seul subvenait à loutavec son énergie surhumaine. Les troupes et les bâtiments de transport furent
réunis sur quatre points : Toulon, Gênes, Ajaccio , Civita-Vec chia. Un incident , une émeute à Vienne, qui ht craindre, un moment, la reprise des hostilités avec l'Autriche, faillit arrêter tout court la lointaine expédition. Mais Bonaparte, que rien ne pouvait retenir, apaisa la querelle avec tant d'impétuosité que les menaces de guerre se suspendirent à Vienne et que le Directoire, effrayé de le voir ain&i se comporter en maître, précipita lui-même son départ pour Toulon. Bonaparte y arriva le 9 mai 1798, entouré de généraux de son choix , d'artistes et de savants , car il entendait transporter en Orient toutes les ressources de la civilisation européenne; c'était la civilisation elle-même qui se déplaçait et se transplantait sous des cieux plus favorables à son développement. Le 19 mai la flotte sortait de Toulon, sans que personne encore sût où elle se dirigeait. Après avoir rallié successivement les convois de Gênes, d'Ajaccio et de CiTita-Vecchia , on se trouvaille 9 juin devant Malte. Aucune voile anglaise ne parut à l'horizon. Dans un temps régulier, une saine politique eût conseillé d'épargner l'Ordre qui régnait à Malte ; il y neutralisait ce point, trop important pour être exclusivement occupé par une seule puissance européenne. Mais tes chevaliers de Malte, nobles et religieux à la fois, n'inspiraient que des méfiances et de la haine à la révolution, et l'occupation de leur lie était nécessaire pour les communications de l'armée d'Egypte avec l'Europe. Bonaparte s'en empara sans peine, le 12 juin, à la faveur de certaines intelligences qu'il avait dans la place; il y organisa en quelques jours un nouveau gouvernement, qu'il laissa avec une forte garnison sous le commandement du général Vaubois. Le 19 juin il remettait à la voile, jetant derrière lui de faux avis pour faire croire qu'il sedirigeait vers laGrèov 26. L'armée arriva le l'r juillet devant Alexandrie. La veille, une proclamation avait enfin fait connaître aux troupes le véritable but de l'expédition. Trois jours après, la ville des Ptolémées était au pouvoir des Français. Les beys mamelouks étaient alors les dominateurs de l'Egypte. Bonaparte s'annonça aux populations comme l'ennemi de leurs oppresseurs, et maintint dans leurs fonctions les autorités turques. Mais pour frapper les imaginations des musulmans, il fallait rapidement s'emparer du Caire, la ville sainte. L'armée se mit en marche le 6 juillet, suivant la route de Damanhour, rencontra et battit les mamelouks de Mourad-Bey à Rahroânyeh et à Cbobrakliyt; le 23 juillet, au lever du soleil, un sublime spectacle s'offrit à elle : c'était les minarets du Caire et les pyramides. Bonaparte , plein d'enthousiasme, parcourut au galop le front de l'armée, en lui montrant les pyramides : « Soldats ! dit-il, vous allez combattre les dominateurs de l'Egypte; songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent. «
A quelques heures de marche , les Français ' rencontrèrent les innombrables escadrons des , mamelouks déployés en bataille pour défendre la capitale de l'Egypte. Ces intrépides cavaliers s'élancèrent avec fureur, enveloppant de leurs tourbillons la petite armée des envahisseur?, , bien convaincus qu'ils allaient l'écraser sous le choc. Mais tous leurs efforts vinrent se briser devant les impassibles carrés qui vomissaient le feu et la mitraille. Plusieurs fois les marne- i louks reviennent à la charge; chaque fois de i plus larges trouées se font dans leurs rangs. Enfin, leurs débris ensanglantés tourbillonnent . et disparaissent. Ce fut la bataille des Pyramides. | Mourad-Bey parvint à gagner la haute Egypte; un autre chef, Ibrqhim, s'enfonça dans la Syrie.
Le lendemain, les habitants du Caire envoyèrent une députation pour traiter de la reddition de la ville, et le 24 juillet l'armée française fit son entrée dans le Caire.
Maître de la capitale de l'Egypte , Bonaparte put un instant croire réalisés les rêves gigantesques qui l'avaient entraîné vers la terre des Pharaons- Tout d'abord il s'occupa d'organiser le pays, tenant habilement compte des éléments indigènes. Un divan général au Caire, des divans particuliers dans chaque province furent institués et coopérèrent à la direction administrative ; des percepteurs coptes assistés d'agents français furent chargés de la rentrée des impôts. Les biens et les propriétés des mamelouks fui eut séquestrés au profit de l'armée. Puis, entrant dans tous les détails des approvisionnements, des casernes, des hôpitaux, etc., il fit partout sentir la puissance et l'activité de son génie si varié et fér.ond en ressources.
Après avoir pourvu aux premiers soins du gouvernement, le général en chef, confiant à Desaix le commandement du Caire et la surveillance de la haute Egypte, se mit à la poursuite d'Ibrahim Bey, réfugié du côté de Belbéis, l'atteignit à Salhcyeh, le défit, et le rejeta dans lu Syrie. Mais le jour même de ce succès il apprit la nouvelle de la destruction de la flotte française dans la rade d'Aboukir ( t*r-2 août 1 798 ). L'armée restait sans appui du côté de la mer, et sans communications avec la France ; elle ne pouvait plus compter que sur elle-même et sur son général.
Obligé désormais de tout tirer de l'Egypte, Bonaparte sembla dès lors modifier sa conception première : il avait projeté une conquête, une étape, une base d'opérations pour le progrès de ses entreprises en des lieux plus éloignés; il résolut, dans sa pensée, un établissement durable, définitif, tel du moins qu'il y pût attendre des circonstances plus favorables pour la reprise de son plan. Il lui fallait mieux que la soumission des Arabes, il lui fallait leur conversion sociale ; pour hâter celte nécessaire transformation, il entra lui-même dans leurs mœurs, leurs coutumes, leurs croyances, leurs idées. Son carac-
tère et son langage prirent une couleur orientale; ses volontés parurent inflexibles comme le destin. Il ne tint pas à lui qu'on ne vit en sa personne une nouvelle incarnation du génie même de Mahomet. Le 18 août il assistait avec son armée h la fête du Nil; le lleuve avait eu cette année- là une de ses plus généreuses inondations : le Nil se rejouissait de l'arrivée du nouveau sultan. Deux jours après, le 20 août, Bonaparte célébrait avec pompe une autre solennité, celle du Prophète : on admira dans la grarfde mosquée du Caire le recueillement avec lequel le chef français suivait les prières sacrées ; on tût dit qu'il s'étonnait lui-même d'entendre en son âme un appel d'en haut. Un mois après , au 21 septembre, encore une fête; mais celleci, toute française, était l'anniversaire de l'établissement delà république; Bonaparte convia les indigènes aux réjouissances de cette ère d'universel affranchissement; et comme une sombre tristesse gagnait déjà les soldats de France, Bonaparte, pour rendre moins amer à ses compagnons le regret de la patrie absente , leur rappela, dans une magnifique proclamation, où l'on ne retrouvait plus que le révolutionnaire d'Europe, les prodiges de leur glorieuse, et commune histoire depuis le siège de Toulon.
Mais pour susciter l'action et la vie il ne suffisait pas, même en Orient, de frapper seulement les imaginations. Bonaparte , qui avait appelé le nouveau pays à concourir à son propre gouvernement , s'efforça de l'initier à la liberté et à la régularité du droit européen. Il changea en propriété la possession à titre précaire des populations indigènes ; ce fut l'objet de l'institution de l'enregistrement et des domaines. 11 établit des tribunaux de commerce au Caire, à Alexandrie, à Rosette, à Damictte, encouragea l'établissement de moulins, d'usines, de fabriques, de sociétés industrielles, et fil connaître aux villes musulmanes Us bienfaits d'une police attentive à prévenir les causes d'insalubrité. L'armée ne recevait plus rien de «es dé|>ôts de France : un décret spécial accorda aux Mamelouks et aux Arabes le droit de servir ; l'armée combla ses vides, et les indigènes commencèrent à s'assimiler aux Français. L'Institut d'Egypte fut fondé dès le mois d'août 1798 ; il devait diriger les travaux des commissions scientifiques attachées a l'expédition; Bonaparte assistait à ses séances. Des savants accompagnaient les généraux dans leurs courses , et rapportaient à l'institut des notes recueillies le plus souvent pendant des marches pénibles et des combats. Bonaparte fut parfois lui-même un de ces hardis explorateurs: au mois de décembre 1798 il arrivait à Suez/et tout en organisant, des travaux de défense il visitait la fontaine de Moïse au mont Sinaï et découvrait les vestiges du célèbre canal de Suez, dont on avait contesté l'existence.
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Ces soins, intérieur*, ces distractions fécondes pour la science, l'histoire, l'avenir, n'empêchèrent en rien d'autres occupations plus pressantes. Bonaparte rechercha et obtint l'alliance du hey de Tripoli, du chérif de la Mecque, des pachas de Damas et d'Alep; il envoyait en même temps des émissaires au sultan de MysoreTippoo-Saïb, pour le fortifier dans ses résolutions contre les Anglais.
27. Mais depuis* le désastre d'Aboukir des impossibilités de toutes sortes s'élevaient contre l'entreprise et le génie de Bonaparte; elles faillirent être vaincues, elles ne le furent pas pourtant.
C'est en vain que le jeune conquérant, pour désarmer l'hostilité religieuse, plus forte que la victoire elle-même, avait feint pour l'islam les entraînements d'un néophyte et recommandé la même attitude au scepticisme moqueur de ses soldats : les vrais musulmans ne ressentaient que de la méfiance et de l'indignation pour ces adorateurs de Jésus que le besoin de dominer rendait infidèles à leur dieu. D'autres causes d'irtitation se mêlant à l'antipathie religieuse, une insurrection se prépara en secret. Elle devait éclater dans toutes les villes; le Caire en donna le signal, le 21 octobre 1798. Bonaparte éteignit dans le sang des rebelles cette révolte, un instant triomphante (22 octobre ), et profitant de l'arrêt que la vigueur et la rapidité de ses répressions mirent partout dans le mouvement , il fit élever à la hâte autour des villes des ouvrages fortifiés qui les gardèrent, pendant que les colonnes mobiles parcouraient les provinces et les contenaient. Tout rentra dans une apparente soumission.
Cependant il s'était répandu un bruit. Bonaparte se vantait d'être l'ami du grand-seigneur, et pour le faire croire il traitait avec faveur les officiers de la Turquie en Egypte. Mais, d'après le bruit qui se propageait, la Sublime Porte avait appris celle ruse deschrétiens pour s'emparer d'une de ses terres; elle s'était indignée et avait déclaré la guerre à la France. Bientôt un tirman portant les signes sacrés de son authenticité arriva en Egypte et ne permit plus de douter de la vérité. Tous les musulmans étaient Appelés aux armes. La Turquie accourait au secours de l'Égypte. Les Anglais , ennemis de la France, se joignaient à la Turquie pour se venger.
Cette nouvelle, interprétée et grossie par l'imagination arabe , était malheureusement d'une irrécusable exactitude. La Porte préparait en effet une expédition (I), et des armements se faisaient en Syrie. Bonaparte calcula que la saison s'opposait à un débarquement et qu'il avait le
(i) La Tantale éuit en guerre avec la France depuis le moto d'aoat ma. C'était, comme un a était le prévoir, rncenpatloo des lies Ioniennes qui avait provoqué cea hotttntés et, criotc plat dancereute encore, l'alliance de La Turquie et de la Rutile. Le traité d'alliance offensive et défensive contre la France fut conclu entre la flutaie et la Porte le M décembre nw. L'Angleterre » accéda le s Janvier m».
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temps, en se hâtant beaucoup, de se défaire d'abord de l'année qui se levait contre lui de la Syrie.
L'armée quitta le Caire le 10 février, traversa péniblement le désert, prit en passaut le fort d'El-Arych, s'empara «le Gaza, puis de Jalfa et arriva devant Saint- Jean d'Acre le 14 mars 1799, mais traînant avec elle un nouvel ennemi , la peste. Néanmoins une nombreuse armée, que le pacha de Damas conduisait au secours de la ville, fut entièrement détruite aux combats de Nazareth, de Safer et du Mont Thabor. Saint-Jean-d'Acre fut investi et attaqué avec un entrain et une constance qui paraissaient devoir être irrésistibles. Mais une (lotte turque avait amené dans la place des renforts considérables; les Anglais tenaient la mer ; les assiégés étaient en outre assistés de toutes les ressources de la science européenne; un oflicier français émigré, Phélippeauv, condisciple de Bonaparte à B tienne, d'autres émigrés français dirigeaient les travaux. L'armée assiégeante venait de perdre son artillerie de siège, capturée en mer par les Anglais; elle n'avait plus qu'une artillerie de campagne, tout a fait insuffisante contre des obstacles en pierre. Les Français firent en vain des prodiges d'audace et de conta nce. Un jour, trois cents hommes choisis se présentèrent au général en chef faisant serment de pénétrer dans la place ou de mourir. Ils tinrent tous parole. Il n'en revint pas un seul. On manquait de munitions de guerre, et comme on donnait une prime aux soldats qui rapportaient des boulets, quelques-uns d'entre eux s'en firent une industrie : ils allaient aux bords de la mer et se rangeaient en ligne devant les Anglais, qui leur tiraient des coups de canon ; les soldats qui n'avaient pas été atteints ramassaient les projectiles et allaient les vendre au parc d'artillerie. La peste ne cessa pas un moment de dévorer l'armée. Là, devant Saint-Jean-d'Acre vint s'évanouir le rêve grandiose qui avait fait entreprendre l'expédition. Napoléon a dit plus tard de cet événement : « Un grain de sable arrêta ma fortune. Si Saint- Jean-d'Acre fût tombé, je changeais la face du monde... Je serais aujourd'hui empereur de lotit l'Orient... » Il a, depuis, encore ajouté : « Quelques contrariétés de détail ont empêché la prise de Saint-Jean-d'Acre. Cette place enlevée , l'armée française volait à Damas et à Alep ; elle eût été en un clin d'œil sur l'Eupbrate; les chrétiens de la Syrie, les Druses, les chrétiens de l'Arménie se fussent joints â elle. Les populations allaient être ébranlées. Nous aurions été bientôt renforcés de plus de GO0.O0O hommes; j'aurais atteint Constantinople et les Indes ; j'aurais changé la face du monde ».
Tel ne fut pas l'arrêt de la Providence. De cette expédition, où Napoléon a peut-être le plus déployé les puissances variées de son génie, il n« devait rester qu'une possession bientôt perdue et une gloire qui produisit plus d'étonneroent que
cr
d'admiration.' Celte gloire même ne fut pas sans ombres. Comme le succès lui manqua et ne vint pas la consacrer, les hommes pratiques remarquèrent dès lors qu'il y avait dans le génie de Napoléon un excès d'entreprise par où il confinait à l'esprit d'aventure, aux chimères, et que l'imagination pouvait le maîtriser au point de le Taire se méprendre sur le6 limites exactes du possible. Napoléon, en se transportant en Orient, avait nécessairement nn peu admis les procédés usités on ces pays, où il semblequela violence , la terreur et la ruse sont des moyens de gouvernement Main en Europe il n'est point de grandeur en dehors de l'honneur et du respect du droit ; et l'on reprocha à Napoléen d'avoir cédé
pendant bien long-
deux épisodes ont défrayé temps les accusations de cruauté contre Napoléon. L'accusation la plus grave fut celle à laquelle donnèrent lieu les professions de foi musulmane si souvent émises par Napoléon dans ses proclamations aux Égyptiens. Personne ne s'y trompa, pas môme, les Arabes; et en Europe l'on n'y vit qu'un expédient d'influence et de domination. Seulement on se demanda, si grand que fût le scepticisme religieux de l'époque, quelle était la mesure de celte ambition qui , pour l'emporter, se jouait du respect de la parole humaine , de la foi d'un peuple et du nom de la Divinité. Le caractère moral de Napoléon a eu toujours à souffrir de ce mahométisme af-
plus que ne le permet la moralité européenne ! fiché par lui en Orient ; et quand plus tard on
aux habitudes de ces contrées corrompues et sauvages. Deux faits surtout se levèrent plus tard contre lui : le massacre de la garnison faite prisonnière à Jaffa , le prétendu empoisonnement de quelques malades français abandonnés dans cette même ville. Ces deux faits furent pour le moins exagérés par les calomnies des Anglais. Les Moghrébins faits prisonniers à Jaffa le 7 mars 1799 étaient une troupe déjà épargnée à El- Arych quelques jours auparavant , à 'qui l'on vivait accordé la vie à condition qu'elle ne porterait plus les armes contre les Français. On les retrouva de nouveau dans les rangs ennemis. On
vit le concordat et le sacre, on se demandait encore avec ironie s'il fallait croire à la sincérité d'une conversion ou à une nouvelle représentation de cette politique pour qui tout était moyen de gouvernement.
28. Le 21 mai 1*99, après soixante jours de tranchée, huit assauts impuissants et d'indicibles souffrances, Bonaparte avait levé le siège deSatnt- Jean-d'Acre. L'armée fit pendant vingt-cinq jours duc marche pénible dans le désert, trompant les Arabes sur l'insuccès qui venait de trahir son indomptable courage. Elle arriva enfin au Caire, où sa présence était bien nécessaire. Le 15 juillet ne pouvait pas les garder prisonniers , on ne j Bonaparte apprit que les flottes anglaise et torpouvait même pas les nourrir : ils furent sa- que se développaient devant Alexandrie, ayant crifiés à leur serment violé, aux lois terribles i déjà mis à terre les premières colonnes d'une de la guerre, aux cris de l'armée, qui marchait armée. Ses dispositions furent prises aussitôt, avec d'insuffisantes munitions de pain et d'eau ' Réunissant quelques troupes, il se porta rapideau milieu d'incessants tourbillons ennemis. ! mont sur Alexandrie. L'armée turque campait sur Quant aux pestiférés de Jaffa, en très-petit. 1 la plage d'Aboukir, en nombre bien supérieur nombre, qui furent, dit-on, empoisonnés afin aux Français. Sans attendre l'arrivée de toutes ses qu'ils ne tombassent pas vivants entre les mains ! troupes, Bonaparte brusqua l'attaque (25 juillet).
Après une longue et sanglante mêlée, les Turcs furent précipites dans la mer. Cinq mille d'entre eux, réfugiés dans le fort d'Aboukir, s'y défendaient vaillamment; mais ils furent obligés de se rendre le 2 août. Celte formidable expédition était réduite à néant.
Depuis dix mois , Bonaparte était sans nouvelles de la France. Après la bataille d'Aboukir, il envoya un parlementaire au commandant de la flotte anglaise, sous prétexte d'échange de
d'ennemis qui mutilaient et tourmentaient affreusement leurs prisonniers , il est à peu près certain que cet empoisonnement au moyen de l'opium fut en effet proposé par Napoléon, mais il n'est pas du tout certain qu'on l'ait exécuté ; sur des observations trop justes qui Ini furent faites, Napoléon renonça à son idée, consenlit à retarder d'un jour le départ de l'armée, f rt organiser des moyens de transport pour les malades, et prêta même pour ce pervice ses propre* chevaux. D'après certaines relations, quelques pes - j prisonniers , mais au fond pour tâcher d'avoir tiférés seulement , moins de dix , furent abandonnés, parce qn'ils étaient arrivés à la dernière période de la maladie, et ils ne furent pas dwndonnés empoisonnés, car ils n'étaient point tous morts quand survinrent les ennemis lances h la poursuite de l'armée française ; mais d'autres témo'gnages, plus irrécusables, obligent à ne pas même admettre cet abandon partiel (1). Ces
(1) L'affaire des peMIférés de Jaffa se place à ta date du 84-1» mal l*9t, au retour de S>rle après l'abandon do tiege de Saint-Jean-d'Arrc. Ce fat l'Invention d'un
misérable, chatte de l'armée française pour tes tols. j encore cent m-Uads; Ils furent tout ésacuét dan»
des nouvelles. L'officier parlementaire revint avec quelques journaux, qui lui révélèrent la
ment ce le-cl, dont le colonel Robert Wllsor» »e fit l'arrangenr et le propagateur dans *©n Histoire de texpedition britannique en Enple. l-es écrivains français ne ac sont occués de celle fable, qui» pourtant fora toute l'Europe, que depuis IBi!. I>'apre« le docteur Larrey, Irrooii de» fait», l'empoisonnement et l'abandon de» pestiférés de Jjff.i sont entièrement conlrotites : ■ J'eus ta satisfaction de n'en pat lalwr wn seul en Syrie », a écrit M. Larrey, itaita m Relation chintrçi' cale de rttrmèe d'Orient. D'après un auire témoin , acteur a aon tour dan» l'événement, le J7 mal II reliai*
Voulant se faire bien tenir des Anglais, qui ravalent ae , Journée àatK cueilli, ce misérable Imagina plusieurs calomulcs, notam- > més d'Orient.
Ucs^neltcs, Hi$toirt menait <U far-
triste situation de la France , battue au dehors et i déchirée au dedans par les factions.
On assure que sur le champ de bataille d'Aboukir le générai Bonaparte avait reçu une lettre du Directoire, qui le rappelait en Europe avec son année. Cette lettre du moins a été publiée; elle est a la date de Paris 7 prairial an vu < 26 mai 1799), et porte les signatures de trois directeurs, Treilhard , La Révrillère-Lépeaux , Barras*
Quoi qu'il en soit, Bonaparte prit sur-le-champ son parti; il donna l'ordre à l'amiral Ganteaume de préparer en secret deux bâtiments. Puis, revenant an Caire pour régler diverses affaires d'administration, il rédigea ses admirables instructions pour son successeur Kleber. Sous prétexte d'une tournée dans la basse Egypte , il «t'embarqua le 22 août presque en vued'une frégate anglaise, sur la frégate La Muiron , suivie «i'oneautre frégate, La Carrère,ei de deux avisos, La Revanche et L'Inconstant.
La traversée fut longue et périlleuse. Quarante-sept jours après son départ d'Alexandrie, Bonaparte débarqua le 9 octobre près de Fréjus où il futaccueilii avec un enthousiasme extraordinaire; la population envahit les navires nouvellement arrivés et rendit impraticable toute quarantaine. Bonaparte partit le jour même pour Paris escorté sur toute sa route du cri des villes et des campagnes qui saluaient en lui le Libérateur. La nouvelle de son arrivée parvint à Paris dans la soirée du 13 octobre; on l'annonça aux spectacles où elle fut accueillie avec d'inexprimables transports d'allégresse. Un député au conseil des Anciens, Baudin (des Antennes), mourut de joie, dit-on, dans la nuit du 13 au 14 octobre, en apprenant le débarquement de Fréjus.
Le 18 brumaire.
». — Ijes partit autour de Bonaparte. Etat des affaires. L opinion publique. - M. Jonrnéet du iSrfrf» i» brumaire. - st. Premier» actes du nouveau pouvoir. La France sanctionne le 18 brumaire. Institution du consulat.
(16 octobre 1799 — 19 février 1800.)
Bonaparte dès son retour à Paris, qui eut lieu le 16 octobre à six heures du matin, fut entouré par les homme* des partis révolutionnaires, lits autres se tinrent à l'écart, soit qu'ils se méfiassent avec raison d'un général qui avait déjà donné tant de gages à la cause de la révolution, soit qu'ils éprouvassent de la satisfaction à rester spectateurs seulement des conflits et des périls où tombait de nouveau un gouvernement qu'ils abhorraient. Mais la neutralité dans les circonstances critiques est toujours une faute. Si les royalistes se fussent ralliés au général Bonaparte , leur adhésion n'eût pas manqué de le compromettre et d'éloigner de lui bon nombre de révolutionnaires; le parti de la révolution
i se divisait, et rien de définitif ne sortait du mou- [ vement. S'ils se fussent ralliés au Directoire, iis eussent peut-être procuré un triomphe éphémère à ce débile gouvernement, dont un des chefs traitait déjà, disait-on, secrètement avec le prétendant, le comte de Provence (1). En tous cas, ils avaient chance, en se mêlaut au coup d'État qui allait se tenter, ou de se faire du vainqueur un obligé pour l'avenir, ou de paralyser la victoire de la révolution. Mais les royalistes, avec leur infatuation habituelle, pensaient qu'ils n'avaient d'avances à faire à personne, que l'on viendrait à eux, que le retour de l'ancien régime était inévitable, etc. L'apparence des choses semblait leur donner raison. Les armées françaises étaient battues en Italie ; elles ne tenaient plus que Gênes ; en Allemagne, elles gardaient avec peine la défensive sur le Rhin. La coalition européenne se pressait aux frontières, défendues seulement par quelques dernières victoires, la bataille de Zurich en Suisse contre les austro-russes, les batailles de Berghen et de Kastrikum en Hollande contre les Anglo-Russes; mais ces6uccèst si nécessaires, pouvaient bien ne pas se renouveler, car l'abandon et le dénuement des armées étaient extrêmes. Au dedans, les services publics s'interrompaient. Les contributions ne rentraient plus. La rente à cinq pour cent s'offrait à onze francs. Les conscrits refusaient de sortir de leurs villages. L'insurrection se levait en Bretagne , dans l'Anjou , le Poitou , le Maine, une partie de la Normandie. Le Languedoc et les Cévennes s'agitaient, et ce mouvement gagnait le midi. La cessation du commerce et de l'industrie livrait à la misère un peuple désoeuvré. Un fléau inconnu en France depuis bien des siècles, le brigandage, épouvantait les campagnes ; derrière les insurgés religieux ou politiques, des bandes ameutées par la faim rançonnaient les voyageurs , arrêtaient les convois, répandaient le meurtre, le vol, l'incendie. Le Directoire trônait en costume ridicule au milieu de tant de maux ; il n'avait qu'un expédient pour se maintenir : il faisait des coups d'État; depuis le 18 fructidor il avait fait celui du 22 floréal. L'impuissance ne le rendait pas inoffensif; sous sa douceur hypocrite, il persécutait avec l'intolérance et les haines de la Convention (2). Au reste, tout se dégradait. Il n'y avait plus d'instruction publique. Les fonctionnaires vivaient de déprédations. Les mœurs se corrompaient. Barras donnait l'exemple de la dissolution. Tous les mariages étaient incertains.
(1) Mljrnet, Histoire de la rérolutinn, Thlers, Histoire de la révolution, etc., sont explicites sur ces mcii ce* secrète* du directeur llarrss
(î) Un «le» défenseurs du Directoire en parle ainsi : « Que le Directoire ait clé persécuteur, iju'll l'»lt été avec acharnement . avec fureur; que pir celle fnrenr perséciilrtce la Convention et le Directoire aient fait atorfer l'établissement de la république, e e*t nn fait indéniable... I. abne lir.-Kolre, Hittotrc des sectes religieuses, etc., tome l", p. Î0).
Si Bonaparte avait pu hésiter devant la né- ] suivre avait été arrêté. Les 16 et 17 furent donce*sité d'un changement, ses scrupules eussent i nés aux derniers préparatifs, été levés par les empressements de ceux qui Le 18 brumaire (9 novembre), tous ceux du s'en venaient à lui rie tous les côtés de la révo- , Conseil des anciens qui avaient été ralliés au lution. Sieyès cherchait un général, un homme complot, ou qui passaient pour n'être pas cond'é|>éc assez intelligent, mais surtout résolu et traires à un changement , se trouvèrent réunis fort. Talleyrand et Fouché étaient aux aguets , au palais des Tuileries , dès 6ept heures du mapour découvrir l'homme a l'avènement irrésis- tin. Les autres membres n'avaient pas reçu de tible, prochain, qui ne pouvait manquer de sur- lettres de convocation ou n'en reçurent que targir; ils ne faisaient qu'une condition, c'est que divemrnt, et il en (ut ainsi par suite d'inad vercet homme ne fût pas pour l'ancien régime. On tances laissées au compte des inspecteurs de avait songé à Moreau.à Jourdan, à Championne!, l'assemblée. Les membres présents étaient en au duc de Brunswick, recommandé par les su- nombre suffisant pour voter; ils rendirent sans ciétés secrètes, au duc d'Orléans, etc. La pré- perdre de temps un décret : 1° pour transférer sence de Bonaparte avait fait cesser toutes les les deux Conseils hors de Paris, ainsi que la irrésolutions et fixé le choix de chacun. Un tno- constitution permettait, au reste, de le faire ment Sieyès l'avait trouvé trop important pour dans les cas d'imminente agitation; 2" pour ce qu'il en voulait faire ; Talleyrand se chargea charger de cette translation le général Bonaparte,' de tromper sa prévoyance. Tous, à l'envi, s'e- nommé à cet effet par le même décret au eonv taient mis à la suite de l'homme nouveau, néecs- mandement de toutes les forces militaires de Paris saire, incomparable; ils conspiraient pour lui et des environs, et cela contrairement à la Dedans les Conseils, dans les journaux, dans les li tut ion, qui réservait exclusivement au pouvoir clubs, dans les sociétés secrètes. Il y avait heu- exécutif la disposition des forces militaires. Le reu3emenl une autre conspiration, celle du peuple, décret fut tout aussitôt porté au général Bonaaverti par l'instinct de conservation qui lui parte, qui se tenait prêt, depuis six heures du maest propre, et faisant sentir de toutes les ma- tin, dans sa maison de la rue de la Victoire, au nières la pression publique qui poussait Bo- milieu d'un brillant état-major. Le général s'einna parte à s'emparer du pouvoir (»). Bonaparte pressa d'accourir aux Tuileries avec son cortège; n'eut pas à diriger un mouvement qui se faisait il adressa aux Anciens quelques paroles de rjrsans lui; mais il prit à tacite de le modérer, car constance, et jura de sauver la république. Dans il n'ignorait pas combien il est dangereux pour son allocution, on remarqua ces mots, qui sorle prestige et la stabilité d'un pouvoir nouveau taient des banalités révolutionnaires : « Rien d'avoir à s'élever par la violence. Cette modéra- dans l'histoire ne ressemble à la fin du dix-huiton faillit même lui coûter | cher ; Bonaparte se tième siècle; rien dans la fin du dix-huitième mêla de sa personne, plus qu'il ne convenait, siècle ne ressemble au moment actuel. » L'aveaux diverses opérations du 18 brumaire, bans . nement de Bonaparte au pouvoir était ainsi le doute parce qu'il n'avait pas à qui se fier enliè- point culminant de l'histoire humaine! Quelques rement et parce qu'il ne voulait pas se mettre récalcitrants, qui commençaient d'arriver, vouà la merci des excès de zèle de ses agents; mais lurent parler; mais le Conseil, après son décret sa dignité eut à souffrir de cette immiscion trop de translation, ne pouvait plus délibérer; la leimmédiate dans les faits et gestes d'une conspi- galilé te Ini défendait ; la séance fut levée malgré ration, et il n'a tenu qu'à un homme hardi d'ar- les cris des survenants qui n'étaient pas de Tinrêter tout court dans son essor le futur fonda- . trigue, et l'on se sépara, teur de l'ordre moderne. Cependant le Conseil des cinq cents se réunis- 30. Voici la série dos actes apparents de cette , sait à son tour au Palais Bourbon. Il paraissait fameuse journée du 18 brumaire; nous ne pou- : fort animé; oequi venait de se passer aux Anvons parler que de ce qui s'est produit sur la ciens n'était plus un mystère. Déjà on se pressait
et non de ce qui s'est passé dans les cou- à la tribune; mais le président, Lucien Bonalisses de cette grande intrigue. : parte, prit un papier des mains d'un messager
Dès le 22 octobre 1799 une précaution avait d'État qui accourait au même moment, et il lut été prise : un frère du général Bonaparte, Lu- ! le décret qui transférait le corps législatif bore
cien, était nommé président du Conseil des cinq j de Paris. La clôture fut prononcée au
cents, où l'on craignait le plus d'opposition. d'une grande agitation.
Le 15 brumaire (6 novembre) tout le plana Kien n était Tait encore. La faction jacobine
avait depuis peu reformé un club, le Manège, ainsi
01 Non* trouvons la reOetlon suivante dans un ou- nommé du lieu de ses sednees. Elle veillait et s'a-
»rair* aujourd'hui poi consulte « Au miiu-u uo cette gitait. Les douze municipalités de Paris, où s'était
.Ki:»tiun. de ce ci»oc des payons, u n » a reeiieoent conservé un levain des passions de 93, offraient
■ju une Mille rt grande conspiration. cV»t celle du peuple »c u" "c* i"»»* . » franeii» contre »c* opprewur» , couire de» brouillons des points de ralliement et de résistance, toe couvert* de son uni , engraissés de ses deniers : contplralloo salnle et vraiment nationale. » la téte de laquelle est Bonaparte ». P mi.. Histoire politique et mo- , p(, ....
rate ietrttoiui^dt tranec. . lui être fait. On savait Augereau contraire au
partie de la garde nationale et de l'armée était très-atlachée à la république; un appel pouvait
NAPOLÉON 1er
mouvement. Bemadotte s'était offert, on rassurait, pour arrêter Bonaparte, et le ministre de la guerre, Dubois-Crancé, homme d'exécution, n'avait demandé qu'un ordre « pour en faire justice », disait-il. Que ne pouvait-on pas faire sortir de ces fidélités, de ces jalousies de quelques généraux, de ces suprêmes ardeurs du jacobinisme 1 Mais les conspirateurs ne manquaient pas de prévoyance. Fouché, ministre de la police, prit un arrêté qui suspendit les douze municipalités. On criait au Manège; Fouché y avait du monde à lui : Saliceti, qui feignait d'être l'ennemi de Bonaparte, assistait aux délibérations secrètes des plus hostiles des Cinq Cents ; ils ne pouvaient rien décider qu'on ne le sût tout aussitôt. Heureusement pour eux, ils ne décidèrent rien. Toutefois, il importait avant tout de dissoudre le Directoire, de qui pouvait partir l'initiative de la résistance et d une action commune. Mats la conspiration était dans le Directoire luimême. Sieyès et Roger Ducos, l'un et l'autre du complot, donnèrent leur démission dan* la journée, (lestaient Barra», Gohier et Moulins, contraires au complot ; à eux trois, ils formaient la majorité et suffisaient à conserverie Directoire. Barras, homme énergique, il l'avait, prouvé, mais efféminé et corrompu, le chef des pourris, comme disait Bonaparte, eut peur sinon du danger, du moins de l'action et de la lutte ; aux premières ki stances qui lui furent faites par Talleyrand et Kruix, il se démit de ses fonctions, et il alla se délasser sous le feuillage déjà jaunissant de sa belle résidence de Gros- Bois, près Paris. Gohier et Moulins eussent bien voulu ne pas céder; mais ils s'étaient introduits dans le gouvernement pas un coup d'État ; la justice ne s'opposait pas à ce qu'ils en sortissent comme ils y étaient entrés, par un coup d'État; ils refusèrent de se retirer; on les retint prisonniers, sous bonne garde, au palais du Luxembourg. Ce fut le général Moreau, un des généraux sur lesquels le Directoire comptait le plus pour sa défense, qui se chargea de les garder.
Le Directoire dissous, les municipalités de Paris fermées, la faction jacobine réduite à faire en vain des motions, les deux Conseils ne pouvant plus s'assembler à Paris, la force publique placée dans une seule main : c'est là ce qu'on nomme la journée du 18 brumaire. Mais le dénoûment, qui fut incertain jusqu'au deraier moment, ne devait avoir lieu que le lendemain.
Le 19 brumaire (10 novembre), les Conseils transférés à Saint Cloud se réunirent, les Anciens dans la galerie du château, dite la Galerie de Mars, les Cinq Cents dans ['Orangerie. Bonaparte se tenait dans une salle voisine, avec Sieyès, Roger- Ducos et quelques aflidés. Aux alentours du château on ne voyait que des troupes.
Les séances des deux Conseils s'ouvrirent simultanément à <)eux heures.
Aux Anciens, les membres tardivement con-
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voqués la veille étaient tous accourus ; ils semblaient vouloir prendre une revanche. Ils demandaient des explications sur le décret de translation , sur tout ce qui s'était passé. Les conspirateurs avaient pour répondre à tout un décret tout prêt. Mais on ne pouvait rien proposer; on criait, l'on ne s'entendait pas.
Aux Cinq Cents, le tumulte était plus menaçant. Dès le début un député avait demandé que l'assemblée prêtât serment de fidélité à la constitution : c'était prendre l'engagement de réagir contre le coup d'État à moitié accompli, et cette proposition, votée par acclamation, avait été suivie des cris les plus significatifs : Point de dictature ! A bas les aictaleurs ! Les baïonnettes ne nous effrayent pas ! La constitution ou la mort l
Dans les deux assemblées, les esprits s'échauffèrent ainsi, deux heures durant, en toute liberté. Les conspirateurs firent en ce moment trois fautes énormes : la première, de laisser commencer des délibérations qui ne pouvaient que tourner contre eux ; la seconde, de laisser se continuer ces délibérations; la troisième, la plus lourde, de commettre, pour en finir, le personnage principal de la situation. Sieyès avait proposé d'arrêter en masse les Conseils ; Bonaparte s'y était refusé, pensant que la peur suffirait et que chacun se soumettrait. Il s'était trompé. Au dernier moment on eût dit que les conspirateurs perdaient la tète.
Enfin, à quatre heures, il fut décidé que Bonaparte irait parler aux Conseils , et qu'il commencerait par les Anciens, bien que ceux-ci n'eussent pas l'initiative des résolutions: mais les adhérents au coup d'État s'y trouvaient en majorité , et l'on espérait «voir d'eux une démonstration favorable pour réduire l'opposition des Cinq Cents.
En se rendant à la Galerie de Mars, Bonaparte rencontra Augereau, qui allait et venait dans l'attente de l'événement, mécontent et curieux. « Te voilà dans de beaux draps ! » dit Augereau. —Bah! répondit Bonaparte, c'était bien pis à Arcole. »
Devant les Anciens, Bonaparte, un peu troublé, protesta d'abord contre l'intention qu'on lui prétait de prétendre à la dictature. C'était ridicule de parler ainsi contre l'évidence. Il retrouva bientôt sa supériorité à une interpellation qu'on lui adressa sur la constitution, qu'on l'accusait de violer; Bonaparte dit que la constitution n'existait plus. Il était sincère, il fut éloquent. Mais cet avantage, il ne le garda pas, ayant eu le malheur, sur une autre interpellation qui vint l'interrompre, de parler de certaines propositions secrètes qui lui avaient été faites par Moulins et Barras. C'était trahir des confidences, tomber dans la dénonciation. Sentant qu'il faisait de nouveau fausse route et qu'il prenait un rôle odieux et sans dignité, il rentra dans la réalité de la situation ; il en appela à la Airce armée
NAPOLÉON Ifr