Russie. Pologne. Suède. Danemark
Turquie. — Il est certain que la Russie n'a jamais cessé d'exercer sur l'esprit de Napoléon i un étrange mirage. Jeune encore, inconnu et j sans emploi, il avait demandé une mission à | Conslantinoplc, pour relever l'empire ottoman i et le fortifier contre les approches de la ttus- ' >\e. Pius tard, lors des campagnes d'Italie, ' il avait eu pour le corps polonais mêlé a ses I bri«ades républicaines des attentions qui dé- ! cédaient un projet ultérieur au sujet do parti qu'on pouvait tirer du nom et de la force de la Pologne. Qumd il revint d'Egypte, un changement sembla se montrer dans ses idées à l'égard de la Russie : des corps russes t enaient de ; franchir tout le continent européen et de porter j leurs armes jusqu'en Italie, en Suisse, en Hol- : lande; mais les généraux qui commandaient ces j expéditions n'avaient pu s'entendre avec les États coalisés contre la France, notamment avec l'Autriche; de plus, personne n'ignorait que le successeur de Catherine, fort mécontent de cette opposition de ses alliés, professait une vive admiration pour le général Bonaparte. Il y avait donc en Russie un souverain, une politique, une force qu'on pouvait séparer du reste de l'Europe ! Pressé par l'urgence des événements, Napoléon ne résista pas à la tentation de se faire dans le Nord un point d'appui ; de là les ménagements dans lesquels il entra envers la Russie; lettres flatteuses , conseils d'affei tion , contidences intimes, rien ne fut épargné ; aux paroles engageantes se joignirent les actes : la Russie fut laissée en possession des Bouches de Cattaro et des Iles Ioniennes, position importante entre toutes et menaçante à la fois pour Constantinople , le* échelles du Levant , l'Autriche et l'Italie. La grande maîtrise de l'oidre de Malle fut de plus offerte à Paul 1er, et ce litre devait ou pouvait tôt ou lard livrer à la Russie l'Ile de Malle elle-même, position non moins dangereuse pour l'Italie, le commerce de l'Orient et la Méditerranée. Ces extrêmes libéralités n'étaient sans doute pas sincères;
elles tendaient à brouiller la Russie aTec l'An- révolution : c'étaitde se comporter en prolocleur
gMerreet radiaient d'inévitables revendications, des vieilles légitimités, et il entra dans la coa-
Mais il fallait à tout prix un terme à la coa- lition delà lin de 1805. Battue avec l'Autriche à
liiion européenne; sans ce répit, le consulat et la Austcrlilz, la Russie feignit de se résigner à la
France nouvelle ne se constituaient pas. Toute paix , relit ses armements et se tourna, pour
cette périlleuse habileté eut effectivement un ré- l'as>.isier, du côté d'un autre champion qui se
sultat heureux : la Russie se détacha de la levait en Allemagne contre la France. La rapide
coalition et s'allia avec la France ; elle fit mieux défaite de la Prusse la livra plus tôt qu'elle ne
encore, elle forma avec les États du Nord une s'y attendait à l'agression de son redoutable ad-
ligue ayant pour but de maintenir contre l'An- versaire. Napoléon se trouva en présence de la
gleterre l'indépendance des mers et le droit des puissance russe.
neutres (1). L'Angleterre se sentit atteinte dans C'est ici que Ton ne saurait trop admirer
«es œuvres vives. Alors se produisirent deux i combien aisément la sagesse humaine et le génie
événements d'une coïncidence bien étrange : lui-même peuvent se tromper.
Paul 1" périt assassiné dans un couloir de son Une considération s'offrait tout d'abord à l'es-
palaisde Saint-Michel à Saint Pélersbourg (2), prit le moius attentif: c'est que, si précieuses
et Nelson brûla Copenhague (3). L'alliance russe et diverse» que soient les qualités de ses peuples,
se trouva compromise. Le successeur de l'empire moscovite ne tenait pas de lui-même et Paul 1", Alexandre devait, sans nul doute obéir ! de ses" supériorités nationales tout ce qu'il était à l'impitoyable coterie qui venait de hâter son 1 pour l'Europe ; sa puissance principale, celle du
événement au trône. Il y eut quelque temps en- inoins qui la rendait menaçante, la Russie la de-
tre la France et la Russie beaucoup de froideur et vait à des progrés tout récents , faits à peine de-
de» méfiances; il n'y eut pas toutefois de rupture, puis le siècle dernier dans diverses parties du
et les bonnes relations reprirent même , quoi- continent européen. C'était au sud l'occupation
qa'avec moins de cordialité, jusqu'à ce point qu'il de la mer Noire, l'introduction du protectorat
y eut un traité d'alliance entre la France et la russe dans les provinces danubiennes, l'affai-
Russie (4) et que la réorganisation de l'Aile- blissement indéfini de l'empire ottoman. C'était
magne en IS02 se régla d'un commun accord au nord et à l'est une action non moins envahis-
entre les deux puissances nouvellement alliées santé exercée tour à tour contre la Suède, le
eu grand scandale de toute l'Europe. Na|>o- Danemark, action ayant préparé, précédé, ac-
léon sentait bien qu'il accordait là l'indepen- compagne* le plus grand des attentats, l'invasion
dance du continent. Mais l'amitié de la Russie et le démembrement de la Pologne. Et c'est
lui avait été indispensable au commencement du par là que la puissance russe était formidable
consulat; avec elle il imposait la paix ; sans elle à l'Europe : du nord au midi, elle l'enserrait
il lui eût fallu faire face à une coalition gé- dans l'étreinte de son impatiente domination.
Oerale, continue. Aussi la politique ne peut Déjà, pir ses parentés, ses garanties, ses cor-
qu'abaoudre les concessions faites en consé- niptions, ses complicités, elle pénétrait toute
quence d'une pareille nécessité. C'était la faute l'Allemagne. L'ancien régime avait laissé s'a van-
de la révolution et des régimes précédents , ce cer ce grand péril , et ce péril était devenu de
n'était pas la faute de Napoléon, si la France en plus en plus menaçant depuis la révolution ; car
était arrivée à se trouver en Europe, isolée, c'est dès lorsque la Russie avait trouvé utile à
sans alliés certains, hors d'état de se passer de ses projets de se poser en protectrice de ce que
l'appui d'une de ces deux puissances seules pré* la révolution tendait à détruire; elle était à ce
pondérantes, la Russie ou l'Angleterre. Napo- litre de tous les cabinets, de tous les conseils,
léon eut préféré l'Angleterre ; la contrariété d é- de toutes les entreprises armées. C'est elle qui
nonnes intérêts en conflit, la passion d'un parti devait sauver la vieille Europe; en attendant elle
et d'un homme, les tories et Pitt, l'animosité s'en emparait.
d'une lutte depuis longtemps engagée, ne le Mais une autre observation qu'il était diflui permirent pas . Une situation toute différente ficile de ne point faire après avoir constaté ce rendait la Russie moins implacable, moins im- développement de l'empire moscovite, c'est que tnédiatement ennemie, plus traitable dans le cel empire n'avait pas encore eu le temps de présent sinon dans l'avenir. Il accepta la Russie s'assimiler les diverses fractions de peuples et des nécessités du temps qui la lui imposaient. de territoires usurpées par lui sur notre con- Mais cette alliance ne devait pas durer, tinent. Rien loin de là , tout lui résistait encore Alexandre pensa que, pour introduiresa puissance , dans la Turquie d'Europe, sur le Danube, dans dans le continent européen, il avait mieux à faire la Baltique et surtout en Pologne. La une civilique de partager l'empire avec l'homme de la sa! ion supérieure, de grandes habitudes milieu Traité de S.lnt-Pétersboorg , 18 décembre 1«00. taire9' ,e 80UVPnir Ct r°rKueil d'anciennes rivacotre la Hostie, la s»eje et le Danemark. La Prusse lités, la différence de religion, lui opposaient
adhéra bientôt s c. tte convention. j des obstacles insurmontables. Pour soumettre
5 S^rlM»?1 ^ " "n * ^ 1S0>' ,,De Kra°de natiwn» faUl ,0"r à lOUr ,,ar8,,m,,|rt
(*; Trâae signe 4 tort*, le s octobre isoi. I de la force, toutes les ressources d'une poliU-
que habile , enfin l'action du temps. Or, la t honneur, la promotrice et la gardienne. L'Eu- Russie n'occupait la Pologne que depuis 1772 rope remise en possession d'elle-même; la Russie et 1794; elle l'avait divisée , trompée, surprise rendue, suivant ses vocations naturelles, aux à l'aide de ses égarements intérieurs , elle ne magnifiques destinées qui l'appellent et l'atten-
l'avait jamais réellement vaincue; enfin elle la gouvernait de telle sorte que, par ses ruses et ses violences barbares, elle mettait d'accord contre elle toutes les parties d'un pays auquel il n'avait manqué jusque-là que l'unité. Même spectacle en Turquie, en Suède. Les écrivains aux gages de la Russie proclamaient la déchéance de l'empire ottoman. En réalité cet empire avait toujours en lui-même d'énormes éléments de puissance, sa situation d'abord , puis l'inépuisable richesse de ses territoires, enfin son organisation toute militaire. On pouvait lever sur ses côtes les meilleurs marins de l'Europe et tirer de ses provinces de nombreuses armées j qu'animaient encore le fanatisme et le. mépris
dent en Asie; l'Angleterre, obligée de faire tiéve à ses agressions contre la France , pour aller défendre contre un nouvel ennemi ses immenses possessions des Indes; le champ de la civilisation pacifié; les compétitions d'empire, sans raison en Europe, désormais transportées dans un monde où elles ont à réveiller les peuples endormis dans la servitude et les superstitions : c'étaient là les incomparables résultats que l'on pouvait faire sortir, dès 1807, d'une coalition de l'Europe continentale contre la Russie.
A cet avenir seul digne d'occuper son génie , Napoléon préféra les avantages immédiats et fallacieux d'une alliance avec la Russie. Cette alliance n'avait été jusque-là pour lui qu'un exde la mort. Il ne fallait à la Turquie, pour se ; nédienl; elle devint comme un système. Mais
reconstituer, qu'une plus habile administration intérieure et la conscience de n'être pas abandonnée par l'Europe. Quant à son désir de se dégager des intrigues et des oppressions de la Russie , de reprendre ses provinces perdues, de reconquérir son indépendance , c'est ce dont personne ne pouvait douter; l'impatience et la hainede la Porte contre la Russie se manifestaient par les signes les plus éclatants. Beaucoup moins puissante, non moins menacée, plus saine en ses éléments constitutifs, la Suède trouvait dans l'héroïsme de sa population l'audace nécessaire pour entreprendre la lutte. Elle avait mis jadis l'empire russe en péril; elle osa l'affronter encore, devenue la plus faible, non sans faire un moment hésiter la victoire , quand toute l'Europe continentale l'eut abandonnée : que ne pouvait-on pas attendre du patriotisme de la Suède dans un engagement où elle n'eût pas été seule à réagir contre la domination de son plus ancien ennemi?
Ces deux considérations si éviden(es,d'une part, l'extension menaçante de la Russie sur l'Europe , d'autre part, l'état précaire encore de cette extension, ne pouvaient pas laisser de doutes sur la politique dont il convenait d'user envers ce pays. Il fallait profiter de la faiblesse et de l'incertitude des derniers établissements delà Russie pour poser un terme à l'agrandissement anormal de cette puissance ; il fallait reconstituer à l'est de notre continent, et du nord au midi, les barrières importantes et les nationalités diversement nécessaires de la Scandinavie, de la Pologne, des provinces danubiennes; relever la Turquie et la faire entrer dans le mouvement de la civilisation; restituer à la Prusse, à l'Autriche l'indépendance et la sincérité politiques qu'avait fait perdre à ces deux pays leur fatale complicité dans le démembrement de la Pologne; créer, enfin, en Europe les conditions d'un nouvel équilibre, plus équitable, plus fort, plus étendu que celui de la paix de Westphalie ,
s'allier à la Russie d'une manière permanente, faire d'une pareille alliance une base de politique extérieure, c'était se rendre complice des ambitions de la Russie sur l'Europe, lui abandonner les territoires qu'elle avait déjà pris, ne pas trop lui disputer ceux qu'elle convoitait encore, et ne borner ses empiétements et ses oppressions qu'en consentant à les partager ; c'était, en un mot, se mettre réellement, et par le fond des choses , en état de guerre contra toute l'Europe. Et nous ne parlons pas des déchéances morales qui devaient en résulter pour la France : par ses traditions les plus anciennes comme par les aspirations plu3 récentes de son esprit révolutionnaire, la France avait toujours eu une politique de protection et d'affranchissement; voilà qu'elle allait s'accorder, par une étroite alliance, avec l'État aux éléments despotiques et servilcs qui menaçait le plus l'indépendance, la liberté, la civilisation! Quoi quelle fit en ses égarements, la France s'avançait dans sa voie, partout assistée de secrètes sympathies à cause de la mission d'initiative et de propagande que les peuples sentaient en elle ; voilà que ce qui faisait sa gloire et sa force, les sympathies des peuples, allait l'abandonner! L'Empire ne devait trouver dans l'alliance russe qu'une désaffection universelle pour la France, et pour luimême la faculté fatale de tout oser, de tout exagérer, mais seulement dans un sens contraire au droit et au respect des nations !
C'est dans les plaines désolées de la Pologne que se leva pour Napoléon la tentation sinistre de l'alliauce russe. Terre funeste aux puissants ! Là trois monarchies aux intérêts opposés s'étaient liées par un grand crime ; là l'honneur des royautés avait péri ; de là surgissait de nouveau contre elles l'antique analhème de l'Église contre les souverainetés du paganisme : •< Latroclniayparva régna; régna, magna latrocinia. » On y entendait la plainte d'un peuple
et dont la France eût encore été, à son grand I enseveli vivant sous des dominations étrangères,
NAPOLÉON Ier 338 r<iu! ne Doutait mourir. Ces vastes champs, ces ! aie, un peuple de serfs (l); en somme, seulement i a.k's où l'uD s'efforçait de consommer la des- 1 une noblesse chevaleresque et hautaine, dont les ,olitudesoù lon»«ior çaii membres vivaient sur leurs terres comme au-
Mimum-* *»u i o^.— y-
îruction impossible de la Pologne, on ne les tra versait pas sans ressentir des provocations aux abus de la force , au mépris de tout droit huuttin et divin, en même temps de secrètes et su- \n\es épouvantes, et comme un esprit d'égarement et de fureur. C'était la contagion du crime. Depuis plus de trente ans, la raison d'Etat en Europe en avait le vertige.
Napoléon se trouva deux fois en Pologne ; deux fois il vit cette terre, toute agitée d'une mystérieuse sympathie pour le nom français, tressaillir à son aspect comme à l'approche de li délivrance. Deux fois son esprit pénétrant et profond dut mesurer dans l'avenir les changements décisifs que le rétablissement de la Po- Wne pouvait apporter en Suède, en Danemark, ea Allemagne, en Turquie, pour le commun affranchissement du continent européen. Mais cette perspective de justice, de réparation et de véritable grandeur n'a pas entraîné Napoléon. Quelles sont les causes qui l'ont ainsi arrêté? C'est ce que l'histoire ne peut expliquer que par «les conjectures. En 1806, il datait de Posen un bulletin où se lisaient ces froides et mélancoliques paroles : « Le trône de Pologne se retablira-t-il , et celte grande nation repren- ^ra-t-elle son existence et son indépendance? Du fond de son tombeau renaltra-t-elle à la Nie' Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons rie tous les événements, est l'arbitre -le ce grand problème politique (t). » Il y avait alors à Paris des réfugiés polonais réunis autour .le Kosciuszko, le dernier défenseur de l'indéliendancc de leur pays. Napoléon , qui les surveillait, fit sonder leurs dispositions en ce moment- illes trouva tels qu'il les connaissait, emr»ortés véhéments mobiles, et cette puissance de passion qu'il appréciait beaucoup sur les champs ,!c bataille, ne laissait pas que de lui inspirer des inquiétudes pour une œuvre de reconstruction t^litique. Kosciuszko se montra, dit-on, intraitable sur la question de la liberté, ce besoin inné de tout cœur polonais. Autre embarras. La Pologne ne ressemblait en rien alors à une de nos sociétés occidentales : peu ou point de bourgeoi-
ttï HaU ce qui concerne la Pologne veut être la en ito,. cet étrange bulletin. « Il «t dtfflcllc de S7re fentbuu^me de. Polonal,. «««
retrempé par « "» r(.dctenlr unc nation. Le» P>«»
den costume, leur* anciennes hab.t. de^» ™?Joas ... inCorvcc»able» et froide» parole» qMe nou* m» "ïportéirplu^ui. bulletin delà grande armée,
Voscn, 1" "
membres vivaient sur leurs terres comme autant de rois indépendante ; c'est avec ces représentante disséminés de la Pologne qu'il fallait s'entendre pour une œuvre aussi complexe que celle du rétablissement de toute une nation. Or, le génie de Napoléon avait l'habitude de se mouvoir au milieu d'autres éléments. Il avait vu de prés sans en être surpris l'Orient, ses mirages, ses violences, ses prostrations. Il avait le sens intime et profond des multitudes émues de l'Occident, et la démagogie révolutionnaire, tonjours prête à dévorer ses chefs, se jouait autour de lui presque joyeuse de l'avoir pour maître. Mais dans ce monde slave de la Pologne, le peuple et ses nobles, le pouvoir et la liberté, la propriété et le gouvernement, les conditions de l'existence civile et politique, tout était étrange et nouveau pour lui ; son génie s'y sentait interdit comme devant l'inconnu. Au premier abord , la constitution aristocratique de la Pologne simplifiait le problème de la réorganisation ; il ne s'agissait que de s'entendre avec un petit nombre de gentilshommes intelligente et dévoués, à qui l'on pouvait tout demander au nom de l'affranchissement de leur patrie ; le reste de la nation s'agitait et suivait : mais, en réalité, là, au contraire, se trouvait la grande difficulté. Napoléon pouvait épargner les nobles et même les rétablir; il ne traitait pas et ne comptait pas avec eux. Ainsi le voulaient ses idées sur l'ordre politique, dans lequel il ne faisait a la noblesse qu'une place secondaire et d'apparat; ainsi le voulaient surtout son orgueil, son l>esoin de domination sans partage, son impatience des supériorités sociales qui ne procédaient pas de lui-même et qui ne lui étaient pas soumises sans réserve. Il eût compris la Pologne si elle se fût présentée à lui sous la forme d une vaste insurrection des serfs et des bourgeois contre les nobles ; dans ces luttes des classes entre elles il est possible de faire prévaloir, à J'aide des divisions, l'autorité d'un seul. Mais le e n était pas la Pologne où les nobles avaient 1 initiative de* tous les progrès, comme ils venaient de le montrer par la constitution du 3 mai 1791. La nation, loin d'abuser, pour s'affranchir, de ces propositions hardies les avait laissées lasser sans trop d'émotion. C'était donc avec les nobirseulement qu'il fallait accomplir IVuvre du rétablissement de la Pologne. Or ces nobles, ^enthousiastes qu'ils fussent pour t homme en qui ils voyaient le mes«ger k™j^ * la délivrance de leur patrie, portaient avec
tut ion d» 3 mal 1 91. "»»* v» pratique copart.geante* w «ont opposer* à « JJ^
. dr celle constitution qui ««^J^^ «cltre tta 1 vires pollllques dont elle» ne prévalaient puu
l indépendance de ce pays.
éclat dans leur obéissante même «les attitudes ' lande, c'éla»t livrer la Suède (l) et le Dane-
dc souverains, de grandes réserves de dignté | mark; laisser prendre la Moldavie et la Va-
pcrsonnelle et des sentiments tour à tour em- i lachic, c était abandonner la Turquie d'Europe,
portés, inflexibles, ombrageux. Ce nVlaient pas Celle dernière stipulation élait, au reste, parti-
là les coopérateurs qui convenaient a Napoléon; il avait l'habitude d'ageuhs plus dégagés, plus maniables, plus servies, comme ceux qu'il avait trouves parmi les régicides et les fougueux réformateurs de toute loi humaine et divine. Le rétablissement de la Pologne lui parut donc malaise, inextricablement mêlé d'incidences qui devaient en faire une ouvre longue d'abord, puis d'une durée problématique. On peut croire qu'il l'abandonna dès lors et que la Pologne ne fut plus dans ses desseins qu'une sorte d épouvantait dont il comptait se servir pour faire peur à la Russie et la mener à composition.
C'eJl ce que l'on ne tarda pas à voir des 1S07, après la paix de Tilsit. Alors, en effet, une partie de la Pologne lut bien rétablie sous le nom de duché de Varsovie; mais ce duehé fut incorporé à la Saxe. qui, à la fin du dix-septième siècle, avait fourni le premier roi complice des projets de la Russie sur la Pologne; et ce duché ne se composait que du territoire polonais usurpe depuis 1772 par la Prusse; la part du principal copartageant, celle de la Russie, ne se trouva pas entamée ; elle fut même étendue, de plus implicitement consolidée et pour U première fois reconnue en fait et en droit par la France (1).
Il y a plus : de l'aveu de tous les politiques, la Pologne ne pouvait point su rétablir seule et sans les Élats dont l'affaissement, par une relation nécessaire, avait suivi ou précédé sa chute; ces États étaient tombés avec elle ; ils devaient se relever et rester dcl»out avec elle pour se défendre contre le commun envahisseur. La cause de la Pologne dépendait ainsi immédiatement de la Suède, du Danemark, de la Turquie, des provinces danubiennes, de telle sorte que ce grand intérêt, qui impliquait l'affranchissement de toute l'Europe orientale (et c'est par là qu'il était grand) ne pouvait pas être trahi à Stockholm, a Copenhague, à Constant inople, sans qu'il le fût, du même coup, à Varsovie. Or, Napoléon ne s'en tsut pas à l'illusoire établissement du duché douné par lui au roi de Saxe; il frappa plus sûrement encore la Pologne en son avenir par de* concessions extrêmes faites au détriment de la Suède et de la Turquie. Dans les conventions plus ou moins secrètes qui suivirent la paix de Tilsit, il fut stipulé et accorde que Napoléon ne s'opposerait pas à ce que la Russie s'emparât de la Finlande et des deux provinces inoido - valaques (2j. Livrer la Fin-
(I) Trait*» de Tilsit, avec la Russie tf Juillet 1807), article» ». 9, etc.; avec U Prus*: {• Juillet I80T\ articles 15, 1», IS, ele.
(l) scloi. M. Thlers. Histoire du Cumulât et de l'Empire, t. Vil, p. 6'.« Si*, ce» con.-e»s(rttt« lurent faite* au mo % île juin ISo", entre l'armistice ;!î jiiiu) et la > oncl itji.n de la pju |7 Juillet ifcrî ). — Kilo (urrnt re;i.>uvdctael continuées A trfuri pai la coumition stextte
culièretiient scandaleuse; car l'empire ottoman venait, à la suggestion de la France, de déclarer la guerre à la Russie, et Napoléon faisait, étant vainqueur, ce qu'il n'eût point pu faire après de grands rêver* : il sacriliait I allié qui s'était le plus avancé et compromis pour lui (2). La cause de la Pologne perdait tous ses appuis «i la fois ; elle succombait enveloppée de tous les cotes par le triomphe de son ennemi.
Le monde pourtant s'y trompa; les journaux d'Occident ayant reçu l'ordre de beaucoup vanter l'érection du duché de Varsovie, l'opinion publique crut à un rétablissement partiel de la Pologne. L'illusion fut même telle qu'Alexandre s'en alarma; il craignait une extension polonaise du duché de Varsovie, qui eût fini par absorber la Saxe; il craignit surtout cette extension au moment de* négociations pour la paix de Vienne, en IS09; il s'agissait alors de réunir au duché de Varsovie la Gallicie autrichienne occidentale; cette réunion fut faite avec des ménagements extraordinaires pour le cuir, qui eut lui même, par le traité du 14 octobre 1 809, une partie de ce territoire; il eut de plus la promesse que la France garantirait à la Russie ses nouvelles possessions, et que les dénominations de Pologne et de Polonais seraient écartées des nouveaux arrangements (3). Mais rien ne pouvait calmer les appréhensions du cm; il lui fallait le sacrifice absolu de ce qu'il nommait la ci-devant
ia lï octobre 1M1 : « La Franee, dit M. Thlcrs résumant cette convention, la France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait a U nusale ia HnlanuV, U ValAcnlu et U Moldavie ». t. IX, p. S40. - M. r.igiioti. Hnfolrr rte ta f ronce tous Napoléon, n'e»t pas moins afOrniatif, et cite, entre autre* artxlr» de la convention secre.e du it octobre 180». l'article s ainsi or.çu : • Les deux puissances s'engagent a regarder comme condition absolue de la p .ll avec l'Angleterre qu'elle re.' tmhaitra. la Finlande, ia Falackte et lu Moi d a vu cvtnwte faisant partie de t Empire de Huaie .. Le» artlrlo 8 ei 10 reviennent sur c tie stipulation. M. Itlgnon, t. vin, p %«.
(I) M. rte Matotrc écrivait a ce sujet de Saint-Petersboiirg -. >■ Voila encore une nation rf tarée du flot* ». Paj<c .*» des Mémoire* et correspondance, publie» par M Albert Blanc; P«rls, IMS, ir.-a».
»îi On tâcha <:e manquer cela en mettant d:«ns le traité de TiWt, art. t3 : « S. M l'Einpereur de toutes Ir» Ituum aceepte la médiation de S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie, A l'effet de conclure une paix avantageuse, honorable aux deux Ktnpirrs.. » U s'agit de t:i pats de la Ku-.str avec la Tiiniule. Kt. en effet, le Moniteur publia bientôt après le traite d'annMice com lu. par l'entremise de la l-rance, entre la Russie et la Porte ottomane, le îl amVt 1*0". Mais en rc.illtt on ne masqunit rien, et ce qu'il y avait ie vrai dans cette medtmnn . c est qu oo se mettait deui |> >ur contraindre la Porte A céder la Uoldavir cl i.< Val.irhie.
;3| fitgnon, //i*r. de la Franee tous JVrpoleon. t V|||, p. 3*.V — Cet historien r»p(K>rte un mol nigniflenflf. Lur» de coi nouveaux arrangements. Napoléon avait àV. A M. de Corgoll, agent du riar : •■ l-i l'ob'vne va donner lieu â quelques contestation* ; mal» le monde est a«*ei gr.m<! pour nous arranger. ► Te mut lut redit a Alexandre, qui s'ecrta tout vu»»:tôt: • S'il s'agit du rvubli*«< nsent de la Pologne, non, le mon Je u'csl pas asseï grand ! »
Pologne ; et Napoléon, si avant qu'il eût été dans s<M concessions, hésitait à dire à cette «ivre de Dieu, une nationalité : « Tu ne seras plus (1). » Ce mot impie faillit toutefois être prononcé. Vers la fin de l'année 1809, lors des négociations pour le mariage de Napoléon avec une grandeduchesse de Russie, M. de Caulaincourt, ministre de France à Saint- Pétersbourg, fut autorisé à signer une convention par laquelle Napoléon s'obligeait à ne rien faire, ni directement ni indirectement, pour rétablir la Pologne. Le ministre de» relations extérieures disait dans sa lettre à M. de Caulaincourt : « Sa Majesté approuve que le nom de Pologne et de Polonais disparaisse non-seulement de toute transaction , mais même de l'histoire (2). » H est probable que M. de Champagny, en s'exprimant de la ' • , allait au delà des instructions qu'il avait
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tant d'abandon, et si chèrement achetée, ne s'était jamais livrée. Alexandre, à Tilsil, tombait à tout propos dans les bras de son auguste et fraternel allié; mais quelques jours après, la capitale du Danemark ayant été, pour la seconde fois, bombardée par les Anglais, il faisait secrètement témoigner au cabinet britannique la joie que lui causait cet acte sauvage d'agression contre un État fidèle à la France (1). Napoléon ne connaissait pas ce dernier trait; mais toute la suite des événements depuis Til*it lui laissait peu de doute sur les dispositions réelles de la Russie ; c'était une inimitié constante, cherchant, sans la trouver encore , une occasion pour éclater, et qui , en attendant, se déguisait à peine sous de favorables dehors. Napoléon sentait fortement le danger de ces incertitudes; il se voyait entraîné par elles à exagérer sans ce«se le développement de ses
reçues de l'Empereur. Qooi qu'il en soit, il fut moyens de défense; il n'était assuré de rien sur
signé à Saint-Pétersbourg, le 23 décembre 1809 (4 janvier 18(0), une convention seciète dont les deux premiers articles étaient ainsi rédigés : « Article 1er. Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. Art. 2. Les liantes parties contractantes s'engagent à veiller à ce que les dénominations de Pologne et de Polonais ne s'appliquent jamais à aucune des parties qui ont précédemment constitué ce royaume, et disparaissent pour toujours de font acle ofliciel ou public... (3). » Quand
le continent; et cette Russie sur laquelle il avait compté pour avoir partout un apaisement au moins momentané se dérobait à lui, demandant, pour une alliance qui ne s'effectuait pas, des sacrifices qui engageaient l'avenir de toute l'Europe. Il résolut d'avoir le mot de cette amitié équivoque et fugace.
Ce n'était pas sans raison que la Russie, en 1812, prétendait ne plus vouloir se soumettre aux rigueurs du blocus continental si ruineuses
Napoléon connut cette rédaction russe, il en fut i pour ses sujets, et que, de plus, elle s'irritait de
révoilé et en proposa une autre excluant seulement l'idée d'une coopération active de la France an rétablissement delà Pologne; comme, d'ailleurs, il s'irrita des lenteurs d'Alexandre a répondre à ses propositions d'alliance matrimoniale, la négociation, après quelques autres incidents assez pénibles, s'interrompit brusquement , mais non pas sans laisser, de ce traité relatif à la suppression de la Pologne, plus d'une trace embarrassante pour la suite des événements.
Cependant l'amitié de là Russie, promise avec
(1) Napoléon répondait a ce propos ers nobles parole* qoe Ton «line a répéter en «ponant tant d'acte» qui leur furent contraire» : « Non. Je ne vetu pa« me déshonorer ca déclarant que le royaume de Pologne ne fera Jamais rtlablt; me rendre ridicule en parlant le langage de la TOtloiie; fletnr ma mémoire en mettant le sceau à cet acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'a- Tooer le partage de la Cologne que de déclarer qu'elle ne sera Jamais rétablie. Non, Je ne puis prendre l'engagement de ra'armer contre des g' ns qui m'ont bien servi, qui m'ont temolané une bonne volonté constante et on grand dévoilement Je ne dirai pas au» Français : u U faut que votre sang coule pour uirltrc la Pologne sous le Joug de la Russie, a Si Jamais Je signai* que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli, cVsl que J'aurais rintcnlion de le rétablir, et l'infamie d'une telle déclaration serait effacée par le fait mèmr qui le deiltcatlratt... • lettre au due de Cadore, l*f juillet isio. 0J lettre de M. de Champagny, du t7 novembre 1*09. (S) M. Tlilcrs mentionne cette convention sans en reproduire le* termes [Histoire du Consulat et de l Empire, t. XI, p. SVT ci suivantes ): malt, d'aprf* cet historien, M. de Caulaincourt avsit outre pn«»é en la signant les intentions de l'Empereur. F.t c'est ce que prouvent. »n reste, le* belles parole* citée* pins h:tut. I-a convention du 4 Janvier 1810 se trouve rspporlcc dans l'oude M. Biguon, t. IX, p. 101-103.
ce que le duché d'Oldenbourg venait d'être enlevé au beau- frère d'Alexandre pour être réuni à l'Empire français. Toutefois, on pouvait s'entendre sur des griefs pareils. Mais, quand la guerre est au fond des choses, les moindres causes sont mortelles pour la paix.
On vit alors les immenses et formidables préparatifs qui commencèrent à se faire.
Il n'y eut personne en Europe qui ne s'attendit à un changement de système L'alliance russe n'avait pas réussi ; elle n'avait abouti qu'a des discussions et à des incertitudes : on allait sans doute essayer d'autres alliances; et chacun, songeant au parti que l'on aurait pu tirer en 1807 d'un affranchissement de la Suède, de la Pologne, de la Turquie d'Europe, remarquait combien les circonstances se montraient en 1812 plus favorables qu'en 1807. Plus d'hostilité apparente de la part
(I) Ce trait de déloyauté a été réTéltf par Waller Scott dans sa fée de Napvteon Bonaparte , tome VI, p. K. Walter Scott que la haine avenue contre Napoléon seulement, n'eM nullement indigne de fol qtisnd II parle des ennemi* de Nspoléon et de ceux de la Kranre. l/as«ertloti de Walter Scott est d'ailleurs implicitement confirmée par l'historien russe de la campagne de I8U. Boulourlln, qui assure que le traité de Tiisit n'avait é:é pour Mrsandre qu'un morni de gagner du temps Copenhague avait eie bomb.irdee, le 7 septembre >*0", et ce bombardement avait été «ulvi de la destruction de lu flotte, fies chantiers »t des nr*en:iui du Danemark I e 16 oelntire Ifttn, Alexandre ndiienil »u bloeus continental e.onlre l'Angleterre; ce fol a l'ocea-ion droite adl.éslou et pour en diminuer l'effet ho*1ile, îti'Mexandre fit »Cercteinent feiletter le oibintl bril&Qmque du t ment de Copenhague.
313 NAPOLÉON Ier 344
de la Prusse, de l'Allemagne, de F Autriche : j sie. Quant à s'allier à la France, elle n'y poul'Allemagne tout entière marchait avec Napo- vait songer : c'est à la France qu'elle devait la léon. Depuis que la Prusse avait été dépossédée : perte de la Finlande , et la France qui l'abandunde ses duchés de Posen et de Varsovie, et l'Au- | nait sur terre ne la protégeait pas sur mer. A triche d'une partie de la Gallicie, ces deux puis- I la vérité, cet état de choses aurait pu être , aisances n'avaient plus d'intérêt à maintenir le dé- j non changé, du moins neutralisé, au moment ou membrement delà Pologne; elles n'avaient plus, la Suède dut choisir un héritier présomptif, un au contraire, que l'intérêt plus permanent qui les ! prince royal en remplacement de celui qu'une sollicitait à éloigner d'elles l'empire de Russie, mort subite venait de lui enlever ; on aurait pu Un prince français régnait en Suède. On était ' choisir alors un prince de Danemark : compenassuré de la fidélité éprouvée du Danemark, et sation à offrir au Danemark pour les désastres une armée française se trouvait au midi près • qu'il avait soufferts à cause de sa fidélité a ta des frontières de la Turquie d'Europe'. La nou- France, réunion prochaine des trois parties de la velle expédition se présentait à tous les esprits J nationalité Scandinave en un seul royaume, altasous la forme d'une vaste action, militaire etdi- cheraent certain de ce nouvel État à la Franc**, plomatique, ayant pour bot : ' toiitseréunissaitpourconscillercechoixdu prince 1° Une alliance avec la Suède et le Danemark ; | Christian de Danemark. Mais Napoléon avait 2° Une alliance avec la Porte ottomane; laissé monter sur le trône des Wasa celui de ses 3* Un définitif rétablissement de toute la Po- ! lieutenants qu'une sourde inimitié avait toujours iogne. j lu plus animé contre lui (1). Pourquoi? 11 était Ces trois entreprises, quelles qu'en fussent : glorieux de voir sortir des rangs de l'armée les difficultés , étaient beaucoup moins chi- française un prince , un roi , a|tpclé , acclamé mériques et beaucoup plus décisives que ne spontanément par un État étranger, et de plu*, pouvait l'être une guerre faite à la Russie dans ; Bernadette appartenait par les femmes à la fases inaccessibles déserts. j mille impériale (2). Quand , aux approches de La possibilité, l'opportunité, la nécessité de la guerre de Russie, Napoléon voulut traiter pour ces trois entreprises étaient tellement évidentes j une alliance avec le nouveau prince royal , il te que, dès les premiers dissentiments entre la trouva, comme il pouvait s'y attendre, non plus France et la Russie, elles devinrent en Eu- I français, mais tout suédois. Départ et d'autre on rope l'objet de toutes les préoccupations. C'est | s'irrita dès les premiers mot*, et Napoléon laissa ce que constate de Maistre, dans les lettres qu'il j là cette affaire; seulement le 27 janvier 1812, écrit de Saint-Pétersbourg (1); à partir de fé- j il fit envahir, sans déclaration de guerre, la Poraévrier 1812, pas une lettre où il ne soit question ranie suédoise par une armée française; c'était
de la Suède, de la Turquie, des bruits qui courent au sujet de l'alliance de ces deux États soit avec la Russie, soit avec la France. On eût dit qu'il y avait là les arbitres secrets du sort du monde. En même temps, Alexandre, effrayé, songeait à reconstituer lui-même la Pologne (2).
Mais on s'alarmait à tort dans le camp ennemi et l'on faisait vainement des conjectures dans le reste du monde. Napoléon ne se pro-
un gage qu'il entendait prendre pour s'assurer au moins la neutralité de la Suède, une simple mesure de précaution, toute temporaire, exigée parle développement du blocus continental. Mais Bernadotte, qui était perdu aux yeux de ses nouveaux sujets s'il paraissait complice de cet acte d'agression et se montrait résigné à le supporter, Bernadotte se tourna résolument du coté de la Russie et se lia à elle par le traité secret du
posait nullement de changer de politique envers ; i août 1812, bientôt après confirmé le 28 août la Russie; conquérir, s'assurer l'alliance, l'a- ! 1812, par les conventions, plus étroites, de l'en-
mitié de cet empire, c'était toujours là son but , et il ne pensait pas à s'en écarter. Aussi n'avait-il rien fait depuis 1807 pour rendre possible un changement de politique en 1812.
La Suède, que la perte de la Finlande avait mise à la discrétion de la Russie et dont la guerre maritime mettait le commerce à la merci de l'Angleterre, la Suède n'avait pas à hésiter entre l'une ou l'autre de ces deux puissances. Or, pour le moment, l'Angleterre et la Russie s'entendaient. La Suède n'avait ainsi qu'à céder à la situation qui lui était faite et à s'allier à la Rus-
(t) Corretpondance diplomatique de Joseph de Maittre, 1*1 1-1917, publiée par Albert Blanc, I vol ln-S°, Pari». 1860.
(?) •• L'empereur ;dc Rtmie) m'a demande le plan d'un «dit pour le rétiWlMcment <!u royaume de Pologne et d'un manifeste pour Camioncer ; )e l'ai fait.. «Joseph , . de Mal-tre. Correspondance diplomatique de t»li a 1817, (!) leltre au roi de Sanliigne, du V mal (S Juin 1M1 \ 1 U'a*«
trevue d'Abo entre Bernadotte et Alexandre en présence d'un agent anglais. Alliée à la France, la Suède eût pu menacer la Finlande, Saint-
Pétersbourg et occuper au moins une armée russe; alliée à la Russie, qu'elle rassura de ce côté, elle fournit une armée pour opérer sur le flanc et les derrières de l'expédition française. On verra quels furent les effets de cette interveut ion de la Suède.
(1) Lei négocia Uooi relatives à eette affaire eurent Iles du S8 mai l«lo, date de la mort du prince Cbmtiic-Au Rusle de Holstcln-Augustcnbourg, au 11 août IA1Q, date de la proclamation, par les étala gencraut de Suéde, du maréchal Bernadotte, prince de Ponte Corvo, comme prince royal de hueoe. Le roi Charte* XIII, étant »leui et hors d'état de raquer lul-roéme au soin du gouvernement, le nouveau prince royal fut tout aussitôt tuTetll de l'eierclce de l'autorité.
Napoléon se reprocha plus tard a u'a*oir cède a de pareils motif».
En Turquie, même insouciance politique à - à .a fore», allait
d'événements S" KSÏSi^MwW. pro-
^■.'TV!^X rSS^^S^b clamé le rétablissement de la Pologne D» dé-
François 1" entre , a France et c^'re ?"°" ! reXDre£ion du vœu public et l'acte deconfédé-
^TJTSSS k ?onlntTnopt e Napo- ^ «'que allocutfon du sénateur W.bycki, ne Ht en encore pu oublier à ^i™"n^hililit4i » .iU* QU>line réponse vague, évasive, mêlé.
léon passant de l'indifférence à l'hostilité, en ctait Venu, à Tilsit, à Erfurt, jusqu'à proposer à la Russie le partage de la Turquie d'Europe,
tendre qu'une réponse vague, évasive, mêlée d'une froide réserve au *ujet de la maison d'Autriche, son alliée, dont on ne devait pas songer à
V SSr wS-^naises. *« *
e cetaaumom «tw^oo » tiens très tnobi les, l'enthousiasme, qui est toute
s'allier à la France contre la Russie; la France, disait-on, avait seule intérêt à maintenir l'empire ottoman contre la Russie et l'Angleterre ; c'était là une considération qui pouvait déterrainer la Porte à mettre sur le compte d'accidents forcés, involontaires, quincsereprodoiraientplus
politique de Napoléon : mais ce qu'il n'était pas en son pouvoir de ne pas sentir, et très-gravement, c'était la présence de l'armée russe occupée cnei die à s'emparer de la Moldavie et de la Valachie en conséquence des concessions de Tilsit et d'Frfurt; or, la Turquie n'avait qu'un moyen de se débarrasser de cette urgente agression : c'était de profiter de ce que la Russie avait besoin de réunir tontes ses forces, pour exiger d élie qu'elle renonçât à la Moldavie et à la Valachie. La paix à cette condition était une nécessité pour la Porte, et la paix fut conclue le 28 mai 1812 à Bucbarest. Ce furent ainsi les stipulations de Tilsit qui, en 1812, privèrent la France de l'alliance turque. Le traité de Bucbarest rendit disponible toute l'année de l'amiral Tchitchakoff; Napoléon ne le sut que plus tard , alors qu'il n'était plus temps de prévenir la marche de cette armée. L'expédition française allait donc s'avancer dans les déserts de la Russie, ayant au midi du coté de la Turquie, et au nord du coté de
tions trèsmobiles, l'enthousiasme, qui est toute leur puissance, s'élève et tombe suivant des lois que ne règlent en rien les calculs de la raison. La Pologne, frappée au coeur dans sa confiance et son amour pour le héros dont elle faisait le demi dieu de ses destinées, s'affaissa sur elle-
rl'a^ = OnTu^ pu ='ce désespoir trop su-
■bnsl avenir tous les grieis que c mouvement, conseiller aux pa-
bit, ranimer le mouvement, conseiller aux patriotes les plus énergiques de ne point s'abandonner eux-mêmes, de profiter des circonstances, de songer à s'imposer, de ne point se désister de l'entreprise d'une insurrection générale, de contraindre Napoléon à changer de politique et à recevoir son salut des faits accomplis. Mais on eût dit que Napoléon avait lui-même pris à tâche d'empêcher ce retour possible du patriotisme polonais à de meilleures et plus utiles résolutions : il avait mis, à tout hasard , à Varsovie, pour surveiller les affaires de Pologne et les maintenir à la portée des événements, un homme, un représentant de la France, un ambassadeur; or cet homme qui aurait dû être un agent de premier ordre fut choisi parmi les fonctionnaires les moins recommandsbles de l'Emoirc; Napoléon avait confié l'ambassade de Varsovie à M. de Pradt, personnage presque ridicule bien qu'il fût archevêque, prêtre dou-
du coté de la Turquie, et au nom nu «hc uc , teUx, politique ^^•f^^Teinrit
u w,le au lieu des alliés qu'elle aurait pu trigant émérite, ayant en somme plus d esprit
d« ëJ ces où cheminait silencieuse- que de sens. Entre les mains d'un pareil homme,
avoir, des espaces ou «rcimu k H pftioime ne pouvaient que se
ment des ennemis imprévus
Quant à la Pologne, dont l'arrivé* de la France réveillait toujours l'enthousiasme contant, ce fut Napoléon lui-même qui se chargea, sinon de la réconcilier avec la Russie, ce qui était mpossible, du moins de la réduire au désespor et à
U Optait entré à Vilna, le 28 juin 1812. toute la Pologne s'était levée et s'agitait, croyant bien que son jour était enfin venu. Elle engageait Napoléon à ne pas aller plus loin que Smolcnk ; elle lui promettait d'être pour lui cetU auire France de l'Orient dont il avait besoir porr maintenir en paix le continent ; c'est elle qii, affranchie, reconstituée, rendue à sa liberté et
l'es affaires de la Pologne ne pouvaient que se brouiller de la façon la plus misérable, sans résultat aucun pour une action q««^nJuen; . .
Napoléon ayant ainsi prévenu, de la part de la Pologne, une insurrection dans laquelle il voyait un obstacle à une prompte paix avec la Russie, poussa plus loin ses formidables légions jusque-là invincibles.
Parti de Paris, le 9 mai, après s'être assuré l'alliance et la coopération de la Prusse et de l'Autriche (1), Napoléon se trouvait, le 26 mai 1812, à Dresde, où il recevait les hommages de tous les souverains réunis de l'Allemagne. Le
(1) Alliance de la Pnuae, tTaltô do U fétricr Alliance de l'Autriche, traité do IV mar» sais.
>igiti. iPOgle
*'17 NAPOLÉON Ier
SI mai , il C'tait à Posen , a la tèto d'une armée de six cent mille hommes, dont trois cent quarante mille Français, le reste fourni par les continrent* de plus de vingt-deux Etals alliés de la France. Le 24 jnin, cette formiilable année avait franchi le Niémen, entrait à Vilua le 28, et le 10 juillet 1812 commençait à poursuivre l'armée russe.
Il était survenu à la Russie un homme d'une prudence terrible , le Prussien Pluhl (1). Celuici avait fait prévaloir une tactique ayant pour but de s'ouvrir sans cesse devant l'armée envahissante, de ravager autour d'elle le pays, de l'attirer ainsi dans le désert, le froid, la nuit, la mort.
Cependant Napoléon s'avançait cherchant une bataille qui lui permit d'imposer la paix. L'ennemi se laissait voir, semblait attendre, offrir la
après Pfuhl, Rosfopchine, un autre homme d'une terrible résolution. Moscou s'abîma et s'évanouit dans l'air, emportée en deux jours, du fft au 17 septembre, par un incendie qu'avait allumé l'inexorable patriotisme. Gloire éternelle aux capitales qui savent mourir ! Celles-là ne sont pas de pierre et de chair seulement : elles sont les âmes immortelles des grands peuples qui ne doivent pas mourir. On avuit le d'arracher la Pologne à la Russie, d* la Russie de l'Europe et de la reléguer en son continent asiatique; on n'avait pas le droit de conquérir la Russie au nom de l'Europe. La terre moscovite se vengeait; elle allait dévorer ses injustes envahisseurs.
L'armée française avait perdu son dernier refuge. Il fallait revenir en arrière. Ici deux fautes : rester auprès du cadavre de Moscou, un mois bataille désirée; puis, quand l'armée française . entier, du 18 septembre au 19 octobre, c'était s'était approchée, il avait disparu. L'armée Iran- ' perdre un temps inappréciable pour la retraite.
► s'éloignait ainsi de plus en plus des terres <i ou I diraient lui venir des secours, la vie. La privation des choses nécessaires, les* maladies commençaient à la décimer. Lue longue traînée de munitions abandonnées et de cadavres marquaient sa route. Elle s'était mise en marche trop tard, ne comptant pas sur une indécision si persistante des événements. L'ennemi s'était dérobé à Drissa, à Witepsk (28 juillet 1812), à Smolensk (17 août), à Dorogobouje (25 août), à Wiasma
De plus, quand l'armée s'éloigna enfin de Moscou, elle manqua à se diriger sur Saint-Pétersbourg; c'était bien la le projet de Napoléon; mais ses généraux s'y opposèrent. Or, nous savons aujourd'hui qu'à Samt-Pétershourg on ne s'apprêtait pas à renouveler l'héroïque exemple de Moscou; là il y avait une capitale de pierre et de chair seulement et si l'armée française avait pu l'atteindre sans mourir tout entière en route, la paix était signée (l); les malheurs de l'expé-
(29 août), à Ghyat (!«" septembre), etc., toute- I dition de Russie se changeaient en un formidabh»
fois non sans plus d'une rencontre, toutes meurtrières comme de grands combats; une seule bataille fut livrée par Kutusof pour relever le moral de l'armée russe, le 7 septembre : ce fut une effroyable tuerie; du coté des Français, plus de vingt généraux morts ou blessés, huit mille morts, douze à treize mille blessés, mille prisonniers; du côté des Russes, quinze mille morts, trente mille blessés, plus de deux mille prisonniers; les Russes et les Français prétendent également
triomphe. Mais les généraux de l'armée française refusèrent de suivre Napoléon jusqu'au bout dans celte aventure qui leur semblait chimérique. Les souffrances avaient abattu tous les cœurs. On se décida pour une retraite non moins chimérique qu'une marche sur Saint-Pétersbourg.
Tout devait se montrer comme les représailles d'une justice supérieure dans les événements qui ont marqué cette partie de l'histoire
avoir remporté cette victoire, de la Moskowa, de Napoléon. N'en citons qu'un trait : ce qui fit
disent les Français.de Bnrodiuo, disent lesRusses. Elle fut du moins payée le plus cher par les Russes. Enfin , après tant de mécomptes , on vit luire dans le lointain aux vagues clartés d'un pâle soleil les clochers d'or d'une grande ville : « Moscou, Moscou! cria l'année d'une seule
un effroyable désastre de la retraite de Russie, ce fut la survenante des deux armées sorties , l'une des provinces danubiennes sous la conduite de l'amiral TchiUhakofT, l'autre de la Suède pour se joindre à us corps russe sous la conduite de Witlgenstem. « Ainsi, dit M. Thiers, à la
voix. Occuper Moscou, la ville sainte, la vieille fin d'octobre, deux années, l'une de trente-cinq capitale de la Russie, c'était la victoire, des quai - mille hommes, l'autre de quarante-cinq mille,... tiers d'hiver assurés, la reprise des hostilités au étaient près de se donner la main sur la haute printemps, la paix conquise. « Il était temps, » Rérésiia et de nous fermer ta retraite avec quadit Napoléon en entrant, le !4 septembre, dans tre-viigt mille hommes. » (2) Le même histola ville déjà muette comme une tombe. Mais rien continuant à décrire les effets de ces deux
anwes, poursuit ainsi : «... Que faire avec des débis, entre Kutusof en queue, TchitchakofT et Witgenstein en tete? Cette marche qui,ensor-
I) Ce fait, l'effroi de Saint- pelernbounr. les dbposltlm* neiérak< a céder, «ont attestée* vivraient par oa trtnoiu oculaire Joseph de MaMre, en outre par H. Thies, Uutoire du Consulat tt de r Empire, tome X I V.
MMTUen, tome XIV, p. an.
(11 Les hl«tf»r1en«, en général, n'accordent pat a la tactique de Pfuhl l'importance qu'elle mérite ; l'fuhl fut maudit de la Russie pour la bonté qu'il lui infligea eu la condamnant a fuir «an* rrw devant le* Franchi*; rie 1.1 l'injustice des appréciation»; mai* Kutusof, qui remplies Rsrclav de Tolly, après avoir livré une baluill. , celle de la Moiki>wa. suivit, comme l'avait f;iil s«n prédef-seur. le nyMémr de l'iuhl M T hier» l'a remarque, H*t»ire du Contutat et de {'Empire, tome XIV,
tint de Moscou avait commencé par une manoeuvre offensive, qui s'était ensuite changée en retraite, d'abord fière . puis triste, tourmentée , douloureux, pouvait donc aboutir à un désastre sans égal , peut-être à une captivité du cbef et des ."soldats, les uns et les autres maîtres du moofle six mois auparavant. » (I) Après le séjour à Orscha , autres angoisses de l'armée française décrites avec nou moins d'alarmes par l'éminent écrivain (2) L'armée française parvinl enfin après tant d'incertitudes sor les bords de la Béréstna : « Comment jeter un pont sur cette rivière ayant à gauche Trhitcbakoff victorieux, qui pouvait détruire tous dos travaux de passage, à droite, Wittgenstein, qui ne manquerait pas de nous prendre en flanc pendant qne nous essayerions de passer, et par derrière enfin Kulusof, qui devait nous assaillir en queue tandis que les autres généraux russes nous attaqueraient de front ou par coté ? (3) »
Ces deux armées, dont la snrvenance à partir de fa fin d'octobre fit de la retraite de Russie et du passage d • la Bérésina ce que l'on sait, Hâtent les armées qu'avaient rendues disponibles les traités de la Russie avec fa Porte et la Suède et Fabandon de la Pologne par la France.
Un hiver sans précédent s'était annoncé. Après la Bérèsina, le 26 novembre, le froid qui n'était que de 1 ( degrés tomba subitement à 20 de* grés Réaurour. Le 6 décembre, il était à 30 degrés.
Napoléon connaissait l'état de l'Europe et de la France à son égard ; il savait toutes les résistances qu'il maîtrisait par le spectacle et le seul ascendant de sa force, et tout ce qu'une grande défaite pouvait lui susciter d'hostilités, de révoltes, de défections.
Le 6 septembre, la veille de la bataille de la Moskowa, il avait appris la défaite des Arapiles (4), la perte du Portugal et de l'Espagne; et le 7 novembre, au moment où commençaient les desastres de la retraite, il savait l'inconcevable succès de la conspiration du général Malet, qui, à Paris, avait failli, pendant quelques heures, s'emparer du gouvernement.
Il résolut d'arriver à Paris en même temps que la nouvelle définitive des événements de Russie jusque là dissimulés par les journaux. Sa présence était nécessaire pour conjurer les extrêmes périls.
Le 3 décembre, à Molodetcha ou Molodetscbo, il rédigea le 29» bulletin , ou tont était dévoilé. Puis il laissa ce qui restait de l'armée à Murat, qui devait bientôt l'abandonner pour courir aux intrigues de sa chancelante fortune italienne. Le prince Eugène avait aussi une royauté qui chancelait en Italie; mais, mieux inspiré par
(1) M. TMers, tome XIV, p. Mi.
A) Ihidni». p «*r, etc.
i» It^drm, p MS.
W La bataille Att Arapilct ou de Satamanqae avait été
U»ree le M juillet I8it.
le devoir, il demeura, pour la défendre, là où elle était en réalité, au milieu de ses compagnons d'armes de France; les débris de l'année française passèrent sous son commandement.
Napoléon, emporté presque seul sur un traîneau, partit de Smorghoni le 5 décembre, franchit la Pologne, I" Allemagne ; le 18, il frappait aux portes des Tuileries, dans la nuit, à onze heures, du soir, ayant atteint le courrier chargé du 29e bulletin. Paris apprit, le même jour, la pré» sence de l'empereur et tont le désastre de l'armée française en Russie.
Il serait superflu dédire quel fut l'effet de cette nouvelle sur les esprits. Mais pour comprendre l'ensemble et la suite des événements, il est nécessaire de considérer à part une autre hostilité que cède de la Russie, dont nous avons fait souvent mention , toutefois sans en avoir encore parlé avec l'importance qui lui appartient.
48. — Angleterre. — Traité d'Amiens. — Saint-Domingue. — Colonies. — Conspirafions. «— Blocus continental. — Les États de l'Europe ont tous pris, posé , repris les armes contre la France; avec chacun d'eux il y eut des intervalles de paix: seule, l'Angleterre n'a jamais fait la paix avec la France, car le traité d'Amiens n'a été, des deux parts, qu'une trêve imposée par l'opinion publique, un temps d'arrêt pour de plus formidables préparatifs. L'Angleterre a fait plus que de ne jamais poser les armes : c'est elle qui a soulevé et soutenu contre la France toutes les nations qui lui ont fait la guerre; pas une alliance qu'elle n'ait troublée, pervertie, interrompue pour isoler la France au milieu de l'Europe; pas un différend qu'elle n'ait envenimé pour en faire sortir des haines, une lutte sans fin contre la France. Elle a été l'âme de toutes les coalitions; par elle, ces coalitions se sont succédé si rapidement qu'on peut dire qu'il n'y en eut qu'une seule, continue et acharnée (i). Et ce n'est pas assez : toutes les nations en lutte avec la France n'ont employé contre elle que les armes des champs de bataille; seule, l'Angleterre, sans s'abstenir des combats, a eu recours à d'autres armes que celles de la guerre. Ce n'était pas une guérie, c'était une entreprise de destruction. Pendant que ses armées envahissaient l'Italie, la Hollande, le Portugal, l'Espagne; que ses flottes surprenaient les colonies des alliés de la France, interceptaient leur commerce, assiégeaient toutes les côles, interdisaient à toutes les nations la neutralité; pendant que ses agents délibéraient dans tous les ca-
flj Ifapoleon dlMlt à Sainte Heïéne s « l/Fnropr ne ees«a Jamais de faire la guerre * la France, à se» principe*, a mol. Il noua fallait abattre, sous peine d'être • battu*, la coalition exista toujours-, publique ou seerete , atouée ou demenlic, elle fut toujours en penna-
NAPOLEON lfr
binels, relevant les désespoir*, ranimant les ambitions, procurant des subsides, renouant sans cesse les trames brisées des coalitions; d'autres agents, iulrépides et résolus, pénétraient parmi les populations et cberctiaient tous les germes de mécontentements et de souffrances dont ils pouvaient faire des complots, des trahisons, des partis secrets, des soulèvements et même des tentatives d'assassinat; celte propagande occulte, variant de langage selon les lieux et les ferments de discorde, s'adressait tour à tour en France à l'exaltation du royalisme et aux dernières fureurs de la révolution ; en Portugal et en Espagne à l'orgueil national, à la fidélité royaliste, au fanatisme religieux; en Italie aox regrets inspirés par la disparition du saintsiége, à l'espoir de l'indépendance et de l'unité; en Allemagne, à l'amour de la patrie, à celui de la liberté, aux ressentiments de tant de princes dépossédés par l'ordre nouveau ; partout à l'impatience et à la haine de l'excessive action et de la prépotence française. L'Angleterre ne se bornait même pas à s'acharner ainsi contre la France par des expéditions, par des coalitions, par des conspirations, par des soulèvements populaires : la France, jusque-là, avait fait l'opinion du monde ; ce glorieux privilège, qui s'était interrompu pour elle depuis qu'elle subissait les régimes violents de la révolution, sans passer entièrement à l'Angleterre , appartenait nécessairement, pour tout ce qui tient aux idées et aux passions politiques, au seul pays dans lequel se fussent conservées les habitudes et les prérogatives de la libre discussion. Le mouvement de cette liberté en Angleterre, loin d'embarrasser le gouvernement, en faisait la force et la vitalité. Or, le gouvernement de la Grande-Bretagne se servit de cette incomparable puissance de la liberté politique pour ruiner dans l'opinion du monde tout ce qui était la France, l'Empire, la Révolution. Une calomnie habile, persévérante, s'attacha aux actes, aux institutions, aux personnes; les vengeances anonymes , les anecdotes secrètement révélées , les prétendus documents authentiques dérobés aux fonctionnaires supérieurs, tout cela passait la Manche et se rendait en Angleterre; les détails scandaleux et piquants se mêlaient ainsi, pour leur donner plus de relief, aux invectives générales dirigées sans relâche contre les choses et la politique de l'Empire. Chateaubriand, dans un moment de colère, avait menacé Napoléon fie la snrvenance d'un Tacite; à défaut des Tacite, les Suétone, les Pétrone et les Proco|>e abondaient en Angleterre. Ces histoires particulières circulaient à travers les peuples émus, traduites au besoin en allemand, en espagnol, en italien et surtout en français. On s'est étonné des étranges et grossières calomnies qui ont fait subitement explosion en France dans l'année 181 i : ces calomnies où tout était méconnu et défiguré, des esprits lâches, pervers ou malades ne les avaient pas improvisées en un seul
jour d'infamie et de malheur; non; maie il y avait, sur la Révolution, l'Empire, ses actes, son personnel, une opinion que l'Angleterre avait établie en Europe par plus de quatorze ans de pamphlets , et que la police française avait toujours soigneusement tenue à l'écart de nos frontières : c'est cette opinion- là qui , tout d'un coup , apparut en France a la suite des armées de l'invasion.
La lutte de l'Empire contre cette hostilité si acharnée de l'Angleterre est presque toute l'histoire de l'ère napoléonienne. Là se trouve la cause première de tous les excès de dictature et de conquête; là l'explication principale de ce qu'il y eut de démesuré et d'anormal dans la politique de la France de 1800 à 1814. Raconter cette lutte en détail, ce serait refaire eu entier l'histoire de l'Empire. Nous nous bornerons à rapporter de ce formidable duel, non tous les événements qui en ont marqué les phases, mais seulement les faits qui s'y réfèrent immédiatement.
On doit remarquer que Napoléon a pris soin, plusieurs fois, de mettre l'Angleterre en demeure de conclure la paix. Le monde souffrait de la continuité de ces conflits qui, sur la leric et sur la mer, interrompaient le commerce des nations. 11 y avait intérêt à décliner la responsabilité de cette perturbation universelle. Napoléon ne manqua pas une occasion de provoquer l'Angleterre à la paix. Il le fit hautement aux derniers jours de 1799 par une lettre rendue publique et adressée au roi Georges III (1). Cette sommation fut renouvelée, dans la même forme, en 1805 (2). En 1806, il y eut des négociations pour la paix longuement et vainement suivies, du mois de mars au mois d'octobre. Alexandre, après le traité de Tilsit, se cliargca de les reprendre comme médiateur; à celte occasion, une lettre collective des deux empereurs de France et de Russie fut adressée au roi d'Angleterre, en date d'Erfurt,l2 octobre 1808. Le ministère anglais répondit assez fièrement, le 28 octobre, qu'il avait à sauvegarder ses alliés de Portugal , de Naples , de Suède , d'Espagne . et qu'il ne ferait la paix qu'à la condition de cette sauvegarde. En 1812, à la veille de l'expédition de Russie, Napoléon offrait et demandait encore la paix à l'Angleterre (3). Ces démonstrations pacifiques étaient bruyamment commentées par la presse impériale ; si elles ne réussissaient pas à faire poser les armes, elles servaient du moins à exciter contre l'Angleterre lanimosité des populations de la France. Au moment de la guerre
(I) Lettre «In M décembre l'M. I* ministère anclau répondit, le * janvier 1800, en demandant comme condition préalable le rétablissement des Bourbon* en France.
(I) Lettre du t» Janvier l*N. Le ministère anglais n'y fit qu'une réponse évasive.
(S) Par une lettre de «on ministre des relations eitertenrcs, du t7 avril 1818 Le ministère anglais répondit, le M avril, en demandant le rétablissement préalable
NAPOLÉON 1er
de Prusse, alors que Ton ne pouvait plus douter de l'extrême obstination de l'hostilité anglaise, Napoléon s'exprimait ainsi dans un message au sénat : "... Notre cœur est péniblement affecté de cette prépondérance constante qu'obtient en Europe le génie du mal, occupé sans cesse à traverser le* desseins que nous formons pour la tranquillité de l'Europe, le repos et le bonheur de la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres de séduction, égarant ceux qu'il n'a pu corrompre, les aveuglant sur leurs véritables intérêts, et les lançant au milieu des partis sans autres guides que les passions qu'il a su leur inspirer » (l).
Cependant il y eut un jour où Napoléon parvint à signer la paix avec l'Angleterre; mais comment, à l'aide de quelle politique? C'est ce qu'il importe de constater.
La France venait d'obtenir par le traité de Lunéville (2) un peu plus que sa prépondérance naturelle sur le continent; ses frontières étendues recevaient des agrandissements ; les États dont l'alliance immédiate et certaine lui est nécessaire, la Hollande, la Suisse, l'Italie, se relevaient sous sa main et se rattachaient à elle par les liens de la solidarité politique (3). En même temps la France taisait des traités de paix et d'alliance avec PKspagne (4), avec Naples (5), avec le Portugal (6), avec la Russie (7), ave© la Turquie (8), avec les Etats-Unis d'Amérique (9). La ligue des marines neutres pour garantir l'indépendance des mers contre les prétentions de l'Angleterre commençait à se former dans le Nord (10). Le continent s'apaisait. Les neutres réclamaient leur liberté. La France, maîtresse d'elle-même, en paix avec le monde, n'avait plus à songer qu'à un seul ennemi ; elle se préparait à l'attaquer. Déjà se massaient à Boulogne les bâtiments de la flottille qui devaient porter une armée française de l'autre coté de la Manche. L'Angleterre fit des prodiges pour se tirer de cet extrême péril; d'abord, elle voulut rompre la ligue des neutres , qui l'inquiétait le plus : Copenhague fut inopinément attaquée et la flotte danoise brûlée sans déclaration de guerre (1 1) ; quelques jours auparavant, Paul I", de Russie , promoteur, à l'instigation de Napo-
(i) Message an sénat, Baraberg, f octobre 1808. (S) 9 février 1801.
li) En Hollande , constitution du 17 octobre 1S01 faite A l'image de la constitution française de l'an vnr. — En Su Use, acte de médiation, rtu 19 février 180S, commencé dé* le 7 septembre 1801. - En Italie, la victoire de Marengo avait tout livré a la France.
'M >l mars et octobre 1801.
|S) 18 mara 1801.
(S) 19 septembre 1801.
H) 8 octobre 1801.
[8 . Préliminaire» de paix, • octobre 1801 ; traité définitif, î« |ittn 1801.
|9> 30 septembre 1800.
(10) Tratté de Saint-Pétcribonrg, 18 décembre isoo, entre la Euwle et la Suéde. Le Danemark et la Pruase accédèrent à ce traité dant le même mois de décembre
(11) 1-9 avril 1801.
ÎIOCV. 8IOCR. ULVKB. — T. \X\V||.
léon, de la ligue des neutres, avait été étranglé dans son palais à Saint-Pétersbourg (1). Restait la flottille de Boulogne : Nelson, de retour de son expédition sur Copenhague, l'assaillit deux fois avec fureur (2), mais eu vain. L'acte sauvage de la Baltique n'avait soulevé qu'une immense indignation. La flottille de Boulogne n'était même pas entamée. L'Angleterre se trouvait déplus en plus isolée et menacée. L'opinion publique à Londres se prononça fortement pour la paix. Pitt tomba du ministère, et la paix fut conclue.
Le secret pour vaincre l'Angleterre était trouvé : c'était la paix sur le continent , et ce qui produit la paix, la modération; c'était de plus une menace de guerre isolée, immédiate, exclusivement maritime.
Le traité d'Amiens est du 25 mars 1802 ; mais les préliminaires qui commencèrent à l'établir datent du 1" octobre 1801, quinze jours après la dernière tentative infructueuse de Nelson contre il flottille de Boulogne.
Un enthousiasme extraordinaire éclata en Europe à cette nouvelle que les deux grands peuples de la civilisation venaient de se réconcilier.
Mais les politiques croyaient peu à cette réconciliation. D'abord l'Angleterre n'était pas encore vaincue; elle s'était seulement dérobée à la lutte. En outre , la France ne pouvait pas manquer de faire des efforts pour reconquérir sur les mers une puissance égale à celle de la Grande-Bretagne. L'Angleterre assisteraitelle impassible à ce rétablissement de la marine française? Cela n'était pas probable. La paix n'avait rien d'assuré; il n'y avait qu'une trêve imposée par un mouvement de l'opinion.
Napoléon ne négligea pas du moins de profiter de cette trêve. Des colonies lui étaient nécessaires pour former des marins , pour avoir sur les divers points du globe des stations , des arsenaux , des forteresses. Il s'empara à la hâte des colonies dont la paix d'Amiens lui rendait la libre possession; à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Guyane , à la Réunion , etc., il ajouta la Louisiane que l'Espagne venait de lui céder (3).
Ici se place un acte que l'on voudrait en vain justifier. L'affranchissement des noirs proclamé par les assemblées de la révolution avait mis en question dans les colonies le travail , la production , le commerce ; de là un embarras, des obstacles, des délais pour la reconstruction de la puissance maritime de la France : l'esclavage des noirs fut rétabli (4), concession trop grave faite par le droit aux nécessités de la lutte d'un temps. Dans cette voie, Napoléon alla plus loin. L'importante et riche colonie de Saint-Domingue s'était rendue indépendante, toutefois sans se soustraire entièrement à la France. Il était possible,
01 Dans la nuit du 13 au » mars tsoi. (l)l.e 4 août, le 15 et 16 septembre 1801.
(3) Traité de Salnt-ll.leron»e, l" octobre
(4) Loi du 10 mal 1801.
■ôô SÀPOL
ù la faveur des managements qu'elle gardait en. core , de ia ramener à une sujétion un peu plus étroite et Monnaie. Toussaint Louverturc , à Saint-Domingue, avait rallié ses frères, naguère esclave» comme lui ; les noirs étaient revenus «les premiers délires de la liberté; ils se soumettaient volontairement au ti avait , cette loi initiale et fondamentale de l'ordre. Un sage de l'antiquité a écrit : - Il n'est point ici-bas de spectacle plus agréable aux dieux que celui d'une multitude d'hommes qui se réunissent pour former ensemble une juste cité. »» Il est un spectacle plus doux encore aux regards delà Providence : c'est celui «l'une multitude d'hommes qui se réunissent pour leur commune régénération. Ce spectacle , Toussaint l-ouverture et *es compagnons d'infortune le présentaient en ce moment. Le travail, la religion, un ordre civil et politique, renaissaient au milieu d'eux. Combien de raisons pour déterminer l'émancipateur de la vieille civilisation européenne à ne tendre qu'une main secourablc vers ces enfants jusque-là déshérités de la commune famille humaine ! Aucune de ces raisons , ie droit d'abord, le respect de la tradition chrétienne, les promesses fastueuses de la philosophie , l'honneur attaché à la réparation de la plus longue iniquité qui ait été commise parmi les hommes, lïntérôt qu'il pouvait y avoir a se faire le protecteur de l'unique société libre que les noirs eussent eucore formée, rien de tout cela ne toucha Napoléon. Il résolut de réduire et d'abattre le chef d'Haïti, parce qu'il détenait la reine des Antilles, parce que ia liberté de ses noirs était contagieuse pour les autres colonies françaises et les troublait , parce qu'il lui fallait à tout prix, pour être en mesure de résister à l'Angleterre , un prompt rétablissement de l'état maritime et colonial de la France. Les préliminaires de la paix d'Amiens étaient à peine signés, que déjà, dès le 1er décembre 1801, une forte expédition partait des côtes de France, chargée de celte mission néfaste. La justice divine l'attendait. Les noirs d'Haïti furent, un moment, vaincus par la ruse et la force , et Toussaint Louverture, pris par trahison, vint mourir de froid et de misère dans un donjon de la Franche- Comté (l). Mais les chefs féroces qui lui succédèrent rallièrent dans un suprême effort de vengeance les noirs dispersés. Tout fut incendie, assassinat , carnage autour des blancs. La peste se leva à son tour. L'armée envahissante périt avec son chef; il s'en échappa quelques hommes à peine pour porter en Europe ce tragique récit : une armée de plus de quarante mille hommes, détruite; ses débris restés aux mains des Anglais; Haïti perdue pour la France; sur ses ruines debout seulement, inûrmc, sanglante, mais irrésistible, la liberté des noirs. Là ne devaient point s'arrêter les suites de cette sinistre aventure. On remarqua
;i] U r, avril 1803 ; U a*ait été pris le 10 juin 180J.
ÉON 1er 356
que le corps expéditionnaire envoyé à Saint- Domingue se composait de l'armée qu'avait commandée Moreau et de régiments polonais. Il était absurde de dire que Napoléon eût voué à la destruction un corps à la tète duquel il avait placé son beau-frère, le général Leclerc qu'accompagnait la propre sœur du premier consuL Mais les morts tombés pour une in- ; juste cause sont implacables, et il se répandit , que Napoléon avait voulu se débarrasser des compagnons de Moreau attachés a une autre gloire que la sienne et d'ailleurs presque tous partisans d'uue république modérée ou d'une monarchie constitutionnelle; il fut dit, de plus, que Napoléon avait voulu se débarrasser des régiments polonais qui, depuis les premières campagnes d'Italie, portaient la promesse et l'espoir du r. lablissement de la Pologne. La présence de ces Polonais dans l'armée française était désagréable au czar ; il fallait ce sacritice et celte satisfaction à l'alliance, tout près de se conclure, des deux despotismes qui se proposaient de se partager ia li- [ berté du monde (i).
La triste expédition de Saint-Domingue, dont - les journaux reçurent ordre de ne point parler, se termina, vers la tin de l'année 1803 i2).
Cependant la paix d'Amiens n'avait pas tenu jusque-la. Les causes de la rupture étaient venues des deux côtés à la fois; d'une part, le premier consul semblait avoir oublie que la coudition prin. cipale pour vaincre l'Angleterre, c elait de se montrer lui-même modéré sur le continent ; loin de se modérer, il se comportait en maître : en Italie, il avait pris pour la France de nouveaux territoires, le Piémont et l'Ile d'Elbe (3) ; il s'était de plus emparé «le la direction immédiate de la république italienne et du protectorat de la république ligurienne (4) ; en Allemagne il avait remanié et changé toute l'ancienne constitution du Corps germanique <5); en Suisse, en Hollande, il était l'arbitre des gouvernements et des constitutions. L'Angleterre s'était prévalue de ces accroissements d'influence et de puissance pour refuser de rendre Malte ainsi qu'elle s'y était formellement obligée; Napoléon n'était pas en état de supporter une violation aussi positive des engagements contractés (6J. D'autre part l'An-
(!) Dans un écrit éloquent publie de nos Jour», Il est encore p»rlé en terme» amer» de cette coopération forcée des réruxles de la Pologne â l'expédition de S»lni-lk>mtngue : « Let soldats de l'indépendance étalent charges d'anéantir la liberté d'un peuple naii<anl h — l.'Odguee polonais», |>ar M. Eilai Regnault; Paris !Sr,t.
(1) Parla capitulation du «encrai Lanalrtte au Portau-Prince, 10 novembre 1803; du général Brunei aux Cdje», lî novembre; du gcncral Rocliambcau au Cap, IS novembre IR03.
|J) Réunion de l'Ile d'KIbe a la France, «én.Mut-con- «utte du» août 1901 (s fructidor an x, du Piémont. »<*natnscnn*iilt<-du :i septembre 180» (U f- ucltd-r ntt x).
(4) République italienne, le 16 janvier 1601; république ligurienne, 19 Juin 180!.
iS) Non* nvuns parlé ailleurs de ce remaniement du CtTps germanique, qui commença eu ISOl el se termina dan* les premiers mol* de 1803.
(s) Napoléon disait aux agents anglais, lors de ta rup-
NAPOLÉON I,r
.glelerre ne voyait pas sans une impatience de moins en moins dissimulée avec quelle rapidité ia France, nonobstant le grave échec de Saint-Domingue, reconstruisait sa puissance coloniale et maritime; elle était résolue à trouver un prétexte pour arrêter tout court des progrès aussi alarmants. La guerre des pamphlets, des discours de tribune, des articles de journaux avait recommencé avec fureur de l'autre côté du détroit contre la France, la révolution, le premier consul. On en était encore à échanger d'aigres explications, lorsque toot d'un coup le cabiuet de Londres (it assaillir sur mer les navires français (t). 11 fot répondu a cet acte d'agression par l'arrestation de tous les Anglais qui se trouvaient en France et dans les pays allies (2), de plus par l'occupation du Hanovre, qu'envahit une armée française (3).
La guerre prenait dès le début un caractère sauvage; elle ne le quitta plus.
Le 30 janvier 1S04, un journal anglais, le Morning Ckronicle, annonçait qu'on avait affiché dans toute la ville de Londres un écrit commençant par ces mots : « La mort de Bonaparte devant avoir lieu bientôt... » Suivaient des avis commerciaux donnés dans la prévision de cette évenlualilé. Cette annonce, la mort prochaine de Bonaparte, était, depuis quinze jours, le bruit de la Bourse de Londres; on la faisait venir de diverses places du continent, et on la répandait jusqu'aux Antilles où elle paralysait la défense des commandants des forces françaises. Un autre journal qui se publiait en français, le Courrier de Londres, donnait la traduction d'un pamphlet du temps de Cromwell , ayant pour titre '• Tuer n'est j>as assassine», et le j ou ruai ajoutait qu'il croyait, par cette publication , servir le peuple français (4).
Quelques mois auparavant, on débitait à grand bruit chez tous les libraires de Londres un opuscule ainsi intitulé : « Perpétuer la guerre, seul moyen de perpétuer la sûreté et la prospérité de l'Angleterre », par le révérend Ed. Hankin. Dans cet écrit, répandu par le miuis
des rebelles français, et que des ministres anglais, Drakeen Bavière, Spencer Srnilli en Wurtemberg, Tayloren Hesse Casset, Wickham en suisse eutrelenaient en l'rance une correspondance ayant pour but d'y organiser la révolte et l'assassinat contre le premier consul. La correspondance fut saisie, la conspiration surprise avant d'avoir pu éclater. Les preuves de la complicité anglaise abondaient ;on en livra quelques-unes seulement au public. Ce fut la mystérieuse affaire dans laquelle se trouvèrent impliqués, pour des rôles différents, Georges Cadoudal, le général Pichegru, le général Moreau, d'autres agents de moindre renom, enlin le «lue d linghien. Il s'a. gissait, d'après les indices les moins improbables, d'arrêter le premier consul sur la route de Saint-Cloud avec un piquet de chouans déguisés en guides de la garde consulaire ; cette part d'action était dévolue à Georges Cadoudal ; puis do faire accepter aux armées, aux populations un nouveau gouvernement coiisi>tant en une monarchie con>litutionnelle dont les Bourbons rétablis eussent été les chefs ; c 'était là l'autre part d'action à laquelle devaient concourir Pichegru, Moreau et le duc d'Knghicn. Il aurait pu sortir de l'examen et du jugement de cette affaire des témoignages bien accablants pour l'honneur de la politique anglaise; malheureusement il en eût pu sortir aussi des renseignements inattendus sur l'état des partis en France; on les disait tous ralliés; ils ne l'étaient pas. Napoléon craignit de laisser voir que la gloire du nouveau régime ne ravissait pas dans l'admiration et la reconnaissance les esprits de tous les Français; il craignit de découvrir aux yeux de l'Europe le fondement tourmenté, incertain encore, de sa toute- puissance. L'examen de l'affaire ne fut pas entièrement abandonné à la justice. L'intervention, toujours suspecte, de la police s'y montra outre mesure. Il y eut toutefois des publications de pièces qui accusaient beaucoup le cabinet anglais ; mais en Angleterre on cria à la supposition, à la calomnie. Cependant le cabinet de Londres fit cet étrange aveu : « Si le gouvernement de S. M. B. négli-
tère, on prêchait ouvertement la destruction de i geait d'avoir égard aux sentiments de ceux des
la France, et il y était dit que l'existence de la France était incompatible avec l'existence de l'Angleterre (5).
Vers le même temps la police française, mise de plusieurs côtés à la fois sur la piste d'une vaste conspiration , découvrait qu'un capitaine de la marine royale d'Angleterre, le capitaine Wright, transportail des côtes d'Angleterre sur celles de Normandie des agents, des émigrés,
tare: « J'aimerais mietu vous voir maître* du faubourg: Saint- intolne que rir Malte. •
|1) 18 et 17 mai 1803.
(*} îî nul 1803.
(St 80 mat-9 juin 1808.
H) TMbatwKau , Contmlat et Bmplrt , tume III.
pStTT* SIT-SI8.
.») Ttubaudeaa, Ibidem, t. iv, p. tu.
habitants de la Fiance qui sont à juste titre mécontents du gouvernement actuel de ce pays; s'il refusait de prêter l'oreille aux projets qu'ils forment pour délivrer leur patrie du joug honteux et de l'esclavage flétrissant sous lequel elle gémit ma ntenant, ou de leur donner aide et assistance, autant que ces projets sont loyaux et justifiables, il ne remplirait pas ce que tout gouvernement juste et sage se doit a lui-même et au monde en général (1)... » Les réserves du langage diplomatique nepcrinettaient pas de faire plus crôment un aveu de complicité. Mais ce que l'on vit surtout dans le long et obscur procès de la conspiration de l'an 1804, c'est que, des
(I) Circulaire du cabinet anghlt aiu mlnMres elrangen remuant à Londres, en dale du 30 août 190».
359 NAPOt
deux parts, on cachait beaucoup de choses au public. D'ailleurs, un sombre incident, survenu au début du procès, absorbait seul déjà toute l'attention : c'était l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien (1). A partir de ce drame de Vinccnnes, il n'y avait plus d'émotion publique pour le complot et ses complices.
Des écrivains bien intentionnés se sont obstinés à mettre cet événement sur le compte d'un hasard , d'un malentendu , d'un excès de zèle des subalternes ; et il leur parait démontré que Napoléon n'avait ni commandé, ni voulu ni même prévu la mort du duc d'Enghien ; mais le lendemain de cette exécution Napoléon vint lui* même au conseil d'État en réclamer toute la responsabilité (2) ; et à Sainte-Hélène il réclamait encore cette responsabilité , par le premier article de son testament : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français... »
Dans la |>ensée de Napoléon, la mort du duc d'Enghien était un acte de souveraineté, un nouvel arrêt de la Révolution contre l'Ancien régime, une affirmation nouvelle de la légitimité et du droit de la Révolution ; et il ne comprenait pas que, dans cette sphère supérieure où il n'y a point de juge humain, on fit intervenir la justice ordinaire aux choses qui dépendent de la souveraineté et desquelles la souveraineté ne dépend pas.
Personne, au reste, ne s'y trompa; sans s'élever à ces considérations, on sentait instinctivement dans le public la gravité exceptionnelle de l'événement : on avait comme l'impression d'un nouveau 21 janvier. Les regrets manifestés à cet égard furent même tels qu'ils laissèrent voir, plus qu'on ne l'aurait voulu, par combien d'attaches secrètes l'ancien régime tenait encore au fond des cœurs. Mais ce n'est pas là ce qui eût pu faire douter le premier consul, près de se faire empereur, de la nécessité de supprimer le prince le plus vaillant de la maison de Bourbon.
Quoi qu'il en soit, il est vrai de dire que la conspiration et le procès de 1804, qui eussent pu tourner à la honte de l'Angleterre, produisirent un tout autre effet moral. A l'étranger surtout, où la police ne pouvait rien comprimer et dissimuler, la réprobation fut immense. Le roi de Suède rompit avec la France; l'empereur de Russie prit le deuil, le fit prendre à sa cour, à ses ambassadeurs, protesta à la diète de Ralisbonne contre la violation du territoire germanique à Ettcnheim, et rappela de Paris son ministre. Ailleurs, l'animadversion ne s'exprima
(l) Arrêté a Ettenhelm, dans le doché de Bade, le 13 mars au mutin, le duc d'Enghien avait été transporte secrètement dan* le château de Vincenne», le so mars, condamné dan» la nuit par une commission militaire et fusillé , avant le Jour, le lendemain tl mars 1*0%.
(î) Tliibaudeau, Consulat tt Empire, tome III, p. Mt- »», rapporte les paroles du premier consul.
ÉON Ier 3f0
| pas avec la même vivacité officielle, mais partout elle éclata par les signes les plus évidents. Et ces démonstrations n'annonçaient que trop les dispositions de l'Europe pour une nouvelle
! coalition contre la France.
En effet, Napoléon, après la rupture de la
! paix d'Amiens, était revenu a son projet d'une descente en Angleterre. Les préparatifs de 1801 avaient été repris. La France s'était changée en un vaste chantier maritime. Les cotes de l'Océan, d'Anvers à Dayonne, s'étaient hérissées de batteries à l'abri desquelles, en moins d'un an, l'expédition projetée réunit 2,365 bâtiments de toute espèce, 12,000 marins, 160,000 hommes de troupes déterre, 10,000 chevaux, 650 pièces d'artillerie. L'année, comme la flottille, se divisait en six grands corps campant autour de Boulogne, chaque corps dans le voisinage de la rade où mouillait la division de la flottille désignée pour son embarquement. Les dispositions avaient été si bien prises, que cette opération, difficile et compliquée, pouvait, ainsi que celle du débarquement, se faire en une heure et demie.
Tout était prêt. On n'attendait plus que la saison favorable, le vent nécessaire, le moment opportun. Un premier plan de descente avait été abandonné, parce que l'amiral Latouche-Tréville, chargé de l'exécuter, tomba malade et mourut.
j Un autre plan fut conçu, et déjà Villeneuve commençait à l'exécuter, toutefois avec une compromettante impéritie ; il s'agissait de faire d'abord une diversion, d'entraîner une forte partie
j des flottes anglaises hors de la Manche, de les disperser en Afrique, en Asie, en Amérique, puis, pendant que l'Angleterre hésiterait entre les points les plus imi>ortants à défendre, d'opérer brusquement un retour en Europe, vers la mer du Nord : à ce moment la flottille de Boulogne devait se détacher des côtes de France. Ces divers rôles étaient distribués entre plusieurs ar-
j mées navales.
On touchait au mois de juillet 1805.
Napoléon, impatient, écrivait au vice-amiral
t Villeneuve, le 22 août : « Parte?, ne perdez pas
! un moment; avec mes escadres réunies, entrez dans la Mancbe. L'Angleterre est à nous. Noos sommes tout prêts; tout est embarque. Paraissez vingt- quatre heures et tout est terminé ». — Le 4 août, Napoléon avait écrit de Boulogne au ministre de la marine : « Tout est ici en bon train ; et certes, si nous sommes maîtres douze heures de la traversée, l'Angleterre a vécu ».
Mais l'Angleterre, après avoir en vain essaye d'arrêter ces formidables préparatifs, avait eu recours , pour conjurer l'immense |>éril qui la
! menaçait, à sonexpédienthabitueljescoaliuons:
! elle souleva derrière la France le continent européen.
Dès le 3 décembre 1804. elle attirait la Suède . dans son hostilité (1). Le 30 mars 1805, elle
! 1 1) Le traite secret du S décembre 180. a\cc la Suéde
NAPOLÉON 1er
s'engageait à payer à la Russie et à l'Autriche I un subside de 31,250,000 francs par chaque force de 100,000 hommes que ces puissances mettraient sur pied ; la Russie et l'Autriche devaient entrer en campagne avec 4 1 5,000 hommes. Le 8 août 1805, l'Angleterre signait à Saint-Pétersbourg un traité ayant pour but de contraindre tous les États d'Europe à se coaliser contre la France. L'Autriche accédait à cette stipulation le 9 août 1805, et, le 8 septembre suivant, elle commençait la guerre par l'invasion de la Bavière.
Napoléon, obligé de faire face à cette troisième coalition, porta rapidement sur le Rhin les corps d'armée près de fondre sur l'Angleterre, pourtant sans abandonner, dans sa pensée, cette proie a laquelle il comptait revenir bientôt. Et la campagne s'ouvrit sur terre par des triomphes inouïs.
Mais le lendemain même du jour de la capitulation d'Ulm, la flotte française, combinée avec celle de l'Espagne , livrait près de Cadix, à la hauteur du cap de Trafalgar, une bataille où les deux flottes étaient presque entièrement détruites (1).
Cette défaite de Trafalgar eut sur l'esprit de Naj>oléon une étrange inllucnce. La mer lui élait contraire. Tout enfant on luj avait prédit qu'il .serait un grand marin. Ironie de la destinée! En Itidic, lors de ses premières campagnes, il avait dissipe, en deux ans, sept grandes années autrichiennes; mais sa puissance avait toujours expiré sur les côtes : l'Angleterre, du haut de ses navires, en demeurait la maltresse. 11 avait pris les lies Ioniennes et Malte : Malte et tes lies Ioniennes lui avaient été enlevées. Toujours la mer a pour complices ses Iles. En Egypte, une seule bataille navale, celle d'Aboukir, avait soffi pour mettre arrêt au succès de la plus prodigieuse expédition que son génie eût tentée, j Depuis, il avait voulu ressaisir l'Egypte, secourir les frères d'armes qu'il y avait laissés, effacer le reproche éternel de cet abandon et de celte grande entreprise manquée : il n'avait pas pu trouver un marin en état de braver les escadres anglaises qui s'opposaient à la traversée, l'oint de marine sans colonies; il avait perdu rÉgypte, il venait de perdre Saint-Domingue; il était obligé, ne pouvant la garder, de vendre la Louisiane aux Etats-Unis d'Amérique (2). Les autres colonies françaises étaient toutes désormais à la merci de la mer. Cet élément hostile et perfide lui réservait une dernière déception. Le plus grand effort qu'il eût fait encore, son entreprise d'une descente en Angleterre, tant de préparatifs si laborieusement accumulés depuis la rupture de la paix «l'Amiens, tant de combinaisons qui embrassaient à la fois l'Europe, l'Afrique, l'Asie, t'A-
fot confirmé et développé par un traite mirant du 3 octobre
(Il Le tl octobre 1805.
<t) Traité du M avril 1803.
mériqne, tout cela était tombé, d'un seul coup, en un jour, en quelques heures, au cap de Trafalgar! Mais en quel moment cette humiliation? Ce désastre le surprenait dans le même temps que, par les prodiges rapides d'une seule campagne improvisée, il abattait l'Autriche, contenait la Prusse, obligeait la Russie à demander la paix. Quel contraste de fortune sur la mer et sur la terre! Ici d'éclatantes victoires, les signes de l'irrésistible puissance! Là une défaite inexplicable, car les vaisseaux espagnols et français l'emportaient par le nombre sur les vaisseaux anglais, et la valeur des équipages, de l'aveu même des vainqueurs, n'était pas inférieure. Il semblait que les destins avaient parlé; plus d'équivoque possible : c'est sur terre seulement que Napoléon devait vaincre son plus implacable et son plus opiniâtre ennemi.
Au moment où tout était prêt pour le départ de la flottille de Boulogne, Napoléon écrivait à Villeneuve : « Si vous me rendez maître pendant le seul espace de trois jours du Pas de Calais, et avec l'aide de Dieu, je mettrai un terme aux destins et à l'existence de l'Angleterre (1). » Il avait encore écrit au même amiral : « Jamais, pour un plus grand but, une escadre n'aura couru quelques hasards et jamais mes soldats de terre et de mer n'auront pu répandre leur sang pour un plus grand et un plus noble résultat. Pour le grand objet de favoriser une descente chez cette puissance qui, depuis six siècles, opprime la France, nous pourrions tous mourir sans regretter la vie (2). » La même pensée se retrouve dans une lettre à Gantcamne au sujet d'un mouvement dans la Méditerranée : « Partez et venez ici. Nous aurons vengé six siècles d'insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, mes soldats de mer et de terre n'auront exposé leur vie (3). »
Mais déjà la prévision de Trafalgar s'était fait jour dans l'esprit de Napoléon, frappé de l'indécision de ses hommes de mer : * Ainsi, écrivaitil au ministre Decrès, ainsi Villeneuve a été bloqué, du 14 au 19 thermidor, par 10 vaisseaux de guerre; il en a 30! Il est dans l'ordre des choses possibles qu'avec une escadre de 30 vaisseaux, mes opérations soient déconcertées et mes escadres battues par 10 vaisseaux anglais (4). »
Cette prévision toutefois n'avait fait que traverser l'esprit de Napoléon. Il écrivait alors au prince Eugène : « Quand j'aurai donné une leçon à l'Autriche je reviendrai à mes projets contre l'Angleterre (ô). » Le 13 octobre, à Pfaffenhofen,
(1) Lettre au vice-amiral Villeneuve, Saint- Cloud, U Juillet 1805.
|D Lettre au vlce-arolral Villeneuve, camp de Boulogne, la août 1808.
(*| Lettre au vice -amiral Ganteauœc, camp de Boulogne, ** >oùl 1808.
(il Lettre au ministre de la marine, camp de Boulogne, 15 août 1808.
(8) Lettre au prince Eugène, camp de Boulogne si août 1808.
il disait à la Grande Armée en lui montrant l'armée autrichienne : «... Sans celte année que vous avt-z «levant tous, nous serions aujourd'hui à Londres; nous eussions vengé six siècles d'outrages et rendu la liberté aux mers (r.»
Le 21 octobre, le jour même du desastre de Trafalgar, Napoléon, par une coïncidence bizarre de sa poncée, avec l'événement qui s'accomplissait en ce moment, disait en s'adressant à ses ennemis d'Autriche et de Russie : « Je ne veux rien sur le continent. Ce sont des vaisseaux , des colonies, du commerce que je veux, et cela vous est avantageux comme à nous {?.). *
Napoléon ne reçut la nouvelle de Trafalgar que fort tard, vers le milieu du mois de novembre, alors que, l'Autriche vaincue, il allait être aux prises a\ec la Russie. Il ordonna qu'il ne fut point parle de l'événement. Mais pendant qu'il épargnait ainsi au public d'inutiles émotions, sa pensée, détournée de ses premiers dessein* par ce qui lui semblait être un arrêt de la destinée, se reportait vers d'autres projets. L'Angleterre tirait du commerce sa principale puissance. Que deviendrait -elle si le plus grand marché du inonde, l'Europe lui était fermée? Elle tomberait dans la géne et la misère; elle ne pourrait plus fournir de subsides aux coalitions; elle se trouverait réduite à demander la paix. Mais pour enlever à l'Angleterre son plus grand marché, il élait nécessaire de disposer de tous les ports, de tous les fleuves, de tous les rivages par lesquels le commerce anglais pouvait entrer en Euro|K>. C'était l'Europe à enserrer dans un seul cercle d'étroite prohibition. Or, pour imposer
put résister, peu ou point de complication* susceptibles de laisser même pour un temps les choses dans l'incertitude, car la moindre interruption du blocus suffisait à délivrer l'Angleterre du trop plein de ses marchandises et le régime économique qui devait s'ensuivre était de sa nalure intolérable pour les imputations. Mais la perspective de pareil les nécessités r.'arrêla pas Napoléon; il se précipita dan? celte \we excessive et violente, où il devait négliger de relever les nationalités condamnées par les crimes de la politique, comme la Pologne; les peuples décomposé?, en effet, sont trop lents à se reconstituer; où il devait ne rien attendre de la raison publique, tout demander à la force, sacrilierles états secondaires et ne rechercher qu'une alliance, celle de la Russie; l'alliance russe, enelfet, *eniblait seule pou voir lut assurer ce qu'il voulaitatteindre l'Europe contenue et fermée a l'Angleterre |>cndant quelques années seulement; alors l'Angleterre s'abattait, et loutsc rétablissait dan» le reste du monde.
Toutefois, le blocus continental ne sortit pas encore des conceptions de Napoléon. Ea paix de Presbourg, la mort de Pitt, l'avènement de Fox , l'espoir d'une réconciliation , les ménagements qu'il fallait avoir pour l'opinion publique qui , de toutes parts, réclamait la paix , des négociations qui s'entamèrent à Paris et qui n'étaient pas encore rompues en septembre 1806, tirent ajourner cette grande mesure jusqu'à la guerre de Prusse. Mais Napoléon, dont le projet était arrêté, en avait dès lors préparé l'exécution. Il lui fallait tous les ports : sur l'Adria*
pareille sujétion à l'Europe, il fallait l'avoir ! tique il avait Ancône; il y eut Venise et tout entière dans son alliance ou sous sa do- '< par le traité de Presbourg; il prit Raguse et mination. ; s'occupait à s'emparer des Bouches de Cal- Avant l'événement qui le fit renoncer au pro- taro (i), pendant qu'une armée française sou* la jet, seul pratique, d'une lutte isolée, immédiate I conduite de Joseph s'emparait du royaume dé et maritime contre l'Anglelerre, au moment même Naples et detous les ports de terre ferme de celle où il se préparait au dernier acte de cette lutte, 1 partie de l'Italie ('>). Mais la Sicile lui échappait. Napoléon écrivait à Talleyrand dans la parfaite 1 Quant aux autres ports italiens sur la Méditerrasérénité de sa raison : « Pour quiconque a des née, Napoléon les avait tous par lui-même ou par yeux, mon système continental est bien déter- ses alliés. L'Espagne était entraînée tout entière miné : je ne veux passer l'A «lige ni le Rhin (3). » dans le système français. 1,-e Portugal résistait : Mais de Trafalgar comme d'Austerlitz par- une expédition fut décrétée contre ce paya. L* tirent les coups décisifs qui, agissant *n sens Hollande était indispensable pour le blocus; déjà contraire, tirent en quelque sorte tourner sur emportée dans la sphère de la politique iinpéclle-même la pensée de Napoléon : à Trafalgar, riale, la Hollaude fut transformée en royaume et la possibilité d'une lutte immédiate avec l'An- placée, pour plus de soreté, comme Naples, sous glclerre, qui s'éloignait de lui; à Austerlitz, la la main d'un frère de Napoléon (3). La Baltique |>ossibilitè de la soumission de toute l'Europe et ses ports étaient libres; là se trouvaient la continentale, qui s'offrait À lui. Son esprit céda a i Suède, hostile, le Danemark, allié et ami, les ce double prestige. L'idée du blocus continental villes banséatiques , des princi|>autés , la Prusse
fut conçue. Celte idée nécessitait pour s'appliquer de rapides conquêtes, de promptes soumissions, d'énormes alliances auxquelles rien ne
(1) Proclamation â la Grande Année, praflenhoteD, 1S octobre iro*.
m f Bulletin de ta Grande Armée, tobre l os.
(V Lstirc an ministre loue, 19 juin isoa.
: et la Russie , toutes pour le moins incertaine*. : Point de blocus possible sans l'occupation des cotes de la Baltique. A la tin de 1806, la campagne s'ouvrit contre la Prusse et la Russie. Après des succès non moins rapides que ceux de
(I) rniUl juillet im.
l»| s letrier, ts Juillet 180«.
fl, U mat
36* NAPOLÉON 1er 36G
la campagne précédente en Autriche, Napoléon f s'empara du marché du monde, et son com-
data de Berlin, 21 novembre 1800, le décret de blocus continental contre les Iles britan-
rnerce prit dés lors cette universalité d'expansion qui devait en faire une des pn^sances du
niques Ce système consistait à exclure de tous genre humain, un nouvel appareil de la vie du
le.s ports possédés par les Français ou leurs alliés les navires anglais d'abord, puis, quels qu'en fussent les importeurs, toutes denrées et marchandises de provenance anglaise. Le blocus se compléta, un an après», par le décret de Milan du 17 décembre 1807, principalement dirigé contre les navires neutres qui se soumettaient plus ou moins volontairement aux exigences maritimes que l'Angleterre décrétait de son coté : les navires neutres étaient dénationalisés, considérés comme anglais et, à ce litre, déclarés de bonne prise. L'Italie tout entière, depuis les Bouches de Cattaro jusqu'à Cività Vecchia, l'Espagne, la Hollande, la Prusse, le Danemark, la Russie adhérèrent au blocus continental, dans l'année 1807, toutefois les États de la Baltique et de la mer «lu Nord avec des hésitations, des réserves et des incertitudes. Ce fut la première phase du système.
S'il y a quelque justice dans les représailles de la guerre, le blocus continental était juste. C'est l'Angleterre qui l'avait elle-même provoqué d'abord par ses prétentions contre la liberté de la mer sur laquelle elle disait avoir, dès le temps de Cromwell, un droit d'empire et de police, puis par «les actes de date moins ancienne : en 1794, un statut de Georges III avait établi qu'il y avait crime de haute trahison à commercer avec la France; et plus récemment encore, en 1803, en 180», en 1805, en IS06, elle avait interdit les neutres et mis tour à tour en état de blocus les bouches de l'KIbe, du Wcser, de l'Ems et toutes les cotes de la France et de ses alliés. Mais, ju?te ou non , le blocus continental lut la guerre faite au détriment «les habitudes, des besoins et du bien-être des populations; une pareille mesure devait avoir des effets aussi graves qu'inattendus.
Tout d'abord la désolation et la ruine furent grandes dans les comptoirs de Londres Les métiers s'arrêtèrent; les capitaux inutiles s'enfouirent au fond des caisses; les ouvriers, eon-
globe. Son agriculture avait été jusque-là fort J secondaire : Hle la rendit plus active, plus savante et la féconda pour en tirer ce qu'elle ne recevait plus des contrées européennes. Pendant qu'elle augmentait ainsi la valeur de son sol et remplaçait la France, la Hollande, l'Espagne, le Danemark, etc., dans le commerce d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, l'Angleterre trouvait dans ce que l'on croyait être sa détresse, et qui n'était pour elle qu'une très-laborieuse et non malheureuse évolution de son industrie, des ressources suflisantes pour fournir des subsides à quiconque voulait s'arme r contre l'Empire français. Le blocus continental ne pouvait avoir son effet qu'à la condition d'une fermeture générale de l'Europe; cette condition était bien difficile à remp ir; à tout propos, un État littoral plus mécontent et moins retenu que les autres s'ouvrait : le commerce anglais s'y précipitait aussitôt et se dégorgeait. La contrebande faisait le re>te, mai* une contrebande qui avait des entrepôts armés aux Acores, à Malle, à Héligoland, des (lottes pour la convoyer, un service clandestin organisé sur tous les rivages. Les marchandises anglaises se vendaient à des prix énormes dont les risques courus ne prenaient pas tout. Il n'y avait en somme de réellement ruinés que les Etats enfermés dans l'intérieur du blocus; ceux-ci ne débitaient plus rien; ils ne produisaient que pour leur consommation. La manufdcture française faisait seule quelques bénéfices : elle se substituait à la manufacture anglaise sur le continent; en France on inventait encore avec succès des cultures pour remplacer certaines production» intertropicales. La fabrique de la Saxe participait à quelques uns de ces avantages de la France. Mais ces compensations exceptionnelles ne profitaient pas à tous. Il vint enfin un moment où le blocus continental ne fut plus qu'une vexation dont les Iles britanniques étaient seules à ne pas souffrir : le Portugal , l'Espagne, soulevés contre la France, s'ouvrireut
gédiés, demeurèrent sans pain; le marchand, j de toutes parts aux importations de l'Angleterre; sur le bord de la mer, ne chercha plus avec une , en même temps, la Hollande, que le blocus ré
: l-i : i„, :i„ „..: ». ;. v «•: :i: .„ /..:...:» A ~ i, i^.k.KJ
}oie anxieuse dans l'horizon les voiles qui lui apportaient des climats lointains les précieuses denrées dont il n'avait plus l'emploi. Mais la misère et le marasme oii tomba le commerce , loin de l'abattre, surexcitèrent le génie si résolu du patriotisme anglais. Avant tout on alla au plus pressé on manquait de débouchés, on en chercha de nouveaux. L'Europe paraissait perdue pour un temps ; mais il restait la mer libre, parcourue par l'Angleterre seulement , et , avec la mer. ks grandscontinenls de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique; or, dans toutes ces parties du monde on n'avait plus à craindre la concurrence
duisait à l'inanition, faisait de la contrebande avec la connivence secrète de son roi fiançais; la Suède, les villes de la Baltique se livraient avec non moins d'ardeur au même commerce clandestin, qui leur était indispensable comme à la Hollande; et la Bussie dont les produits ne s'écoulaient plus était à la veille de contraindre son souverain à se détacher des liens de la politique française. A ce moment qui correspond à l'année 1809 1810. il est curieux de consulter les chiffres «le la statistique. L'Angleterre, à la fin du dix huitième siècle, en 1799, après six années de guerre contre la France, exportait pour
de» Français ni celle de leurs allés. L'Angleterre 1 une valeur totale de 781,681,625 francs.
307 NAPOLÉON Ier
Dans l'année si fructueuse de 1802, après la i réclamations ; on répondit aux neutres en leur
paix d'Amiens, elle avait exporté pour une va- offrant, en Angleterre, de se liguer contre la
leur totale de 1, 1 27, 5ô.i,475 francs. France; en France, de se liguer contre l'Angle-
Or, au milieu des fureurs et des gênes du ; terre. Les neutres, ruinés, se demandaient quelle
blocus continental, les extwrtalions totales de l'Angleterre se sont élevées,
En 1809, à 1,119,861,300 francs.
En 1810, à 1,144,028,025 (1).
Les exportations anglaises, loin de diminuer par le blocus, suivaient ainsi une progression ascendante.
Napoléon sentit alors la nécessité, ou d'abandonner le blocus, ou de le pousser à ses dernières extrémités. Il n'était pas dans sa na-
était la cause première d'un état de choses au^si intolérable. Grâce, aux incriminations les plus retentissantes, celles de la libre tribune d'Angleterre, c'est la France, c'est l'ambition de l'Empire français que l'on accusa d'être la cause de tant de maux. Le monde s'emplissait d'impatiences et de haines contre un seul pays et contre un seul homme.
Cependant il ne servait de rien de décréter de sévères mesures pour l'application du blocus
ture de céder aux obstacles. Ce fut pour le se- continental, si ces mesures n'étaient pas, partout, réellement exécutées. Le dernier mot du système concluait à l'occupation de toutes les cotes du continent européen; des alliances, des promesses, des engagements n'y suffisaient pas ; il y fallait la vigilance même des douaniers français. Napoléon ne résista pas à cette nécessaire, à celte extrême conséquence du système. Il s'empara, d'une part, au sud, de toute l'Iiiyrie et du reste du littoral italien demeuré jusque-là indépendant, l'État pontifical (1); d'autre part, au nord, il s'empara de la Hollande qu'il enleva aux sympathies trop locales de son frère Louis (2), et Ht de la Hollande des départements français ; il fit encore des départements français des pays situés : aux bouches de l'Ems, du Weser, de l'Elbe (3), et, poursuivant sous une autre forme sa maini mise du littoral de la Baltique, il alla jusqu'à i prendre le duché d'Oldembourg (4) et la Pomé- : ranie suédoise (b). Hormis le Portugal et l'Espagne, toujours révoltés, toujours assaillis, non réduits encore, l'Empire français enveloppait ainsi toute l'Europe de l'Adriatique au détroit du Sund. Napoléon ne laissait plus à personne le soin de faire pour lui la police du blocus continental; cette police, il la faisait lui-même de sa main et par ses propres armées.
On put croire, il fut dit alors et proclamé de toutes les manières, qu'il y avait dans celte extrême dilatation des frontières de la France un fol excès d'agrandissement, le rêve insensé de la domination universelle : il n'y avait là, en réalité, que le dernier et vain effort de ce système erroné conçu après Trafalgar, Austerlitz, Iéna : vaincre la Grande-Bretagne, non sur mer, mais sur terre.
Mais alors tout se leva contre la France : elles souffrances des nations dont le commerce était interdit, et les représailles de la liberté intérieure comprimée par les nécessités de la lutte, et les
tond parti qu'il se décida , et le système du blocus entra dans sa phase d'extrême exaspéra- i lion.
Les denrées coloniales, le sucre, le café, etc., étaient celles dont la privation faisait le plus bouffiir les populations et dont le commerce clandestin alimentait le plus la contrebande : au Meu de continuer à les frapper d'une prohibi- ! lion absolue, Napoléon imagina de les soumettre, i par un décret, à un droit de ?0pour 100; par là 1 un procurait un bénéfice au trésor et l'on enlevait ion principal revenu à la contrebande , que le même décret (2) assujettissait à une juridiction <J'une rigueur exceptionnelle.
Mais pour toutes les marchandises autres que denrées coloniales, Napoléon maintint la prohibition absolue; il inventa, de plus, le système des licences, c'est-à-dire l'interdiction à tout navire fiançais et neutie de faire le commerce maritime sans une licence spéciale délivrée par le gouvernement français, et dont ce gouvernement, en la délivrant, déterminait les conditions (3). Cette mesure, qui devint une source de gains illicites et de décisions arbi- Iraires, mettait tout le commerce maritime entre les mains du gouvernement. Et comme l'Angleferre en faisait autant de son côté, les neutres >e trouvèrent des deux parts dépossédés de ietir droit de commercer, il y eut d'universelles
fi) Kous empruntons ces chiffre» au grand onvrape A- M. le baron Charles Dupin, intitule Force productive An nations <Upmt 1800 juiqu'à MSt, tome ltr, p. 1S3 et «ulvantcs. —Et ces chiffres ne représentent que le principal ut ment du mouvement du commerce auglal*; Il en est d'autres qu'il faudrait pouvoir y ajouter, notamment la râleur de» escomptes faits par l'Angleterre. Les neutres ac pouvaient pas commercer, en vertu du blocus maritime décrété par la Grande-Bretagne, sans venir prendre a Londres ou ailleurs l'attache du gouvernement anglais. Cette opération était ordinairement suivie d'une vente ImmédUte : le commerce anglais achetait lui-même les denrées dont le transport et le débit étaient ainsi aulo- TUés.ct le* payait avec du papier des diverses places d'Kurnpe ; puis 11 escomptait ce papier. A la vérité, il y avait «le grands risques a courir, les marchandises pouvaient être saisies, brûlées, perdues, et ces risques tombaient en définitive sur l'Angleterre; malt on tenait compte de ces risques, soit en achetant, soit en escomptant, et l'Angleterre faisait ainsi presque à coup sûr des feéneflces énormes.
Il) Décret du ( août 1810.
\H Décret du » Juillet 1810.
(1) Parle traité dé Vienne du 15 octobre 180». l' Antriche perdit les cotes lllyrtenne* qui restéreut à la France ; les décrets du 17 mal 1600 et du 17 février 1810 réduisirent l'Etat pontifical en départements français.
{*) Décret du • Juillet 1810.
(3) » Juillet 1811.
W*8 février 1811.
(8) 87 Janvier 181».
NAPOLÉON Ier
droits de* peuples secondaires sacrifiés aux grandes alliances qui n'avaient elles-mêmes assuré aucune stabilité, et les compétitions et les résistances des souverains inquiétés, offensés ou rendus plus ambitieux par le spectacle de tant d'abus de la force. Il est permis de penser que Napoléon aurait pu conjurer ces extrêmes périls par un changement de système ayant pour but de rétablir dans leur autonomie les nationalités de l'est de l'Europe ; ce rétablissement, en écartant la Russie du champ de bataille, eût laissé Napoléon sans puissance rivale sur le continent, et tranquille sur le continent, il eût pu revenir contre l'Angleterre à son premier projet, seul efficace, d'une guerre maritime. Mats Napoléon sacrifia encore à l'espoir de l'alliance russe la Suède, le Danemark, la Pologne, la Turquie. Cet espoir fut trompé; toute alliance tomba pour lui aux bords de la Bérésina. Napoléon, à la (in de 1812, se trouva seul en présence de l'Europe soulevée, dont la Grande-Bretagne animait et poussait au combat tous les malaises, toutes les colères, toutes les vengeances (1).
•abU* Sixième coalition. — Dernière campagne d'Allemagne. — Congres de Prague. — Jittour sur le nhln.
(janvier — novembre 1813).
48ôi5. Napoléon était rentré à Paris, daus la nuit du 18 décembre 1812, avec la nouvelle dos désastres de Russie.
Dès le lendemain, 19 au malin, de3 ordres partaient des Tuileries et mettaient en mouvement toutes les administrations.
Le il janvier 1813, un sénatus-consulte décrétait la levée de 350,000 hommes dans la garde nationale, dans les conscriptions, presque toutes épuisées, de 1812, 1811, 1810, 1809 et daus la conscription anticipée de 1814. « Ce seront les
(I) L'Angleterre n'avait pas posé le* arme», en 1797, avec la première coalition contre la France ; en 1799, elfe avait «cité la seconde coalition; en IMS, la troisième; en J«*6, la quatrième; en 18C», la cinquième. Apre» la patxdcTUilt.cn 1S07.U semblait que l'Empire oc pouvait plus être vaincu; Il fut provoqué a se détruire lui-même par l'excès de ses victoire* et de ses dominations. Quand lu monde fut ainsi a bout de palkace, quand l'Empire eut atteint ce sommet de la toutepuissance interdit aux ambitions humaine», l'Angleterre se trouva encore la, en 1819 et 1813, pour renouer contre b France la sixième coalition, celle de l'invasion. Toutes ces coalitions avaient coûte à l'Angleterre, à défaut de sang, beaucoup d'or; l'Europe n'avait pas cesse d'être à sa solde.
D'après les chiffre» officiels communiqués au Parlement en isoi par Pitt, la dette anglaise était
En 1800 de 393,U*.39x llr. st.
En VU de 919.189,818
Elle s'était donc accrue en *ept années de I6i,x7i,m llv. st. soteroe équivalente aujourd'hui à plus de * milliards de francs En 1901, lors du traité d'Amlen*. cette différence s>levalt a 4 milliards 900 millions. En 1817, l'Angleterre lérlsnt son compte déQoillf d'emprunt* pour frais de guerre, le portait à 991,874,598 livres sterling , soit U milliards «î9 millions de francs. M. le baron Charles Oupin, Force productive des nations, tome I", pages lit et 177.
conquérants de la paix », disait le président du sénat dans son allocution à l'empereur.
Mais on apprit coup sur coup que la Prusse se détachait avec fureur de l'alliance française, qu'elle armait toute sa population virile, qu'elle jurait avec la Russie de traiter désormais comme déchus de leur souveraineté tous princes allemands qui ne s'armeraient pas contre la France ( l ) ; que les peuples allemands, soulevés, s'ébranlaient à ses cris de baine ; que le czar leur promettait de les faire entrer dans l'Empire français (2); que le prince royal de Suède, déjà livré, trouvait moyen de se vendre encore à la coalition (3); que l'Autriche était incertaine;, que l'Angleterre pressait tous les cabinets et tenait prêts ses subsides ; qu'il partait de Hartwell un appel du comle de Lille à la nation française (4).
Un nouveau sénatus-consulte du 3 avril ajouta à la levée des 350,000 hommes, déjà votée, une autre levée de 190,000 hommes.
Napoléon se porta sur le Rhin, le 5 avril, avec les premiers bataillons formés à la hâte, pendant que le prince Eugène soutenait péniblement le poids de la coalition sur la Saale, et que les forces qui devaient rejoindre l'empereur achevaient de 6e recomposer.
La nouvelle année n'était pas encore toute réunie, que déjà, le 2 mai, par la victoire de Lutzcn, elle avait jeté dans le cœur des ennemis l'hésitation et la crainte. Napoléon disait, le lendemain, sur le champ de bataille : «Soldats,... dans une seule journée vous avez déjoué tous leurs complots parricides... Nous rejetterons ces Tartares dans leurs affreux climats qu'ils ne doivent pas franchir. Qu'ils restent dans leurs déserts glacés, séjour d'esclavage, de barbarie, de corruption... Vou» avez bien mérité de l'Europe civilisée. Soldats, l'Ilalic, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de grâce 1 »
Après Ltitzen, deux autres batailles, deux autres victoires, le 20 et le 21 mai, Bautzen et Wurschen; une marche en avant irrésistible j les grandes lignes stratégiques occupées ; la Saxe délivrée; l'armée française, en un mois, portée des bords de la Saale sur ceux de l'Oder.
Une suspension d'armes fut demandée et accordée, à Plesswitz, du 5 juin au 20 juillet 1813. Mais ce n'était pas le désir de la paix qui faisait cet armistice : pour la France comme pour la coalition les hostilités avaient commencé trop tôt; on s'était surpris mutuellement; des deux parts on ne voulait que revenir à la charge avec des forces plus complètes.
(l) Convention du général York avec Wlttgensteln, 30 décembre 1811 — Traité de la Prusse avec la Junte d'Espagne, M Janvier 1S13. —Traité Ue la Prusse avec U Russie, 1er mars 18H. — Rupture de la Truste avec la France, 18 mars, déclaration de guerre, 97 mars l?is.
(l) » Le deuil du monde est Ont.... nos valeureui bataillons entreront dans cet Empire... » Le exar aux Allemands, proclamation du tt février 18t3.
(3) Traité de la Suède avec l'Angleterre, Stockholm, 3 mars 1813.
U) Manifeste du 1" février 1818.
Cependant au milieu de ces ennemis si acharnés qu'ih ni1 s'arrêtaient que pour mieux se frapper, il y avait une puissance qu'une alliance récente, des liens de famille, des intérêts contradictoires et luminosité de ses peuples poussaient et ramenaient d'un parti à l'autre entre la France et la coalition : l'Autriche, par les contrariétés de sa situation, était singulièrement placée pour s'interposer et faire prévaloir un arrangement pacifique. Elle s'interposa; mais en quels termes, c'est ce qu'il importe de remarquer.
A la vérité, il fut arrêté qu'il y aurait un congrès, que ce congrès se réunirait à Prague le 10 juillet, que l'armistice serait prorogé jusqu'au 10 août : mais en même temps il tut établi que, si le 10 août à minuit , la paix n'était pas faite , le* hostilités reprendraient irrévocablement; l'Autriche déclarait, de plus, que, si la paix ne se faisait pa% elle se trouverait, à la reprise des hostilités, du coté de la coalition. Négociation étrange où la discussion était en quelque sorte interdite, où il ne s'agissait pour une des parties, la France, que d'accepter les conditions offertes, où la puissance médiatrice, l'Autriche, ne dissimulait même pas qu'elle cessait d'être neutre et qu'elle était d'avance acquise à la coalition !
Malgré les victoires de Lutzen, de Bautzen, de Wurschen, et la forte attitude qu'elle avait sur l'Oder, la France était traitée en vaincue; on lui signifiait un ultimatum.
On a beaucoup reproché à Napoléon de n'avoir pas accepté cette position et la paix aux conditions qui lui étaient offertes. Si grande que soit l'autorité de l'éminent historien qui a renouvelé de nos jours cette accusation (1), nous ne croyons pas pouvoir l'admettre, et pour la repousser, il nous suffira d'appeler l'atteution sur une simple question de fait.
Dans les conditions de paix offertes à Napoléon, il importe de distinguer deux parties :
t" La renonciation, par la France, à toute extension territoriale en dehors de ses limites
naturelles des Alpes, des Pyrénées et du Rhin;
?» L'abandon , par la France , des alliés et États indépendants, créés ou garantis par elle, comme le duché de Varsovie, la confédération du Rhin, la fédération helvétique et Autres établissements, en ce moment plus ou moins précaires mais non encore renversés, d'Allemagne, d'Espagne, d'Italie.
Il n'y avait sans nul doute aucune raison de droit, d'utilité et même de réelle grandeur, qui défendit à la France de se réduire à ce que les siècles avaient fait d'elle et de renoncer h ses accroissements de date récente ; ces accroissements, non encore consolidés, l'embarrassaient plus qu'ils ne la rendaient forte; ils tendaient, en se consolidant, à l'altérer dans sa nationalité; ils ne l'augmentaient qu'en apparence; en réalité
(DM. Tulcn, Histoire du Consulat et de T Empire,
ils devaient, un jonr, la défaire. Us avaient d'ailleurs une origine maudite , la conquête abolie depuis dix-huit cents ans entre les nations diretiennes; le droit de conquête n'existe paseatr* des peuples de même civilisation. C'étaient 1<> nécessités de la stratégie qui avaient fait pren-Hr.par la France les bords de la Baltique, de la mer rîn Nord el de l'Adriatique: avec la paix, si elle cUrt sincère, devaient tomber les précautions de cette extrême défensive; une défensive normale ce réclamait pour la France que les barrières des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.
Mais si la France pouvait et devait renoncer à ses exagérations territoriales, ce qu'elle ne pouvait pas faire aussi aisément, c'était d'abandonner tousles États alliés qu'elle avait nécessairement sous sa garantie. Là des princes, des pirtis, des populations avaient eu foi en la France, en sa force, en ses idées nouvelles, en ses enga^ ments : ils s'étaientformés parelle.ilsse trouvait compromis pour elle; une réaction impitowbl*, aveugle, dont on vit bientôt les excès, les menaçait : les abandonner sans stipulation aucune en leur faveur, comme la coalition le voulait et l'exigeait, les abandonner sans faire, pour les défendre, si périlleux qu'il dût être, un supréti* effort, comme le demandaient aussi les partisans de la paix à tout prix, c'était là ce que la France ne pouvait pas faire sans cesser Mur elle-même le pays de la loyauté, du coura^, de l'honneur.
A cette considération si forte sur l'àme altière de Napoléon, il s'en ajoutait une autre, la nécessité pour la France de ne rentrer dan> ses limites qu'en laissant dans le reste de l'Europe un certain équilibre entre les diverses puissances. Il était illusoire de dire que !a France reprenait son ancien état, si autour d'elle d'autre> puissances acquéraient une importance démesurée. Au temps de la paix de Westpliahe, limites restreintes pouvaient suffire à la Francv, parce qu'elle n'avait alors pour rivales q<* le* maisons d'Autriche et d'Espagne, d'une importance égale à la sienne. Mais, depuis, la l'ros* était née sur la frontière du Rhin, l'Angleterre avait pris sur toutes les mers une extenskw extraordinaire, et, par le fait du partage la Pologne, la Russie tenait tout le continu» oriental de l'Europe sous le poids de son pouvoir ou de ses inlluences. Or, la paix que Ion réclamait à Prague devait remettre, il tAxm, la France dans son ancien état, mais en même temps relever ou constituer à ses cotte, pto» agrandies, plus fortes, plus menaçantes qu elle* ne l'avaient encore été jusque* là, la Presse» l'Autriche, l'Angleterre, la Russie. Il n'y •»«" plus de proportion entre la France et les très Etats rivaux. Ces alliés, ces États secondaires dont la coalition exigeait l'abandon pouvaient seuls établir quelque contre-potda entre des prépondérances trop inégales Uemal\£[|l la France de rentrer dans
373 NAPOI
tous ses alliés, c'était vouloir, par le fait, que la France descendit du premier rang au second, en laissant I Europe sans autonomie entre les deux puissances qui allaient désormais se la disputer, la Russie et l'Angleterre.
Si Napoléon , dans la forte position conquise par ses dernières victoires, avait du désespérer «Je continuer ses triomphes de Lutzen et de Bautzen, il avait mieux à faire que de souscrire à d'indignes injonctions ; c'était de rappeler d'Italie, de Hollaude , d'Espagne, des diverses places d'Allemagne (il en était temps encore ) les années et les garnisons qui s'y trouvaient ; de proclamer l'indépendance des pays momentanément laissés à eux-mêmes ; de se replier sur le Rhin , les Pyrénées et les Alpes, et iàf dans une puissante attitude défensive, sans rien céder, d'attendre les représailles de ses vaincus de la veille, les discordes qui ne manqueraient pas de se mettre entre les coalisés, l'épuisement et le désarroi des armées ennemies accumulées aux mêmes lieux, la fin prochaine des malentendus et des égarements qui animaient les peuples contre la France nouvelle. On peut reprocher à Napoléon de n'avoir pas prévu ou vu, dès juillet 1813, la nécessité d'une pareille décision ; on ne peut pas lui reprocher de n'avoir pas d'avance accepté, pour lui et pour la France, toutes les conséquences d'une défaite qu'il n'avait pas encore essuyée.
On négocia sans désir, sans espoir d'une conclusion pacifique. Des deux parts, ce à quoi l'on tenait surtout, c'était a compléter des armements. La coalition tenait, de plus, à tromper les peuples sur la responsabilité de la continuation des hostilités. « Il fallait, dit un historien, il fallait qu'aux yeux de l'Europe Napoléon parût n'avoir jamais voulu que la guerre (l>. » Pour cela il était nécessaire de perdre les jours sans commencer les négociations, de ne commencer les négociations que pour la forme, de mettre en avant, a plusieurs reprises, à tout propos, des conditions de paix inacceptables. Pendant ce temps de nouveaux bataillons accouraient ; la coalition se renforçait de l'adhésion de l'Autriche, et Napoléon, sans cesse assailli d'objurgations pacifiques, passait poor être, par son ambition, par sou intraitable orgueil, le seul obstacle qu'il y eut à la paix.
Napoléon put dire , un jour, son fait à toute cette triomphante hypocrisie de ses ennemis; ce fut le 28 juin, à Dresde, dans une conversation qull eut avec le ministre autrichien. Il y a de cette célèbre conversation , qui dura plusieurs heures , deux relations, l'une de M. de Metternieh lui même , inédite , mais communiquée à quelques personnes, notamment à M. Thiers qui l'a suivie dans son récit en la modifiant cà et là d'après sa connaissance géné-
(l) Rlgnon, Histoire de France tous p. m.
,t. Ml,
.ÉOK Ier 374 rate des idées et des passions du moment (I) ; l'autre de M. Fain, secrétaire de l'Empereur, rédigée d'après des indications de M. de Bassano (2), et qui a été suivie par tous les historiens, M. Thiers excepté. Pour qui connaît ics habitudes de réserve des employés du cabinet de l'Empereur, il est presque impossible d'ad^ mettre que les paroles rapportées par M. Fain aient été supposées. M. Bignon s'exprime ainsi au sujet de la relation de M. de Metternieh : « M. de Metternieh, dans ses Mémoires encore inédits, rend compte à sa manière de l'entrevue de Dresde (3) ». Nous citerons en somme de la relation française quelques parties seulement, celles qui ne sont pas contredites par la relation autrichienne. « M. de Metternieh, dit M. Thiers, introduit dans le cabinet de Napoléon, le trouva debout, Cépée au côté , le chapeau sous le bras, se contenant comme quelqu'un qui ne va pas se contenir longtemps, poli, mais froid. — « Vous voilà donc, monsieur de Metternieh, lui dit-il, vous vene* bien tard !... » Napoléon, continuant , fit lui-même, des négociations, un récit plein d'accusations contre les coalisés et l'Autriche en particulier. On arriva enfin aux conditions offertes pour la paix. Ce fut alors que toute patience échappa à Napoléon : — « Eh quoi, s'écria-til, non seulement l'Illyrie, mais la moitié de l'Italie, et le retour du |iape, à Rome, et la Pologne, et l'abandon de l'Espagne, et la Hollande, et la confédération du Rhin, et la Suisse ! Voilà donc Vesprtt de wiode'ration qui vous anime (4). Vous ne pensez qu'à profiter de toutes les chances; vous n'êtes occupé qu'à transporter votre alliance d'un camp à l'autre , pour être toujours du côté où se font les partages, et vous parlez de respect pour les droits des Etats.indépendants ! Au fait, l'Autriche veut l'Italie, la Russie veut la Pologne, la Suède veut la Norwége, la Prusse veut la Saxe, et l'Angleterre veut la Hollande et la Belgique. Pour vous tous, la paix n'est qu'un prétexte. Vous n'aspirez qu'au démembrement de l'Empire français.... Et moi, docile à votre politique, il me faudrait évacuer l'Europe, dont j'occupe encore la moitié, ramener mes lésions la crosse en l'air derrière le Rhin, les Alpes et. les Pyrénées, souscrire à un traité qui ne serait qu'une vaste capitulation , me livrer comme un sot à mes ennemis, et m'en remettre pour l'avenir à la générosité douteuse de ceux-là même dont je suis aujourd'hui le vainqueur ! — Et c'est quand mes drapeaux flottent encore aux bouches de la Vistule et sur les rives de l'Oder; quand mon armée triomphante est aux portes de Berlin et de Breslau ; quand je suis , moi ,
(I' Voir l.i nnt<* de la page 71 du tome XVI de l'//i«totre du Consulat et de l'Emvtre, pur M. Thlcr». (t Fain, Manuscrit de 181 J, p *.
pl M. Bignon, nme de (a pige 168 du tome XII de «on Histoire de France sous Napoléon.
W) RepéMlon ironique d'une phrj»e de M. do Mfittcrnlcli.
NAPOLÉON Vr
Napoléon, moi l'empereur des Fiançais, à la tête de trois cent mille hommes , que l'Autriche, sans coup feiïr, eaus même tirer l'épée, se flatte rie me faire souscrire à de telles conditions ! Sans tirer l'épée! cette prétention est un outrage ! Et mon beau-père accueillerait un tel projet ! croit-il qu'un trône déshonoré pourrait
être en France un refuge pour sa fille et son petit- I de canon (2).- Napoléon avait profité, lui aussi,
nait à sa solde /"Europe entière conjurée contre la France (1). »
La coalition avait eu le temps de rassembler des forces qu'un écrivain militaire prussien, puisant aux sources officielles, porte au chiffre de 810,000 hommes, dont 480,000 en ligne et près d'entrer en campagne avec 1,400 pièces
fils?... Ahl Metternich, combien l'Angleterre vous a-t-ellc donné pour jouer ce rôle contre moi (1)? »
Vaine satisfaction d'une trop juste colère ! Cette conversation ne devait qu'ajouter l'irritation de l'amour-propre offense aux ferments de cupidité, de vengeance et de haine qui rendaient toute paix impossible.
Napoléon qui, seul, eût voulu vaincre celte
| des pourparlers inutiles; l'armée française, rapidement reconstituée, se composait de 542,000 hommes, dont en ligne 380,000 (3). Mais dan» ce nombre il y avait les contingents allemands qui tirent successivement défection. Parmi les étrangers, les Polonais, seuls, restèaent fidèles à la France.
Les coalisés, suivant le conseil de Morcau qui venait d'arriver d'Amérique et se trouvait a
impossibilité, avait fait des efforts pour ouvrir j leur quartier général, avaient adopté ce plan il-
des négociations à part, d'abord avec la Russie, puis avec l'Autriche, mais sans y réussir ni d'un côté ni de l'autre; ses avances avaient été repousBées. Le 8 août, le congrus de Prague se décida enfin à signifier son ultimatum : c'étaient les conditions que l'on connaissait déjà
campagne : éviter tout engagement avec Napoléon, battre successivement chacun de ses lieu» tenants, le troubler par là dans sa stratégie tout en l'épuisant ; puis réunir toutes leurs masses et fondre tous ensemble sur Napoléon lui-même. Ce plan fut, un moment , déconcerté, dès le
Napoléon y réjwndit par deux actes, deux pro- j début. Les coalisés marchèrent sur Dresde ou jets d'arrangement, identiques au fond, dans ils ne croyaient trouver que Gouvion Saint -C\r
lesquels, tout en concédant, en principe mais non complètement, que la Fi ance se réduirait à
et où ils se heurtèrent à Napoléon en personne. La sanglante bataille de Dresde ( 27-2.8 août)
ses limites naturelles, il stipulait des réserves fut gagnée par l'armée française, qui déjà reen faveur du Danemark et de la Saxe et remettait au prochain congrès pour la pacification générale toutes les autres questions relatives aux villes hanséaliques, au Hanovre, à la Hollande, à la confédération du Rhin, etc.
La réponse de l'empereur n'était pas assez explicite; de plus, elle arriva à Prague trop tard, dans la matinée du 11 août. Or depuis le 10, » minuit, il n'y avait plus de congrès, et l'Autriche venait d'adhérer ouvertement à la coalition. L'Autriche, même pendant les négociations, était déjà secrètement liée à la coalition par le traité de Reichenbach, du 27 juin 1813, par les conventions arrêtées à Trachenberg, du 9 au 12 juillet 1813, sur la direction adonner aux armées coalisées, conventions par lesquelles le commandement de ces armées, offert à l'Ant riche, accepté par elle, avait été déféré au général autrichien prince de Schwantenberg.
D'autres traites étaient encore intervenus. Le 14 et le là juin 1813, à Reichenbach, l'Angleterre s'était engagée à fournir à la Russie, à la Prusse, etc. (2), des subsides, des munitions en nature, de plus à garantir un papier dit argent fïdiratif. L'Anglelerre triomphait. « Elle pre-
(11 Ce* derniers mots ne se trouvent pas dans la relation de M. de Metternlch, qui même lea a toujours déituntls. Voir p. tr du tome xvj de VllittUre du Consulat et de rEmpire, par M. Tnlcr*.
<») L'Autriche, qui était partie dans ces traité*, n'y adhéra pourtant ouvertement que les octobre OMS Mais le* subsides anglais étalent a sa disposition depuis le mois de mal. Blguon. f/Utoire de France sont Napnteon . t. XII, p, ÎM
prenait de toute part l'offensive. Mais les coalisés, fidèles à leur plan, battirent successivement à Gross-Reeren Oudiuot (23 août), sur les bords de la Katsbach Macdonald (26 août ), à Kulm Vandamme (30 août ), à Denncwitz Ney (6 septembre ). Les avantages de la victoire de Dresde étaient perdus. Napoléon se voyait obligé de ne pas donner suite à une prenvère combinaison tendant à marcher sur Berlin ; il imagina un retour offensif, qui, s'il eût pu s'exécuter, eût enveloppé l'ennemi et l'eût enfermé enlre l'Oder, la Vistule, la mer Baltique et l'armée française : d'après les conjectures et le* espérances du moment, c'en était fait de la Prusse ; les coalisés se trouvaient contraints à une vaste capitulation. Mais le découragement des généraux français était extrèmo; des nouvelles sinistres leur arrivaient de tous les points : des revers en Italie ; des revers sur les Pyrénées ; la Westphalic perdue , la Bavière près de passer aux coalisés. Napoléon renonça à cette nouvelle combinaison et commença le mouvement de retraite qui devait le rapprocher de la France. Cependant, les coalisés, de leur coté, s'apprêtaient à exécuter la dernière partie de leur plan,
(I) Rlgnon. t. XII, p. m. D'après cet historien, l'Angleterre, pour ses subsides d'Allemagne, deSoéle et de Rosslr. dépensa en sis. mois, de Juillet a décembre isin, une somme de «,SO0,MO livrea sterling. Rlgnon. Ibidet», p. tu.
01 Blgnon, t. X il, p. M8. D'après H. Thler», WS.OOO homme*, dont 100,000 en ligne, et 1,600 bouches à feu. T. XVI, p. tu -JW.
(•) M. TMem compte er. ligne M0.000 Francal» et M. Blgnon, 300.000 seulement
celle qui consistait à fondre sur Napoléon avec » leurs masses réunies. La rencontre eut lieu à Leipzig. Les Français étaient au nombre de ; 155,000, et les coalisés, de 850,000. Malgré cette énorme disproportion numérique, malgré la survenance, pendant l'action, au renfort des coalisés, de plus de 100,000 hommes, malgré la défection, au moment le plus critique, des Saxons et des Wurtembergeois, malgré Bernadette qui $e précipita avec des fusées à la Congrève, nouvelle invention anglaise, dans l'espace laissé -vide par la défection des Saxons et des Wurtembergeois, les Français restèrent maîtres du <bamp de bataille. L'effroyable mêlée avait duré trois jours, du 16 au 18 octobre. Du côté des Français, 50,000 tués ou blessés, du coté des coalisés, 80,000. Les Français disaient le lendemain : Leipzig ! Les Allemands : la ba- i taille des nations! Victorieuse, mais presque détruite et surtout dépourvue de munitions, ! l'armée française dut précipiter son mouvement j de retraite.
Un accident, une méprise ayant fait sauter trop tût sur l'Elster un pont, 20,000 hommes, 250 pièces de canon, un immense matériel de guerre \ tombèrent, le 19 octobre, aux mains de l'ennemi. 1
Murât quitta l'armée française (23 octobre).
Le mouvement de retraite, sans cesse harcelé, fut de plus en plus désordonné. Les villages disparaissaient, emportant les troupeaux, toutes les subsistances. Les soldats se débandaient j et se faisaient tuer isolément au coin des fer- j mes qu'ils pillaient. Plus d'alliés, plus de populations amies, plus de services organisés; la privation de toutes choses nécessaires, la faim ; un mal endémique, le typhus ; d'univer- | selles imprécations ; moins les rigueurs extrêmes 1 du climat, une autre déroute de la Bérésina.
Les Bavarois qui, depuis le 8 octobre, s'étaient alliés à la coalition, et qui, depuis le 15, combattaient avec elle, voulurent barrer le pas- ! sage aux débris de l'armée française. Tant d'in- ; gratitude et de présomption furent exemplaire- , ment punies à Hanau, le 30 octobre.
Enfin, l'on vit arriver sur les places du Rhin, à Mayence, des soldats en haillons, hâves, dé- j chnrnés, qui ne semblaient animés que par la . fièvre. C'était là ce qu'il restait de celte armée I partie, quelques mois auparavant, si jeune et j brillante, pour la conquête de la paix. Kilo j rapportait l'annonce de nouveaux désastres, ; d'une invasion imminente, d'inévitables catastrophes.
Napoléon, rentrant à Paris vaincu pour la seconde fois, jeta ce cri au patriotisme français : « Il y a un an l'Europe marchait avec nous; elle marche aujourd'hui tout entière contre
(novembre 1813 — avril 1814 ).
0 Allocution de l'empereur à une deputatlon du sénat,' i s .tnt-Cloui», t4 novembre. Napoléon était arrivé a ; î-alnt-Cloud depuis le 9 au soir i
48trr. Engourdissement de la France. Préparatifs de défense. - 49. Question d Espaune , mal résolue et trop furet. - 60. Question du Suint- Perey non résolue. U pape n'est pat remis en liberté. — si. Communication tardive faite aur deux assemblées. Adresse du senat. llapport hostile fait au Corps législatif ,- colère de P Empereur. — Napoléon part de Paris,- ses -adieux a la garde nationale. Le conseil de régence. - 61. Campagne de France; premières opérations. — 83. U congrès de Chàtillon. Us conférences de I.migny. Le traité de Châtiment. Le congrès de Chàtillon est dissous. — Ligue contre l'Empire des deux partis de la llevvtulion et de la Légitimité, Fitrolles a Chàtillon. Défections à Bordeaux, à Lyon, etc. — 54. Méprise des opérations militaires. Bataille d'Arcls-sur- Aube. Nouveau plan; mouvement sur Suint- Diner. — 55. Les coalisés prennent la résolution de marcher sur Paris. Indécision et fautes de la régence : sa fuite. Capitulation. Napoléon revient trop tard sur Paris. Entrée des allies. Formation d'un gouvernement provisoire i déchéance de l'Empire. — 56. Napoléon à Fontainebleau. Insistances des maréchaux à ses projds. Son abdication conditionnelle pour Napoléon II. Négociations à Paris. Défection de Kaguse et du 6* corps a Essonne- Abdication absolue. — 57. Retour des esprits a la cause de Napoléon H. Projets d'assassinat sur la personne de Napoléon /•'. Mission de niaubreuil. Napoléon tente de s'empoisonner. Traité
48 ter. Mais l'on s'aperçut alors de quel engourdissement fatal est saisie, pour son châtiment, une nation qui a trop longtemps souffert le pouvoir absolu d'un seul. A ce cri rien ne s'émut. L'esprit public se fût-il éveillé, qu'il se serait encore rendormi au bruit monotone des mensonges de la presse du temps, ne discontinuant pas de vanter les victoires, les perfections, les impérissables grandeurs de l'Empire.
Les partis seuls se levèrent et se mirent à l'affût des événements.
En octobre dernier, aux approches des désastres. Napoléon avait décrété un appel anticipé de 100,000 hommes sur la conscription de 1815, plus une levée de 120,000 hommes sur les classes de 1814, 1813, 1812. En novembre, le 15, il porta cette levée à 300,000 hommes et l'étcndit à toutes les classes de 1813 à 1803. En outre, il mobilisa 121 bataillons de gardes nationales.
Des ressources financières n'étaient pas moins indispensables que des générations de combattants. Napoléon força l'impôt comme il épuisait lotîtes les conscriptions ; il décréta que 30 centimes seraient ajoutés à la contribution foncière, ce qui devait produire 80 millions; que la contribution mobilière serait doublée et donnerait 30 millions; que d'autres augmentations feraient sortir 120 millions des contributions indirectes (l).
Les hommes en état de porter les armes étaient moins nombreux qu'on ne croyait ; les
(l) M. Thlers. Histoire du Cotuutat et de l'Empire, tome XVII, p. 51-66.
NAPOLÉON Ier 380
penlues, s'agitaient et n'agis- , terre était oblige d'évacuer l'Espagne et de
cesser de menacer l'Empire sur se* frontières des Pyrénées ; si elle ne le faisait pas, l'insurrection soulevée contre l'armée de la France pouvait se tourner contre celle de l'Angleterre, sur tout depuis les horreurs que les Anglais venaient de commettre a Saint-Sébastien. Mais pour obtenir ce double résultat, et pour l'obtenir en temps utile, il eût fallu se hâter de traiter simultanément avec le roi Ferdinand et avec les Cortès d'l>pagne. Or, ÎSapoléon se borna à traiter avec Ferdinand, à qui l'on offrit de le fronlière, 80,000 hommes; plus, disperses dans mettre en liberté s'il obtenait des Cortès leur
administrations, e saieul pas; le temps manquait; I invasion, les mouvements des années allaient interrompre hs douanes, les octrois, les communications; il devait y avoir bien des retards et bien des déchets dans le résultat de tous ces appels militaires et financiers.
La France avait en ce moment, sur le Rhin, 50 à CO.000 hommes, les débris de sa dernière campagne de Saxe; c'était là son unique ressource disponible. Elle avait encore, en Italie, sur l'Ison/.o, 36,000 hommes; en Espagne, sur la
les diverses places d'Allemagne , de Hollande, de Belgique, d'Italie, l iO.OOO hommes (l). Si l'on avait rappe'é cet ensemble de forces de plus de 250,000 hommes, la Fnnce eût été en mesure de repousser l'invasion. Mais, pour rappeler ces forces, le temps mai q'iait déjà et peutêtre aussi la volonté; car Napoléon, qui ne désespérait pas encore de la victoire, pensait que, pour dicter la paix, il lui fallait conserver partout des moyens d'agression.
Ce qui manquait encore à la France, c'était le matériel de guerre ; ce matériel, à la vérité, n'était pas à créer, il e\ stail; mais il avait été laissé, ainsi que le personnel de l'artillerie et du génie, dans ces postes, trop avancés, de l'Empire qu'enveloppaient ou menaçaient en ce moment des armées ennemies ; il aurait fallu pouvoir les faire revenir des bords de ia VistuV, de l'Oder, de la Baltique, de la mer du Nord, de l'isouzo, de l'Adi^e, du Mincio, du Po, etc.
On es|>érait que l'invasion n'aurait lieu qu'en avril t s 1 4 ; mais les coalisés, qui la préparaient pour décembre 1 s 1 3, avaient déjà, en Italie, To.ooo hommes; en Espagne, 100,000; sur le Rhin, 200 à 230,000; et derrière eux se levaient incessamment des recrues qui sortaient, pour les renforcer, jusque des profondeurs asiatiques du continent européen.
Napoléon opposa à toutes ces impossibilités son activité surhumaine
Pendant qu'il pressait à la hâte la réorganisation des ressources financières et militaires «le la France, l'Empereur songeait aussi à déblayer sa situation de ses embarras les plus urgents. Mais à la manière dont il s'y prit, on eût dit qu'il ne voulait faire à l'adverse fortune que d'apparentes concessions; au fond, il ne revenait sur rien ; il rusait avec la force des choses; son génie ne savait pas céder.
40 L'Espagne, en ce moment toute occupée par l'insurrection indigène et par l'invasion anglaise, retenait inutilement sur lÈbre une des plus belles années de ia France.. Il était nécessaire de traiter avec l'Espagne. De là, deux avantages : d'abord, près de 80,000 hommes de vieilles troupes devenaient disponibles et rentraient en France pour défendre le territoire national ; en outre, l'Angle-
|i) M. Thier*, IMdtm, XVII, P. itetsniv.
acquiescement à un traité de paix et d'alliance entre la France et l'Espagne (t). Quelle pouvait être l'autorité «l'un roi captif, pariant à ses sujets du fond d'une prison ,
la main de son ennemi? Les Cortès, sans refuser de se soumettre à ses volontés, demandaient qu'il frtt auparavant rendu à la liberté et à la sincérité de ses résolutions; elles ne pouvaient accepter qu'un roi sans bâillon, sans entraves, sans intermédiaires dûment suspects; la fidélité même leur faisait un devoir de ne pas traiter avec un ennemi qui détenait dans ses liens leur prince national. Les négociations traînèrent ainsi en longueur, sans que les années françaises d'Espagne devinssent disponibles pour la défense de ;a France et sans que les armées anglaises cessassent d'occuper l'Espagne et de menacer la frontière des l'y renées. En janvier 1814, on n'avait pas encore de décision des Cortès, et Ferdinand ne sortit de sa prison de Yalençay que le 19 mars suivant, alors que déjà depuis plus de deux mois les coalisés étaient en France. 11 n'est pas certain que Napoléon en 18i 4 ait réellement et sincèrement songé à changer de politique envers l'Espagne.
50. L u autre embarras entravait l'Empire à ses derniers moments; c'était la captivité du chef de l'Eglise enlevé de Rome depuis plus de quatre ans, et retenu à Savone, à Fontainebleau. Cette captivité s'était aggravée à l'occasion du mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche. Pic VII, séparé des cardinaux qui avaient refusé de paraître aux nouvelles fêtes nuptiales et qui étaient détenus en divers lieux , se vit réduit à une sorte de solitude pleine de gènes et d'ennuis. Rien ne lui parvenait plus que le bruit des victoires de son tout puissant adversaire. Cependant, malgré la philosophie du dix-huitième siècle et les tendances de la révolution , le sentiment religieux n'était pas éteint dans tous les cneurs. Les récits, exagérés on faux , des persécutions souffertes par le chef de la catholicité, avaient ravivé en France les forces du parti royaliste et soulevé ailleurs, en Italie, en Espagne, en Allemagne (2), des oppositions et
(1) Traltr rte Volenç-ty, du 11 décembre 1813 (« El même i-n Tuiqulc. le peners! Arutrévwny, smb*«;idc«r de France prè« dr l eroprrnir dr« Ollonuos, rapporte, dan» une lettre «Su » d««robrt 1SU , qu'a «on
381 NAPOLEON 1er
«les obstacle* jusque-là inaperçus. Des signes certains révélaient a Napoléon qu il y avait la pour lui une cause d'instabilité qui» «ou* diverses apparences, se mêlait, pour les envenimer, à toutes les autres causes de malaise et de mécontentement. Il sentait la nécessité d'y mettre un terme. Il sentit cette nécessité surtout après ses premiers revers. En 1813, il avait résolu de vaincre
que, même au dernier moment, Napoléon ait entendu changer de politique envers le saiutsiége et l'Etat pontifical.
5t. lin autre changement ne s'opérait pas avec moins d'incertitude. L'Empire n'avait jamais eu pour lui les hommes des classes supérieures. A la vérité, ces hommes ne s'insurgeaient pas contre lui; mais ils s'abste-
lui même la résistance du pape. Feignant de pro- liaient de le fortifier et de le dérendre. On profiter de ce qu'une partie de chasse l'avait amené clame en vain légalité : les multitudes ne se pas-
tout près de Fontainebleau , il avait Tait visite au saint-père , et là, dans un entrgtien dont les fabricants de calomnies ont seuls pu faire une
sent pas de l'assistance immédiate de ces minorités, toujours souveraines, qu'on nomme rintelPgcncc, la richesse, l'illustration de la
scène de violence et de ruse, entretien tout | naissance. Or ces minorités, au dernier mo-
rempli de grandeur et de tendresse où le pape s'était cru ravi dans les bras d'un autre Char- Iemagne , Napoléon, à force de séductions, avait obtenu de Pie VII un nouveau concordat (1) impliquant l'abandon des principes pour la défense desquels le pape se trouvait en captivité. Mais dès qu'il avait pu revenir à lui-même et à ses conseillers, Pie VU avait rétracté l'acte nommé le concordat de Fontainebleau (2). L'affaire en était là avec un malentendu de plus, p'.u* de méfiances réciproques et de nouvelles rigueurs de détention , lorsque Napoléon, après quelques autres vaines tentatives d'arrangement, se décida d'en finir. C'était à la dernière heure; la coalition envahissait la France; le pape pouvait être enlevé. Le 23 janvier 1814 , le colonel
ment de l'Empire, se tenaient a l'écart dans une inertie plus hostile encore qu'indifférente; l'absence de la liberté politique avait privé ces minorités de toute impôt tance et de tonte action dans l'État ; de là leur hostilité. On obéissait encore ; mais il n'y avait plus nulle part de l'initiative et un concours spontané. Le temps manquait à Napoléon pour remédier à ce mal produit par l'ordre qu'il avait lui-même établi. Point de liberté politique possible dans un moment oii tout réclamait la dictature du champ de bataille Cependant la liberté politique pouvait seule satisfaire les hommes des classes supérieures, leur assurer des garanties pour l'avenir, les rallier à l'Empire, donner partout des guides aux multitudes éperdues, mettre au jour l'ensemble et
de gendarmerie Lagorssc, qui gardait le pape, les périls de la situation, aveitir la France, la
lui annonça qu'il allait quitter Fontainebleau ; et deux voitures se montrèrent au bas d'un des perrons du palais. Dans une de ces voitures monta le pape avec un seul domestique, un chapelain secrétaire et son médecin ; dans l'autre se plaça le colonel de gendarmerie avec son escorte. D'après les historiens, le pape avait dû d'abord être dirigé sur Savone , et il était en réalité des lors rendu à la liberté; seulement on le conduisait par des lieux sûrs vers les frontières d'Italie , et là on devait le laisser à luimême. Mais il résulte des faits que le pape tut promené à travers les campagnes de France tantôt pour tourner une ville où l'attendait une ovation, et tantôt pour éviter la rencontre d'une troupe ennemie; il ne sortit pas en définitive de la France pendant toute la guerre de l'invasion et tant que Napoléon eut l'empire. Il était encore retenu prisonnier à Tarascon, lorsqu'il fut délivré par le gouvernement provisoire le jour même que la déchéance de l'emperenr était prononcée (3). Il n'est pas certain
arrivée à Cnns'antlnople II avait trouvé leg esprits fort préoccupai du »ort du rticf des chrétiens a Fontainebleau, et qoe le Reis-Effendl avait tout a'abnrd adresse a<i premier drotfwtn de Li légation française cette que», lion : » Qn'avc-x-voiH lait du pape? » jHignoo, HiUoir* dt France sous Napoléon, ton». XIV, p. ISO).
{V Ane du « iaovu-r 181».
.?) Rétractation du î* mars im.
>D L'prdr* du gouvernement provisoire, en date du i avril isu, e*t ainsi conçu : - Le gouvernement provisoire, instruit avec douleur
su citer, confondre tous les mécontentements particuliers dans l'unanimité d'un seul mouvement national. Napoléon songea à recourir enfin à la liberté politique; seulement, comme il se méfiait d'e le, il s'y prit de telle sorte qu'elle ne pût lien changer a ce que lui-même avait déjà arrêté. Il ne la mit pas en possession d'ellemême; il ne la consulta même pas; il se borna à l'appeler à son secours, et il ne lui assigna qu'un rôle, celui de l'approuver et de le seconder.
Par décret du 20 décembre 1813, et conformément h l'article 30 du sénatus- consulte constitutionnel du 28 frimaire an XII, il fut fait communication au sénat et au corps législatif des documents constatant l'état des négociations avec l'Europe coalisée. Mais cet appel à l'opinion , au concours , à l'assistance des deux assemblées fut fait tardivement, alors que les étrangers commençaient à franchir de toutes parts les frontières de la France : en un pareil moment des récriminations rétrospectives n'étaient plus possibles-, le patrioti>me alarmé avait seul droit de parler; l'imminence du péril commun ne permettait de faire entendre qu'un
au retour du pape dan* ses État» , et déplorant cette continuation do.ilragcs que Napoléon Bonaparte a fait ■subir a Sa Sainteté, ordonne que t»ut retardement à son voyage cesse à l'Imitant, et qu'on lui rende sur toute la roule les honneur» qui lui sont dits ». On remarquera que. dan* cet acte, le Konvernemcnt provisoire préjugeait, «l'un mot, la question du rétablissement du pouvoir temporel : «le retour du pape da*s sts États. »
3«3 NAPOLÉON 1er
cri de guerre. De là , le relard mis à la convocation du corps législatif; Napoléon contraignait la liberté politique tout en l'invoquant; il la soumettait à la violence de la situation.
Le sénat comprit ce que les circonstances réclamaient. Il répondit à l'Empereur dès le 22 décembre 1813. Sa déclaration, exempte de toute critique intempestive, s'élevait à la hauteur de i l'intérêt , unique et sacré , qui se trouvait en cause; elle n'affaiblissait pas le pouvoir au dedans ; au dehors , elle annonçait aux étrangers les résolutions d'une France unanime. Le sénat s'honora par cet acte; mais ce devait être son dernier titre à l'estime publique.
Telle ne fut pas l'expression des sentiments du corps législatif. Celte assemblée des députés des départements, comme on disait alors, car on trouvait déjà pour elle trop ambitieux le titre de corps législatif, cette assemblée était réduite à un rôle plus secondaire encore que la constitution ne le voulait, et elle était depuis quelques années au régimedes humiliations. Ou faisait des lois sans elle, on décrétait sans elle des impôts; une année, en 1812, on avait omis de la convoquer. Mie était en quelque sorte en dehors du gouvernement; elle ignorait les affaires, n'avait point d'esprit politique, s'occupait de commerages, de petites intrigues et s'irritait beaucoup en secret. Elle était ainsi ouverte par tous les cotés aux prestiges des hommes de secte et d'intrigue, et les royalistes l'avaient envahie en grande partie. La moindre prudence eût voulu, puisqu'on allait demander à un pareil corps une adhésion as-
Les meneurs du parti royaliste profilèrent (Je ces fautes incroyables pour s'emparer de la commission chargée de servir d'organe à rassemblée représentative.
La veille du jour où cette assemblée devait rendre sa décision, le prince de Neufchàtel dit à quelques députés qu'il avait réunis à sa lable : « Messieurs, la réponse que vous allez faire donnera à l'Empereur la force d une armée de 200,0000 hommes. »
Le corps législatif répondit comme le pou vaient souhaiter les ennemis de la Franco. La commission, dans son rapport, jugea I* politique de l'Empereur d'après les termes mômes des incriminations de la coalition étrangère. L'ambition excessive de 1 Empereur avait tout fait. On devait accepter la paix telle qu'elle était offerie. On admettait bien que, sous ces offres en apparence acceptables, la coalition étrangère cachait peut être l'intention de porter atteinte à l'Indépendance, à l'intégrité de la France, et l'on accordait (pic, dans cette hypothèse, il était nécessaire «le faire des préparatifs de défense; mais on mettait des conditions à cette résolution de défense : selon les commissaires de l'assemblée, pour animer le peuple «ie France à résister aux étrangers, il était désormais nécessaire de lui donner des garanties d'un meilleur gouvernement; sans un retour à un régime constitutionnel, libéral, on ne devait rien attendre de la France et elle ne coopérerait pas aux efforts qui allaient être tentés pour sauver le despotisme d'un seul homme. Comme si l'on avait
se* importante, que l'on prit quelques précautions , craint encore d'être pris au mot et d'obtenir ce que pour calmer, à la dernière heure, ses extrême* ; l'on demandait, les commissaires de l'assemblée mécontentements. Loin de là ; une partie du , avaient eu soin, pour pousser à bout l'Empereur
corps législatif était à renouveler depuis la der- j et le mettre dans l'impossibilité de céder, de
nière session : on maintint la quatrième série et on la prorogea par un simple décret jusqu'au
recourir ou sarcasme le plus amer; ils ajoutaient : « Nous avons pour premiers garants de
1er janvier 1814. Le corps législatif présentait, ses desseins pacifiques, et cette adversité, véri
chaque année, pour sa présidence, une liste de candidats : on lui donna, sans le consulter, un président pris en dehors de ses membres ; et celte mesure, qui destituait le corps législatif d'une de
dique conseil des rois, et le besoin des peuples hautement exprimé, et l'intérêt même de la couronne. *
Le corps législatif, après avoir entendu la Iw1-
ses prérogatives nécessaires, était décrétée pour ture du rapport et du projet d'adresse, en vota le présent comme pour l'avenir; pourquoi ? » Par- l'impression par 203 voix contre 51 (1). C'était le cequ'il serait possible, disait le courtisan chargé J 30 décembre 1813. La liberté politique faisait un
bien triste avènement : elle se montrait en France en même temps que l'invasion étrangère, et pour son premier acte elle faisait cause commune avec elle.
Nul plus que l'Empereur ne sentit la portée de cette révolte intérieure du corps législatif. Il « hâta d'ordonner la suppression du rapport adopté par l'assemblée; il lit, de plus, briser les
de motiver la mesure en question , parce qu'il serait possible que les candidats proposés par l'assemblée des députés des départements ignorassent l'étiquette et les usages de la cour, ou bien fussent tout à fait inconnus à IVmpereur (I). » Le gouvernement avait à fournir des explications au corps législatif, comme il l'avait fait au sénat; un moment, on songea à ne commettre avec le corps législatif, pour ces explications, que des personnages d'une dignité secondaire.
(Il Cest M. Mole, nommé loul récemment au ministère de la Justlee, qui s'esprlmalt a peu près ainsi au sénat, en novembre iHis, pour Justifier la nouvelle mesure relative a la présidence du corps législatif.
(I) D'après %f. Thiers, l'impression du rapport M. l-alné fut adoptée par l*s sur 164 ( t xvii. p. »:} • Ces Incertlludes proviennent de ce que le» actes «le U commission du corps législatif ont été supprime1 « eomme nous allons le dire. Nous avons cru pouvoir ««Un? la relation d'un îles membres de ta romrals>ion. M. Clsasej de Cous er^urs. dans ses Observations sur U Charte, appendice, p. xr.u.
presses qui allaient reproduire cette pièce pour Je public. La force armée occupa avec un grand fracas militaire la salle des séances, et le corps législatif fut prorogé (1).
Mais il n'était plus temps : le rapport proscrit, l'adresse proposée et non votée, reproduits pardes copies clandestines se répandaient dans toute la France avec les additions et les changements que ia calomnie et la haine avaient pu imaginer. Le parti de l'étranger commentait partout la nouvelle de la résistance de l'assemblée représentative.
Le 30 décembre, Napoléon disait au conseil <rûat,à qui il était venu lui-même demander le «belle du décret de prorogation du corps législatif :
« Vous connaissez la situation des choses et le danger de la patrie. J'ai cru, sans y être obligé , devoir en donner une communication intime aux dépotés du corps législatif. Mais ils ont fait de cet acte de ma confiance une arme contre moi, c'est-à-dire contre la patrie. Au lieu de me seconder de leurs efforts, ils gênent les miens. Notre attitude seule pouvait arrêter l'ennemi; leur conduite l'appelle. Au lieu de lui montrer un front d'airain, ils lui découvrent nos blessures. Us me demandent la paix à grands cris, lorsque le seul moyen pour l'obtenir était de me recommander la guerre. Ils se plaignent de moi ; ils parlent de leurs griefs : mais quel temps prennent-ils?... En présence de l'ennemi!... Le corps législatif, au lieu d'aider à sauver la France, concourt à précipiter sa ruine et trahit ses devoirs; Je remplis les miens; Je le dissous.... •
NAPOLÉON Ier
Napoléon ajouta d'autres paroles plus violentes, où se trahissaient ses craintes de la liberté politique. Mais ce fut le lendemain, le 1er janvier 1814, à l'occasion des réceptions du jour de Tan, que sa colère s'exhala en des termes emportés et terribles; dès qu'il aperçut la dépudu corps législatif :
■ Messieurs, leur dit- il, vous pouviez faire du bien, et vous n'avez fait que du mal.... Votre commission a été conduite par l'esprit de la Gironde. M. Lainé (2) est un conspirateur, un agent de l'Angleterre, avec laquelle il c? t en correspondance par l'intermédiaire de l'avocat Desèze. Les autres sont de* factieux. Je suivrai de l'œil M. Lalné ; c'est un méchant homme. Votre rapport est rédigé avec une astuce et des intentions perfides dont vous ne vous doutez pas. Deux batailles perdues en Champagne l'UAsent fait moins de mal.... Dans votre rapport, vous avez mis l'ironia la plus sanglante à côté des reproches. Vous dites que l'adversité m'a donné de* conseils salutaires. Comment pouvez-vous me reprocher mes malheurs?... J'avais besoin de consolations ; je les attendais de vous. Vous avez voulu inc couvrir de boue ; mais je suis de ces hommes qu'on tue et qu'on ne déshonore pas.... Quêtesvous? Les représentants du peuple? Non. Je le suis, moi. Quatre fois j'ai été appelé par la nation, et quatre fois j'ai eu les votes de cinq millions de citoyens pour moi. J'ai un titre, et vaus n'en avez pas. Vous n'êtes que les députés des départements
Ci; Dérret du 30 décembre isis.
V! L'auteur du rapport de la
wouv. eiocn. cé>in. — T. wxvii.
de l'Empire... . Au reste, le trône, qu'est-ce? Quatre morceaux de bois dorés, couverts d'un morceau de velours. Mais le trône, c'est ta nation, et l'on ne
peut pas me séparer d'elle Lorsqu'il s'agit de
repousser l'ennemi, vous demandez des institutions, comme si nous n'en avions pas! Vous
voulez donc imiter l'assemblée constituante et recommencer une révolution? Mais je n'imiterai pas Louis XVI ; J'abandonnerais le trône et j'aimerais mieux faire partie du peuple souverain que d'être roi esclave. •
Napoléon parlait ainsi, des éclairs dans les yeux, les traits décomposés, d'une voix rauque et stridente.
Plus d'un historien a trouvé que cette attitude et ce langage convenaient mal à la dignité impériale. Mais en réalité tout le monde s'abaissait en ce moment, hormis un seul homme, et c'était celui qui restait debout avec tant de colère pour la défense de la patrie. Ce qu'il eut été plus juste de remarquer, c'est que cet homme dans sa grandeur solitaire était pourtant responsable de l'universel affaissement. Malheur aux nations qui demeurent trop longtemps destituées de toute liberté politique ! Elles perdent la conscience d'elles-mêmes, le sens des intérêts communs, la notion des devoirs généraux, la faculté de se rallier et d'agir avec ensemble. Et quand, dans cet état de désagrégation morale, de grands désastres surviennent et les surprennent, ces désastres ne trouvent en elles, au lieu d'une universelle entente, qu'une diffusion de toutes les forces sociales emportées par le sauve-qui-peut des intérêts particuliers. Or, c'était le gouvernement excessif d'un seul, la cessation de toute liberté, qui avait momentanément frappé la France d'incapacité politique, et celle incapacité qui la laissait sang ressort devant un immense péril, la livrait en même temps aux prestiges des hommes de sectes et de partis. Un seul homme, il faut le dire Une dernière fois, un seul homme était responsable de cette infirmité politique delà France, et c'était celui qui avait tenu toute une génération dans l'exclusion, l'ignorance et l'inaptitude de son propre gouvernement.
Cependant les étrangers étaient en France. La grande armée de Bohême avait franchi le Rhin du 21 décembre 1813 au 20 janvier 1814 ; l'année de Silésie, du i'r au 4 janvier 1814; l'année du Nord , après avoir envahi la Hollande , avait passé le Rhin du 13 janvier au 2 février. Ces trois années s'étaient donné rendez-vous dans les plaines de la Marne et de la Saône, d'où elles devaient se précipiter ensemble sur Paris.
Napoléon n'attendait pas l'invasion de si tôt; il était surpris au milieu de ses préparatifs de défense à peine commencés.
Avant d'aller au-devant des envahisseurs, Napoléon convoqua aux Tuileries les officiers de la garde nationale de Paris, et dans une allocution d'une simplicité grandiose et touchante, il leur dit qu'il confiait à leur patriotisme la capitale de
3fc7 NAPOLÉON 1er
la France, l'impératrice sa femme, et son fil*; en prononçant ce dernier mot, l'Empereur ému prit dans ses bras cet enfant qui portait encore le litre de roi de Rome, et le présenta à rassemblée. Des haines étaient dans tous les veux ; les serments de fidélité et de dévouement s'échappaient du coeur de tous les assistants. On était au 23 janvier. Deux jours après, le 23, JJapoléon partait de Paris, laissant à l'impératrice Marie- Louise nommée régente un conseil auquel , par une dernière inadvertance de son génie, il n'avait pas assuré une composition appropriée à l'extrême gravité des circonstances. Des hommes qui avaient voix eu ce conseil, touspr s aux sommités du système politique et administratif de l'Empire, la plupart ne savaient servir que la prospérité; l'adversité les avait d'avance interdits ; les plus importants manquaient d'énergie et d'initiative; quelques-uns n'étaient même pas d'une fidélité certaine.
52. La campagne de France, qui fut peut-être, même après la première expédition d'Italie , la merveille du génie de Napoléon , la campagne de France commença sous de funestes auspices.
Napoléon s'était tout d'abord proposé d'empêcher la jonction des armées alliées et de les battre chacune séparément. Cette opération, marquée par les combats de Satnt-Dizier (27 janvier 181 ï), de Montierender (28 janvier:- et de Bricnnc (29 janvier), ne réussit pas. Le 1" février, l'année de Silésie, commandée par Blncher, et la grande armée de Bohême sons les ordres de Schwarzenberg , s'étaient jointes et se portaient ensemble sur Napoléon, a lin de l'ac cahier de leurs masses réunies. Napoléon , alors à la Rothière, n'avait avec lut que 40,000 hommes harassés de fatigue contre plus de 160,000 ennemis. Après le sanglant combat de la Rothière qui n'eut pour résultat que d'arrêter, un moment, la marche des armées coalisées , Napoléon lit prendre à sa troupe dans Troyes quelques jours d'un repos nécessaire. C'était un mouvement de retraite, et ce mouvement continua jusqu'à Nogent-sur-Seine. Tendant ce temps, les antres corps de l'armée française éprouvaient des revers. Soult se repliait sur Toulouse, abandonnant la frontière des Pyrénées; Wellington pénétrait dans le midi de la France. Maison évacuait devant Bernadette la frontière de Ilelgiquc. Le prince Eugène quittait l'Isonzoet se défendait avec peine eur l'Adige. Murât passait ouvertement aux étrangers. Toutes les places de l'Allemagne, une seule exceptée, Hambourg défendue , par Davout, étaient tombées avec leurs garni- I sons aux mains des ennemis.
A Nogent-sur-Seine, Napoléon se vit entouré j des hommes qui avaient sa confiance et qui tous le pressaient d'accepter la paix aux conditions qui lui étaient offertes; il ne s'agissait plus des limites naturelles pro|>osécs à Prague ; la coalition ne voulait plus accorder que les limites nncknncs antérieures à la révolution. « Eh quoi!
disait Napoléon, vous voulez qoeje laisse la France plus petite que je ne l'ai reçue! Jamais! Que serai je pour les Français quand j'aurai signé leur humiliation? Plutôt la mort que le déshonneur! » Cependant , vaincu par l'obsession de ses conseiller*, il venait d'accorder que des instructions seraient expédiées aux négociateurs français pour traiter, lorsque le duc de Bassano, rentrant dans le cabinet de l'empereur, le trouva couché sur ses cartes ; Bassano tenait à la main les dépêches à signer. « Il s'agit bien de cela, dit l'Empereur; en ce moment je suis Rliicher sur Pari» par la route de Montmirail ; je le hais de l'œil. Je pars; je le battrai demain, puis après-demain Mes affaires vont complètement changer. » ( 8 février!.
D'où venait cetle subite confiance de l'Empereur ? Les deux armées de Blùcher et Schwarzenberg s'étaient séparées d'elles-mêmes après la sanglante bataille de la Rothière; toutes deux marchaient sur Paris , celle de Bluchcr par U Marne, celle de Schwarzenberg par la Seine. Napoléon avait entrevu le parti qu'il pouvait tirer de cette séparation inattendue. La seconde phase de la campagne de France commençait, celle du génie, de l'héroïsme et des victoires impossibles.
Le 9 février, Napoléon quittait Nogent-sur- Seine, et le 10, au village de Champaubert, il coupait en deux l'armée de Silésie ; le 1 1, à Mont mirail, le 12, h Château Thierry, il mettait en déroute une partie de cette armée; puis, abandonnant à Mortier la poursuite des fuyards sur Soisson*, il se retournait lui-même contre l'autre partie, non encore entamée, de l'armée de Blucher, et le 14, il la battait et dispersait à Vanchamps. En cinq jours, Napoléon, avec une armée momentanément réduite à moins de 30,OOû hommes, avait remporté quatre victoires et mis hors de combat plus de 1 20,000 hommes, dont 20,000 tués , le reste confusément débandé sur toutes les routes.
Mais il restait la grande armée de Bohème qui se dirigeait sur Paris par la vallée de la Sein»', et qui, renversant devant elle les faibles cor;>> des ducs de Reggio et de Bel lu ne, atteignait déjà Fontainebleau. Tout à coup cette armée , qui se croyait déjà maîtresse de la capitale delà France, sentit, aux commotions qui se communiquaient jusqu'à son avant-garde, qu'elle était assaillie sur ses derrières par un terrible agresseur : à la rapidité, à la sûreté des coups qui l'ébraolaient, elle devina la présence de Napoléon. L'Empereur, en effet, apprenant les progrès de la marche de la grande armée «le Bohême sur Paris, avait quitté Blucher pour revenir sur Schvvarzeuberg. Les combats de Guignes, dr Mormant. de Nangis, de Dannemarie, de Montoreau (16-18 février) obligèrent l'armée <i Bohême à rétrograder précipitamment sur Tn\ve<
Paris était sauvé. Bltichcr et Schwarïenlx'ii; battaient en retraite. De vagues terreurs s'emparaient de ces multitudes barbares. Les popu
889 NAPOLÉON Ier
talions de la France, indignées, commençaient à le négociateur français
«...La Providence a
s'agiter. Il arrivait à Tannée des conscrit* , de Uni nos armes». J'ai fait 30 à 40,000 prisonvieux soldats, les levées commandées. On ne savait pas ce qui pouvait sortir de cette France, lière de tant de victoires, et tout d'un coup
sultée par Tinvasion. Le moment parut opportun aux étrangers pour négocier.
5J. Les négociations n'avaient jamais été tout à (ait interrompues : car les coalisés tenaient à faire croire qu'ils n'avaient qu'un oui, la conquête de la paix ; Napoléon s'attachait à ne pas laisser a ses ennemis l'avantage de cette position , et l'Autriche, toujours sollicitée par des seulitnenU et des intérêts dont la France devait chercher à profiler tout autant que la coalition était obligée de les ménager, ne cessait pas de s'offrir à chaque parti comme puissance médiatrice.
Pendant la bataille de Leipzig, on avait amené à Napoléon , entre autres prisonniers de guerre marquants, un général autrichien, Meerweldt, qui avait été un des négociateurs du traité de Campo-Fortuio. Frappé du hasard qui mettait devant lui , à cette heure critique, un des témoins de sa fortune à ses débuts. Napoléon avait rendu la liberté à Meerweldt, en le chargeant de propositions de paix ; depuis, d'autres propositions furent faites encore. Les coalisés, ainsi mis en demeure de se prononcer, avaient répondu , à la veille de l'invasion et pour la légitimer aux yeux de* peuples, par la déclaration de Francfort, du lrr décembre 1S13. Cette déclaration, acceptée en principe par Napoléon sauf quelques réserves , avait été suivie de l'indication d'un congrès qui devait se tenir a Manheim, sans que les hostilités fussent suspeudues.
Mais les esprits les plus ardents de la coalition, notamment les agonis anglais, trouvaient que la déclaration de Francfort était trop favorable à la France, que Napoléon avait lait trop de réserves en l'acceptant, et qu'il l'avait
mers. J'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de geucraux , et détruit plusieurs armées.... J'ai entamé hier Tannée du prince de Schwarzcnberg, que j'espère détruire avant qu'elle ait re|>assé nos frontières. Votre altitude doit être la même (1) : vous devez tout faire pour la paix. Mais mon intention est que vous ne signiez rien sans mes ordres, parce que seul je connais ma position ... Je veux la paix.... Je suis prêt à cesser les hostilités et à hisser les ennemis rentier tranquilles chez eux , s'ils signent les préliminaires basés sur les propositions de Francfort (2). »
A ce moment la négociation s'égara.
Schwarzcnberg, après ses défaites répétées du 16 au 17 février, avait demande un armistice. Napoléon, prompt à se flatter d'un changement, d'un retour de sa fortune, écrivit directement, le 17 février, à son beau père, l'empereur d'Autriche, dans l'espoir de le détacher de la coalition. L'empereur d'Autriche répondit en envoyant au quartier général de son gendre le prince de Licchstenstein chargé de protestations favorables ( 23 février ). Mais la coalition, qui n'ignora pas cette démarche et qui s'en alarma, redoubla d'obstination, d'intrigues et de ruse pour empêcher un rapprochement, pour rendre irrévocable une rupture entre l'Autriche et Napoléon.
L'armistice demandé, débattu à Lusignydu2â au 26 février, ne fut pas conclu ; et le 1er mars, les souverains allies faisaient entre eux, à l'instigation de l'Angleterre, le traité de Chaumont. Aux termes de ce traité toute négociation séparée avec l'ennemi commun était interdite; les trois grandes puissances continentales, la Russie , l'Autriche , la Prusse , s'engageaient , chacune, a tenir sur pied une armée de
»t u|r v » v. i « t o via ■ m vi. |'»««* v * *jui» a u * v« ■ » vuoi.uuv y u ix. iai ■ nui u u JJv en il i« \- tri*
acceptée trop tard, après un délai fatal qui lui : 1 50,000 hommes, jusqu'à ce que la France
avait été fixé comme à Prague. Il ne s'ouvrit aucun congrès à Manheim; et déjà Ton allait user de la tactique convenue, retirer subrepti-
fùt rentrée dans ses anciennes limites; l'Angleterre devait leur fournir à chacune des subsides, sans préjudice d'autres armements
cernent la paix après l'avoir ostensiblement of- pour son propre compte et de corps allemands
ferte, lorsque l'aspect imprévu donné aux évé- qu'elle prenait à sa solde. Ce traité était fait,
nements militaires par les derniers succès de Na- pour vingt ans. Forts de ce réciproque engage-
poléon vint rappeler qu'il y avait promesse de ment, les princes coalises sommèrent bientôt le
tenir nu congrès. D'ailleurs, c'était en Fiance surtout qu'il importait de tromper l'opinion du penple par «les demonstraUons et des apparences d'intentions paciliques. Le nouveau congrès s'ouvrit en France, à portée des belligérants, toujours à la condition de négocier sans suspendre les hostilités.
Le congrès de Châlillon -sur-Seine, installé depuis le 4 février, débuta, le 8, par d'indignes propositions, auxquelles Napoléon répondit pas les victoires de Champaubert, de Montrerai! , de Château Thierry , de Vauchamps , de Nantis, de Monlereau, etc. (9-18 février). Le t7 février, Napoléon écrivit au duc de Vicence,
négociateur français d'accepter la paix aux conditions des « anciennes » limites, antérieures à
(I) C'est-è-dirc conforme aux préetdrntc* Imlrnctlons pour la palv Par une lettre du 4 février, de l'empereur, et par une Irttrc du s, de Bassano , nnnlitrc «ecrélalre d fclat, Caulalncourt atalt reçu tous plein* pomoirs pour conclure U pal» : • ... Vous ère» le rtultre d'accepter le* condition* de» aille», ou d'en ivlcrrr a mol dan» le» vtnjjî-quatre heure» », avait écrit l'empereur. - • Sa Majesté vous donne carie blanche ». avait écrit le minière.
») Cette lettre, expédiée le 17 février, ne pirvlnt que le il février a Caulalncourt; elle relirait à Cauljiocourt le* plein» pouvoir» qu'il avait pour signer lul-mcnic la pali , m;iU du B au II fet rlcr, le ministre français avjlt eu dix Jours pour user de .«a carte blanche.
o'JI
NAPOLÉON 1er
1792, el de l'abandon de tous les allies de la France. Il est probable que sous ces conditions il y en avait dès lors une autre, la déchéance de la dynastie napoléonienne; c'est ce que faisait entendre le duc de Vicence dans sa lettre à l'Empereur, en lui annonçant les intentions du congrès de Châtillon : « ...On ne veut qu'un prétexte, et faute de vous décider à prendre le parti qu'exigent les circonstances, tout nous échappera... ». On peut penser que, si en ce moment le duc de Yicence, au lieu de demander des ordres suivant l'usage de l'Empire, avait pris sur lui de souscrire aux conditions proposées, il eût été blAmé, désavoué peut-être, mais que la paix elle-même , une fois signée , n'eût pas été repoussée. C'est du moins ce qu'il est permis d'induire, entre autres indices , d'un mot dit par Napoléon devant le messager du duc de Yicence : « S'il faut recevoir les élrivières, ce n'est pas à moi à m'y prêter, et c'est bien le moins qu'on me fasse violence (I). » Au reste, le duc de Yicence semblait avoir bien compris ce secret désir de l'Empereur; mais il n'ot-ait pas agir en conséquence. « Cette paix ou plutôt ces sacrifices, disait Caulaincourt dans sa lettre du 5 mars, ne seront-ils pas pour Votre Majesté un éternel grief contre son plénipotentiaire? Bien des gens en France, qui en sentent aujourd'hui U nécessité, ne me la reprocherontils pas six mois après qu'elle aura sauvé votre trône? » Aveu trop naïf. Caulaincourt avaibbesoin d'un ordre, d'une autorisation pour &c sacrifier lui-même et sauver l'Empire. Il craignait de perdre son crédit ! Les caractères étaient ainsi faits : les meilleurs, les plus fidèles, les plus vrais riaient destitués de toute initiative et de tout dévouement réel.
Mais au congrès de Clialillon , les plénipotentiaires étrangers avaient a peine proposé la paix aux conditions des « anciennes » limites,
françaises. Schwarzenl)erg, Ince&samment battu, avait été repoussé, le 25fivrier, jusqu à la Marne, à Langres et à Cbaumont. Bluclter, après s'être encore rapproché de Paris, atteint de nouveau par Napoléon, avait été mis en déroute le 2 mars, et il n'avait dû son salut qu'à l'inconcevable reddition de la place de Soissons ( 3 mars ). Nonobstant ce mécompte, Napoléon avait obligé Blùcher à reculer après la bataille de Craonoe (7 mars), et ce mouvement de retraite s'était précipité à la suite de la destruction du corps ennemi de Saint-Priest à Reims (ti-13 mars). Blùcher était refoulé à Laon et Schwarzenbcrg au delà de Bar-sur-Aube.
Mais la coalition étrangère ne comptait plus seulement sur la force et le nombre de ses bataillons; elle savait qu'elle avait désormais des auxiliaires en France. Le parti de la légitimité et celui de la révolution s'étaient alliés, et profitant de ce que les fonctionnaires de l'administration impériale, frappés d'effroi, demeuraient interdits dans leur ineptie politique , ils se disposaient à faire sortir des inextricable* conjonctures où l'on se trouvait, les un*, les anciens rois, les autres, ce qui pouvait encore être sauvé des institutions modernes, tous, disaient-ils, le salut de la France menacée de subir, dans une lutte trop inégale, le sort de la Pologne.
Le 21 février, le comte d'Artois était reçu à Vesoul.
Le 12 mars, un fonctionnaire de l'empire, jusque-là signalé par une fidélité très- bruyante, ouvrait Bordeaux au duc d'Angoulêinc et aux
Anglais.
Le congrès de Chatillon tardait à se séparer; la paix |iouvait en sortir; le* royalistes, craignant un raccommodement même momentané , étaient dans de mortelles inquiétudes. Ils exigèrent qu'on envoyât à Cbâtillon un des leurs chargé de dire aux négociateurs étrangers ce qu'il
qu'ils semblèrent se repentir de s'être autant fallait [tour les rendre intraitables. Le chef pru-
avancés. Le négociateur français ayant présenti un contre- projet où se trouvaient, à coté de la stipulation des limites •> naturelles quelques réserves en faveur de certains Étals allies de l'Empire, les plénipotentiaires étrangers en prirent prétexte pour rompre les négociations, déclarant, par un dernier trait d'hypocrisie , que
dent du parti révolutionnaire, Talleyrand, consentit non sans regret a celte mesure qui était un peu trop décisive. Le messager choisi, M. de Yitrolles, arriva à Chàtiilon, le 13 mars et, dépassant son mandat , il donna aux plénipotentiaires étrangers îles assurances propres à déterminer les princes coalisés a marcher sur Paris, où l'on était, disait -il, cette rupture était le fait de la France. Le congrès prêt à les recevoir, ainsi que dans le reste de la de ChAtillon se sépara en demandant que le pape France, s'ils annonçaient ouvertement l'intention fût enfin mis en liberté (2). On ne savait pas à dcneplustraiteravec Bonaparte et de reconnaître ce moment où le saint-père se trouvait depuis les anciens rois. Le congrès prit aussitôt son parti; son dépari de Fontainebleau et s'il n'était pas j il ne tint plus que deux séances, la septième
retenu en quelque secrète prison.
Les dispositions intraitables des plénipotentiaires étrangers ne s'expliquaient pas par l'état des opérations militaires; depuis le 17 février jusqu'au 13 mars, malgré quelques accidents contraires, l'avantage était demeuré aux armes
(I) Faln, Manuscrit de 18U, p. KS.
% Huitième et Ornière sejnec du congre», 18 cl » mars 181*.
pour entendre les contre- propositions du plénipotentiaire français (15 mars), et la huitième pour déclarer qu'il rejetait ces contre -propositions et pour se séparer 08 et 19 mars).
Sur ces entrefaites, un autre désastre atteignait la fortune de l'empire. Le duc de Castiglione avait été tour à tour cliargé , depuis la fin de janvier jusqu'en mars, de défendre Lyon , de couvrir la Savoie, de couper les communications
de Schwarzenberg avec la Suisse, de soulever les populations de l'Ain , du Jura , de Saone-et- Loire, enfin de lier ses mouvements à ceux de Napoléon. Mais le duc de Casliglione , accumulant Taule sur faute, avait successivement manqué toutes ses opérations et rendu inutile une armée de plus de 20,000 hommes aguerris qui loi avait été confiée. Cette suite non interrompue d'incroyables défaillances devait avoir la conclusion la plus triste, une défection. Le 21 mars, au matin, la seconde ville de France, Lyon, qui avait bravé la Convention républicaine, «Hait livrée à la coalition ennemie. Augcreau avait toujours appartenu au parti révolutionnaire le plus avancé, et dans les derniers temps il vivait au milieu d'intrigues royalistes.
54. Après la destruction du corps ennemi de Saint-Priest, la reprise de Reims et la dernière défaite de Blucher (13-14 mars), Napoléon fut obligé d'accorder a l'extrême fatigue de sa petite armée quelques jours de repos. Le 17 mars seulement, ayant ordonné quelques dispositions pour faire observer Blucher sur Laon, il quitta Reims , pour se rendre lui-même sur l'Aube audevant de Schwarzenberg qui se trouvait alors derrière Arcis. Y était-il avec toute son armée? C'est ce que Napoléon ignorait encore. Mais il le sut bientôt. Le 20, Napoléon, poursuivant divers détachements ennemis sur Arcis, où ils ne cessaient pas de converger, commençait à croire qu'il n'avait affaire qu'à l'arrière-garde
de l'armée de Bohême se retirant sur Troyes, lorsqu'il sentit à la lourdeur immobile qui lui était opposée qu'il y avait mieux devant lui que des corps en marche. Une rapide inspection lui fit découvrir d'immenses lignes se développant dans le lointain en bataille. L'action était engagée : 16,000 nommes contre plus de 100,000. Ce fut ia bataille d'Arcis-sur-Aube; toutes les colonnes de l'armée ennemie se ruant cinq fois, pour l'écraser, sur la petite année française, et cinq fois repoussées; la lutte, commencée le matin, continuant ainsi jusque dans la nuit; l'armée française recevant, pendant l'action, un renfort de 6,000 hommes et demeurant maîtresse des positions disputées-, le lendemain, 21 mars, un nouveau renfort, une nouvelle bataille, mais en même temps l'annonce d'un mouvement de Blucher sur Château-Thierry pour se joindre à Schwarzenberg, mouvement que n'avaient pu empêcher les corps de Mortier et de Marmont bissés en observation devant Laon (1). Obligé
tD A cette bataille d'ArcIs-inr-Aobe, 11 y eut plusieurs épisode*. Citons-en deux feulement. On raconte qu'un obus enflammé vint rouler près de l'empereur, devant on bataillon. A la vue du redoutable projectile, les rangs fléchirent. Napoléon, jetant un regard de muet reproche sur les soldais, poussa ton cheval ter» l'obua et »e tint au-dessus. Bientôt après l'eiploslon éclata. Quand la famée te Tut dissipée, on vit Napoléon debout , Impassible, a coté de son cheval éventré. Cent a la bataille d'Arcli que Napoléon dit à quelques soldats le priant de s'éloigner d un endroit où le« boulets frappaient coup sur coup : < Mes enfanta, rassures- vous ; le boulet qui
de se retirer d'une situation où i! allait être pris entre les deux armées ennemies, sans pouvoir empêcher leur réunion , Napoléon conçut alors un plan digne de son audacieux génie; il se proposa de se jeter sur les derrières des alliés, au risque de découvrir Paris, de soulever en masse les populations belliqueuses des Vosges déjà fortement émues, de débloquer rapidement les garnisons des places de l'est , Metz, Strasbourg , Thion ville, etc., de couper les communications des armées ennemies avec le Rhin et de les séparer ainsi de leurs magasins, de leurs parcs de réserve, de leurs équipages. Ce plan conçu, Napoléon se mit aussitôt à l'exécuter. Dans la nuit du 21 au 22 mars, il disposait en conséquence sa petite armée : le duc de Tarente dut couvrir son départ d'Arcis-sur-Aube; les ducs de Raguse et de Trévise reçurent l'ordre de s'interposer, quelque temps, entre les alliés el Paris; et lui-même, dès le 22 mars au matin, il quittait la rive droite de l'Aube et se dirigeait à marches forcées vers Saint-Dizier, qu'il atteignit le 23, et oit il fut rejoint, le même jour, par le duc de Tarente et Sebastiani.
55. Une lettre interceptée fit connaître aux alliés le plan de Napoléon. Grandes furent les épouvantes et les indécisions au quartier général des princes étrangers. On proposa tout d'abord de ne point laisser cet homme terrible à ses témérités, de revenir sur Troyes, de lancer une armée à sa poursuite, de l'attaquer sans cesse jusqu'à ce qu'on l'eût détruit, de ne pas le perdre de vue surtout. Mais les excitations des ennemis et des coalisés du dedans l'emportèrent sur ces conseils de la prudence. Quelques princes mon* trèrent des lettres reçues de Pans où il étail dit : « Vous pouvez tout, et vous n'osez rien. Osez, venez ». Il fut arrêté que le prince de Wintzingerode, avec 10,000 hommes, se dirigerait sur Saint-Dizier, afin d'observer Napoléon et d'intercepter toutes ses communications avec Paris ; qu'en outre, sans plus s'occuper de ce qui pourrait se passer sur leurs derrières, les deux armées marcheraient sur Paris, l'armée de Bohême par Vitry, Sézanne et Coulommiers, l'armée de Silésie par Montmirail et la Fertésous- Jouarre ; qu'elles se réuniraient definiti-
doit me tuer n'est pas encore fondu ». Pendant l'action, Napoléon se trouvait sur le patsage d'une charge furieuse qui paralasait devoir tout emporter ; Il élalt perdu, lorsqu'un bataillon polonais, commandé par le brave Skzrrneckl, se forma en carré pour recueillir l'empereur et le soustraire au torrent de la cavalerie ennemie, n Les Polonais, dit M. Thlers, Oers du précieux dépôt confié à leurs baïonnettes, tinrent ferme snus une pluie d'obus et sous 1rs assaut* répètes d'Innombrable* escadrons. » M. Tu uns, Histoire du Consulat et de l'Empire, tome XVII, p. sts. Os braves gens se faisaient tuer pour sauver celui qui . deux fols , avait eu leur patrie entre ses mains et ne la leur avait pas rendue. La bataille d'Arcis-sur-Aube fut la dernière de cette campagne de France pendant laquelle Napoléon est devenu le héros populaire que l'on sait. Jusque la le peuple l'avait contemplé dans une sorte d'eropyrée. Alors seulement II le vit de prés, et U lit plus que de l'admirer; Il se prit à l'aimer.
i\APOLEON 1er
vcment à Meaux , le 28 , et que le lendemain elles se présenteraient ensemble devant Paris.
La grande armée de Bohême se mit en mou* Yémen l le 23 mars, rencontra à Fère-Champenoise les corps de Mortier et de Marmont qui avaient ordre de couvrir quelque temps Paris puis de rejoindre l'Empereur, les chassa devant elle malgré leur vigoureuse résistance, les sépara d'un corps de gardes nationaux qui venaient les renforcer, écrasa ce dernier corps qui, ne voulant pas se rendre, mourut aux cris de Vire V Empereur (24-23 mars), et continua sa marche vainement attardée parles ducs deTrévise et de Raguse qui allaient de l'année de Bohème à l'armée de Silésie , les devançant partout pour leur faire partout obstacle. Le* deux années ennemies arrivèrent ainsi pnsqu'en même temps à Meaux, le 29 mars au matin et passèrent ensemble la Marne.
Dans la même journée les populations de la campagne, traînant tonfusément à leur suite des femmes, des enfants, des infirmes, leurs dernières provisions, des meubles, des bestiaux, envahissaient les barrières et les faubourgs de Paris et remplissaient les places, les boulevards, annonçant que derrière elles accouraient des multitudes innombrables d'hommes, de chevaux, de canons, que ces multitudes, aux aspects les plus divers, étaient précédées de hordes hideuses, effroyables, mobiles comme des tourbillons de pou>sière , comme des volées d'oiseaux de proie, et que toute cette immense cohue, étrange, en armes, s'avançait en poussant gur sa route une seule clameur: Paris, Paris, Paris!
Le mouvement de Napoléon sur Saint- Dhkr n'impliquait pas l'abandon de Paris; bien loin de la, il devait en être le salut, car il tendait à placer les armées ennemies dans une telie situation qu'elles allaient avoir à défendre leurs communications avec l'Allemagne; les obliger île revenir en arrière , transporter la lutte sur le Rhin, c'était sûrement dégager Paris. Mais il fallait que le mouvement projeté eut le temps de s'exécuter, et pour cela il était nécessaire que Paris, s'il venait à être attaqué, ne succombât pas à ta première agression.
Or, depuis trois mois que les étrangers étaient en France, rien n'avait été fait pour mettre Paris à l'abri d'un coup de main.
I n conseil de défense de l'Empire, formé à la lin de 1813, s'était assemblé, avait discuté, étudié des projets, mais sans rien résoudre. Au dernier jour il se trouva qu'on n'avait point fait sur tes hauteurs avoisinant et dominant Paris, aux approches les plus menacées, les travaux de fortification qui eussent été nécessaires pour arrêter, un moment, les armées ennemies.
II y avait à Paris et dans les environs quelques centaines de pièces d'artillerie de gros calibre, suffisamment approvisionnées; ?o,00o fusils de munition; des dépôts de régiments, des cavaliers démontés, des officiers sans emploi,
d'anciens soldats, formant ensemble de 30 à 3i,000 hommes; 12,000 gantes nationaux organisés, mais non tous armés; enfin une nombreuse population ouvrière, patriotique, animée, de laquelle on pouvait aisément tirer, pour soutenir un siège et faire la guerre des rues, plus de 100,000 combattants. Mais on n'avait rien fait pour donner un corps à c es moyens de défense, pour mettre toutes ces forces en disponibilité. Pas d'ateliers improvisés pour la fabrication et la réparation des armes. Les pièces d'artillerie restèrent presque toutes dans leurs parcs; quelques-unes seulement furent traînées aux barrières du nord et sur deux ou trois points «les hauteurs de Montmartre et de Bellevïllc. Le.i fusils de munition demeurèrent suspendus à leurs râteliers. On oublia dans leurs casernes de Versailles, Saint- Denis, Courbevoie, etc., lea hommes de dépôts, les cavaliers démontés. On repoussa les officiers sans emploi comme suspects de sentiments républicains. On refusa des armes aux ouvriers, aux bourgeois, aux ancien* soldats qui en demandèrent; à quelques- un* seulement, en petit nombre, on consentit à délivrer dei piques, mais moyennant dépôt préalable d'une somme représentant la valeur de l'arme. Quelqu'un, un homme d'Etat, proposa à un ministre d'inviter les citoyens à taire des barricades, à transporter les pavés dans le haut •les maisons , à se tenir prêts à résister dans chaque rue. « Y pensez-vous? dit le ministre effrayé, ce sont des moyens révolutionnaires ; que dirait de moi l'Empereur? » C'était ud homme fidèle, d'une bravoure éprouvée, ayant traversé la révolution, qui s'exprimait avec cette réserve en un pareil moment.
Paris était livré moins encore par la trahison que par l'ineptie. L'Empire avait tué la faculté de l'initiative et de la décision. A l'ineptie des fonctionnaires grands et petits', se joignaient la lassitude de ln lutte, le désespoir du triomphe, l'impatience d'en finir avec une défense qui semblait désormais impossible, le travail secret des hommes de parti.
En apprenant l'arrivée des armées ennemies, le conseil de régence s'assembla à la hâte aux Tuileries. L'impératrice, le roi de Rome, le conseil de régence devaient-ils rester a Paris ou se retirer a Blois ? Telle fut la question posée. M. Boulay (de laMeurlhe) proposa fortement de rester; quelques autres opinèrent en ce sens, notamment M. deTallevrand. Seul à peu prés, le ministiede la guerre, Clarkc, soutenait que Paris ne pouvait se défendre. Malgré cet avis, la majorité se prononçait manifestement contre le départ. Mais il y avait une lettre écrite par Napoléon au lieutenant général, le roi Joseph, lettre fatale, conçue en ces termes :
Reims, 16 mars «814.
« Mon fri re, conformément aux instruction! verbales que je vous ai données et à l'esprit de toute*
oî.7
me» lettres, vous ne devez pas permettre que, dans aucun cas. l'impératrice et te roi de Home tombent entre les mains de 1 ennemi Je vais manœuvrer de manière «m il serait possible que \ot.s hissez plusieurs jour* sans a\oir de mes nouvelle* (I). Si l'ennemi s avaneait sur Paris avec des forces tellts que toute résistance devint impossible, faites partir d^ns la direction de la Loire la régente, mon iils, ks grands dignitaires, les ministres, les officiers du sénat, les présidents du conseil d'État, les grands oflkicrs de la couronne, le baron de la Bouillcrie et le trésor. Ne quitter pas mon fils, et rappelezvous que Je préférerais le savoir dans la Seine plutôt que dans I» s mains des ennemis de la France ; le sort d'Astvanax, prisonnier des Grecs, m'a toujours para le sort le plus malheureux de l'histoire. »
Napolko.n.
Cette lettre, d'après le rot Joseph et le prince Cambacérè*. ne permettait pas de douner suite à l'avis de la grande majorité du conseil ; ia régence et tout le gouvernement devaient parlir de Paris pour se rendre, comme il était commandé, dans la direction de la Loire.
Cette décision fut prise daus la nuit du 2S au 20 mars.
Le 29 mars au matin, les Parisiens consternés virent défiler de» Tuileries les voitures et les fourgons dont le départ signifiait que toute résistance élait jugée impossible, En même temps circulaient dans les rues deux proclamations : l'une du roi Joseph, l'autre, sans signature , mais portant un titre assez expressif : Mous laisserons-nous piller ? Mous laisserons-nous brûler? Celle-ci était un violent appel à un soulèvement populaire; elle inspira plus de peur que d'énergie. Les riches craignaient pour leurs hôtels, pour leurs magasins , d'autres voleurs que les Cosaques. La proclamation du roi Joseph voulait être i assurante; en réalité, elle ne l'était pas. On y recommandait, en somme, « une courte et vite résistance pour laisser à l'Empereur le temps d'arriver ».
Résister! Comment? Rien n'avait été organisé; tout avait été paralysé. On n'avait sous la main que les corps des maréchaux Marmont et Mortier, des débris poussés et rejetés sur Paris par les armées étrangères elles-mêmes, plus 12,000 gardes nationaux à peu près, en tout moins de 30,000 hommes contre deux armées de plus de 100,000 hommes chacune.
La veille de la bataille, les maréchaux Marmont et Mortier avaient eu de la peine à joindre îe ministre de la guerre, le lieutenant général de l'Empereur, les diverses autorités supérieures. Peu ou poiut d'entente, de plan concerté; partout des préparatifs improvisés à la dernière heure, mal combinés, insuffisants.
Le 30 mars au matin, on vit des hauteurs de Montmartre, deBelleville, etc., des multitudes en armes qui s avançaient, se massaieut, prenaient
(U Précision du mouvement sur S>lntl>Ulcr, sur les derrière* de» ennemis, mouvement déjà presque arrêté dans U pensée de Napoléon.
NAPOLÉON 1er
position, puis des feux qui s'3lliimaient , l'air sillonné île projectiles enflammés, une fumée épaisse qui s'élevait au-dessus des troupes lointaines. La bataille s'engageait; Paris était attaqué.
A midi un quart, le roi Joseph, d'après l'avis unanime du conseil de défense qui l'entourait, jugeant qu'il était impossible de prolonger la tésistance, adressa aux maréchaux Marmont et Mortier « l'autorisation d'entrer en |K»urparlcr • avec l'ennemi et de se retirer sur la Loire.
Cependant la lutte continuait sur tous les points envahis, vers la barrière de Clichy et de la Yillette à Belleville. Mais l'artillerie vint à manquer de munitions, bien qu'il y eût à Grenelle d'énormes dépôts de poudre. En quelques endroits les artilleurs avaient reçu dee obus pour des boulets, et des boulets qui n'étaient pas de calibre; ailleurs des cartouches contenant, au lieu de poudre, du son, du charbon pilé, de ia cendre. Les élèves de l'école d'Alfort gardaient le pont de Cb«renton, et ils y avaient mis des fougasses pour le faire sauter quand ils ne pourraient plus le défendre; il se trouva que des mains inconnues avaient détruit ces moyens incendiaires. Les barrières du midi n'élaieut pas attaquées ; des postes y suffisaient pour la surveillance : on y envoya trois bataillons de gardes nationaux; malgré leurs réclamations on ne le» rappela pas pour renforcer les points où la résistance fléchissait. Mille faits particuliers accusèrent, en ce moment tic malheur, la présence, occulte mais partout active, d'un esprit de verlige et de trahison (1).
Par un hasard qui ne s'est pas encore expliqué, l'autorisation « d'entrer en pourparler », partie de Montmartre à midi un quart , n'arriva pas à sa double destination dans le temps voulu. Les chemins étaient bien interceptés sur le devant des troupes, ils ne 1 étaient pas sur leur derrière. Or, de Montmartre à Belleville où luttait le duc de Raguse , et «le Montmartre à la Villetle ou luttait le duc de Trévisc, il n'y avait, par l'intérieur, qu'un trajet «le demi-heure à peu près pour un homme a cheval. La note du roi Joseph fut remise en double expédition à deux officiers de l'état- major de la place «le Paris, alors commandée par le général Hullin. On ne sait pas avec certitude à quelle heure le duc de Raguse reçut l'expédition qui lui était destinée; mais i on sait qu'il fut le premier à recevoir l'autorisation de traiter, et l'on sait de plus que la coalition des ennemis de l'intérieur avait déjà les jeux sur* ce personnage. Quant au duc de Tré-
(11 Les faits qui précèdent et d'antres non moins slgnl- 0c.iUfs sont rapportés dans »in ouvrage écrit par un témoin oculaire i De la bataille et de la capitulation de Paris, etc., par Pons (de l'Hérault). In a»; Part*, 18M. D'autre* historien» témoignent de» mêmes fait», notamment M. de Vaulabelle, dans son induire des deux instaurations. M. Loui» Blanc, d m» son Histoire de Du ans. etc., M. f.lias rteguault, Histoire de l'Empereur Kapoleon, etc.
yise dont personne ne songeait à tenter la droiture militaire, il ne reçut avis de l'autorisation que fort lard, vers cinq heures, alors que déjà le duc de R.igusc avait conclu une de ces con vendons qui sont les préliminaires d'une capitulation forcée. Toutes les hauteurs dominant Paris du côté de Montmartre et Bellcvillc avaient élé abandonnées ; les étrangers les occupaient : la continuation de la résistance était impossible, et l'on n'avait que deux heures pour se résigner à capituler. Tel était l'armistice conclu par le duc de Raguse.
Pourquoi ces messagers attardés , puis dirigés vers le seul chef militaire qui parût résolu d'en finir? Avait-on hésité tout d'abord à profiter de l'autorisation de traiter, puis s'était- on tout d'un coup décidé à précipiter une conclusion , dans le sens d'une capitulation? II n'est pas interdit de chercher une explication à ce mystère dans un incident qui était survenu.
Vers une heure, c'est-à-dire avant que la note du roi Joseph eût été remise, il était arrivé à Paris un aide de camp de l'empereur, le général Dejean, disant, répétant que l'empereur accourait sur Paris, qu'il y serait dans la matinée du 31 mars, qu'il fallait tenir, tenir à tout prix, un jour seulement, que les ennemis allaient être surpris, qu'il n'y aurait qu'une bataille, qu'après, une secrète négociation étant déjà engagée, la paix était assurée, etc.
Cette annonce, ces assurances, le général Dejean les avait d'abord portées à l'état-major de la place, puis sur les traces du roi Joseph, déjà parti , qu'il avait atteint au bois de Boulogne mais sans pouvoir le retenir, puis à la Villette, au quartier général du maréchal duc de Trévisc ; et celui-ci, accueillant avec joie l'heureux messager, s'était hâté d'adresser au prince de Schwarzenherg une demande d'armistice de vingt-quatre heures; le brave homme voulait gagner du temps, beaucoup de temps, et il espérait que l'on ne verrait pas son jeu. Mortier attendait encore ia réponse du généralissime des armées ennemies, lorsqu'il reçut, vers cinq heures, la notification de l'autorisation de traiter par le roi Joseph, et bientôt après la visite de deux officiers, un Autrichien, Paer, un Rus*e, Orlof, venant du quartier général du maréchal duc de Raguse, avec une sommation de se rendre en vertu des préliminaires de capitulation arrêtés entre Schwarzenberg et Marmont. Le maréchal duc de Tr^vise refusa de croire à cette nouvelle. Sur l'offre qui lui fut faite d'envoyer un officier français pour s'assurer des faits, il chargea léguerai Dclapointe de se rendre auprès du maréchal Marmont; le général Delapoiote revint bientôt avec les deux parlementaires, Orlof et Paer, qui l'avaient accompagné, ayant de plus avec lui le ministre russe Nesselr'ode et le capitaine anglais Peterson, tant on tenait dans le camp ennemi à mettre fin à la dangereuse résistance du duc de Trévise. Les faits allégués se trouvaient vérifiés, confirmés
I par tous les témoignages. Le maréchal Mortier ne consentit pas encore à céder. On écarta quelques conditions dont il s'était montré blessé. Marmont arriva ; il parla à son collègue sur lequel, d'ailleurs, il avait le commandement. Mortier cessa de résister, et Ton se rendit ensemble dans un cabaret voisin de la Villette, où devait se signer la capitulation.
Cependant, Napoléon, à Saint-Dizier, n'avait pas persisté dans son mouvement projeté pour transporter la lutte sur les bords du Rhin , soit parce qu'il avait rencontré dans son état-major une telle opposition qu'il dut craindre d'être mai secondé dana une entreprise qui exigeait le concours de tous les dévouements, soit parce qu'il avait espéré entraîner les alliés à sa suite et que, cet espoir ne se réalisant pas , son imagination lui représenta vivement les horreurs d'une ville ! comme Paris prise d'assaut. Toutefois Napoléon perdit trois jours à savoir qu'il n'était pas suivi; faute énorme, dit-on; mais dans les crises extrêmes, il y a des fautes qui sont des néces- , sites. Arrivé à Saint-Dizier le 23 mars, Napoléon se douta le 26 seulement qu'au lieu du coips entier de Winlzingerode , il n'avait devant lui qu'un rideao de troupes pour lui faire illusion; ; il le fit attaquer, le trouva sans consistance, le culbuta, comprit tout, rallia aussitôt ses : colonnes et partit. De Vandocuvre où il était ! le 21) mars, il expédia sur Paris le général Dc- ; jean, avec l'ordre de tenir à tout prix deux jours. I Oe Troyes, 29 au soir, autre message, le générât Girardin, avec le même ordre de tenir à tout prix ; en outre, H traça ùn itinéraire, prit diverses dispositions pour que l'armée pùt arriver sur Paris le 2 avril au matin ; puis, comme sa ; présence à Paris devait donner aux forces qui s'y trouvaient déjà une incalculable valeur, il se jeta dans une voiture de poste, le 30 mars avant le jour, avec to prince de Neufchâtel et le duc de Yicence. Le même jour, à dix heures du soir, il at- ! teignait Fromenteau , près les fontaines de Ju visy , ! à cinq lieues de Paris. Pendant qu'on relayait à i la hâte, Napoléon que les gens de la Cour de j France (1) ne reconnaissaient pas , vit passer ! quelques soldats harrassés de fatigue et dans un ! affreux délabrement. 11 demanda à parler à l'offi- I cier qui en était le chef. Le général Dclliard , du | corps de Mortier, commandaitees hommes ; averti de la présence de l'empereur, il accourut avec le* I débris de son état-major. L'Empereur, immobile ! et en apparence impassible au milieu d'un cercle ; d'officiers qui pleuraient, apprit du général Bel- ; liard tout ce qui s'était passé depuis deux jours à Paris : la fuite du gouvernement; l'insuffisance et le désordre des préparatifs de défense; l'héroïsme inutile du petit nombre de gardes nationaux qui avaient été appelés à seconder l'armée ; la fureur des faubourgs à qui l'on avait refusé
|t> Nom de l'auberge de Fromenteau où te tenait Is po»tc au» cliîvaui de ce dernier relal de Part».
NAPOLEON icr
fusils; la stupeur horrible de la population Parisienne ; la signature <ie la capitulation.
Le général Belliard *e trompait : le 30 mare, à a dix heures du soir, la capitulation n'était pas encore signée ; le maréchal duc de TrévUe avait qiitté les conférences , fort indigné, les articles de la capitulation étant à peu près convenus ; c'était tout ce qu'il savait; le reste, il le supposait.
A six heures , on s'était réuni , comme nous l'avons dit, dans un cabaret de la barrière de la Valette. Là se trouvaient, de la part des étrangers : le colonel Orlof, aide de camp de l'em-
des groupes aux pat des portes. Au moindre bruit, toutes les fenêtres s'ouvraient, des lumières apparaissaient ; on regardait, on écoutait. Pour les uns, l'empereur arrivait, avec une grande armée victorieuse ; les chefs étrangère , prisonniers de guerre, obtenaient la paix à de dures conditions. Paris était délivré. D'autres , au contraire , savaient que les Cosaques et les Baskire commençaient à errer par la ville, mêlés aux voleurs échappés des prisons; ils écoutaient les cris, ils montraient les flammes «'élevant déjà des lieux envahis; c'était la rouge réverbération des feuv des bivouacs ; c'était la vague répercussion des
pereur de Russie, le colonel Paer, aide de camp clameurs poussées par les postes les plus avancés.
du prince de Sclwarzenberg , assistés du ministre russe Nesselrode et du capitaine anglais Peterson ; de la part de la France, il n'y avait que le maréchal duc de Raguse, représenté par les colonels Fabvier et Denys de Danréinont; point de représentant de la part du maréchal duc de Tré- Tise; point de représentant de la part du général d'Urnano, commandant les dépôts et détachements de Paris ; point de représentant de la part du maréchal Moncey, duc de Conegliano, commandant les gardes nationales de la Seine; point de représentant de la part de la ville de Paris.
La conférence dura longtemps, troublée par les protestations du maréchal duc de Trévise, qui partit entin ayant obtenu pour »on corps d'armée les conditions qu'il avait voulues. Ce
Mais la population souffrait impatiemment ces messagers de la peur ; elle les poursuivait de sa colère; un d'eux fut même tué. Paris avait conscience d'être la digne capitale d'un peuple d'héroïques soldats et rte contenir plu» de cent mille combattants prêts à mourir pour l'honneur et le salut de la France. Paris ne pouvait pas croire qu'il eût été abandonné par le grand empereur et qu'il n'y eût pas, quelque part, un homme, placé par lui, qui, au dernier moment jugé opportun , allait apparaître, rallier tous les eiïorts, leur donner une direction. Quelques coups de fusil dans les faubourgs, un seul cri : l'Kmpereur! et toute la ville était debout. Vaine illusion du patriotisme et d'un juste orgueil national ! Paris était bien abandonné, livré, et les seuls hommes qui eussent pu susciter et coordonner des moyens
pendant on était tombé d'accord sur les points de défense, couraient éperdus , les uns a Bondy, principaux; mais il était tard, et l'on remit la j au camp des souverains alliés, auprès des nou-
signature des articles à une nouvelle et pro< cltaine réunion. Le duc de Raguse rentra dans Paris, avec les plénipotentiaires étrangers qui ne le quittaient plus et qu'il emmena souper chez lui, dans son hôtel de la rue Paradis-Poissonnière. Là toutes les intrigues de la coalition intérieure s'étaient donné rendez-vous, et elles attendaient le malheureux Marmont. Pendant la soirée, son esprit fut en proie aux pres-
tiges et aux séductions d'une fausse opinion i On y lisait : « Depuis vingt ans, l'Europe est
veaux arbitres de la puissance, les autres, imbéciles de peur, sur la route de Blois.
Le 31 mars, à midi, l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenbcrg firent leur entrée dans Paris, à la tête d'une partie de leurs troupes. Dès la veille au soir, il circulait dans les rues une proclamation dont les termes étaient trop habilement conçus pour n'avoir pas été dictés par la coalition intérieure.
parisienne.
A deux heures du matin, 31 mars, la capitulation de Paris fut signée.
Talleyrand, l'habile meneur de l'événement, écrivait à la même heure :
30 mars (soir) 18(4.
« Voila, obère amie, une bonne nouvelle. Le maréclial Marmont vient de capituler avec son corps. Ccst l'effet de nos proclamations et papiers. Il ne veut plus servir pour Bonaparte contre la patrie (l)... »
Cependant la population parisienne, ignorante de ce qui se passait, savait seulement qu'on ne se battait plus. Le sommeil n'était pas descendu sur la ville en même temps que la nuit. Partout
,'!) Cette lettre curieuse, Jusqu'Ici Inédite, a clé publiée daot le recueil Intitulé V Amateur d'uutoaroptits, n» du i" lévrier ms, p. «. La lettre est adressée A la du- : de Courlande.
inondée de sang et de larmes. Les tentatives pour mettre un terme à tant de malheurs ont été inutiles, parce qu'il existe dans le pouvoir même du gouvernement qui vous opprime un obstacle insurmontable à la paix. Les souverains alliés cherchent de bonne foi une autorité salutaire en France qui puisse cimenter l'union de toutes les nations et de tous les gouvernements. C'est à la ville de Paris qu'il appartient d'accélérer la paix du monde... Qu'elle ae prononce, et dès ce moment l'année qui est devant sea murs devient le soutien de ses décisions... »
On ne pouvait pas mieux dire pour provoquer les Parisiens à chercher le salut commun dans le prompt abandon du gouvernement impérial.
L'empereur Alexandre, entouré, assiégé par : les agents du parti royaliste, qui eurent tous les i honneurs de la première journée, signa, laissa
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«03 NAPOLÉON 1er
puiser, le 31 mars, on manifeste déclarant que l'Europe ne traiterait plus avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. C'était un décret de déchéance, dans lequel on Taisait en outre mention des « rois légitimes » de la France.
Le leudemaiu, ce fut le tour des révolutionnaires. Les royalistes l'avaient emporté au delà de toutes les prévisions. Point de mesure possible dans les catastrophes. Les révolutionnaire», pour ne pas rester au-dessous des royalistes, rivalisèrent avec eux de violence. Il semblait à chacun que, pour arracher la France aux étrangers, pour avoir le droit de la représenter et de parler en son nom, il fallait avant tout séparer sa cause de celle de Napoléon. C'est ainsi que l'on se montrait à l'envi le plus ardent dans celte abjuration de l'Empire. Ce fut comme une émulation de fureur dans l'apostasie.
Dès la nuit du 31 mars au ier avril, Talleyrand avait convoqué les sénateurs au palais du Luxembourg. Ainsi le voulait la déclaration des souverains qui avaient déféré au sénat de nommer un gouvernement provisoire. Des sénateurs, il ne devait pas y en avoir à Taris ; Ja régence avait dù les emmener avec elle ; mais elle était partie sans s'assurer si elle en laissait ou si elle n'en laissait pas ; et il en était resté un certain nombre, dont plusieurs du parti révolutionnaire qui s'attendaient à l'événement. On eut toutefois de la peine à les réunir; le scrutin dut rester ouvert presque tout le jour; on alla chercher chez lui plus d'un sénateur qui se cachait. Mais la traction révolutionnaire n'avait pas manqué à l'appel, et cela suflisait |>our un semblant de séance. Tulle) rand sortit du palais du Luxembourg avec une sorte de décret en forme d'extrait «lu procès-verbal (1), nommant tier àl'alleyrand. Les journaux, lui échappèrent un gb'ivernement provisoire dont il était prési- ! et passèrent , presque tous, dans les mains des
plaisances dans l'affaire du duc d'Enghieu; le duc de Dalberg,qui devait beaucoup a Napoléon, représentait la révolution cosmopolite;
L'ahbé de Montesquiou, ayant jadis siégé *u coté droit de la constituante, depuis ayant fait partie, avec Royer-Collard, Dandré et antres du comité secret qui dirigeait de Paris, sous l'Empire, les affaires du comte de Provence, et de l'émigration; homme fin et doux de formes, un peu sceptique, enclin aux transactions, que Talleyrand appelait « Mon drapeau blanc » ; il n'en eût pas souffert un autre.
On adjoignit bientôt après à ces cinq membres deux secrétaires généraux, l'un, Dupont (de tNemours), homme de la révolution, l'autre Roux. - Laboric, du parti royaliste.
11 fut remarqué dan6 le temps que Talleyrand n'avait mis dans cette commission du gouvernement provisoire que des familiers et des intimes 4 lui, et comme il le disait, sa table de whist.
Il n'était que temps pour les révolutionnaires de prendre la direction du mouvement :1a veille, dès le 31 mars au soir, les royalistes, pressentant ce qui allait sortir du palais du Luxembourg, s'elaient agités au conseil départemental et municipal de Paris, et là, ils avaient obtenu le vote d'une adresse qui était un rappel sans réserve des Bourbons. Depuis le 1er avril au matin , cette adresse figurait sur tous les murs de Paris. Il eût été |K>ssible de faire un manifeste national de cet acte violemment royaliste du conseil municipal de la capitale de la France.
A peine constitué, le gouvernement provisoire s'empara de tous les ministères, de toutes les administrations, nolammcut de la direction des postes , où il mit un homme de sa coterie, Fauvelet de Bourricnne, alors tout en-
dent et qui avait pour membres :
Le sénateur comte de Beurnonville, ancien familier du duc d'Orléans, fonctionnaire é m- rite de l'Empire, courtisan éconduit, mécontent, homme de seconde main ; Le sénateur comte «le Jaucourt, homme éner-
royalistes; ils n'en furent que plus emportés dans leur subite conversion. La veille encore, le public n'avait connaissance que des vertus de l'Empire, de ses victoires et de la certitude de son triomphe; le lendemain, il apprit tout d'un coup que l'Empire était le mensonge, le crime ,
gique et protestant de religion ( il fallait un gage l'oppression; que la France, heureuse et fière d'être
entin délivrée de l'Empire, saluait l'ère de la paix et de la liberté , etc.
Le ?. avril, le sénat déclara que Napoléon Bonaparte était déchu du trône , lui et sa famille , et que le peuple et l'armée étaient déliés envers lui de leurs serments de fidélité.
C'était assez, et même trop, pour obéir à la violence des événements. Pourtant, le sénat qui, le ?. avril, n'avait pas eu le temps de motiver ses décrets de déchéance, chose nullement né-
au protestantisme, car le mouvement qui emportait l'Europe était en grande partie catholique) ; Jaucourt avait figuré dans les assemblées de la révolution, parmi les hommes du mouvement; il était fort lié avec la famille Neckerdont tout le monde connaissait les doctrines libérales, les affinités organistes et l'hostilité contre l'empereur Napoléon ;
Le duc de Dallwrg, conseiller d'Étal, ancien ministre de Bade à Paris . neveu du prince pri-
mat, qui avait joué un rôle dans la sécularisation cessaire, rendit le 3 avril, un autre décret fort
des principautés ecclésiastiques d'Allemagne, [ long, où se trouvèrent cnnmérés tous les griefs
ayant lui-même coopéré à ces réformes anti-clé- que l'on pouvait avoir contre l'administration
ricales, de plus soupçonné de certaines com- , impériale. Le public crut rêver en lisant cette
(li !.<• procès-v>>rb*l fti qn^lion port.iU ;i I» fin du V>ur 63 notant». I.c scnU compUil alors 13S
énumération de forfaits dont le sénat n'avait , jamais cessé d'ctre l'apologiste enthousiaste , le
40ô NAPOLÉON Ier 406
complice ardent, assidu. L'abbé Grégoire a dit • de hasards habilement servis, concouraient au plus tard de cet acte d'accusation contre !'Empire : ■ Il y avait trois ans que je le préparais ».
Au reste, lotit n'était pas bassesse et lâcheté dans ces récriminations; le sénat les faisait en vertu de certaine? maximes des institutions modernes; c'était une manière de sanctionner des principes que l'on croyait a cette heure fortement menaces. Le parti révolutionnaire comprit celte tactique à demi-mot; de la une muette entente qui propagea le plus les défections. On
renversement du trône impérial, Napoléon se trouvait à Fontainebleau où il s'était rendu députe le 31 mars. Tonte son armée Pavait successive- | ment rallié. Le 3 avril, elle était concentrée entre l'Essonne et Fontainebleau (I). Les nouvelles de Paris parvenaient rapidement au camp impérial. Les soldats, les officiers, les jeunes généraux n'en ressentaient que de la colère et de l'indignation. Mais telles n'étaient pas les impressions des dignitaires supérieurs de l'armée.
réagissait contre l'Empire au nom de la liberté ; Cenx-ci n'apprenaient pas sans en être troublés
on ne pouvait pas invoquer autrement la liberté et la rappeler.
Les membres du corps législatif présents à Paris adhérèrent aux actes du sénat, le 3 avril, en insérant toutefois dans leur manifeste plus de
avec quel éclat à Paris on se prononçait contre l'Empire. Ils se demandaient si, la lutte se prolongeant, ils n'allaient pas compromettre et terminer en quelque aventure sans autre issue qu'un désastre, l'exil et ses misères, une vie jusque-là
royalisme que le sénat n'en admettait. A partir , illustre, glorieuse, opulente. Déjà ils avaient, dit-
du 3 avril, on vit successivement arriver au gouvernement provisoire et au sénat les adhésions collectives ou individuelles de toutes sortes de personnes et celles des corps constitués. Les insignes de l'Empire disparurent de tous les édifices publics.
Le 4 avril, le gouvernement provisoire adressait au peuple français une proclamation dont quelques parties méritent d'être citées, car elles témoignent des jugements portés , a ce moment, sur le gouvernement et l'œuvre de Napoléon.
• Français, au sortir des discordes civiles, vous avez choisi pour chef un homme gui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la grandeur. Vous avez mis eu lui toute» \os espérances; ces espérances ont été trompées. Sur ;es ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le despotisme... il a détruit tout ce qu'il voulait créer, et iccréé tout ce qu'il voulait détruire II ne croyait qu'à la force; la force l'accable aujourd'hui » juste retour d'une ambition insensée!... Napoléon nous gouvernait comme un roi de barbares : Alexandre et ses magnanimes all és ne parlent que le langage de l'honneur, de la justice et de ri'.umunité. Ils v imnent réconcilier avec l'Europe un peuple brave et malheureux... Non» avons c onnu les excès de ta licence populaire et ceux du pouvoir absolu; rétablissons La véritable monarchie, en limitant, par de sages lois, les pouvoir» divers qui la composent ... Français, rallions-nous : les calamités passées vont finir, et la paix va met li e un terme aux bouleversements de l'Europe... la France se reposera de ses longues agitations, et, mieux éclairée par la double épreuve de l'anarchie et du despotisme, elle trouvera le bonheur dans le retour d'un gouvernement tutétaire. •
Notons un autre signe de l'esprit public en ce moment : à la Bourse de Paris, le cinq pour cent était, le 29 mars, à 45 francs. Le 30 mars, jour de la bataille, point «le Bourse. Mais le 3 1. jour de l'entrée des alliés à Paris, le cinq pour cent s'élevait de45a47 fr. 50 cent , pour atteindre, le !«■ avril, 51 francs; le 2 avril, 52 francs; le 4 avril, 57 fr. 50 cent.; le 5 avril. 63 francs 75 centimes.