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sur l'action, sans pouvoir ni la dominer, ni l'arrêter, ni s'emparer d'elle : ce furent les conseils municipaux, d'arrondissement, de préfecture, les conseils généraux de département, tour à tour chargés de représenter auprès des mandataires de l'autorité centrale les intérêts et les vœux des localités, d'offrir aux particuliers un recours contre les excès de l'action administrative, de juger celte action , de la modérer dans ses conflits avec les intérêts privés, enfin de l'éclairer par leurs délibérations (1). Le conseil d'État, conseil particulier du pouvoir central, s'éleva au sommet de ces corps délibérants et jugeants, pour les maintenir tous dans la règle et la liberté de leur mission. Par là, le nouveau puissante de la centralisation que l'ancienne mo- I système administratif réalisa une action trèsnarchie avait instituée, que la révolution avait prompte et très- rapide, mais qui, si expéditive exagérée tout en la détestant, et qui en 1800 I qu'elle fût, ne put jamais être ni absolue niarsemblait s'imposer d'elle-même aux choses et j bitraire; il y eut en France l'unité et la puissance aux esprits, le consulat se hâta de la relever { d'un seul gouvernement ; il n'y eut pas, il ne put
à son tour et de la remettre en vigueur (1). Seulement, et ce fut là le mérite trop souvent méconnu de cette époque de reconstruction, le consulat ne subit pas la nécessité de ce rétablissement précipité de la centralisation, sans réserver d'autres droits que les droits immédiats du salut public. Il eût pu laisser s'accumuler confusément entre ses mains toutes les prérogatives d'action, et par là s'arroger un despotisme d'autant plus certain qu'il fût resté indécis! au lieu de céder à celte vulgaire tentation de tous les pouvoirs usurpateurs, il prit à tâche dès les. premiers jours d'introduire dans la centralisation, telle qu'il la rétablissait, les procédés et les garanties d'une organisation régulière et durable. Ainsi, la révolution avait livré l'administration départementale à des assemblées, croyant sauvegarder la liberté en mettant ensemble dans les mêmes corps l'action , la délibération et le contrôle-, mais ces trois éléments essentiels ont chacun an esprit particulier, et demandent à s'exercer séparément ; en réalité , l'action s'était
pas y avoir le despotisme proprement dit.
Signalons ici un détail important : Napoléon fît de la surveillance de l'administration dans ses rapports avec les finances de l'État l'objet spécial d'une haute inxtitution. Pour donner à l'administration la probité, une de ces vertus les plus nécessaires, Napoléon fit exception à la règle qui ne permet pas d'introduire l'inamovibilité dans les fonctions administratives; la cour des comptes (2) fut composée de magistrats inamovibles, afin que rien ne pût les gêner dans l'indépendance souveraine de leur contrôle.
33. Cette régularité administrative ne fut pas l'unique garantie donnée par le consulat à la liberté. La liberté la plus imporlanle, celle qui comprend l'ensemble des relations de la vie sociale, la liberté civile, tient encore et tient surtout à la certitude des lois et à l'indépendance des magistrats chargés de les appliquer. Le consulat s'efforça d'assurer cette double garantie. Sous l'ancienne monarchie, la loi était, sinon incertaine, du moins diverse et multiple, et par
trouvée infirmée par ce voisinage trop immédiat là elle variait beaucoup au gré des interprétade la délibération et du contrôle. Plus habile, le tions de la magistrature, qui avait ainsi à sa eonsulat distingua ce qui ne pouvait se mêler sans merci les droits, les devoirs, les propriétés et
s'annuler réciproquement; il confia l'action à des magistrats directement nommés par l'autorité centrale et chargés par elle de missions précise? : ce fut l'institution des maires, des préfets et des sous- préfets. Mais à côté de chacun de ces îna-
'état des particuliers. La révolution avait réagi contre la magistrature trop souveraine des parlements et contre la diversité des précédentes lois coutumières. Mais la magistrature établie par elle était trop dépendante à son tour de
gbtraU, il plaça des conseils destinés à influer I l'autorité publique et des partis populaires ; Tin
convénient d'une judicature arbitraire n'avait fait que se déplacer. Quant aux nouvelles lois civiles qui avaient été promises, les unes n'existaient pas encore, les autres, malheureusement existantes, avaient fait dans la famille une de ces ruines qui ne tardent pas à devenir irrépa-
lt) Un Juge non suspect de partialité s'est ainsi ex orlmé : « Au moment où ce fait a eu lieu, Il était nécessaire ; nn pouvoir unique et fortement constitué ponvatt seul rétablir en France l'ordre socl.il ». M. Guliot, a la cbatnbre des députés, le IS mars 18S1, dan» la discuis ton ponr la réforme de la loi départementale et eommmunale. — L'auteur Des Idées napoléoniennes a écrit : « l.a centralisation était alors le seul moyen de constituer la France, d y établir un régime stable et d'en faire un tout compacte, capable tout i la fols de résister a l'Europe et de supporter plus tard la liberté. I.Vxcés de centralisation «nus l'empire ne doit pas être considéré comme un système définitif et arrêté, mais plutôt comme on moyen...... (Des Idées napoléoniennes, ebap. m. |
(l) Loi du î3 pluviôse an vm (17 février isoo}. fi) 1-a cour des comptes instituée par la loi du 16 septembre 1807, en remplacement de la commission de comptabilité charpee de la Juridiction financière depuis ; In suppression, en 1791. des chambres de compte», cours 1 des aides et bureaux des fln.tncr».
2G7 NÀPOI rables pour la vie d'un peuple. Le consulat avait à corriger toutes ces erreurs ; mais ce qu'il importe bien de mentionner, c'est que pour le faire il eut à vaincre d'énormes oppositions. Chose étrange,lcconsulat,qui avaitla liberté de prendre tout pouvoir, n'obtint que très-difficilement le pouvoir de garantir la liberté. La rédaction d'une loi civile complète faillit être arrêtée dès le premier jour ; elle fut pourtant menée à terme en 1804 (l;. Ce bienfait était grand sans doute; on le dut entièrement à la volonté tenace d'un seul homme. Mais il y eut un autre bienfait, peut-être encore plus considérable, sans lequel l'avantage d'une loi civile certaine eût été illusoire; nous voulons parler de l'institution d'une magistrature inamovible, et, par son inamovibilité, mise à l'abri des fluctuations de la politique et des iufluences de l'esprit de parti. Ce salutaire principe de l'inamovibilité, la révolution l'avait rejeté dès 1790, comme une entrave à son action despotique. Depuis, nul n'avait pu songer à le rétablir; les sages eux-mêmes, Duport, Troncliet, etc., s'étaient prononcés contre lui. Pour le faire triompher, le consulat dut éviter d'entrer en discussion avec les idées en crédit; il mit dans la constitution même proposée aux suffrages populaires qu'il y aurait une magistrature inamovible; l'affaire se traita ainsi directement, par-dessus les assemblées, entre le premier consul et le peuple , qui acceptait tout de son nouveau gouvernement. L'inamovibilité de la magistrature s'imposa de la sorte par ce procédé de haute lutte, lit celte innovation, qui rendait à nos garanties sociales un de leurs principes les plus nécessaires, était d'autant plus remarquablequ'elle consistait en unevéritablealiénation de souveraineté : pour constituer la liberté civile, le premier consul avait consenti à placer hors fie ses mains une part de cetle souveraineté qu'il semblait si jaloux d'avoir tout entière, et <£tle part de souveraineté était celle qui lui eût le mieux permis de pénétrer daus la vie des intérêts particuliers et de les dominer.
34. Le parti de la révolution ne voyait pas sans des craintes bien vives ce rétablissement d'un principe qu'il croyait entaché d'aristocratie; mais il eut lieu de se rassurer en voyant triompher, et cette fois par le fait seul du premier consul, un autre principe auquel la révolution attachait une importance capitale. Ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, les lois de la Législative et de la Convention venaient déporter
(I) U rédaction <ln Code civil, décrétée des le 19 brumaire aa vin | 10 novembre 179» }, commencée le « thermidor aa vin ( il août isoo \ ne fut achevée que le 30 ventôse an xii (*1 mari 1*01}. Elle s'était interrompue en Janvier 190t. Il fallut un coup d'Klat législatif contre le tribunal pour la reprendre ; arrête du to germinal an x (ît ma m 1901). Non» ne donnons lias la date «les autre* codiQc-itlons qui ont suivi la réaction de la loi civile. Tes dates se retrouvent partout. «> q«t serait plus import >nt, ce serait un jugement sur !r mérite de ces divers recueil* ; mais un pareil sujet nous obligerait a dépasser les limites de ce'.te biographie.
,ÉON 1er 2C8 : de graves atteintes à la constitution de la famille. Ces lois en effet avaient à peu près supprimé l'autorité paternelle, interdit la faculté de tester, qui e.-t le nerf de cette autorité, et fa:t du mariage, par la facilité et la fréquence des divorces, une sorte de conjonction fortuite qui laissait les enfants sans protection et sans légitimité. Le premier consul ne manqua pas de voir là pour la société une cause d'imminente dissolution, dont on ressentait déjà gravement les effets , dans l'état des mœurs, et dès le mois de germinal an vin, dans son empressement à porter ; remède au mal, il avait fait proposer une lot , pour rétablir partiellement au moins la faculté de tester, et rendre par là quelque force à l'autorité paternelle. Cette loi, mal accueillie , par le Tribunat, passa pourtant (1). Mais la fixation d'une quotité disponible n'impliquait : encore qu'une insuffisante amélioration. C'est i sur la question du divorce qu'on attendait le . nouveau législateur; cette question, que devait amener le cours des discussions pour la réj daction du Code civil, se présenta en 1801. I Contre l'attente générale, on trouva le premier consul du cùté du parti qui était pour le maintien du divorce. Ce parti, soutenu par la révolution, était évidemment en minorité, dans les tribunaux qui avaient fait des observations sur le projet du Code civil, dans le conseil d État, où il fut surtout combattu par le principal rédacteur du Code civil , Portalis, dans le Tribunal , lui-même, où il souleva les plus éloquentes protestations; il prévalut pourtant; le principe du divorce, tout en se réduisant à une application i difficile et restreinte, resta dans la nouvelle loi civile, et il en fut ainsi parce que le premier ] consul le voulut, parce qu'il usa, pour vaincre i la majorité, de toute l'influence de sa parole, de ! tout le prestige de son esprit, de tout l'ascenl dant de son autorité. On a cru dans le temps I que le premier consul prenait dès lors des j précautions pour l'éventualité d'un divorce, et celle supposition fut accréditée par les alarmes, peu dissimulées, de Joséphine, qui le soir, pen- ; dant la discussion de cette loi (2), demandait aux conseillers d État ce que son mari avait dit dans la séance du jour. Quoi qu'il en soit des i secrets mobiles de la pensée de l'homme qui disait de lui-même : « Je ne vis jamais que dans deux ans <>, la part prépondérante prise par lui au triomphe du principe du divorce était le gage le plus considérable qu'il pût donner à la révolution au milieu de ces reconstructions d'ancien régime par lesquelles il semblait le plus s'éloigner des novateurs. Nul autre principe ne descendait plus avant dans les conditions essen-
(i) toi du » germinal a» vm (*5 mars iwo).
|» l e* discussions sur le divorce, commencée* au conseil d'i'itat dans les séances des 16. 10. il. 16 vendéinlalrr un x (a. 8.11. te. H octobre 1-01 ), furent reprises l'a < née suivante, et ne se terminèrent que le* 1». SS, 17. 18 ventôse an xi ( i. 11, 16, 17 février 1SMJ. H n j eut pas de discussion plus laborieuse.
NAPOLÉON Ier 270 nul aulre i sayilait, au midi, une autre partie de la France,
tielles et vitales de Tordre social;
principe ne tendait à faire sortir plus définitive- j toujours inquiète et menaçante. Des hostilités
meut la société française de l'ordre de civilisation institué par le catholicisme. Napoléon venait de demander à l'Église une réconciliation de la révolution et du catholicisme, et celte réconciliation, il l'avait ohtenue et consacrée par un acte dont il va être bientôt question ; mais l'adoption du divorce rompait le pacte à peine conclu. Le pape sentit le coup; lors du sacre, ii protesta ; ce fut le 1er article de ses réclamations. Il ne lui fut fait qu'une réponse évasive (I). La révolution revenait à elle-même, et reprenait seule le droit de faire la nouvelle société. Toutefois, on peut croire que Napoléon s'effraya lui-même dans sa pensée. Le statut organique de la famille impériale présenta cette prescription exceptionnelle, inattendue : « Le divorce est interdit aux membres de ta maison impériale, de tout sexe et de tout Age (2). » Il y avait là un exemple donné d'en haut pour condamner la moralité inférieure de la loi civile, et comme une promesse d'élever un jour au même type de sainteté le mariage de tous les Français.
33. Napoléon, dont le génie répugnait à la révolution tout en l'accomplissant, se retrouvait plus à l'aise dans les questions où il s'agissait pour lui de reprendre et de concilier avec l'ordre nouveau les anciennes traditions de la France. Mais là il rencontrait les oppositions les plus obstinées, et c'est ce que l'on vR surtout lors du grand acte dont nous allons parler.
Un écrivain moderne a fait cette remarque : « De toutes les passions révolutionnaires, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion irréligieuse (3). » Il serait plus exact de dire que la passion contre le catholicisme ne s'est jamais éteinte dans la révolution. La lutte commencée par la Constituante, qui supprima d'un coup tout l'état ecclésiastique en France, avait été continuée , avec des fureurs toujours croissantes, par la Législative et la Convention. Il y eut des brutalités effroyables; on en croirait à peine le récit. Sous le Directoire, qui parut avoir la mission spéciale d'extirper le catholicisme, l'hypocrisie et la ruse vinrent se joindre à la violence. Mais toute cette science et tous ces emportements de la persécution n'avaient pas abouti à réduire l'Église, et sa résistance était telle qu'elle tenait tout dans l'incertitude. Pour mourait l'invincible Vendée (4) ; pour elle
(I) Rapport sur In représentations faite* par le p»pe ; rt-poute a ces représentations. Voir pour cei pièces linportantes, rr&tee« longtemps Inédite*, les pa^rs *8l et suivantes du record Intitulé : Discours, rapport* et travaux tnédlU de Portaiii sur le Concordat de 1S01, lo-*>; Paru, m«. L'auteur de ce recueil net par erreur 1rs I\épnn*« et rapport susdits au* U et 30 venl0»e an xir. C'est an xm qu'il faut lire ( février 1803 1.
(?) ArUele 7» du statut organique de la maison Impériale. 80 mars iftos.
t*) Alen« de Tocquetllle, L'jincien réçime et la riro- Ivtton ; Pari*. In 8% chap. i, p. t. (Je l'édition de iMt. i «4) « La Vendée n'a point combattu sous l'étendard
partout sensibles et partout insaisissables enveloppaient la révolution dans sa marche, la mettaient hors d'elle-même, la condamnaient à vivre de lois d'exception, de coups d'État, des excès énervants de la dictature. Fallait-il poursuivre l'horrible duel? L'antagonisme devait-il être éternel? Un accord n'était-il pas possible entre le catholicisme et la révolution? Napoléon ne crut pas à cette impossibilité ; il tenta la réconciliation ; ce fut le concordat.
La foudre tombant au milieu de la France assemblée n'eût pas produit un plus grand étonnement. On était au mois de juin 1800. Paris retenti.' sait encore des acclamations soulevées, après deux jours d'angoisses, par la nouvelle de la prodigieuse victoire de Marengo. Un prédicateur alors célèbre, l'abbé Fournier, en parlant de cette victoire, à l'église de Saint Roch, avait dit, dans une sorte d'extase prophétique : «■ Ln ce moment, je vois un héros qui s'incline aux pieds des autels. O Dieu de miséricorde, le nouveau gouvernement de la France se réconcilie avec vous! » Il fut traité de fou et mis à Bicêtrc (1). Mais à quelques jours de là les collègues du premier consul reçurent de lui une lettre datée de Milan, ?0 prairial an vm (18 juin 1800), et contenant ces mots : « Aujourd'hui, malgré ce qu'en pourront dire nos athée? de Paris, je vais en grande cérémonie au Te Deum qu'on chante à la métropole de Milan ». On voulut tenir la lettre secrète. Elle s'ébruita. On apprit en outre que le lendemain du Te Deum le premier consul avait annoncé au cardinal Martiniana, évèquc de Verceil, son intention de rétablir la religion catholique en France et d'entrer pour cela en négociation avec le ^aint-siége ; à ce sujet, il avait dit à ses envoyés auprès du pape : « Traitez le pape comme s'il avait deux cent mille hommes sous les armes ». L'église constitutionnelle qu'il y avait alors en France tenait en ce moment un concile à Paris; il dut se séparer assez, brusquement. Tous les partis jetèrent les hauts cris, même ceux qui tenaient à l'ancien régime et h l'émigration ; ceuxci craignaient de perdre l'appui des croyances religieuses qui, seules à peu près, leur avaient fourni jusque-là des combattants; et tous, jacobins emportés, révolutionnaires modérés, philosophes, royalistes, s'entendirent pour organiser une forte opposition contre le projet de concordat. Ils en eurent le temps; les négociations furent longues et pénibles; elles n'avaient pu commencer qu'en mars 1801; elles n'aboutirent qu'à partir de l'arrivée du cardinal Consalvi à
royal; son armée s'est proclamée armée catholique; elle s'est levée sous l'étendard de la foi. • (Mémoires de Napoléon. Ie édition, t. V, p. 17».)
{!) l'ortalli. Travaux inédits sur te enneordat ; préface, p. xt.vitt. Tlilbniideau raconte autrement cette I arrestation de l'abbé Fournier (Voir Consulat et i 4 Lll,p. !M.J
Paris, le 20 juin de ta même année. Enfin, moins d'un mots après , le concordat était signé , le 15 juillet 1801, et le premier consul le présenta lui-même au conseil d'État. Cette assemblée l'accueillit avec une froideur inusitée. Le corps législatif, pour marquer se* sentiments, porta à sa présidence Dupuis, le peu catholique auteur del'Oriyinerfes cultes; ayant à désigner un candidat pour le sénat, il proposa un coryphée de l'église constitutionnelle, l'abbé Grégoire. Le sénat nomma l'abbé Grégoire à une grande majorité. Quant au Iribunat institué pour l'opposition, son mécontentement fut non moins expressif. Il avait aussi un candidat à proposer pour le sénat ; il proposa Daunou , un ancien oratorien devenu un acrimonieux ennemi de l'Eglise catholique , et il désigna , plus tard , pour parler en son nom du concordat devant le corps législatif, Lucien, très-favorable au projet, mais aussi le protestant Jaucourt. Pendant ce temps on murmurait aux années; les officier» généraux envoyaient «les députations au premier consul. Jamais Napoléon n'eut davantage besoin de la fermeté de son caractère. La loi du 18 germinal an x (8 avril 1802), contenant le concordat et les articles organiques, fut enfin reçue, et môme par d'assez belles majorités. Toutefois, on peut le dire, Napoléon n'avait obtenu que l'acquiescement de l'obéissance forcée. Mais, en dehors des assemblées et du personnel des partis, il y eut des dédommagements pour le premier consul. Il avait dit quelques jours auparavant à un général chargé de lui faire des repréât ntations au nom de l'armée : « Le rétablissement du culte me donnera le oeur du peuple «. 11 ne s'était pas trompé. On ne saurait dire la joie qui éclata dans toute la France quand on y eut la certitude que les factions hostiles aux croyances avaient pu être vaincues. Aux sentiments de confiance et d'admiration que le premier consul inspirait, il s'en mêla d'autres désormais, de respect, de reconnaissance et d'amour. La souveraineté commença dès lors seulement à s'établir en sa personne. Quant à ces assemblées qui se montraient si rebelles aux nécessités de leur temps , elles ne savaient même pas comprendre les réserves et les précautions dont le gouvernement accompagnait le rétablissement du culte, réserves et précautions telles qu'elles |>ortèrent la désolation à Rome et qu'elles devaient rassurer à Paris les susceptibilités les plus ombrageuses. Mais l'hostilité religieuse aveuglait les assemblées; et par leur opposition à l'acte du concordat elles ache-. vèrent elles-mêmes de perdre le peu de crédit qu'elles conservaient encore sur l'esprit du peuple; la nation ne se sentait pas représentée par ces assemblées, qui semblaient prendre à tâche de contrarier ses vœux; elle ne trouvait sa véritable représentation que dans un homme; les formes et les garanties de la liberté parlementaire tombèrent de plus en plus dans le mépris public, et tout se disposa pour que le nou-
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veau pouvoir qui s'élevait n'eût point d'autre règle que la raison d'un seul homme.
36. Deux causes précipitèrent l'établissement de l'hérédité. La première, ce fut la centralisation administrative. Quand dans un grand pays il n'y a pas une institution qui fonctionne par elle-même, quand toutes elles se rattachent à un centre duquel seulement elles reçoivent l'impulsion et la règle, quand l'ordre, l'action et pour ainsi dire la vie de tout un peuple dépendent d'un moteur unique, universel, une nécessité ne manque pas de se faire sentir • tôt ou tard : c'est qu'il est impossible de laisser l'éventualité d'une interruption à ce point central d'où partent incessamment l'initiative, la direction, le contrôle, la garantie, la sûreté; c'est qu'il est impossible de soumettre aux chances, aux intermittences d'un renouvellement électif ce moteur universel, qui ne peut s'arrêter sans que tout ne s'arrête. Le besoin d'une administration promptement active, l'entraînement des habitudes , les inclinations dictatoriales propres à la révolution, tout avait brusquement déterminé, après le 18 brumaire, le rétablissement de l'ancienne centralisation administrative; sans le vouloir, sans le savoir peut- être, on avait par là décrété l'impossibilité de la république ou du système électif. L'orgueil du temps tendait à un tout autre résultat, et pour ne pas subir une pareille déconvenue, il était prêt à lutter contre la force des choses ; mais ce qui ne devait pas laisser cette lutte longtemps indécise, c'est la prépondérance qui depuis l'abolition du servage est assurée en France à la population des campagnes sur celle des villes. Ce fut la seconde cause de l'établissement de l'hérédité. En effet, les agglomérations urbaines se prêtent aisément aux rapides communications qui sont nécessaires pour l'exercice du système électif ; de là la nécessaire tendance des villes vers la république. Mais les informations sur les choses et les hommes se répandent tard dans les campagnes; on y peut malaisément se réunir, discuter, agir avec ensemble; les conditions du système électif y sont presque impraticables; et comme les campagnes ont un vague sentiment de cette infériorité sociale, qu'elles ont de plus, moins vaguement, le sentiment que le système électif les soumet à la prépondérance des villes, prépondérance contre laquelle elles n'ont jamais cessé de réagir, il s'ensuit qu'elles ont toujours conspiré pour ne pas tenir des villes ce maître dont elles ne sauraient se passer et qu'elles-mêmes ne sauraient faire à tout propos. Ce sont les campagnes, incapablesde se gouverner elles-mêmes, qui ont toujours tout poussé en France vers la monarchie héréditaire. Elles venaient de s'affranchir des dernières entraves du régime féodal ; elles tenaient par là grandement à la révolution ; mais la domination des bourgeois des villes eût été pour elles plus odieuse encore que celle des anciens seigneurs, presque tous cam -
NAPOLÉON Ve
pagnards. Le premier consul avait par ses préfets l'œil , l'oreille et la main près du cœur de cette population qui forme plus des trois quarts de la population totale de la France ; il n'ignorait rien de ce qui se passait en elle ; il savait que dans les campagnes, d'ailleurs satisfaites des réformes nouvelles, deux immenses inquiétudes les rendaient incertaines et pouvaient à un moment donné les soustraire â la cause de la révolution : la première, c'était l'interruption du culte catholique; la seconde, la condition précaire du pouvoir suprême, qui, décennal, viager, électif, demeurait à la merci des troubles et des arrogances des villes. Le concordat avait apaisé la première inquiétude; restait la seconde. Le génie clairvoyant de Napoléon ne se faisait illu- ■ sion sur aucune nécessité et savait toutes les af- t fronter. Il fallait ou rendre tôt ou tard la France ; à l'ancienne royauté alors soutenue par un grand j parti , ou léguer la France a une interminable • Miccession de Césars anarchiques et despotiques, ou oser imposer une royauté d'origine, révolutionnaire à cette génération dont les chefs venaient de tuer un roi et pendant quelque temps avaient fait solennellement chaque année le serment de haine à la royauté. 11 opta pour ce dernier parti au nom même des nécessités et pour le salut de la révolution. Des conspirations, des attentats dirigés contre la vie du premier consul i furent les occasions de ce grand changement, j L'instinct de conservation de la France n'était j imu. On avait peur désormais d'un ordre Je I choses qui tenait à la vie d'un seul homme; on en voulait un autre où , cet homme supprimé , tout ne rentrât pas dans l'incertitude. Après la signature de la |»aix d'Amiens (1) , on essaya du consulat à vie avec droit pour le premier consul ! «le désigner lui-même son successeur (2). On ne > 'arrêta pas là après une autre conspiration, plus menaçante encore que celle dont la machine infernale fut le signal , la conspiration où l'on vit intervenir les noms illustres de Moreau, du duc d'Enghien, de Pichegru, de Polignac (3), etc. L'empire héréditaire fut proclamé. Le Tribunal l'avait demandé comme il avait demandé le con &ulat à vie. Un seul des demeurants de la république osa protester hautement, ce fut Carnot. H y eut d'autre» protestations; mais cites restèrent presque toutes au fond des cœurs.
(1) Le tS mars nos ( » germinal an x|.
fïl Sénatut-consulte du l* thermidor m x (> anût 1-01 .suivi du sénatus-consalte organique du 16 thermidor an X ;* août 180»), qui concentra tous les pouvoirs | entre les mains dn premier consul. Le senatus-consulte | eu ik thermidor an x fut rendu en conséquence de la ; question posée an peuple sa? le consul.it i rie, par l'arrêté du 10 floréal an x |10 mil IWIj. Il fut constate que sor STTT.tn votants qui se pressèrent autour des registres communaux, 3,5C8,1U furent pour le consulat a t!e.
(S) Con.piratlon découverte au public par un rapport ' «!o grand Juge du 17 pluviôse an xit (17 février 180H ; deux Jours auparavant Moreau avait été nrrét.% Celte grande affaire, qui occupa la France et toute l'Enropr, ne fut pas même terminée après 1- Jugement des prln- ' dpaux conspirateurs, u M prairial an xn (il Juin iwv|. !
En recevant à Saint-CIoud la proclamation de ce grand changement, Napoléon dit au sénat qui vint en masse la lui apporter, le 28 floréal an xir, 18 mai 1804 : « Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié a mon bonheur. J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environne ma famille. Dans tous les cas , mon esprit ne sera plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mériter l'amour et la coù(iance de la grande nation (I). »
37. Mais il ne suffisait pas d'avoir décrété la monarchie héréditaire; cet ordre politique tient à un ensemble de conditions sans lesquelles il n'est pas, quoi qu'on puisse mettre dans les proclamations officielles.
Ainsi, qu'il nous soit permis de l'indiquer tout en nous tenant sur la lisière d'une pareille métaphysique , la monarchie héréditaire ne se passe pas d'un caractère en quelque sorte surhumain. Elle n'est pas une délégation de la souveraineté populaire, une délégation, toujours révocable, excluant essentiellement l'idée de perpétuité et partant d'hérédité; elle n'est pas une aliénation de la souveraineté populaire et une incarnation de cette souveraineté dans une famille en particulier, car cette monstruosité métaphorique d'un droit supérieur qui s'aliène pour s'incarner n'a aucun sens devant la raison : elle est, il faut bien le reconnaître, la démission , et, pour mieux dire, la négation même de la souveraineté populaire , l'aflirmation de l'état de minorité des multitudes. La souveraineté est nécessaire aux hommes; mais elle n'est pas en eux, et ils ne sauraient la créer; elle se trouve dans certaines familles désignées par des circonstances extraordinaires; et quand ces familles se produisent, on dirait qu'elles portent en elles comme les témoignages d'une mission spéciale pour le gouvernement et comme les signes d'une nature supérieure à celle de toutes les autres familles. Les peuples ne font pas les races royales; ils les constatent seulement, sans qu'ils puissent ne. pas s'y soumettre : l'anarchie et la dissolution du corps social seraient pour eux la peine de cette résistance et de cette rébellion. Mais l'ordre monarchique serait la plus absurde des iniquités s'il consistait tout entier en celte hautaine et mystique affirmation du droit de certaines races privilégiées pour le gouvernement.
(lj L'empire Wrédltsirr, demandé le 6 germinal an zit par le iénat ($7 mars 1801), propose parle trlbunat, le 13 Oort-ai an xtt (3 mal 180»), proclamé par le sénat le M floréal an xu tlS mal 180*). fut à la suite du même sénatut-consulte soumis aux suffrages du peuple, qui l'adopta par 3,5-1,3» voix. Il n'y eut contre l'empire que S.SC9 suffrages négatifs. Ce dernier résultat du vote populaire ne put être proclamé que le 15 brumaire an xtn (6 novembre ISOV), et II fut porté à l'empereur, le 10 frimaire an xut 1 1" décembre 180H, la veille de la cérémonie du sacre.
275 NAPOI
Ce n'est pas en remontant jusqu'à la divinité que les hommes rencontrent la tyrannie et l'abjection; par cela même qu'il procède «le Dieu, le droit des races royales ne saurait sans se démentir, et partant sans cesser d'être, s'exercer autrement que selon la volonté de Dieu. Il n'appartenait qu'a l'antiquité païenne de faire aboutir l'ordre monarchique au droit absolu des races privilégiées sur le reste des hommes : humanum paucis vivit genus; mai* dans la logique de la civilisation chrétienne, le dogme politique de la monarchie héréditaire avait une tout autre conclusion ; c'est que la miséricorde de Dieu ne pouvait donner des maîtres aux nations que pour subvenir à leur incapacité de se gouverner par elles-mêmes, que pour les relever de cette incapacité et les restituer de plus en plus à leur liberté naturelle. Le droit divin ne devait suballerniser le droit humain que pour s'aliier à lui, lui venir en aide, l'assurer et le garantir, il arrivait ainsi que dans la théorie le dogme politique de la monarchie héréditaire consistait en une combinaison de l'autorité et de la liberté : l'autorité y demeurait, il est vrai, incommunicable , certaine , fixe, incontestée dans le droit divin d'une race royale; mais il n'y avait pas de race royale proprement dite, de droit divin et d'autorité sans des institutions tendant incessamment à l'observation de la justice, au maintien, au progrès de la liberté; la liberté n'était pas seulement le but de cette divinisation du pouvoir, elle en était le signe et la condition.
Napoléon n'entreprit rien moins que de rétablir cet idéal de la royauté, oblitéré depuis un siècle. Ce fut un des plus grands spectacles de l'histoire que cette lutte d'un homme seul contre son temps. Tout lui faisait obstacle, les abus du précédent régime monarchique, les réactions cf. fervescentes encore des passions révolutionnaires, l'ignorance générale, dans laquelle ou était tombé, des conditions de l'autorité et de celles de la liberté. Il parlait, et on ne le comprenait pas. La servilité même ne savait quel langage emprunter pour l'approuver. Pas un écrivain, pas un orateur qui ne s'inspirât d'une philosophie dont le» préceptes étaient la théorie même du désordre. Et cette philosophie se trouvait en possession de toutes les intelligences. Napoléon, qui était un incomparable métaphysicien, maudit dès lors dans son impatience la métaphysique et l'idéologie. Chose étrange J Des principes que Napoléon s'est proposé de réédifier dans l'ordre politique, celui jwur lequel il a rencontré le plus de difficultés , c'est la liberté; l'autorité, il a pu la résilier presque complètement ; mais la liberté n'a point pu se relever sous sa main. C'est par là, on peut le dire, que sou tvuvrc est demeurée imparfaite et inachevée. Le système administratif de Napoléon a pu entrer dans la vie nationale de la France et y rester nonobstant les changementsde régimes et de dynasties; mais ses institutions en faveur de la liberté n'y sont pas toutes restées, et
,ÉON Ier
il n'est pas même certain que les générations suivantes en aient pu jusqu'ici retrouver la notion, échappée à l'inintelligence des contemporains.
Après la proclamation de l'empire, Napoléon osa réclamer pour son |>ouvoir une autre confirmation que celle qu'il tirait de l'approbation des grand* corps de l'État, du vote et de l'assentiment du peuple et des armées : ii voulut que son pouvoir s'élevât au-dessus des variations de la volonté humaine, qu'il existât au nom d'un droit supérieur à celte volonté, qu'il apparût et qu'il fut reconnu en sa personne comme une émanation immédiate et visible de la Providence divine (1). On raconte que lors de l'avènement de Louis XVI on hésita dans le conseil à décider qu'on aurait encore recours à la cérémonie du sacre (2). La pieté de Louis XVI avait failli reculer devant les idées de la révolution. Mais l'homme sorti du triomphe même de ces idées ne craignit pas de se montrer plus résolûment religieux que le dernier descendant des rois trèschrétiens; Napoléon proposa au pape Pie VII de reprendre les choses au point où elles en étaient, au huitième siècle, entre Charlemagne et LéonUl ; il lui demanda de venir consacrer à Paris le nouvel empire. Cet événement, le plus inattendu de l'histoire moderne, eut lieu le 2 décembre 1804 (3). Le sacre, rétablissement du droit divin dans la souveraineté, fut qnc innovation plus radicale et plus profonde que ne l'avait été le concordat. Il y eut des étonnements immenses, plus d'un secret mécontentement, mais en somme une générale soumission. La masse du peuple sembla presque heureuse d'abdiquer entre les mains d'un nouvel élu du Soigneur, qui était le sien aussi, cette souveraineté nominale dont oii Pavait flattée jusque-là. Au reste, il ne parait pas que Napoléon, en courbant devant le sacre de sa dynastie ses contemporains sectateurs du droit exclusif de la raison humaine , ait dépassé la mesure de ce qu'il pouvait attendre de leur servilité. A quelque temps de là il fut proposé au Tribunat de consacrer à la garde de répée que Napoléon portait à Austcrlitz un temple et un chapitre de hauts dignitaires ecclésiastiques (4). Napoléon ne voulut pas de cette idolâtrie.
38. L'autorité avait pu se reconstituer sur sa hase antique du droit divin. Mais il fut plus difficile de rétablir le droit humain de la liberté, sans lequel l'autorité ne saurait que dégénérer en un dégradant despotisme.
(!) On Huit dans le catechUmc ordonné pour tout l'empire par le dreret du t a»ril iso« ; « .... Dieti, qui cree les empires et le» distribue **loo sa volonté, ta comblant notre emprrrur de dons. aolt dan» la paix, «oit dans la cuerre, /'« etublt noire souverain, la rendu le ministre de sa puis%anet et ton image sur la terre Honorer et servir notre empereur est donc honorer et tercir Dieu même... »
(s) M C.r<*tincan- JoIt, J,' Église romaine en fttem dt la téi olution. t* édition; Parla, 186© (t. Ier, p. 6*).
(*l il frimaire an xnt.
(H v«r» levrirr isoe, Tblbaudeau, Consulat U £«pire, tome V, p. m.
des choses d'abord , en outre par suite d'une er reur commune au sujet de la lilierté. Dans les
277 NAPOLÉON Ier 27a
La révolution avait eu pour effet : 1° d'exa- leurs un témoignage bien irrécusable de la v cogérer la puissance de l'État, 2° d'enlever à l'in- ionté réellement libérale de .Napoléon. 11 lui eût dividu le* garanties qu'il avait contre l'omnipo- t te facile de œnslituer Tannée de telle .sorte qu'elle tence de l'Etat. On en était arrivé là par la force devint entre ses mains un instrument approprié à
des desseins d'asservissement. La cou cri pt ion pesait beaucoup à la nation ; il eût été populaire
anciennes institutions de la France, il y en avait de la supprimer. D'après les précédents de l'an-
i-lusieurs qui limitaient la royauté et faisaient cien régime, on pouvait, au lieu de lever chaque
obstacle à ses excès de pouvoir; mais comme année des conscrits, recourir aux enrôlements
e les consacraient aussi de* inégalités, car le pri- ■ volontaires, prendre à la solde de la France des
viiége avait été la forme du droit au moyen , régiments étrangers , retenir les soldat» 6ous le
âge, on les détruisit toutes du même coup; il \ drapeau toute leur vie, créer pour l'entretien
se trouva ainsi que la puissance publique se des troupes une caisse indépendante du vote an-
dégagea des entraves qui l'avaient jusque-là ar- , nuel de l'impôt, multiplier ainsi les moyens de
tétée et modérée; et ce qui empêcha de voir \ faire de l'armée uu corps séparé de la nation et
'ans ce subit affranchissement du pouvoir l'avé- tout entier à la dévotion du pouvoir. C'est
uement do despotisme, c'est une notion erronée alors que la France eût connu le despotisme i
•Vi conditions de la liberté : ou pensa que le Mais un pareil projet n'a jamais occupé le pre-
despotisme était impossible dans un ordre de mier consul et l'empereur; bien loin de là, Na-
choses où tous allaient participer à l'exercice de poléon a toujours veillé sévèrement à maintenir
la souveraineté. Mais les multitudes non orga- | l 'armée dans cette condition qui ne la fait sor-
nisées n'ont jamais eu, en fait de liberté, que le tir de la nation que pour y rentrer sans cesse. 11
•irait de se donner des maîtres et d'en changer, prit à tâche de consolider et de perfectionner les
«ans pouvoir s'en passer. Quand le gouverne- J lois de la révolution qui tendaient à prévenir
ment est seul à tout faire et a tout pouvoir dans 1 l'immense «langer d'une force militaire formée en
l'Etat , il n'y a qu'une manière d'être libre : c'est dehors de l'esprit national. L'armée eût pu être
d'être le gouvernement ou de s'en emparer. De là un instrument de servitude ; elle fut la démocra-
d'incessantes alternative* d'anarchie et de des- tie elle-même en puissance. C'est à Napoléon que
potismetou plutôt un despotisme continu et trou- la France doit cette haute garantie de liberté. 11
Wé. Il t>e forme des partis, et chaque parti voulut faire plus contre l'éventualité de la pré-
pndenJ tour à tour à la dictature. La révolution pondéranee militaire; il songea, comme il le di-
s obstina en vain à maintenir dans ses proclama- sait souvent , à fonder l'ordre civil, à organi-
tions !a promesse des libertés politiques; ces li- ser la nation (1), suivant une autre de ses
berlés ne pouvaient sortir de la lettre îles lois expressions; en d'autres termes, il entreprit de
que pour tout mettre en conflit; après quelques conidituer un ordre nouveau qui devait offrir les
essai*, elles n'en sortirent plus; elles étaient fa- avantages de l'aristocratie , c'est à-dire des con-
Ulement condamnées à uu perpétuel interdit. dilions spéciales de discipline et d'indépen-
Pour que la liberté politique, si légitime, si ! dance |>our les diverses classes d'individus,
indispensable à la dignité humaine, à la vitalité mais qui en même temps ne devait pas avoir
<k l'ordre, au progrés de la civilisation, ne soit les inconvénients de cette forme politique, c'eat-
pas intermittente, impraticable, plus dangereuse à-dire l'esprit d'exclusion et l'inégalité de droit,
qa'atile, il est nécessaire que le gouvernement et qui par là ne fût pas incompatible avec la
ne soit |M>int seul dans l'Etat à tout régir, qu'il : révolution Tel fut le but de diverses institutions
y ait en quelque sorte au-dessous de lui d'au- ! qui
i ne se placent pas chronologiquement dans 1res gouvernements solidement établis et presque seule période de législation, car Napoléon est indépendants, des corps intermédiaires et auxi- ' revenu plusieurs fois à la charge pour celle liaires, des associations particulières appropriées , partie si importante de son oeuvre, mais qu'il est
a chaque catégorie principale d'activité, en un logique de réunir ici, car elles procèdent de la mot que toutes le* force* constitutives de la so- même conception ; nous voulons parler d'abord
«iété soient elles-mêmes en puissance et préa- j de la Légion d'honneur et de la nouvelle
lanternent organisées. j blesse héréditaire.
Napoléon n'était point tenté de se donner | Dans le plan primitif des idées de Napoléon,
pour son oeuvre la collaboration de la liberté; 1 la Légion d'honneur était une sorte de ségré-
uats îl savait qu'on ne fonde rien sans elle. Il gation, par laquelle tous ceux que signalaient
Ici convenait de la rendre possible dans un pro- . des qualités morales d'un certain éclat se
avenir. Il répugnait d'ailleurs à cette àmc j séparaient de la multitude, et formaient un
*n bilieuse de grandeur et de gloire de n'être ;
... x t t- . i« » j aulourd'htil le sui* obligé de veiller pour maintenir la 11-
fw le compte de la révolution que I agent de I 9ubl^w . Jc ^ qJe ieH Krar,çaift de
h servitude de tout UJ1 peuple. (\) 11 y a d'ail- vannent de* «erft ... » Lettre a Fouche; en date de Ma-
in Hapol<-on écrirait , un Jour, confidentiellement * k»ntobirv «le la police touche : « J'ai longteo.p» calculé et reUlé pour parvenir a rétablir IVdUIce aoclai;
nlch, M tant Irr «OC.
<t)« l.'lde* prédominante qui a prfeldc a tooa le» étabh>K<,ment* dr l'rmperrtir a l'intérieur e«t le destr de fonder on ordre civil. » [Idctt nut>olconicnne$. cfaap. 111.)
IVAPOLËOÏS* I
corps à part, traité avec faveur, mais non investi de privilèges, incessamment ouvert à tous, soumis seulement à des obligations spéciales de vertu civique ; les membres qui composaient ce corps devaient être les modèles, les types , l'illustration et la force de la nouvelle société. Ils faisaient serment « de se vouer au service de l'État, à la défense des lois , des propriétés, de combattre toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal, à concourir de tout leur pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières des constitutions de la France (1) ».
La Légion d'honneur élait trop étendue et comprenait trop d'éléments mobiles et divers pour former un corps proprement dit. L'esprit de tradition ne devait pas s'y instituer dans l'afcence de tout principe d'hérédité. La création de nouveaux litres nobilaircs avec dotations, les uns et les autres transmissibles par succession , vint apporter à la Légion d'honneur ce qui lui manquait pour composer une véritable aristocratie. Elle était comme un peuple d'élite; la nouvelle noblesse donna à c« peuple dos chefs, des patrons chargés de le représenter et de le défendre, au besoin des points fixes de ralliement et d'action. Celte noblesse avait encore deux autres destinations : l'une monarchique, elle devait escorter le trône et ne point le laisser isolé dans son hérédité; l'autre toute révolutionnaire, elle devait absorber l'ancienne noblesse, dont le prestige, loujours vivant, rappelait l'ancienne royauté. Au reste, les nouveaux titres ne donnaient lieu à aucune prérogative d'autorité; ils étaient, il est vrai, transmissibles par voie de primogéniturc et de masculinité , et par là ils dérogeaient au principe d'égalité successorale; mais ils consistaient uniquement en une préémiuence honorifique; ils devaient être une influence, ils n'étaient pas un pouvoir (2 .
(1) Formule du urinent prêté tonde l'inauguration de l'Ordre du îfl messidor; au XII (tS Juillet 180*). La I>j;lon d'honneur «Tait été Instituée par la lot du 19 floral an z (19 mat IBM] , a la sulle d'une trés-laborlcusc discustlon dont le premier consul seul fit A peu prés tous les frais au conseil d'État, I-cs orateurs qui ont snu'enu le projet de loi au Tribunal et au Corps législatif ont seulement répété ses arguments, sans trop les comprendre. Au conseil d'État, ou (a discussion occupa troit séances, II y eut dix voix contre qnatorxe pour demander l'ajournement du pro]rt;au Tnbonat, l'opposltlan réunit trente-huit voix contre cinquante-six, et au Corps législatif, cent dis contre cent soixante-six. Le projet de lot ne passa en somme qu'a la majorité de deux cent trrutr-slx voix contre cent cinquante-huit. Il n'y a peutêtre pu d'exemple d'un autre partage pnrctl dans toutes les législatures du consulat et de l'empire.
|t) L'Institution de la nouvelle noblesse fut l'objet d'un avici grand nombre de loi*, de décrets, de sénatusconsultes, etc. Il serait trop long de les elter. Nous nous bornerons A donner la date du principal de ces actes législatifs ; c'est le statut du mars lies. Un bit» torlrn Imbu de l'esprit révolutionnaire, et fort hostile A la constitution d'une noblesse, Indique toutefois fort bien l'idée qui en était le but : . Le véritable but de l'établissement de la noblesse, dit Thlbaudrau, fut U création d une aristocratie, d'un earpt intermédiaire, imprégné de lesprit dn gouvernement , avec lequel U put agir sur
La Légion d'honneur, la nouvelle noblesse formaient un corps exclusivement politique, qui devait assister l'État et régulariser autour de lui la liberté; mais elles laissaient en dehors d'elles le règlement d'autres activités dont se compose le mouvement social : le commerce et fin lustrie ayant donné lieu, dans tous les temps et notamment au moyen âge , à des corrqiagnies , à des collèges, à des corporations d'arts et métiers, depuis l'un et l'autre affranchis et abandonnés à leur liberté; en outre, les lettres et les sciences, qui, si elles n'ont jamais constitué une corporation spéciale, se sont du moins presque toujours réfugiées sous la protection d'un ordre politique ou religieux; en France, les études avaient pris naissance dans les cloîtres , et l'Église en avait encore la tutelle à la fin du dixhuitième siècle; depuis, il ne s'était rien établi qui pût remplacer ce haut patronage; l'État avait prétendu au droil exclusif d'enseigner; mais il n'avait rien établi en conséquence.
Quel était le régime qui attendait ces deux domaines si distincts, mais l'un et l'autre si diversement influents, d'une part, des lettres, des sciences, de l'enseignement, d'autre part, île l'industrie et du commerce? La politique du nouveau législateur tendait évidemment à constituer en puissance ces deux grandes activités sociales ; pour cela il lui suffisait de revenir, en les modifiant, aux précédents de l'ancienne société: toutefois, on remarque, il faut le reconnaître, que, particulièrement en ses établissements économiques, sa pensée ne s'est pas arrêtée à un plan déterminé; plus d'une variation s'y manifeste. Ainsi, se méfia-t il des corporations d'arts et métiers? Craignit-il de donner à la population ouvrière des villes, toujours agitées par des excitations républicaines, une constitution trop forte et prépondérante sur les instincts plus dociles de la population des campagnes ? On peut le croire , car il ne mentionna que pour les repousser les anciennes corporations d'arts et métiers (I), si favorables a la démocratie et qu'il eût été facile de concilier avec les principes de la nouvelle liberté industrielle. Quoi qu'il en soir, il n'introduisit pas dans les classes ouvrières ces garanties protectrices de la moralité, du bienêtre et de la dignité des travailleurs. Mais on n'en saurait douter, le problème ne fut pas perdu de vue par lut. Il releva quelques privilèges commerciaux, ce qui était précisément Pabus des anciennes corporations ; il se préoccupa de questions d'apprentissage , d'écoles d'arts et métiers, de prud'hommes, de garantie, de rè-
la nation. Celait une. Idée fixe de Napoléon, et qu\{ avait déjà esta y ë de mettre en uitvre tout diverte* /ormes. » Thlbsudeau, Conttilatet £«m|r«. tome VI.
(t) Thlbaadeau nous a conservé les paroles du premier consul sur cette question , paroles prononcées dans le conseil d'Ktat au nwls d'avril ISOS. On y volt le parti ^ris de s'en tenir aox arguments superficiels de» contemporains, toir Tnlbaudeau, Contmlat et Empire, t iU, p. UUMS.
glemeuts relatifs à la fabrication, ce qui marquait encore un retour aux errements des anciennes corporations; il donna une représentation spéciale aux intérêts de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Seulement, au milieu de ces efforts partiels d'organisation on ne voit pas surgir l'ensemble et la vie d'un ordre nouveau. On dirait que Napoléon hésite à se décider devant le monde de l'industrie; il songe moins à constituer et régler une liberté qu'à maîtriser une puissance , et c'est ce qu'il prouva surtout par rétablissement de la Banque (1).
Cette association financière avait, il est vrai, nue constitution et un gouvernement propres, et l'énergie des intérêts privés qui la composaient tendait à la rendre indépendante; mais elle se liait à l'État par ses rapports avec le trésor public et surtout par le monopole qui loi élait exclusivement attribué d'émettre une monnaie en papier. Elle avait pour fonction principale d'escompter les promesses de payer faites par le commerce; c'était à elle qu'il appartenait aiAM de réaliser le crédit , qu'elle restreignait ou favorisait à son gré; cette fonction de l'escompte , si effective dans le mouvement des affaires, des maisons particulières eussent pu l'exercer; Napoléon voulut qu'elle devint, par le (ait , le privilège d'une institution publique, et par là toute la propriété mobilière se trouva indirectement sous la domination de l'État. Ce que Napoléon se proposait de tirer de ce monopole de la Banque, on peut plus facilement le conjecturer que l'affirmer. Il est certain que l'ambition de devenir l'initiateur et le régulateur d'un nouveau monde industriel occupait sa pensée. Mais cette gloire il ne lui a pas été donné de l'at- Wndre. Dès 1805 il écrivait dans une de ses lettres. «... Je m'aflligede ma manière de vivre, oui , m 'entraînant dans les camps , dans les expéditions , détourne mes regards de ce premier besoin de mon cœur, une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques , aux manufactures et au commerce... (2). *
Napoléon s'était montré hésitant dans l'ordre économique; il avait moins cherché à y constituer des conditions de liberté que des moyens de domination et de direction pour l'État (3). 11
CM La Banque de France, traitée en l'an vin (ISOO) avec beaucoup de faveur, mal* comme nne Institution privée et libre, fut Investie de «on privilège et fondée dans la plupart de ses attributions constitulUes trois ans après ffuipoeot par la lot do S4 germinal an xi il* avril «Mu Cette lot. qui établissait un monopole énorme, fut «al accueillie par la législature : elle fui admise au Trikonjt par quaranle-deus voix coutre vlngt-et-uneet au corps législatif, par cent cinquante-neuf voix contre soixante-trois.
(1 Lettre a tarbé-Marbols, ministre du trésor public.cn tateducampdc Boulogne,6 fructidor an xil ft* août ISOJ),
[% On trouve peut-être l'eipllcalion de cette politique «> méfiance dans l'orbservatioo suivante de l'auteur des I4f*t napoléonUnnet a La proortété du soi avait eu ses rassaut et ses serfs. La révolution affranchit la terre. Mats la nouvelle propriété de l'Industrie, s'agrandissant Journellement, tendait a passer par les mêmes phases que li première et à avoir comme elle tes vassaux et ses
EON Ier
n'aborda pas autrement l'organisation des choses de l'ordre intellectuel. Mais ici les ternies du problème différaient beaucoup : d'une part , des éléments plus rebelles encore à toute domination, sachant mieux s'y soustraire, ayant sur la société une action moins immédiate et moins bruyante, toutefois plus étendue et plus décisive encore, par conséquent , si Ton ne voulait pas y introduire la liberté, la nécessité pour l'État d'une régularisation plus compréhensive, plus forte, plus habile ; d'autre part, la présence de l'Église partout en voie de rétablissement , et qui, malgré les tendances hostiles du siècle et de la révolution , avait des prétentions et des aptitudes particulières pour régir seule en dehors de l'État les hommes et les choses du monde de l'esprit. L'Église à écarter d'un domaine qu'elle avait toujours revendiqué comme sien.etcela sans se mettre en guerre avec elle; une grande puissance à maîtriser, toutefois sans révolter en elle la liberté qui lui était essentiellement nécessaire : ce fut là le problème que le nouveau législateur se posa et qu'il résolut par l'institution de l'université. Objet le plus ancien et le plus assidu de ses méditations, l'université fut le fruit mûr et dernier de l'empire. L'homme qui fit en toute chose violence au temps ne compta pas les années pour construire cet établissement , œuvre privilégiée de sa pensée. C'est en 1800 seulement qu'il posa le principe de l'université dans un projet discuté au conseil d'État. L'organisation annoncée ne devait être proposée que quatre ans après, en 1810 (1); elle le tut en 1803 par un décret (2), et non par une loi. Napoléon semblait tenir à ce que la nouvelle institution relevât de lui et n'eût pour origine que sa propre pensée. En 1811 il subvenait, encore par un décret, aux difficultés d'installation de ce grand établissement (3). L'œuvre ne lui paraissait pas encore achevée ; elle ne l'était pas en effet ; il y manquait notamment l'instruction primaire; mais l'empereur semblait vouloir laisser aux écoles chrétiennes cette partie de l'enseignement , et l'on ne sait pas s'il n'y avait pas là une ruse pour calmer les appréhensions de l'Église, qui s'alarmait grandement de cette fondation de l'université. 11 est presque superflu de dire combien ces alarmes étaient naturelles ; l'université , eu effet, avait pour but d'instituer un ordre spirituel , de le soustraire à l'Église, et de le placer sous l'inspiration de la raison laïque, sous la direction de l'État. Quand on lit les plans primitifs de celte institution grandiose, on est frappé du caractère monastique qui se montre en quel-
serfs. Napoléon prédit cette tendance... * (Chap. in). La Banque eiatt-elle ainsi sous sa main un moyen de prévenir les abus de pouvoir du C-ipItal?
(i) l.ol du 10 mal ISM. La discussion fnt reprise au conseil d'État aux premiers Jours de Juillet 1S06.
ft) Décret du n mars ISO*. Ce décret fut rendn aprèa une discussion au conseil d'état qui n'a pas moins de vlngt-trol-> séance».
(I) Décret du ie novembre 1S1I.
JN'APOLtON Ier
ques-unes de ses dispositions ; on eût dit que Napoléon l'avait destinée à être occupée un jour par quelque congrégation religieuse. Mais d'autres caractères, plus nombreux et non moins significatifs, éloignent cette supposition. Seulement, Napoléon, dont le génie devinait l'essence de toute chose, savait que l'enseignement est une paternité, et que cette paternité implique un absolu dévouement. Rien ne ressemble à un ordre monastique comme un ensemble d'hommes voués et consacrés à une seule fonction. Napoléon imitait l'Église comme il avait imité l'ancien régime et l'ancienne noblesse, pour les remplacer. Mais c'était bien la raison laïque qu'il mettait seule dans l'université, de même qu'ailleurs il avait mis dans la noblesse l'égalité au lieu du privilège, et dans la centralisation la régularité au lieu de l'arbitraire. Un cite de lui un mot qui se réfère sans doute à cette création de l'université : « J'ai eu l'ambition, disait Napoléon à Sainte- Hélène, d'établir, de consacrer enfin l'empire de la raison et le plein exercice , l'entière jouissance de toutes les facultés humaines. »
39. 11 a été dit plus haut que les établissements spécialement destines à garantir la liberté furent ceux qui rencontrèrent le plus d'opposition. En effet, ce qu'on entendait alors par garanties de liberté, c'étaient uniquement les élections, les assemblées délibérantes, les clubs, les journaux. On ne comprenait pas qu'il fallait avant tout rendre possibles ces libertés politiques, et pour cela instituer partout l'ordre , la discipline, la sûreté, ici en soumettant les influences excessives, comme celle de la richesse mobilière, là en dominant le mouvement intellectuel et moral , ailleurs en organisant en un corps spécial les vertus indispensables au sain exercice du droit politique. On ne trouvait pas aux nouveaux établissements les signes auxquels on attachait exclusivement l'idée de liberté ; on ne croyait donc pas à la restauration de la liberté. Napoléon, qui répondait lui-même dans le conseil d'État aux objections des révolutionnaires aveugles, jeta vainement dans les discussions des mots qui eussent dû réveiller les esprits et les illuminer. A ceux qui lui demandaient pourquoi il n'affranchissait pas les discussions autour du gouvernement , il découvrait ainsi l'état réel de la situation : « La liberté de la presse 1 je n'aurais qu'à la rétablir, j'aurais de suite trente journaux royalistes et quelques journaux jacobins, il me faudrait gouverner encore avec une minorité, une faction... L'opinion de ces messieurs serait contre révolutionnaire; ils ont en horreur tout ce qui tient à la révolution. Je le* entends tous le* jours. C'est une réaction continuelle. Us croient me faire la cour. Que j'aille proposer à des grands corps ainsi composés une conscription, des constitutions, une mesure forte : ils résisteront, ils allégueront les intérêts du peuple; ils auront peur ; ils m'abandonneront. Que j'aie une opposition de principes révolutionnaires,
elle ne sera pas dangereuse; la nation ne se passionnera pas. Que ces grands corps forment une opposition contre révolutionnaire, ils auront une grande partie de la nation pour eux... Les anciens privilégiés et les cabinets étrangers me haïssent plus que Robespierre... Les hommes de la révolution n'ont rien à craindre; je suis leur meilleure garantie. /{ faut que le gtftwernement leur reste; ils n'ont que cela pour eux(\). » L'orgueil révolutionnaire admettait malaisément que la majorité du pays fût à larontre» révolution. Le premier consul ajoutait, en proposant de placer dans les collèges électoraux des électeurs nommés à vie : « C'est aujourd 'hui qu'on y nommera le plus d'hommes de la révolution;
plus on attendra, moins on en aura (2) »
« Si je montrais tous les projets de constitution qui m'ont été remis , on verrait que ce sont les ennemis de la révolution qui plaident le pluA chaudement en faveur de la liberté politique... C'était une conspiration permanente... S'ils avaient pu me faire faire un faux pas, tout était
perdu Mon système est fort simple : j'ai cru
que, dans ces circonstances, il fallait centraliser le pouvoir, accroître l'autorité du gouvernement, et constituer la nation... (3) » C'est sur ce dernier point que Napoléon donnait le plus d'explications; il disait au sujet delà Légion d'honneur : «... Pendant dix ans on a parlé d'institutions; qu'a-t on fait? Rien... Je sais bien que si, pour apprécier le projet, on se place dans la calotte qui renferme les dix années de la révolution, on trouvera qu'il ne vaut rien ; mais si l'on se place après une révolution et dans la nécessité ou l'on est d'organiser la nation, on pensera différemment. On a tout détruit; il s'agit de recréer. Il y a un gouvernement, des pouvoirs; mais tout le reste de la nation, qu'est-ce? des grains de sable. Nous avons au milieu de nous les anciens privilégiés, organisés de principes et d'intérêts, et qui savent bien ce qu'ils veuleut. Je peux compter nos ennemis; mais nous, nous sommes épais, sans système, sans réunion, sans contact. Tant que j'y serai, je réponds bien de la république ; mais il faut prévoir l'avenir. Croyez-vous que la république soit définitivement assise? Vous vous tromperiez fort. Nous sommes maîtres de la faire; mais nous ne l'avons pas , et nous ne l'aurons pas si nous ne jetons pas sur le sol de la France quelques masses de granit (4). » Au sujet de la noblesse et autres institutions destinées à être des masses de granit, Napoléon ajoutait : « Compter sur une constitution dans un pays qui n'aurait
(l) Paroi** do premier coo«ul en l'an x, ton du rote peur le coniuUt a vie. Tblbaudeaa, Consulat et Empire, tonte III, p. 17-19.
(!) Thibaiidcau, ibidem, p. 39.
(1| Thib iude-u, ibidem, p. 39.
(M Tarolr* du pmnlrr roruul en Borrfal an X ( nul 180»). Iur«dc la dlscii'*ion au coit«?<l d'État du projet de loi sur la Lépion d'honneur. Thlbatidcau, Cotisuiat et Empire, tom 11, p. 479-480.
NAPOLÉON Ier
ancnne espèce d'aristocratie, ce serait tenter de naviguer dans un seul élément, comme un baIJon. On dirige un vaisseau par ia combinaison de deux forces, l'une de résistance, l'autre d'impokion. Mais un ballon est le jouet d'une seule force; un point d'appui lui manque; le vent l'emporte. La révolution française a entrepris un problème aussi insoluble que celui de la direction des ballons ». Le mot d'aristocratie effrayait ; Na|)oléon rassurait ainsi les plus alarmé* : « Il faut nécessairement , disait-il, des corps intermédiaires entre le peuple et les pouvoir*, sans cela on n'aura rien fait. Chez tous les peuples, dans toutes les républiques , il y a eu des classes. Nous ne pouvons pas porter atteinte à l'égalité. C'est la première fois qu'on aura fait des corps intermédiaires sur la base de l'égalité (1). » L'institution de l'université eut contre elle toutes les oppositions, celles du parti contre-révolutionnaire et celles du parti de la révolution ; Napoléon invoqua pour la dérendre plusieurs arguments ; il voulait avant tout, disait-il, avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales et s'assurer une garantie le retour des moines ( les jésuites ) , qui cela seraient rétablis un jour ou l'autre. A ce propos, sa pensée se reportant sur l'Église , •font il entendait prévenir l'action sur renseignement, Napoléon ajoutait : « Dans le partage de l'autorité avec ce qu'ils appellent le pouvoir temporel, les prêtres se réservent l'action sur ! Intelligence, sur la partie noble de l'homme, et prétendent réduire le pouvoir temporel à n'avoir •l'action que sur les corps. Ils gardent l'âme et nous jettent le cadavre. » — «Point d'État, selon Vapoléon, sans un corps de doctrine. 11 n'y aura <«* d'état politique fixe, disait- il, s'il n'y a pas jn corps enseignant avec des principes fixes. » L'université se rattachait encore à l'objet principal de ses préoccupations, la nécessité d'orçaniser la nation : « Je veux, disait Napoléon, constituer en France Tordre civil ; il n'y a m josqu'à présent dans le monde que deux pouvoirs, le militaire et l'ecclésiastique ; l'ordre CTVtl ^era fortifié par la création d'un corps enseignant (2). »
Les institutions qu'accompagnaient vainement ces indications lumineuses sont restées presque tontes incomprises des contemporains. Ce qui était nécessaire pour les féconder, l'adhésion de l'intelliîtenee publique, leur a manqué ; et par là elles n'ont pa> produit tous les résultats qu'on était endroit d'en attendre. L'université, confiée à un corps dont l'intelligence est l'attribut, s'est main
renne dans sa voie, nonobstant les événements
eu péril plus que toute autre institution de l'ère impériale; point de méprise pour l'Université; la révolution s'est toujours reconnue eu elle. La Banque, moins attaquée, au besoin défendue aussi par sa sagesse, s'est également conservée, toutefois en laissant se former a côté d'elle des établissements rivaux, dont l'existence accuse son propre défaut d'initiative. Une remarque à faire, en somme, c'est que des institutions de l'empire, celles qui consistaient en un monopole sont les seules qui aient réellement survécu. Quant à celles qui ne confisquaient pa.> une liberté, elles ne se sont pas montrées aussi viables. La Légion d'honneur, la nouvelle noblesse devaient mettre au jour des vertus civiques, former des familles modèles pour les générations futures et fonder la liberté sur l'esprit d'ordre, de tradition, de dévouement. Mais elles n'avaient pas en elles ce qui leur était nécessaire pour les sauvegarder, d'une part, contre les abus de la vanité, ses inclinations égoïstes, ses prétentions frivoles ou compromettantes, d'autre part contre les susceptibilités ombrageuses et mal entendues de la passion de l'égalité.
Le temps a fait défaut au législateur delà révolution, le temps et peut-être aussi un autre procédé de gouvernement ; car il n'est pas hors de propos de placer ici, à la fin de ces considérations sur l'organisation intérieure de la France, une observation générale : c'est que Napoléon, si grand dans sa conception idéale, où il ne séparait pas l'une de l'autre l'autorité et la liberté, ne semblait avoir dans la pratique que les emportements d'une volonté absolue et sans frein. C'était lui pourtant qui avait trouvé cette parole sublime : « Plus on est grand , moins on doit avoir de volonté ; l'on dépend des événements et des circonstances ;... moi, je medéclare le plus esclave des hommes; mon maître n'a pas d'entrailles, et ce maître, c'est la nature des choses (1)... » Mais Napoléon, dans ses conflit1' avec les faits, oubliait eette loi de la puissance humaine, et se laissaitaller contre son maître à des impatiences terribles. Comme il se méfiait, avec trop de raison, de l'intelligence de ses contemporains, il n'eut pas de coopérateurs , il n'eut même pas des agents proprement dits , il Gt de l'obéissance et «le l'exécution une sorte de mécanisme, que son activité universelle savait seule tenir en mouvement. Le gouvernement tout entier s'agitait sous sa main, sans conscience de l'œuvre accomplie ; lui st-ul avait le secret du but assigtio à ses impulsions. Il écrivait au maréchal Rerlhicr, commandant en chef l'armée d'Allemagne, après le traité de Presbourg : « Teneï-vous stricte-
contraires qui sont venus par la suite la mettre | ment aux ordres que je vous donne ; exécute/
ponctuellement vos instructions; que tout le monde se tienne sur ses gardes et à son poste ; moi seul, je sais ce que je dois faire (2)... » Le
M; Paroi?* dn premier cooiol au connell d'Etat en ther- «■lUor an x (août 18M). Tblbaudeau, Consulat et Empire, i ut, p sa.
1) Paroie< de l'empereur au conteil d'Etal lors de la «ïaciMlon do projet de loi sur l'université en 180«. Thl- V»tau, Consulat et Empire, tome IV, page. 113 et sulv. - Met tac la Loiéro), Opinions de Napoteon, p. 18V-16J.
(I) Lettre à Joséphine, Toscn. S déçcmbrc |S0«.
•!} Lettre a Derlblcr, en date de l'an», 1» fevrlci
l wos.
NAPOLÉON Ier
plus docile de ses lieutenants, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, recevait de lui, entre autres recommandations du même genre, une lettre ainsi conçue : « Si vous tenez à mon estime et à mon amitié, vous ne devez, sous aucun prétexte, la lune menaçât-elle de tomber sur Milan , rien faire de ce qui est hors de votre autorité (I). » — « Le monde périrait, » écrivait-il encore au ministre du trésor public, « vous n'avez pas le droit de sortir de vos attributions (2) ». Un ministre, un lieutenant général, un vice-roi étaient ainsi privés de toute initiative et de toute liberté; quel devait être Vautomatisme imposé à des agents d'un rang inférieur ! Les hommes de quelque dignité personnelle se prêtaient malaisément à ce rôle d'instruments ; Napoléon les prit en haine : il les appelait des idéologues , des métaphysiciens. « Ils sont, disait-il de quelques membres du Tribunal qui montraient des velléités d'opposition, ils sont douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau. C'est ■une vermine que j'ai sur mes habits (3)... » — « Les métaphysiciens, ajoutait- il dans une autre occasion, sont une sorte d'hommes à qui nous devons tous nos maux (4). » Même phinte en 1812 : au retour de l'expédition de Russie, Napoléon accusait encore I idéologie des malheurs de la France. Le mot de métaphysique devint une injure dans sa bouche ; il signifiait inexactitude et niaiserie (5). A défaut d'hommes que le soin de leur dignité personnelle rendait suspects d'idéologie, Napoléon eut des agents que rien n'embarrassait et qui trouvaient leur compte dans l'obéissance sans condition. Mais de pareils hommes, difficilement accessibles à des mobiles élevés , étaient de plus toujours sujets aux défaillances, aux tentations ; il fut né-
|i) Lettre au vice- roi d'Italie, en date du camp de Boulogoe, « avril 1806.
(*) Lettre ai Barbé-Marbots, ministre du trésor pubHe, Schaenbraoa, tl primaire an xtv (1B décembre 1905 }. A côté de l'extrait de cette lettre, ctlons-cn une autre toute contraire ; Napoléon écrivait a M. de Champagny, ministre de l'intérieur, en date de Salnt-Cloud , w avril lioe : « ...La subordination civile n'est point aveugle et absolue ; elle admet des raisonnements et des observations, quelle que poisse être la hiérarchie des autorités... Je n'exige d'obéissance aveugle que dans le militaire... Les préfets ne sont que trop enclins a un gouvernement tranchant, contraire a mes principes et a. 1 esprit de l'organisation administrative. » 11 y avait deux hommes en Napoléon , l'un qui comprenait les convenances de La liberté et de l'ordre civil, et tes proclamait, l'autre qui par moments oubliait ses propret maximes, les méconnaissait et les violait. Malheureusement dans la pratique c'était presque toujours nn seul de ces homme* gui l'emportait «tir l'autre.
(3) Paroles du premier consul en pluviôse an rx (février 1801). Thlbaudeau, Consulat et Empire, t. II, p. 116.
(M Paroles du premier coninl, u nivôse an rx (M décembre iMI ),le lendemain de l'explosion de la machine Infernale. Thlbaudeau, Consulat et Empire, tome II, p. U.
(s) te Faites-mol savoir si en qnlnic jours les hommes, les cbevanx, les approvisionnements et tout pourra être embarqué. Ne répondez pas metaphytiqucment à cette question... » Lettre au général Soull, en date de Stuplnlgl, 4 forçai an xui avril 180»).
cessaire d'inventer pour eux an régime spécial et de leur appliquer des stimulants approprié* à leur nature : tantôt l'appât des récompenses, de l'argent, des dotations, des distinctions honorifiques, tantôt la crainte des châtiments, la prévision certaine de ne pouvoir pas échapper à la surveillance d'uu maître qui ne perdait de vue aucun des siens. Le système d'émulation de l'empire consista en une surexcitation continue de la cupidité, de la vanité, de la peur. Le sentiment du devoir, l'amour de la gloire, la conscience de participer à des œuvres réellement grandes, ne suffisaient pas pour produire l'extrême obéissance. A ce sujet, on rapporte un mot terrible : quelqu'un se hasardant à lui représenter les funestes effets du despotisme sur l'état moral de la nation, Napoléon répondit, si l'on en croit un contemporain : « Vous ne savez donc pas que l'on gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus (I). » Pourtant Napoléon s'adressait un jour en ces termes héroïques à un général à qui il confiait une expédition périlleuse pour délivrer les colonies françaises des Antilles : « Souvenez-vous toujours de ces trois choses : réunion de forces, activité, et ferme résolution de périr avec gloire. Ce sont ces trois grands principes de l'art militaire qui m'ont toujours rendu la fortune favorable dans toutes mes opérations. La mort n'est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c'est mourir tous les jours. Soyez sans inquiétude sur votre famille, et donnez-vous tout entier à cette portion de ma famille que vous allez conquérir (2). » Napoléon parlait ainsi à ses officiers militaires, dont lui-même disait avec orgueil qu'ils n'avaient pas la même langue que ses officiers civils. Mais s'il usait pour le gouvernement intérieur d'autres mobiles que ceux de l'héroïsme tt de la vertu, on doit reconnaître que peu de générations se sont offertes à cet abaissement plus que celle que l'empire avait reçue du Directoire et de la révolution. « Dieu fit Bonaparte, et se reposa », s'écriait un préfet â la tète de son département. — « Napoléon, dit un premier président suivi de toute sa cour. Napoléon est au delà de l'histoire humaine... Il est au-des.«us de l'admiration ; il n'y a que l'amour qui puisse s'élever jusqu'à lui. » Un sénatus-consulte conféra à Napoléon des pouvoirs spéciaux pour U réorganisation de la garde nationale ; le rapporteur s'exprima ainsi : « Toute force doit émaner du pouvoir suprême; le peuple fiançais a remis à l'empereur le droit de vouloir pour lui. » C'était en septembre 1805; l'empire venait à peine
(i) C'est J.-B Say qui, dans son Aperçûtes homirei et d« ta société, affirme avoir loi -même entendu ce «mt. Un ancien avait dit depuis longtemps: « Regibui Dort quam mail Mispcctlores sunt, semperque lus aliéna sirlu* forroidolosi est » (Salluste). Louis XIV a été ausJ accusé de préférer les hommes vicieux aux gens de btrai il trouvait les premiers, disait-on, moins l'icommi-f et plus usuels.
(î) Lettre au général La u ris ton , Paris, J l frimaire an jiu { 13 décembre 1804 ).
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d'être proclamé. En août 1807, un sénatus-con- i l'Europe, et tous -même, si j'eusse réussi. »
suite supprima le seul corps qui eut le droit de ' Napoléon avait une maxime : « 11 ne faut pas,
discuter les projets de lois, ce qu'il Taisait à huis j disait-il, qu'on puisse croire à la pensée, h l.i clos ; le Tribunal supprimé pouvait protester ou garder le silence; il se hata de remercier et déclara qu'il « acceptait avec reconnaissance sa
possibilité de conspirer contre l'empereur (1) »< ; car, d'après une autre de ses maximes, « la sûreté est, comme beaucoup d'autres choses, une suppression comme la récompense la plus pré- ; affaire d'opinion De là le soin que prenait son
cieuse de son dévouement ». La guerre d'Espagne éclate en 1808 ; toute la nation, qui ne se l'exj lique pas, s'en émeut, saisie des plus sinistres appréhensions ; le sénat , plus effrayé encore, s'empresse de traduire ainsi le sentiment public et son propre sentiment : « La guerre d'Espagne, dit-il, est politique; elle est juste ; elle est nécessaire ». Lor* du mariage de Napoléon avec une archiduchesse d'Autriche, mariage que la politique avait pu conseiller, mais dont la pre
gouvernement à cacher au public le travail intérieur des conspirations contre l'État; l'histoire s'y est même trompée : elle a connu à peine quelques complots qui ont plus ou moins éclaté au grand jour, dont on n'a pas pu empêcher la divulgation et qui sont toutefois restés cachés en leurs profondeurs, comme le complot d'Arena, de Topmo- Lebrun, de Cerraclii, de Dmerville, etc. (2), l'attentat de la machine infernale (3), l'affaire dite la conspiration anglaise (4) , la grande
mière nouvelle n'avait soulevé que de la surprise, ; conspiration dans laquelle furent impliqués Pi-
des mécontentements et de pénibles prévi uons, le grand maître de l'université, M. de Fontanes , ordonna que les professeurs de rhétorique de tous les lycées prononceraient le même jour un éloge en latin. 11 en fut fait ainsi, sans respect pour le bon sens et pour les regrets du public : le même jour, à la même heure, un épithalame en latin résonna dans cliacune des savantes maisons de l'université. A la naissance de l'enfant qui s'appela le roi de Rome, le sénat, le conseil d'État et les autres grands corps vinrent d'eux-mêmes déOler devant le berceau, faisant des révérences et prononçant des harangues. « Rien, dit un historien
«lu temps, rien ne fut épargné de la plus servile [ Ulrn et AusterïiU. En 1806, au mois de juin, ou
cliegru, Moreau, le duc d Enghicn, etc. Mais il y eut d'autres entreprises souterraines , et rien n'est plus faux que de se représenter l'empire comme une ère d'apaisement pour Fesprit de parti. — Il y a des traces d'incessantes conspirations sous le consulat. La sûreté de l'État, la* vie du premier consul étaient menacées à tout propos. A Marengo l'appréhension la plus forte de Bonaparte n'était pas sur le champ de bataille, mais bien a l'iuterieur, en France, au milieu des partis, qui n'attendaient qu'un signal, un revers. Même appréhension en 1805, après la proclamation de l'empire, au moment où la grande armée se dirigeait vers
et ridicule étiquette, rien ne fut oublié pour diviniser une pauvre créature humaine. » M. de
trouve encore un décret qui proroge la suspension du jury dans quatorze déparlements. En
surpris. Leur audace fut telle qu'un d'eux avait fait des propositions à Fouché, à Berthier. Dix
rontane», prostituant à sa courtisanerie la sin- 1807, il y a des exécutions secrètes à Paris; ce cérité de l'enfance, donna pour sujet de corn- sont, dit-on, des agents anglais que l'on avait position dans les lycées à tous les élèves de l'Université l'éloge de l'impérial et royal nouveau-né. Au moment de la guerre de Russie, toute la na- \ mille conscrits réfractaires tenaient la campagne, tion fut militairement organisée par un sénatus- Une société secrète se découvre dans l'armée en consulte en trois bans, comprenant toute la po- ( lb09;Qnensaisitdumoinsquelquesfils.Le général pulation virile depuis vingt jusqu'à soixante ans. , Malet est emprisonné. Le décret du 3 mars 1810 Le président du sénat, M. de Lacépède, signala ; institua des prisons d'État, et mit pour les délits ainsi fort ingénieusement les «griment* de cette ! politiques la liberté individuelle à la discrétion mesure : « Les Français, dit-il, trouveront dans leurs exercices militaires des jeux salutaires et des délassements agréables, plutôt que des devoirs sévères et des occupations pénibles. » On pourrait citer d'autres traits de l'avilissement officiel île ces hauts dignitaires qui depuis se montrèrent si prompts à déserter l'empire. Ils ne suivaient, ils n'avaient qu'un mattre, le succès. Napoléon n'en était pas dupe, et lisait dans le j cœur de ces courtisans de sa fortune ; il dit un jour, ; ^'«^rison*
d'État, en 1 808 : « Un ca- ) (•> au commencement de l'an ix ( septembre-octobre
d'une mesure de haute administration. C'était le rétablissement et une multiplication de l'ancienne Bastille (5). L'ouest, pas plus que le midi, ne
(1} Lettre an ministre de la police, Paris, 3 mars tftlO.
(t) 18 vendémiaire an ix ( 10 octobre 1800). I.e» Individus Impliqué* dans cette affaire furent exéralés, pour la plupart, le 11 pluvio»e an ix ( SI Janvier taoi ).
(3) 3 nlvô»e an tx |i» décembre 1SOO|. Celle affaire, dont le procès a commencé le SI pluviôse an ix ( 10 février teoi). ne s'est terminée que le 16 germinal an îx
durement, au conseil
poral pourrait s'emparer du gouvernement dans un montent de crue. » Le général Malet, qui en 1812 faillit renverser le gouvernement impérial, taisait trop justement celte réponse au président
de la commission militaire j lui demandant s'il . lfs était rédigé en terme, trop brefs et
avait des complices : « Oui,dlt-ll, toute la brance, ; M„s préambule. « Il faut, dit H, deux pages de consldé- WOOV. »! OCR. GÊNER. — T. XXXVII. 10
t»t I.a dualité libérale et despotique, signalée plus haut en Napoléon, se retrouve dan» Inutoirc du décret C.n S mars 1810, qui !n»tkiua les priions d'Uat. On avait d'.ibord, en 1809, présenté un projet en quelques article». I.Vmpereur remarqua qn'll n 'était bon qu"a effaroucher
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fut jamais entièrement pacifié. Les royalistes et | le rendra s'il n y a pas lien à la censure ». En les républicains cheminèrent longtemps séparé-
meut dans
•s ent reprises secrètes.
En 1810, ils
se rencontrèrent et se. liguèrent. Après les désastres d'Espagne, de Russie, d'Allemagne, il y eut partout recrudescence de conspiration?. Tant de menaces, tant d'efforts hostiles ne laissaient pas de répit; l'empire, obligé de se défendre, donna à sa police un développement jusque-là inusité. « L'autorité de police, disait Napoléon, ne doit être étrangère à aucun mouvement ». En vertu «le ce principe, il n'y eut personne qui ne fût surveillé. La police commençait partout et ne finissait nulle part. Comme on ne peut attendre d'un pareil service ni droiture ni fidélité, il fut nécessaire de faire surveiller les espions à leur tour. Il y eut plusieurs polices qui se contrôlaient réciproquement. En 1804, le redoutable ministère de Fouché, un moment supprimé, fut rétabli; on plaça à ses côtés quatre conseillers d'État chargés de l'observer. 11 y avait des polices générales; il y en avait de particulières. De hauts fonctionnaires recevaient, de plus, des missions qni, sous un but avoué, en cachaient un autre, qui ne l'était pas. Des évéques se laissèrent enrôler dans cette milice : « Comme les évéques, écrivait Napoléon, désirent que leurs lettres ne soient connues que de moi , ignorez les avoir reçues et ne les communiquez point dans vos bureaux (1)...»
La presse avait toujours connu l'un ou l'autre de ces deux régimes , la censure ou la liberté. Sous l'empire, ou inventa pour elle un troisième régime; elle paraissait libre, elle ne l'était pas ; elle se trouvait dans les attributions de la police, et parlait comme il convenait a celle-ci. L'esprit public fut livré à la police, à ses enthousiasmes de commande, à ses réticences calculées, à* ses nouvelles sophistiquées. On prit la presse en dégoût (2).
Les publications plus sérieuses de la librairie.
1807, ce système de révision et de censure se simplifia; il n'y eut plus que la censure, et toujours pour assurer, comme le disait encore le préambule, la liberté de la presse. En 1&10, l'imprimerie et la librairie connurent les extrêmes rigueurs de leur législation spéciale : le monopole étroit des brevets, toujours révocables même sans jugement ; la faculté pour la police de saisir et supprimer tous ouvrages publiés, même après l'examen préalable de la censure ; la réimpression des ouvrages, même anciens, frappée d'un droit de timbre énorme ( 1 ;.
C'était là le régime moral de l'empire ; le* hommes d'intelligence et de caractère, tenus à l'écart, découragés , se sentant surveillés et mal vus; les hommes habiles, souples, fastueux, seuls recherchés; les mobiles les moins nobles de la nature humaine surexcités ; la contrainte, la méfiance, les soupçons dans toutes lésâmes; la flatterie et le mensonge sur toutes les bouches; partout l'unique préoccupation de ce que pensait, voulait et faisait un seul homme. Il est vrai, hâtons-nous de le dire, que l'admiration des œuvres du génie, l'héroïsme des armées, le sentiment de la grandeur nationale mêlaient à ces influences délétères des déments plus fortifiants et plus sains. Napoléon a vigoureusement établi dans l'exercice des fonctions publiques la probité, l'exactitude, la régularité; notre administration tient encore de lui toutes ses vertus. Mais les contemporains n'ont point pu oublier l'impression pénible et sinistre que leur avaient laissée les pratiques dictatoriales de l'empire et surfout le contraste de se* actes et de ses manifestes- 11 est injuste et tout à fait contraire à la vérité de dire que l'empire a été le despotisme : il a été la reconstruction d'on ordre social où une grande place a été faite à toutes les garanties essentielles de la libellé; ses imperfections proviennent des vices du temps;
celles qui n'intéressaient pas immédiatement la ses mérites sont dus presque tous à l'initiative,
politique, n'étaient pas mieux traitées. En 1303, un arrêté des consuls avait établi : « Pour assurer la liberté de la presse, aucun libraire ne pourra vendre un ouvrage avant de l'avoir présenté à nue commission de révision, laquelle
qui contiendront des Idées libérales... » Suivant l'Intention de l'empereur, le nouveau projet fut précédé d'un préambule tendant a prouver que le* priions d'État garantissaient la liberté. Voir Tbtbcaudau, Consulat et Empire, tome Vill. p. 7S et aulv.
(l) Lettre au ministre de la police, PoUdam, t< octobre 1804.
(1) Ce qui est étrange, c'est qoe Napoléon bliroalt cet état de choses : « Ijt prrs<c, quon prétend libre, dlsait- >l an conseil d'État en IBtO, est dans l*e»clavage le plus absolu; la polirr cartonne, supprime , comme elle veut les ouvrage»; et mciue ce n'est pa< le ministre qui Juge, Il est obligé de s'en rapporter a ses bureaux. Rlrn de plus trréguller, de plus arbitraire que ce régime. « L'auteur des Idées napoléoniennes, qui fait cette citation , ajoute: • Ce qu'il est surtout utile de remarquer, Ccst que l'empereur prononçait souvent ces paroles mémorftt Je ne veu» pas que ce pouvoir reste à mes auc- : qulls pourraient en abuser. » Cbap. m.
à la volonté, à l'action d'un seul homme ; ce n'est pas Napoléon qui a manqué à la révolulion, c'est la révolution qui a suscité des maximes et des aspirations en contradiction avec les fatalités qu'elle a établies; tout ce qui a pu être sauvé de la liberté humaine, Napoléon Ta sauvé. Mais si l'empire n'a pas été le despotisme, il en a en les procédés, et c'est sur cette apparence des choses qu'il a été jugé par tes contemporains. Pendant bien longtemps, quand on interrogeait sur cette époque un des hommes même éminents qui y avaient assisté , on n'en obtenait pas une autre réponse : « C'était le despotisme » ; si l'on insistait , citant les lois , les institutions qui donnaient un démenti à une pareille allégation, un sourire de surprise on d'util) m TJn libraire devait paver, poor une réimpression des OEuvret de Foliaire, à 1,000 exemplaires seulement, 101.000 franc» de droits au trésor. » M Martin de Gr»j, Utitoirt de XapoUon. s* cUitloo, tome 11, j
crédulité accueillait seul les objections; on eut dit que les contemporains apprenaient pour la première fois qu'il y avait eu sous l'empire det établissements pour la liberté et quelque respect de la dignité humaine.
POUrTIQCC EXTCMKURE.
40. Sut général. - »l. Italie, Espagne, saïntsiége, etc. — **. Allemagne, etc. - W. Jtutsie, Pologne* etc. — eus, etc.
S'il est vrai que l'empire, tout en fondant «le forles garanties de liberté, a été souvent le despotisme, c'est surtout dans les animosités de f Europe contre l'ordre nouveau, dont l'empereur était le représentant, qu'il faut chercher les causes de cette fatale déviation de son génie. En effet, l'antagonisme de l'ancien régime et de fo révolution existait en Europe comme en France; mais tandis qu'en France la révolution semblait disposer d'une force supérieure à celle de l'ancien régime , dans le reste de l'Europe, au contraire, c'était à l'ancien régime qu'appartenait la supériorité de la force. Or, les partis n'ont point de pairie. Une coalition entre toutes les forces de l'ancien régime était incessamment possible. Il y a plus., cette coalition était déjà faite; il ne lui manquait qu'un homme qui sut la mettre en action, un Tilt guerrier, un prince Charles homme politique. Cet homme venant à surgir et la lutte s'engageant dans des conditions «mssi disproportionnées, il n'y avait à prévoir
rivalités et les contrariétés des ambitions , un parti aussi nombreux et fortement établi que celui de l'ancien régime ne pouvait pas céder sans des défaites répétées et sans des résistances longtemps renaissantes. De là les guerres interminables dans lesquelles l'Europe se trouva engagée ; de là pour la France en particulier ce qui est la suite de toute action excessive au dehors , la nécessité de la dictature au dedans. Renversement étrange des projets de la sagesse humaine ! La révolution était venue au monde en lui promettant la liberté, la fraternité, la paix universelle : pour se défendre, elle accumula en quelques années plus de compressions, de violences et de guerres qu'on n'en eût pu compter en plusieurs siècles de l'ancienne monarchie. Napoléon se sentait appelé par son génie à être le législateur d'un temps de conciliation et de concorde; sa raison, imbue des préceptes philosophiques du temps, ne croyait qu'à la légitimité de la paix ; il admettait peu les nationalité», leurs oppositions et leurs antipathies; il ne voyait dans les différents peuples que les membres follement disjoints d'une même famille ; l'Europe, maltresse du reste du globe, lui paraissait déjà former une seule société; c'est lui quia «lit cette grande et fraternelle parole, que toute guerre européenne était une guerre civile (l); son incomparable aptitude administrative, le sens de l'utile qu'il avait à un si haut degré, ses facultés si éininentes et diverses pour les sciences, les lettres, les arts, tout le sollicitait à prendre dans l'histoire un rôle nouveau , à devenir
qu'une éventualité, la défaite de la France si elle l'initiateur d'un ordre pacifique et fécond où les s'obstinait dans le parti de la révolution. Il im- hommes auraient cessé d'être les esclaves de
leurs ignorances , de leurs corruptions , de leurs divisions insensées ; celte pleine conquête de la puissance humaine sur elle-même et sur la nature physique, cette gloire sans précédent qu'il n'aurait pas eu à partager avec les Alexandre, les Osar et les Charlemagne, c'était là ce qui tentait ses ambitions; il s'avançait vers ce but sublime à travers ses labeurs guerriers, qui n'eu devaient être que le prodrome; se croyant toujours près de l'atteindre, il s'empressait à chaque victoire de demander et d'offrir la paix ; mais les paix conclues n'étaient que des trêves de courte durée. Napoléon fut condamné à faire perpétuellement la guerre. Les nécessités inattendues qui vinrent ainsi se jouer des espérances et des promesses de la fin du dix -huitième siècle doivent-elles être toutes imputées à une sorte de totalité? Non, dans le plan de h
porte de se placer au point de vue de cet extrême péril pour apprécier tout d'abord la politique extérieure de Napoléon. Devait-il se maintenir en paix sur le continent, et pour cela pactiser avec l'ancien régime à l'extérieur? C'eût été permettre à l'ancien régime, désormais averti , d'organiser ses moyens de défense et d'attaque; c'eût été laisser en Europe la révolution de plus en plus isolée et têt ou tard l'exposer en France à une abdication. Devait-il se décider, au contraire, àdevenir partout l'auxiliaire des principes et des intérêts du droit nouveau ? Le salut de la révolution en France était à ce prix; mais une pareille politique condamnait la France à prendre les armes et à ne point les poser qu'elle n'eût vaincu et transformé toute l'Europe. Napoléon, à qui se présenta cette fatalité, ne manqua pas d'oser envers l'ancien régime de beaucoup de ménagements ; satisfaction des personnes, df placement des intérêts, concessions apparentes aux idées surannées , rien ne fut épargné ; toutefois , il devint évident des le premier jour que la politique de Napoléon tendait en Europe, comme en France, à faire transiger les deux partis de telle sorte que la prépondérance en définitive demeurât partout assurée à la révolution. Mais , quelque divisé qu il fût par les
(t) « Tant qu'on »e battre en Europe, cet» sera > guerre civile ». — léées napoléoniennes, cb.ip. y. — Napoléon, le 10 frérrler (SOS, dirait an Corp* législatif : « ... Je vent, autant que Je pourrai y Influer, que le régne de» Idée* philanthropique* et généreuses soit le rarartete du tiède. CV*t a mol, à qui de tel* «ennuient* ne peuvent être Imputé* à faible***, c'eut a nous, c'est au prupfe le plus doui, le plus éclairé, le plu» humain, de rappeler aui nation* civilisées de l'Europe qu'elle* oc (arment qu'une môme famille... -
Providence, la liberté humaine n'est jamais supprimée ; à ce cours imprévu d'événements d'où sortirent tant de déceptions, il y eut des causes qui ne provenaient pas toutes de la force des choses seulement : de grandes fautes, que rien n'imposait, ont été commises; c'est ce que l'on verra peut-être par les récits suivants.
40. But de Napoléon dans sa politique extérieure. — Napoléon, dans sa politique extérieure, s'est proposé de fédéraliser autour de la France, et sous son protectorat, tous les pays limitrophes; de là une agglomération d'États qui, une fois formée, eût eu la puissance de suspendre toute guerre en Europe et d'imposer la paix au reste du continent. Cet empire, ce système fédérait f , comme Napoléon l'appelait tour à tour, ne se fût composé que de peuples de civilisation homogène; a ce titre la Russie en était exclue, comme la Turquie ; mais les États qui n'en faisaient pas partie pour d'autres raisons, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, auraient pu y accéder dans un prochain avenir, et cette accession eût été le signal de l'avènement des dernières garanties nécessaires au système , la diminution du protectorat de la France , le partage de son influence, l'introduction d'institutions libérales dans le gouvernement de chaque peuple (t).
(1) Celte conception fédérative a été contestée par des esprits superficiel*; Il nous serait trop facile d'en prouver la vérité. Homons-nous a quelques témoignages sain réplique. L'auteur des htéts napoléoniennes a consacré tout un ch .pitre, le Ve de son oeuvre, a l'eipnsilion du plan de redcrutkm de l'empereur Napoléon 1". l.e chapitre est ainsi Intitule : But où tendait fempereur. Association européenne, etc. On y lit : « ... Il ( l'empereur ; voulut hlre servir se» conquêtes a l'établissement d'une confédération européenne puis. Indiquant le progrès historique qui mutile rendre cette idée logiquement nécessaire, l'auguste ecrlviiln ajoute : • La commune . la ville . la province, ont donc, l'une après l'autre, agrandi la sphère sociale et reculé les limites du cercle au delà duquel existe l'état de nature. Cette transformation s'est arrêtée a la frontière de chaque pays; et c'eut encore la force et non le droit qui décide du sort des peuples. Remplacer entre tes nations de I Europe l'état »ie nature par l'état social, telle était donc la pensée de l'empereur ; toutes ses combinaisons politiques tendaient a cet Immense résultat.. ■ L'Idée du tyttemr fëderaUf de Napoléon se montre pour la première fols , croyons- nous, après Auxtcrliti et le traité de Prcsbourg, dans une lettre au prince Joseph, près d'occuper le trône de Naples : ■ Je vous al, je crois . déjà dit, écrit Napoléon , que mon Intention est de mettre le royaume de Naples dans ma famille. Ce sera, ainsi que l'Italie, la Suisse , la Hollande et les trois royaumes d'Ailemttgne, mes Êtatt federatifs, ou véritablement l'empire français. » Lettre a Joseph, Paris, rt Janvier 1408. — Par les trois royaumes d'Allemagne Napoléon enteml les trois électorals de Bavière, de Wurtemberg et de Bade, dont le traité de Presbourg venait de changer les titre» souverains pour les deux premiers, et pour Ions les tml', d'augmenter les possessions et l'Importance, — De 1101 A OU, lldée d'une fédération européenne se montre encore dans plusieurs documents. En tais, Napoléon s'exprimait ainsi dans le préambule de V.lcie additionnel t « J'avais pour but d'organUrr un gr.ind nystèirie fé.lératlf européen, que l'avais adopte comme conforme a l*c«prlt du siècle et favorable aux propres de la civilisation... On a douté de l'authenticité de toutes le» déclarations contenues dana le Mémorial; quel
ÉOJN Ier 296 Mais pour rendre possible l'application d'un pareil projet, Napoléon a dû s'elToreer avant tout de soumettre à sa loi chacun des peuples qu'il se proposait de faire entrer dans le plan de son système féilératif : de là une action qui a varié suivant la nature et les circonstances des pays sur lesquels elle s'exerçait ; il a dû, de plus, lutter pour écarter les obstacles qu'opposaient à la prépondérance française les rivalités des grandes nations étrangères : de là des combinaisons de moyens de défense et d'attaque qui n'ont pas été les mômes en tous les lieux. Pour mettre quelque clarté dans l'exposition de cette politique extérieure si tourmentée à la fois par l'excès de ses prétentions et par la violence des obstacles qui lui étaient suscités, il nous est nécessaire de l'examiner dans ses princi-
i pales applications ; nous la considérerons tour à tour daos ses rapports avec le groupe des nations latines et le groupe des nations germaniques, enfin dans ses rapports avec la Russie et l'Angleterre.
M. Politique de Napoléon envers le groupe des nations latines : l'Italie, l'Espagne, le Portugal. Politique envers le saint -siège. — La grandeur, pour mieux dire, la sûreté de la France a toujours exigé qu'elle vécût en une étroite et amitale alliance avec le groupe des nations latines. Cette nécessité se manifeste dès les premiers temps de son histoire, sous Charlemagne, et depuis elle n'a jamais cessé de se faire sentir à ses politiques intelligents. Préserver les nations latines de toute domination étrangère, les tenir sous l'influence exclusive de la France, et, pour que le lien puisse être durable, faire trouver à ces notions dans leur association avec la France la condition même de la satisfaction de tous leurs besoins de bienêtre, de dignité et de développement, c'est là ce qu'une expérience constante a recommandé à la politique française relativement à l'Italie, à F Espagne, au Portugal. Or, au moment de l'avénement de Napoléon, cette question si importante de l'alliance des nations latines ne présentait pas des difficultés insurmontables.
L'Italie, que la bataille de Marcngo venait d'affranchir, était toute à I influence française. Au nord s'élevait un État destiné à deveuir la force de la péninsule , la république italienne,
I écrivain parmi les compagnons de la captivité de Sainte- Hélène eût pu trouver des paroles comme celles-ci : • Une de mes plus grandes pensées a été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques, qu'ont tllssou», morcelés les révolullous et la politique C'est dans cet état de cho«es qu'on eût trouvé
plus de chances d'amener partout l'unité des rodes, celle des principes, de* opinions, des sentiments, de* vues et drs intérêts. Alors peut èirc, a la faveur des lumières nnlver*ellement rêpjn<lu«s, devrnnlt-ll permis de rêver pour la grande famille européenne l'application du congrès américain on celle des*uiptiletyons de la Grèce; et quille perspective alors de force, de graodcor, de» Jouissances, de prospérité! quel «rand et magnifique spectacle ! Cesl alors qu i) eût été possible de se livrer a la chtmêrc du beau Idéal de la clvlli-.aU on ... »
depuis le royanme d'Italie (f). La Liguric formait un État à part (2). Une concession à l'allianre espagnole avait frit ériger en un royaume, occupé par un infant, le duché de Toscane (3). Le pape, qui se trouvait rétabli dans une partie de ses anciens États, était favorable au nouveau pouvoir du premier consul. Le royaume des 0eux-Siciles avait conclu avec la France un traite d'alliance défensive (4). A la vérité, l'Angleterre occupait Malte; la Russie, les Iles Ioniennes; et l'Autriche, la Vénélie; mais la France avait pourvu à cet élat de choses menacé ; elle occupait à son tour le Piémont et l'Ile d'Elbe, et elle avait, à titre d'alliance , de protection ou
NAPOLÉON Ier 298 litaires étant tombés chez elle en désuétude . mais elle ne reconnaissait pas qu'elle eût besoin, pour sa réorganisation intérieure, du savoir et des lois d'une administration étrangère; son autonomie civile, ses mows propres, ses facultés d'invention, aucune domination ne les lui avait enlevées ni même contestées. Mais les agents français n'avaient point la consigne de ménager cet orgueil d'une antique civilisation; avec leur légèreté présomptueuse et hautaine, ils imposaient partout aux usages italiens les usages français. L'Italie s'assimilait ainsi à la France par des formes extérieures, mais sans s'attacher à elle ; les irritations de l'esprit
de suzeraineté, une garnison à Milan, une antre national offensé, une réaction intime, la livraient garnison en Toscane, une autre garnison, plus j incessamment aux suggestions des partis de
importante, sur la terre ferme du royaume des Deux-Sici!es.
Il y avait déjà dans ces occupations, si éten
dues, un excès de précautions que les nécessités j l'Italie, non à l'action de lu discipline française,
l'Autriche et de l'Angleterre.
Napoléon eût prévenu ces résistances et ces révoltes s'il eût demandé la transformation de
de l'indépendance de l'Italie ne suffisaient pas à justifier. L'Europe ne s'y trompait pas; elle y voyait une conquête. Quant à l'Italie, elle ne se sentait pas traitée en alliée, mais en sujette; on lui disait assez rudement qu'elle était en minorité (5), qu'il lui fallait un tuteur; et ce tuteur se comportait en maître. Le corps législatif italien, un simulacre de représentation nationale, manifeste quelque opposition : il lui est tout aussitôt signifié qu'il n'existe plus : « Je suis mécontent du corps législatif, écrit Napoléon ; j'ai défendu qu'on lui présentât aucune loi, et pendant mon règne en Italie je ne le réunirai plus (6) ». L'Italie pouvait bien reconnaître qu'elle avait besoin, pour sa défense, d'une armée française, Icr arts et les vertus mi-
di La république cisalpine, rétablie le 11 Jnln 1800, tôt réorRan *ée tons le nom de république Italienne, le M janvier iMt, dans une consulte réunie a Lyon, par Napoléon lui-même, et cela nonobstant le traité de LunériUe, qui venait de reconnaître l'Indépendance de ce nouvel État de la Péninsule Italique ; cette république devint le royaume d'Halle par le statut du 17 mars ism. :
(«) La république ligurienne, rétablie te 17 Juin isoo , réorganisée par Napoléon en vertu d'un simple décret,
do tJjOlO 180*.
(S) Louis, (Us du due de Panne, fait roi d'Étrurie, le Si mars tut par on traité signé a Madrid â celte date. <
(i) Traités de Foligno. du 18 février 1801, de Florence, do « mars 1601; art. 7 des préliminaires de la pali d'Amiens. i«» octobre 1801; art. it du traité d'Analens, , M mar* 180t.
(I) « Mes peuples d'Italie sont mineurs. • Lettre de Napoléon au prince Eugène. Silnt-Cloud , 30 mal 180*;.
(«) Lettre de Napoléon a Mamcalchl, Saint -Ctoud, M Juillet 1803. — La mémo décision est annoncée au prince Eugène, lettre du <7 juillet tsos, où II est dit, j entre auUes parole* insultantes et superbes : • Ne leur Lmsez.pas oublier (aus Italiens) que Je suis le mallrc de faire ce que Je veut... Ils ne vous estimeront qu'autant qo'll» vous craindront... ». Celte décision hautaine n'est pas prt<* ab irato ; elle persiste : a la date do il mai 1806, Napoléon écrit au prince F.ugène : a ... Il font partir du principe que tant que je conserverai la couronne. Je «eux conserver le pouvoir législatif; ! quand elle passera en d'autre mains. Je verrai alors ce qa'il sera conveuabic de faire ». Le décret ajournant raniment la corps législatif Italien e>t annoncé as prince Eugène par uuc lettre cd date du s août 18M. 1 de la France.
mais bien au développement des éléments que la Péninsule contenait déjà. Ces éléments se trouvaient dans la maison de Savoie et dans celle des Bourbons deNaples. La maison de Savoie, il est vrai, ne se recommandait pas par la constance de ses amitiés, et c'était une politique hostile qui l'avait élevée, sentinelle de l'Europe ennemie, sur une des frontières de la France; mais elle tenait de ses conditions d'existence et d'agrandissement une ambition et des haines qui la tournaient plus certainement encore du coté de l'Italie ; là des peuples voisins l'appelaient contre la domination étrangère; là elle rencontrait l'Autriche, qui lui faisait obstacle et la menaçait ; là était son danger, sa mission, son avenir. La France pouvait compter sur la fliélité de la maison de Savoie, si cette fidélité devenait pour elle la condition et la garantie de son' agrandissement au nord de l'Italie. La maison de Naples, à d'autres titres, ne trouvait pas dans ses sentiments de famille des motifs pour se lier avec sincérité à la dynastie qui se substituait en France à ta monarchie des Bourbons. Toutefois, il n'est rien qu'on ne puisse attendre en politique des inexorables exigences de l'intérêt ; et les nécessités qui avaient déjà amené les Bourbons d'Espagne et ceux de Naples aux traités de Bâle (I) et de Florence (2), habilement ménagées, devaient procurer à Napoléon cette singulière fortune, non inutile pour le prompt raffermissement do sou établissement dynastique, à savoir de devenir dans les deux péninsules le protecteur de la maison de Bourbon. A côté des deux principaux États italiens, il y en avait d'autres, les séparant et les limitant, qui avaient besoin pour se conserverd'étre garantis par une puissance extérieure, et dont la
(1) Traité de Bâle. «S Juillet 1783, par lequel l'Espagne se sépara de la coalition contre la France.
(tl Traité de Florence. «8 mar* 1801. par Irq.iel le royaume des Ueui-Slcilcs entra dans le système politique
neutralité était par h d'avance assurée. L'Italie offrant liîe de l'Autriche, rendue à elle-même, à la variole de ses éléments, devenait asse* forte pour se défendre sans secours étrangers, et ne *c trouvait pas assez forte pour être tentée de prendre dans le monde une grande altitude autrement que par son alliance étroite avec la France.
Mais cette politique ne fut point celle que Napoléon appliqua à l'Italie. Dès les premiers temps l'Italie sentit que si elle s'affranchissait de l'Autriche, c'était pour passer sous une autre dépendance. A la vérité, la France , plus généreuse, ne l'abaissait pas afin de la dominer ; elle s'apprêtait, au contraire, à la réorganiser, a la constituer dans sa force, à l'élever, mais à sa manière, en l'assimilant à elle, et non pas en rendant l'Italie à son génie propre. Or, dans la pratique, de pareils desseins irritent d'autant plus que les manifestes et les actes s'y donnent de perpétuels démentis. Appeler un peuple à la liberté et lui imposer de n'être pas lui-même, c'est une trop violente contradiction. L'Italie fut tenue à ce régime, et malgré la raison de ses sages, qui lui représentaient tout ce qu'elle avait à gagner en devenant, au moins pour un temps, une annexe de l'empire français, elle ne pouvait pas se faire à cette souffrance d'avoir à vivre en cessant d'être elle-même.
Dès 1806 Napoléon annonçait ainsi ù la France et à l'Europe le résultat de sa politique en Italie : «« La presqu'île de l'Italie tout entière fait partie du grand empire; j'ai garanti, comme chef suprême , les souverains et les constitutions qui en gouvernent les différentes parties... (l) ». Il y avait encore en ce moment un roi «le Toscane, à qui l'indépendance avait été promise, et un pape, qui se croyait souverain de son petit Etat (2).
La maison de Savoie, où se tenait la seule épée de la nationalité italienne, ne se releva pas. Napoléon s'opposa toujours à son rétablissement; il se mit à sa place, et lit du Piémont six nouveaux départements français (3).
Après avoir un moment hésité à placer sur la tète de son frère Joseph la couronne du royaume d'Italie, Napoléon se décida à la prendre pour lui-même; et dans l'acte par lequel cetie décision fut annoncée au sénat, le 18 mars 1805, l'einpereur-roi s'exprime ainsi : « Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête celte couronne de fer des anciens Lombards , pour la retremper, pour la raffermir et pour qu'elle ne «oit point brisée au milieu des tempêtes qui la menaceront tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel. Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette couronne à un de nos enfants ». C'est ainsi que l'Italie apprenait comment un jour elle ne ferait plus partie de la France.
L'État de Gènes cessa de s'appartenir, et, comme le Piémont , forma de nouveaux départements français (1).
Venise fut enfin arrachée à l'Autriche par le traité de Presbourg (2) ; Napoléon eut un moment l'idée de la donner à la Bavière (3) ; mais il la réunit au royaume d'Italie avec la plupart des possessions dont se composait l'ancienne république de Saint- Marc (4).
A la date de cette réunion , Napoléon mit an jour un système renouveli des Carlovingiens; c'était l'établissement des grands fiefs, transmissibles parsvoie de primogéniture et de masculinité, avec investiture impériale, vassalité et droit de réversion en oas de forfaiture ou défaut de hoirs mâles; l'Italie fut choisie pour faire surtout les frais de cette institution; il y eut douze grands (iefs dans le pays vénitien ; il y en eut six dans le royaume de Naples, et quatre au moins dans les pays de Parme, de
(l) Discours de l'empereur à l'ouverture du corps Législatif, S mari 1806.
(J| Bien qu'au moment de la guerre d'Allemagne de 130$ Napoléoo eut hit occuper Anconr, tes Marcbes et CivllA-Vccchta, uns eu demander la permission au pape, et qu'au commencement de l*M It lui eut écrit ; • Toute l'Italie «era *ounrt*e sous ma lot. • Lettre au satnlpére, Part», IS tevrUr mu.
(S) Sénatus-oonsulle organique du il septembre taoï. — Rien ne prouve l'Importance de la maison de Savoie pour la garantie de la nationalité italienne comme l'obstination et l'irritation avec en IMS le projet de la rétablir.
Lors de la bataille d'Auaterlitx, Alexandre avait demande pour faire la pali le rétablissement de la maison de Savoie arec la Lombardte et Gènes. Napoléon dénonça cette proposition à l'armée et A la France , comme une Insulte , dans ces termes. - SI la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions que l'aide de camo Dolgorowkl a proposées A l'empereur,... la Russie ne les obtiendrait pas, quand inimi- ton armée serait campée sur les hauteur* de Montmartre. » M* bulktln de la grande armée , I décembre 1M». — ■ On se convaincra de tout ce qu'a dû souffrir l'empereur quand on saura que. sur U liu de la conversation, bolgurowkl lui proposa... de
me lire la environne de fer sur la tète de* plus Implacables ennemis de 1a France », même bulletin. — • Croirtea» vous qu'il | Oolgorowkl) me proposait de mettre ma ronronne «le 1er sur la téte du roi de Sardaigne. . » lettre de Napoléon A Télectenr de Wurtemberg (Au*terllU, s décembre i«0S). - Le U* bulletin de la grande armée, du 7 décembre isos, contient une autre protestation dans les mêmes termes contre la prnpoMlloo q<4 Indignait al fort 1 empereur de» Français. Nous finirons ces clfaUoasv par ces mots adressés A la grande armée, le lendemain de la bataille d'Austeriitx ; « ... Et eetle couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, II» voulaient m 'obliger A la placer swr U tête de nos plus cruels ennemis. » PioclamaUon A l'armée, du camp d'A.usterlltt, 9 décembre 1805.
pi Cette réunion fut prononcée par an simple décret en date de Milan , 4 )uln nos . proclamé A Géoes, le S «In même mois, et mis A exécution seulement en octobre 19M.
(«) Article A du traité de Presbourg. se décembre isos. Dsns l'article A U était «Jouté : € ... Les couronnes de France et d'Italie seront séparées A perpétuité, et ne pourront plus dans aucnn cas , être réunies sur la même tête... » Mais les conditions de cette stipulation étalent telles qu'elles devaient en ajourner l'effet pour longtemps; U s'agissait notamment de faire sortir l'Angleterre de la Méditerranée, et c'était toujours un prince français, un fils de Napoléon qui lors de la séparation des deux couronnée devait avoir celle d'Italie.
(3) Lettre de Napoléon A Tallevrand, Rrunn, A novembre 180S : • Il (l'Électeur de Bavière) écrit Napoléon, pourrait s'appeler, si l'on veut, roi de Venise. ..
(4) Un décret fit cette réunion, le :
301 NAPOl
Plaisance, de Massa Carrara, de Garfagnano, de Guastalla (I). Napoléon avait dit dans le message annonçant au sénat toutes ces érections féodales : « Mous avons été principalement guidé par la grande pensée de consolider l'ordre social et notre trône , qui en est le fondement et la base , et de donner de» centres de correspondance et d'appui à ce grand empire... (2) ». Ce que l'Italie voyait de plus clair dans ce rétablissement féodal, c'e*t qu'elle était traitée avec méfiance et comme un pays vaincu; dans les anciennes guerres barbares, les filles des chefs tombés en captivité étaient données en présents aux chefs vainqueurs, qui se les distribuaient et en ornaient l'intérieur de leurs maisons ; les provinces italiennes n'avaient pas une autre dosiinée; elles servaient à récompenser des chefs français qu'elles ne connaissaient pas et qui leur étaient apportés par la conquête. De la Toscane et des pays voisins , enlevés à la maison d'Espagne ou à leur inoftensive autonomie f on forma des dépendances immédiates de la France, et l'on y tailla, comme on peut faire d'un joyau, des principautés pour des princesses du sang impérial [3).
Quand ces changements s'accomplissaient au nord et au centre de l'Italie, le sort du royaume des Deux-Siciles était déjà décidé. L'Europe ne sut ce qu'elle devait le plus admirer de la violence de l'acte, de sa fonne ou du moment qui avait été choisi pour l'accomplir. C'était au lendemain de la paix de Presbourg , le 27 décembre 1805; presque toutes les questions qui troublaient le monde venaient de se résoudre à l'avantage et selon la volonté d'un seul État; la France avait tout obtenu et triomphait; on pouvait croire que l'extrême limite des concessions avait été atteinte pour elle: ce fut alors que Napoléon, sans prendre l'avis de l'Europe, sans même lui faire par déférence une signification quelconque, annonça par un simple ordre du jour a la grande année (4), que « les Bourbons de Naples avaient cessé de régner ». Depuis qu'il y avait une civilisation chrétienne, c'était la première fois que l'on disposait ainsi, au gré du prétendu droit de la force , d'une famille royale et «Je la souveraineté. L'Europe fut dans la stupenr, et reconnut à ce trait la révolution tout cn-
11) Décrets du se mars iK*.
(t) Message au *rnat du M mars IW. - Napoléon explique ailleurs cette même pi-osee daus une leiue à Joseph, du 8 mars iwm.
13} l a transformation de l'Italie centrale en dnrhés, en prinripatUc*, rn département* françal» , an gouverne tuent spécial surmonte de princesse* <ie la f.mitlle Impériale, a été l'on (et de décréta nombreux, plusieurs ton moitiflea, dont II serait inutile de rapporter Ici le détail. Cette transformation mmmenre le 30 mars isofi, et»*arhé>r 1 la Un de l'année 1*07, »nr la clrpossesmon du roi d'Étrurlc, que remplace Êllsa . sœur de Napoléon, a»rc le Mre de grande duchesse. Au reste, l'administration de cette princesse a été populaire en Toscane.
(U Otte proclamation du 17 décembre 1*05 ne fut publiée dans Ijb Moniteur que deux mnls après, alors qur l'Europe n etall plus a temps pour en empêcher I effet.