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des confidents. Un jour on officier accourant de Fontainebleau arrivait à Rlois avec un message : une dame d'honneur, qui avait passé la nuit tout habillée, comme dan» l'attente d'un événement «uinoncé, vint à lui, effarée, et dit : «Eh! bien, est-ce fini ? Est-il mort (1)? »
Comment en eût-il été autrement? l'Empereur lui-même fut, un moment, complice de cette horrible tentation suscitée par la raison d'État. «« Depuis quelques jours », dit un témoin des faits (2), depuis quelques jours (du 4 au
12 avril), il (Napoléon) semble préoccupé d'un secret dessein... Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l'antiquité n'hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la siéune. On l'entend avec inquiétude discuter de sang-froid, sur le suicide, les exemples et les opinions les plus opposés... Dans la nuit du 12 au
13 (avril), le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes... Les bougies de l'appartement intérieur s'allument... En vain la curiosité prête une oreille inquiète ; elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s'échappent de l'antichambre et se prolongent sous la galerie voisine » (les gémissements et les sanglots des assistants; un seul homme souffrait en silence, attendant la mort).
Napoléon avait pris une préparation toxique qu'il avait sur lui depuis la retraite de Moscou; puis, il s'était couché et endormi ; bientôt réveillé I par d'atroces douleurs, son agitation et ses sourdes plaintes avaient mis sur pied ses serviteurs attentifs, depuis quelques jours, à ses moindres mouvements. Un lourd assoupissement était survenu après des vomissements; puis une sueur abondante. Napoléon, se réveillant une seconde fois, étonné de vivre encore, avait dit : « Dieu ne le veut pas (3) ! >•
On méconnaîtrait bien gravement la nature et le caractère supérieurs de Napoléon si l'on attribuait cette tentative de suicide à un affaissement de la souffrance morale, aux mécomptes accablants de l'ambition et de l'orgueil, à de fausses maximes philosophiques. Même au milien du mois d'avril, môme après les défections , les deux abdications et le triomphe très-apparent des royalistes, la régence était encore possible; mais à cette possibilité il y avait toujours un obstacle, un seul, l'Empereur vivant. C'est cet obstacle que Napoléon lui-même fut tenté de supprimer dans la nuit du 12 au 13 avril. Il est à remarquer que les dernières commissions d'assassinat données à Maubreuil sont datées du 16 et du 17 avril. Il y a plus, les tentatives pour assurer par la mort de l'Empereur le maintien ou le rétablissement de Napoléon 11 continuèrent encore
(l| */ é moires du duc de Itovigo, tome VII, p. 18J. fïJFaln, NanmcrUde p. Sil j*3.
U) M. Thlcr» raconte celle scène d'intérieur arec quelques talres détail* jusqu'Ici Inconnus.
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jusqu'à Porto-Ferrajo : elles ne s'interrompirent tout à fait qu'au retour de l'Ile d'Elbe. Mais il est temps de nous détourner de cet horrible sujet pour reprendre le récit d'autres événements.
En signant la second ! abdication , Napoléon, avait tout abandonné sans rien stipuler pour luimême. Les souverains étrangers, étonnés de cette abnégation, ne commirent pourtant pas la faute d'en abuser et de soulever par là contre eux la grande pitié que ressentaient en ce moment toutes les âmes généreuses. Le 1 1 avril , ils proposèrent un traité d'après les clauses suivantes : pour l'Empereur, la conservation du titre souverain avec la principauté de l'Ile d'Elbe; une troupe de quelques centaines d'hommes à choisir dans la garde impériale; quelques navires ; de plus une rente de deux millions de francs sur le grand livre de France, dont un million réversible à l'impératrice; pour l'impératrice Marie-Louise, les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla en toute propriété et souxeraineté, avec succession garantie au prince impérial son fils; en outre la promesse d'un établissement convenable hors de France pour le prince Eugène; pour l'impératrice Joséphine, conservation de son titre.de ses biens meubles et immeubles et réduction de son traitement annuel arrêléc à un million ; pour les autres membres de la familto impériale, mêmes dispositions quant à leurstitres et à leurs biens personnels, de plus répartition entre eux d'un revenu annuel de deux millions cinq cent mille francs sur le grand livre de France; enfiu, sur les fonds abandonnés par Napoléon à la couronne (1), réserve d'un capital de deux millions à répartir par lui en gratifications entre ceux de ses serviteurs qu'il voudrait récompenser.
Ces diverses concessions formèrent ce qoe l'on nomma depuis le traité de Fontainebleau. Na|ioléon les repoussa d'abord. « Ils ne veulent pas, disait-il, régler avec moi ce qui concerne la France. 11 ne s'agit que de ma personne; à quoi bon un traité (2)? » Et il redemanda au duc de Vicence l'acte d'abdication qu'il se repentait de lui avoir donné. Les souverains alliés avaient retenu cet acte et s'étaient hâtés de le rendre public.
Napoléon persista tout un jour, le 12 avril, dans son refus de ratifier les conventions qui précèdent. Mais, Dieu n'ayant pas voulu qu'il
11) « En 18U. l'Empereur laissa 300 million* dan* les mains des Bourbons, et. se conflaut à la foi des traites. Il partit pour l'île d'Elbe eu emportant seulement 11,000 napoléons, rrstc de sa cassette de campagne. Ces SOû millions étalent sa propriété personnelle; il les avait acquit par des traités diplomatiques ou formel par les économies de ses listes civiles d'Italie et de France, u Montholon. p. », tome l»r des Récit t de la captivité de Sapokon , etc., « vol. ln-8», Paris. JSV7 ; d'après un tableau dressé par M. de Montholon, les économies seulement de l'Empereur se seraient élevées, de l'an xu U isiv, a la somme de **,W€,00t francs. Ce capital s'était considérablement accru par les Intérêts, si i on en croK M. lie Monlliolon, Jusqu'à former plus de 100 millions an 1" J tnvler tfU>.
(1) Fain, Manuscrit de 181», p. «9.
mourût, il se résigna, et le lendemain, dans la matinée du 13 avril, il aquiesca.au traité de Fontainebleau.
Le sacrifice était accompli. Napoléon vit venir a lui toutes les douleurs. De Paris, d'incessants outrages contre son génie, son règne, sa personne, le scandale d'apostasies continues, 1 tous les reniements; du reste de la France, les cris de la réaction et çà et là les secrets reproches des patriotes ; autour de lui la désertion de tous les courtisans de sa fortune, même les plus intimes; l'impatience et lagêoede ceux qui 1 n'osaient pas encore s'éloigner. Le malheur '. comme la mort repousse et fait peur.
Il fallait que le traité de Fontainebleau fût ra- 1 tifié par le cabinet de Londres ; cette ratification tardait à venir. On peut croire que Napoléon, se survivant à lui-même à côté du triomphe de ses ennemis, devait être impatient de ces délais. Il ne parut pas qu'il en fût ainsi. Le 17 avril avait été le jour fixé pour le départ. Napoléon demanda un | changement de route, une lettre pour le gouver- 1 neur de l'Ile d'Elbe. Le départ fut remis de trois j jours. Les trois jours écoulés, au dernier moment, ! iNapolèon déclara qu'il était décidé à ne plus par- ' tir; que, les alliés ne tenant pas leurs engagements, il pouvait révoquer son abdication toujours conditionnelle; qu'il avait reçu plus de mille adresses le sollicitant à reprendre le gouvernement; qu'il avait abdiqué pour épargner à la France une guerre civile ; mais qu'il voyait bien que, s'il partait, il laisserait la guerre « ivile derrière lui. Celle déclaration était faite a un des commissaires étrangers envoyés à Fontainebleau pour ' accompagner Napoléon à l'Ile d'Elbe, au général Koller représentant l'empereur d'Autriche. Le général Koller resta inébranlable, et l'Empereur renonça, non sans de nouveaux efforts, à sa protestation qui n'avait probablement pour but que de sonder les dispositions du commissaire autrichien
l'île d'Elbe.
(20 avril 1814 — 20 mars 1815).
S*. Us adievx. Départ pour fiU d'Elbe. - »9. rogaoe.
. Incident'. - 60. irritée. Séjour. — 61. Conspiration $. — et. Départ de l ile d'Elbe. Débarquement au golfe Juan. Marché mr Paru. Arrivée à Lton, au palais dis fuileries.
58. Le 20 avril, à midi, la garde impériale se rangea sur deux lignes dans la cour du Cheval- Bianc. Au bas de l'escalier du Fer-a- Cheval stationnaient des voitures de voyage. A une heure, Hapoléon, dans son uniforme de général des chasseurs de la garde, parut au haut du perron, «iescendit les degrés, dépassa les voitures et se plaça entre les deux haies de soldats. Derrière j lui se tenaient les derniers fidèles et les corn- j missaires étrangers. A la vue de l'Empereur, les | soldats furent saisis d'émotion. Des sanglots j s'entendaient dans les rangs. L'Empereur tendit i miiv. Biocn. césen. — t. xxxvii.
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la main, faisant signe qu'il voulait parler; puis, d'une voix vibrante, il prononça ces mots :
* Soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans , je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l'honneur et de la gloire. Dans ces derniers temps, comme dans ceux de ma prospérité, vous n'avez cessé d'être des modèles de bravoure et de fidélité. Avec des hommes tels que vous, notre cause n'était pas perdue. Mais la guerre était interminable. C'eût été la guerre civile , et la France n'en serait devenue que plus malheureuse. J'ai donc sacrilié tous nos intérêts à ceux de la patrie. Je pars; vous, mes amis, continuez de servir la France. Son bonheur était mon unique pensée ; il sera toujours l'objet de mes vœux ! Ne plaignez pas mon sort; si j'ai consenti à me survivre, c'est pour servir encore à votre gloire. Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble!... Adieu,... mes enfants. Je voudrais vous presser tous sur mon oeur; que j'embrasse au moins votre drapeau 1 Général Petit, approchez... * Le général Petit qui portait le drapeau s'avança. Napoléon le reçut dans ses bras , et baisa le drapeau. « Adieu encore une fois, mes vieux compagnons, dit-il ; que ce dernier baiser passe dans vos ctrurs et retentisse dans la postérité... » Napoléon, qui avait fait de visibles efforts pour maîtriser son émotion croissante, s'arracha, à ces mots, du groupe qui l'entourait et s'élança dans sa voiture.
59 Sur le voyage de Fontainebleau à l'Ile d'Elbe, il n'est, à notre connaissance, qu'une relation publiée, c'est celle du commissaire prussien, le comte de Waldbourg-Truchsess , continuée par le général autrichien Koller, relation partiale et malveillante (l). Nous la suivrons pourtant; il faut laisser déposer les ennemis.
De Fontainebleau à Briare, 20 avril, « Napoléon «,dit le commissaire prussien, « fut accueilli partout aux cris de Vive l'Empereur! Et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures que le peuple nous adressait ».
A Nevers, 21 avril : « L'accueil qu'on nous fit en cet endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes ; on jurait après nous; on nous adressait mille invectives jusque sous nos fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier Vive l'Empereur! »
Les derniers détachements de la garde qui devaient accompagner l'Empereur s'arrêtèrent à Villeneuve-sur-Allier On offrit à Napoléon pour escorte des Cosaques et des Autrichiens. Il n'en voulut pas.
A Moulins, 23 avril : « Nous vîmes les premières cocardes blanches, et les habitants nous
(H IVoueelle relation de l'itinéraire de napoléon de Fontainebleau a nie d'Elbe, rédigé*» par le eomie de W lt> .tirn-TrueriM-M, commissaire nommé, p»r S. M. le roi de Pr.mr, tic. ouvrage traduit ne l'allemand. Ie êdl Uon. In t», l'arls. isis. — Suite d* nttncratre -le Nipolétrn d'après le récit du général Koller. Cette Suite fait partie de la *• édition du précédent ouvrage.
NAPOLÉON Itr
reçurent aux acclamations de Vivent les Alliés .' ».
A Lyon, où l'on ne passa que la nuit : « Il s'assembla quelques groupes qui crièrent Vive Napoléon! »
Le 24 avril, vers midi, un ineident grave : rencontre près de Valence du maréchal duc de Castiglione. Le commissaire prussien prétend
si lions, on avait laissé Napoléon seul dans une chambre. Quand on vint l'avertir que tout était prêt pour le départ, on vit qu'il avait le visage en larmes. Le commissaire prussien remarque ces larmes avecmalignité et ne les comprend pas.
Le voyage continua à travers ces démonstrations hostiles, toutefois sans plus de danger. L'Empereur, déguisé en général autrichien, passa savoir ce qui fut dit entre Augcreau et Napoléon, ainsi à Saint-Maximin, puis au Luc, où il trouva
Mais il ne sait que ce qu'il a vu. L'Empereur des cendit de voiture et embrassa Augereau qui « ne dérangea pas sa casquette de dessus sa tête »
sa srrur la princesse Pauline. Il arriva enfin, le 27 avril, à Fréjus, d'où quatorze années auparavant, à son retour d'Egypte, il était parti pour
Puis, l'Empereur prit le bras d' Augereau, et ils prendre le gouvernement de la France et de ÏEu-
marchèrent seuls ensemble. Leur conversation entremêlée de gestes paraissait animée. On crut entendre des reproches , et que les deux interlocuteurs se tutoyaient. Tout d'un coup Napoléon se sépara d'Augereau , l'embrassa de nouveau et se jeta dans sa voiture qui suivait. Augereau n'ôta pas encore sa casquette ; de la main, il fit un signe d'adieu peu amical; mais « en s'en retournant, il adressa un salut trèsgracieux aux commissaire» (1) ».
Un peu plus loin on rencontra les troupes du maréchal Augereau. Leur altitude fut tout autre que celle de leur chef : « Les troupes rendirent à l'Empereur tous les honneurs dus a son rang. Le mécontentement des soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais
rope. Pendant tout le cours de ce voyage , Napoléon avait émerveillé les commissaires étrangers par la vivacité et la variété de sa conversation; pas un sujet qu'il n'abordât et sur lequel il n'eût des vues originales, nouvelles et surtout précises. 11 passait avec la même aisance des questions morales, littéraires, industrielles, agronomiques, etc., à sa propre histoire sur laquelle U s'expliquait avec la même liberté d'esprit que s'il se fut agi d'une histoire étrangère ou des temps passés. On eût dit qu'il habitait déjà l'avenir. L'Empereur avait repris son uniforme au Luc. Il devait partir, le 28 avril au matin, de Fréjus ou pour mienx dire du port voisin de Saint-Raphael ; mais il ne s'embarqua que le soir sur la frégate anglaise The Undannted (L'fn-
ce fut là son dernier triomphe, car nulle part domptée), qui l'attendait.
ailleurs il n'entendit plus de Vivat! »
A Orange, 25 avril, réception aux cris de Vive le Roi ! Des avis font savoir que sur toul le parcours où l'on attend Napoléon on remarque une .langereusc agitation, des préparatifs menaçants (2).
On changea l'itinéraire du voyage. Napoléon, qui avait failli être assassiné à Orgon, se déguisa en courrier et partit seul devant son propre cortège. Les femmes se montraient les plus animées.
Les commissaires retrouvèrent Napoléon dans une petite auberge de la grande route, dite la Calattet h une demi-lieue de Saint-Cannat. Jl causait avec l'aub. rgiste : « On va donc l'embarquer pour son Ile? disait la femme. » — « Mais oui , ré|>ondait l'Empereur. » — « On le noiera, n'est-ce pas? reprenait la femme. » — « — Il faut l'espérer, » répliquait l'Empereur. Cependant le danger croissait. Des hommes à Ogures sinistres accouraient, parlaient entre eux: '• U est ici ! On le découvrira bien. » On convint d'un autre déguisement. Une lettre fut dépêchée au maire de la ville d'Aix , où s'attroupaient déjà d'autres furieux. Pendant ces dispo-
(l) D'après M. de Rovlgo, Il n'y aurait rieo de vrai dans cette conduite inconvenante d'Augerenu , ■ qui parla, dit-il, à l'Empereur avec le même respect qu'auparavant. ■ Mémoires, t. VII, p. »3V.
(I) - l a tentative C4»n0ëe ù Maubreuil avait éebmié ; on eu organisa une autre i Avignon. De* éiubMaire* avaient été rli'tichés dans celte ville, et étalent promptcmeiit parvenus à échauffer h populace... • RoViGO, Mimoiret, tome Vil, p. «36.
Les personnes étrangères et françaises qui ne devaient pas le suivre à Plie d'Elbe se séparèrent de lui ; il lui resta, des commissaires étrangers, le général Koller, le colonel anglais Campbell, le comte prussien Cl ai nui et l'aide de camj» du général Koller ; et des Français, les, généraux Bertrand et Drouot , le major polonais Jermanofski, et des personnes attacliées à son service.
LUndaunted s'éloigna de Saint-Raphael le 28 avril dans la nuit.
La navigation dura cinq jours, contrariée par les vents et les calmes.
En mer on rencontra un navire qui faisait voile sur Gênes. Ce navire portait le roi de Sardaigne allant reprendre possession de ses États de terre ferme. Les officiers du prince voulaient se rapprocher et que l'on signalât à lTmpereur déchu la présence du roi rétabli. Victor-Emmanuel l*r s'y opposa , et le navire sarde , par sou ordre, s'éloigna de la frégate anglaise et de son captif (l).
60. Le 3 mai on fut en vue de l'Ile d'Elbe. Cette lie, alors fort agitée, était divisée entredivers partis, les uns pour l'Italie et le grandduc de Toscane, les autres pour la France et le» Bourbons, d'autres pour l'indépendance. La nouvelle de l'arrivée de Napoléon mit tout le monde d'accord en sa faveur ; quelques jours auparavant les trois partis s'étaient entendus pour brûler Napoléon eu effigie.
, SlorUt d<l Piémont*, ton. Il, v *rr.
Le gouverneur de l'Ile en remit la possession au nouveau souverain représenté par le général Drouot.
Les Elbois, enchantés d'avoir pour monarque le premier homme du siècle, et croyant d'ailleurs qu'il leur arrivait avec d'immenses trésors, reçurent de leur mieux le nouveau souverain. Napoléon fat introduit dans ses Etats au bruit de trois violons et de deux basses. Quand il parvint à la maison de ville de Porto- Ferrajo, toujours suivi de cette musique, il se trouva sous un dais orné de papier doré et de morceaux de drap d'écarlate, dans une salle parée à la hâte comme pour un bal forain; au fond, il y avait un fauteuil, le trône, couvert aussi de papiers dorés et de petits draps d'écarlate. Une salve de coups de canon se faisait entendre. Les Elbois poussaient des Vivat (1). On était au 4 mai. La veille, Louis XVIII avait fait son entrée à Paris.
Quelques jours après, Napoléon avait visité l'Ile dans toutes ses parties, fait l'inventaire de ses ressources naturelles, conçu des plans pour la mise en valeur de ses richesses, ordouné des routes, des quais, des magasins, déterminé de nouvelles cultures et de nouvelles exploitations, tracé des fortifications, conclu un traité de commerce avec Livourne, entrepris de négocier un autre traité avec Gènes, commencé l'exécution de tous ces travaux, etc. Les Ragusains disaient du pavillon elbois (2) qu'il était le pavillon du Roi du monde. Les Barbaresquea étaient alors la terreur de toutes les côtes de la Méditerranée; on demandait à quelques-uns de ces pirates s'ils respecteraient les établissements du nouvel Empereur; ils répondirent : « Nous ne faisons pas la guerre à Dieu ».
Le 24 mai, Napoléon fut rejoint par le bataillon de G00 hommes que, d'après le traité de Fontainebleau, il lui avait été permis de choisir dans sa garde impériale. Ce bataillon de grenadiers et chasseurs, augmenté d'une centaine de cavaliers et d'une vingtaine de marins, s'accrut encore de près de 60 Polonais et de trois compagnies de tirailleurs corses, de 100 hommes chacune. Il y avait de plus une milice locale, de 400 hommes, une petite marine (3), et près de 325 pièces de canon avaient été laissées dans l'Ile. Napoléon se trouvait ainsi maître de plus de forces que n'en comportait son étroit et pacifique empire, tin Ilot, un rocher près de l'Ile d'Elbe avait été abandonné parce qu'il servait de repaire aux Barbarcsques ; Napoléon en fit prendre possession el compléta le système de fortification de son nouvel Etat. Ce lut sa der-
(I) Tous ces détails Mat rapports par le Général Koller dan* m cnutinuatinn de la narration du Prussien Waldboure-Trachses*. p BJ-5S.
ttj Fond blanc, traversé dUgonalcmrnt d'une bande rouge «eaiee de troU abeille* fuml d'or. M. Tliler» dit : « paillon blanc, barre «l'anmrnntc et wmc d'eiollrs ».
-i) r<>mpo«ce d'un brick, l Inconstant, d'une goélette, la Camiine, de deux avisos Mouche tt l'Abeille, et d'une felouque, VZtoitt.
j£ON 1* 422
nière conquête. « Pourvu, disait-il en riant, que l'Europe ne s'en alarme pas ». Napolion avait à Porto- Ferrajo, qu'il projetait déjà d'appeler Cosuiopoti, une cour, «les levers, d -s cercles comme aux Tuileries. Autour do lui tout s'animait pour le travail, l'étude, les utiles entreprises.
Cl. Cependant l'Europe assistait avec des sentiments bien divers au spectacle de cette étonnante captivité. Des changements immenses avaient eu lieu sur le continent.
Les Bourbons n'avaient pas échappé aux périls de leur trop difficile rétablissement, et, dès les premiers mois, ils semblaient près de succomber à leur impopularité. Le désastreux traité du 23 avril 18 1 4 les avait rendus en quelque sorte complices des humiliations de la France; ils devaient être les réparateurs des dernièrés défaites de l'Empire ; ils parurent en être l'aggravation. Les plus grandes fautes ne procédaient pas, au reste, des Bourbons, mais bien des souverains alliés. La crainte de Napoléon avait été la sages.>e de ces princes; dès qu'ils n'eurent plus ce frein salutaire, toute sagesse les abandonna, et le monde apprit d'eux ce que peut être la victoire quand elle tombe en des mains qui ne sont pas faites pour elle et qui ne la méritent pas.
On avait annoncé une ère nouvelle pour tous les principes de droit, de justice, de liberté, d'autorité. Ce fut une déception universelle qui commença. Les peuples venaient «le se batlre pour leur indépendance. Nulle pour les uns, menteuse pour les autres, l'indépendance réciproque des nations se trouva partout sacrifiée à de nouvelles prépotences substituées, sans compensation aucune, à la prépotence française. L'Italie passa sous le joug de l'Autriche, l'Allemagne sous le joug de 1* Autriche el de la Prusse, dominées elles-mêmes par la RiiRsie et l'Angleterre, qui se partagèrent toute influence dans le reste du monde. Quant à la liberté intérieure, objet aussi de toutes les promesses, elle ne revint en aucun pays. Hormis la France on la vie parlementaire prit quelque réalité, aucun Etat sur le continent n'eut à connaître d'autre liberté que celle du pouvoir absolu. Ferdinand VII d'Espagne emprisonna, proscrivit, déporta les partisans des Codés qui lui avaient conservé un trône pendant sa captivité de Valençay Quarante députés turent mis aux galères dès le mois de mai 1814. Toulcs les anciennes ordonnances de la monarchie absolue en Espagne reparurent brusquement et remplacèrent les améliorations introduites par le régime français. On demanda au roi de Sardaigne Victor Emmanuel 1", de retour dans sa terre ferme, comment il entendait concilier le rétablissement de son autorité avec le nouvel état de choses fait au Piémont par seize ans de domination française; il répondit : « Que l'on prenne l'almanach royal de 1798 et que tout soit remis en place comme par le passé (1). »
(U Gallcnga, Storia del Piemonte. tom. Il, p. 4M.
NAPOLEON 1er
On ne conserva du régime français que les impôts. Ce que les peuples supportent le plus malaisément, ce n'est pas la tjrannie : c'est d'avoir a mépriser les maîtres à qui ils sont contraints d'obéir. Cette souffrance, la plus grande que puisse subir la conscience humaine, ne fut pas épargnée aux peuples en 181 4. Il semblait que les rois prissent à tâche de montrer qu'ils vivaient en dehors de la morale commune au reste des hommes. Pas une promesse qu'ils n'eussent violée; pas un principe dont ils n'eussent fait le jouet de leurs ambitions, de leurs cupidités ; pas une alliance de famille, pas un pacte d'amitié, pas un lien du sang qu'ils n'eussent outragés avec un impudent éclat. Depuis leur victoire sur le grand Empereur, ils étaient à Vienne à se partager et disputer les nations comme on fait des lots d'un bétail.
Alors l'esprit révolutionnaire se déchaîna de nouveau, non plus ce généreux esprit de 1789 qui poursuivait l'idéal d'une autorité et d'une liberté parfaites, mais bien la haine de toute autorité, l'impatience de tout pouvoir établi, le besoin de perpétuels changements, toutes les illusions de l'utopie, moins un esprit que l'infirmité propre aux temps de décomposition. Des conspirations commencèrent à s'ourdir de toute part , en Pologne , en Allemagne , en Espagne, surtout en France et en Italie.
Dans la péninsule italique, si douloureusement atteinte par les derniers événements , il y avait deux vastes complots, l'un au midi autour du roi Murât, l'autre au nord, tendant à s'emparer du souverain de l'Ile d'Elbe. Cette entreprise, inconnue en France , est assez longue* ment exposée dans un ouvrage récent, publié en Italie (l) ; comme elle touche de près a notre sujet, nous en reproduirons ici quelques détails. Il s'agissait pour les conspirateurs d'instituer un Empire des Romains et un Royaume d'Italie, liés l'un à l'autre, ayant pour chef suprême Napoléon empereur et roi. Pour épargner les susceptibilités d'indépendance locale d'un pays qui s'était toujours formé d'États distincts , on avait décidé qu'il y aurait trois capitales, dans lesquelles les assemblées résideraient successivement pendant trois ans, Rome, Milan, Naples, et déplus quatre vice-rois, à la nomination de l'empereur, résidant dans quatre autres villes principales. Eugène de Beauharnais devait être appelé h une de ces vice-royautés. La constitution que Napoléon devait accepter et promettre de défendre était d'avance posée en ses principes essentiels; on y trouvait tous les desiderata du libéralisme moderne. Les premières mesures de cette conception furent débattues et établies à Turin, dans une réunion de députés des sociétés secrètes du Piémont, du pays de Gênes, de la Lomhardic, de la Vénélie, des Etats Romains et de Naples. Des banquiers de Gênes tenaient à la disposi •
CI Marital, Storia d'itatùt, tora. I, ubro III. p. 1M et te*.
tion de l'entreprise une première somme de douze millions. Dès la fin de mai 1814, les chefs du mouvement avaient envoyé quelques-uns des leurs à l'Ile d'Elbe , avec une adresse, des signatures, des écrits, divers documenta à l'appui de leurs espérances, de leurs promesses. Ces messagers ne furent pas repoussés par Napoléon. Encouragés par cet accueil , les conspirateurs dépêchèrent dans toutes les parties de l'Italie des hommes chargés d'exciter les populations et de tout disposer pour l'arrivée prochaine du libérateur. Quelques-uns de ces agents vinrent aussi en France, mais sans pouvoir y trouver des adhérents. « Vous n'êtes pas mûrs pour la liberté », disaient les conspirateurs français aux conspirateur» italiens. — « Vous l'êtes, vous, pour la servitude, » répondaient ceux-ei aux conspirateurs français. On se sépara, aigris et brouillés. Les chefs du complot italien s'étaient établis à Gênes pour étro plus à portée de l'Ile d'Elbe. Après plusieurs mois d'agitation, ces chefs croyaient pouvoir assurer l'Empereur que tout était prêt en Italie pour le recevoir. Un peuple unanime l'attendait. Il n'y avait de récalcitrants qu'en Savoie et dans la To<cane. Cette assurance élait donnée à l'Empereur dans le mois d'octobre 1814, et Napoléon, d'après Martini, répondait à cette dernière communication par un magnifique discours rapporte dans l'ouvrage de cet historien et où les patriotes italiens trouvèrent tout ce qu'ils attendaient du souverain en disponibilité de l'Ile d'Elbe.
Mais les chefs du mouvement, postés à Gênes, en outre à Livourne et même a Porto-Ferrajo, ne voyaient pas sans inquiétude, vers la fin de l'année 1814, les messages devenir sans cesse plus fréquents entre l'Ile d'Elbe, Naples et surtout la France.
En effet, Napoléon se disposait a partir de son Ile ; mais ce n'était pas sur la terre italienne qu'il allait tenter de nouveau la fortune.
En France les projets des conspirateurs étaient moins utopiques. Les Bourbons avaient eu, aux premiers jours, une incontestable et grande popularité; on avait vu en eux la fin de l'interrègne des traîtres, l'avènement des honnêtes gens, la paix mettant un terme à l'occupation étrangère. Mais les hommes odieux et méprisés restèrent en place; ceux qui tendaient à leur succéder déplaisaient pics qu'ils n'inspiraient de la confiance ; d'autres fautes encore furent commises; enfin l'occupation étrangère ne cessa pas même après les énormes concessions du fatal traité du 2.1 avril 1814. La France sentit alors totitesa défaite et toute son humiliation, jusquelà dissimulées sous de menteuses démonstrations d'amitié. En ce moment rentraient les soldats des armées d'Allemagne, d E-spajme, d'Italie; ces vétérans de la gloire française ne doutaient pas que l'Empereur n'eût été vaincu par la trahison seulement; ils arrivaient indignés,
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pleins de menaces; on les renvoya dans leurs villages, en les privant presque tous de leurs droits militaires ; ils portèrent eu tout lieu leurs colères, leurs regrets, leurs projets de vengeance, leur culte pour l'Empereur. Il devint visible que tout tournait contre les Bourbons. Alors des partis commencèrent à germer. Il n'y en avait qu'un en réalité, celui du peuple et de l'Empereur; mais en France , malheureusement, il y a comme une scission entre la multitude et ces minorités qui se nomment elles-mêmes les classes moyennes, supérieures, élevées. Au lieu d'un seul parti, il y en eut ainsi plusieurs. Les vieux théoriciens de la république se réveillèrent , et là même où ils ne firent pas de plus jeunes adeptes, ils jetèrent les ferments de leurs doctrines intraitables, de leurs passions inquiètes. Si peu nombreux qu'ils Tussent, les républicains donnaient le ton à toute l'agitation politique. D'autres, en plus grand nombre, que préoccupaient davantage les nécessités de la pratique , s'en tenaient à la monarchie constitutionnelle et parlementaire; mais ils proposaient de mettre les d'Orléans a la place des Bourbons. Les orléanistes s'accordaient le mieux avec les nouveaux instincts libéraux et révolutionnaires qui venaient de se dégager; ils offraient un compromis à toutes les doctrines, à celles de la république comme à celles de la légitimité, et c'est par là qu'ils étaient redoutables ; ils convenaient à la masse des esprits indécis et troublés. Le sentiment de l'instabilité des Bourbons avait fait naître un troibième parti , pour le rétablissement de Napoléon II avec une régence. Les partisans de Napoléon H ne mettaient rien en question comme les orléanistes; ils continuaient l'ordre établi depuis quatorze ans, en permettant seulement de le modifier dans le sens de la liberté politique. Le parti des orléanistes isolait la France en Europe ; le parti de Napoléon 11 assurait à la France l'alliance de l'Autriche, celle de plusieurs États secondaires, peut-être encore l'alliance de la Russie. Mais ce parti , qui seul semblait être dans la loi des choses, rencontrait toujours devant lui l'obstacle qui, déjà, l'avait fait succomber, la présence, la survenance possible, la vie de l'empereur Napoléon Ier. Nous avons dit que les républicains donnaient le ton à l'agitation politique; il n'en était ainsi que dans la bourgeoisie ; dans le peuple au contraire, tout cédait au seul souvenir du grand Empereur ; voulaiton l'émouvoir et l'entraîner ? c'était le nom de l'Empereur qu'il fallait invoquer. De là l'illusion la plus étrange dans laquelle la politique d'une nation soit jamais tombé.
D'un coté , plusieurs partis dont chacun travaillait dans un intérêt opposé, mais qui se servaient tous à l'envi, pour renverser les Bourbons, du nom toujours vivant laissé par le souverain de l'Ile d'Elbe; il semblait ainsi que tout le monde appelât Napoléon;
mais en réalité aucun parti n'en voulait plus.
D'un autre côté, Napoléon, en revenant en France sur un appel aussi générai, croyait pouvoir compter sur l'adhésion unanime de la nation; en réalité, il devait avoir contre lui, au milieu même de cette unanimité, l'effort et la coalition de tous les partis dont son arrivée dérangeait les projets.
Ce furent les orléanistes qui donnèrent les premiers le signal des mouvements et de rappel. A la fin de l'année 1814, un complot ayant pour chefs des généraux de l'Empire commença d'agiter plusieurs divisions militaires dans le nord de la France ; les hommes d'exécution engages dans l'entreprise s'imaginaient être les précurseurs du retour de l'Empereur (l); mais, sans le savoir « ils travaillaient, » dit un historien, « pour le duc d'Orléans (î) ». C'est ce qui fit dire plus tard à Napoléon, instruit de l'importance du complot : « Ce n'est pourtant pas Louis XVIII que je suis venu détrôner (3). «
Les partisans de Napoléon II se trouvaient , pour prendre à leur tour l'initiative, dans un embarras tout particulier : ils ne pouvaient rien entreprendre qu'ils n'eussent d'abord mis à l'écart, d'une manière sûre et définitive, la personne de Napoléon Ier. Or c'était là une nécessité dont on ne pouvait même pas parler dans ces conciliabules où se préparent et s'animent les hommes d'action. Point de popularité et point de propagande possible pour un parti dont l'idée première et fatale était un attentat contre la vie de Napoléon. Aussi ce parti était-il obligé de réserver son appel aux passions de la multitude; il se tenait entre quelques hommes politiques sourds à toute voix autre que celle de la raison d'État. Mais il ne restait pas inactif, et ce fut même lui qui, par ses menées secrètes, détermina et précipita, sans le vouloir, le départ de l'Ile d'Elbe. Le duc de Rovigo, dans ses Mémoires, éclaire d'une lumière sinistre toute cette partie obscure de l'histoire de 1814. Si l'on en croit une de ses assertions les plus graves contre laquelle, à notre connaissance, on ne s'est pas encore inscrit en faux, le projet de
|l) « Tout croyaient être mil en mouvement pour l'Empereur, m dit Rovigo, dans ses Mémoires, tome Ml, p 93«.
W Histoire de France sous Napoléon, par Blgnon, continuée par le baron Rrnouf, tooie XIV, p. 3*1. — D'après Walter Scott, qui, dans aa fie de Napoléon Bonaparte, parle aussi de celte conspiration militaire de tsu-tSIS, te duc d'Orléans n'en était pas volontairement complice ; c'est ce que prouverait un billet anonyme adressé à Louis Philippe en réponse à quelque résistance de sa part et que Walter Scott rapporte en ces termes : « Noos le ferons sans vous ; nous le ferons malgré vous ; nous le ferons pour vous ». — Voir Histoire de Louis -Philippe d'Orléans et de rOrtéanisme, par J. Crélloeau-Joly ; Paris, !Mt, tome 1er, p. M» et aulv.
(3) Napoléon a dit encore dans ses Mémoire* dictés à Salnte-Heléne, tome II. p. ST*. note XLI : « A la fin de Janvier Mis... une conspiration eiMalt, mats ton retour (de Napoléon ) n'en était pas t'objel... » Ici des points ; (a police du temps ( tStt) a effuoé le reste. .
faire assassiner l'Empereur à l'Ile d'Elbe fut repris, et, par un excès «le rouerie et d'audace, proposé à Louis XVUt lui-même. Il élait nécessaire, en effet, pour le parti de Pfopolron If, que ta mort de Napoléon I'r ne parût pas être •>>on œuvre. Le vieux roi, d'ailleurs, pouvait s'y tromper, céder à la haine, à la crainte, et croire que cette mort pacifierait la France ; pourquoi refuserait- il a «es devoirs souverains un sacriticc que semblait lui commander l'intérêt supérieur de la paix ? Mais, soit perspicacité, soit proliité, Louis XVIII ne se laissa pas entraîner a cet horrible prestige. Il repoussa loiu de lui l'indigne proposition qu'on avait Osé lui faire (I). Le projet d'assassinat rejeté, on s'avisa d'un autre expé lient aussi efficace et moins dangereux. A l'Ile d'Elbe, Napoléon touchait a la France et à l'Italie; il était trop près du continent; il y entretenait des communications trop fréquentes; on songea à le transporter dans une prison plus lointaine et plus étroite, à Sainte-Lucie ou à Sainte-Hélène. Cette proposition fut faite au congrès de Vienne dès les premières séances, en novembre 1814. Elle y eut plusieurs adhésions; toutefoison en ajourna l'examen et le règlement. Mais vers la fin du congrès, Napoléon apprit coup sur coup, de plusieurs côtés à la fois, que le projet qui le menaçait était arrêté et qu'il allait être transféré à Sainte-Hélène, sous la main de l'Angleterre. Napoléon reçut cet avis de Naples où Murât le tenait de ses agents auprès de la cour d'Autriche, de Suisse où demeurait Joseph, confident malgré lui de toutes sortes de projets et de révélations, de Paris où tout se disait, de Vienne d'où s'échappèrent de mystérieuses missives que l'on crut être de Marie-Louise, de Londres enfin : deux Anglais, d'avance indignés de ce qu'allait faire le gouvernement de leur pays, vinrent d'euxmêmes à Plie d'Elbe pour avertir l'Empereur ; ils n'avaient point d'autre mobile, ajoutaient ils, que le désir d'épargner une honte à l'Angleterre.
G2. Il existe un registre où sont consignés jour par jour les ordres de l'Empereur à l'Ile d'Elbe; on y trouve toutes les préoccupations d'un établissement définitif, des projets d'avenir, des mesures d'amélioration commandées et poursuivies avec sollicitude. Mais tout d'un coup ce
(t) « On trouva que ce qu'il j arait de plue raUonnablc «Malt de se rattacher a la régence ; mais pour cria faire. Il rail ilt prendre- un parti contre l'Empereur, qui pouvait partir de son Ile et arrivera Paris, comme un trait. Le» artisan* de la déchéance Cotaient mU a la besogne, lu l'étaient ilOllé tout ce qu'Us avalent trouvé de brouillon» et avalent formé le projet de faire assassiner l'Empereur. Ils avalent Imaginé d*a<sorler l'autorité a eel attentat ; l'assassin était prêt ; Il ne s'agissait que d'obtenir l'agrément du roi. On s'adressa a M. de lliacas; on le détermina a soumettre le projet au souverain : mais celui rl ne voulut rien rntendre. I es meneurs . a qui ses Intentions furent a»«ej! durement «dgniuéro. n'en persisli-rettt p.,< moins dans la emipitde résolution qu'ils avalcns prue. » Itotlgo , Mémoire*, tome VII, p. 314.
: soin d'une administration exclusivement locale j s'interrompt et fait place à d'autres dispositions | prises avec autant de mystère que de precipitai tion. C'est vers la seconde moitié de février 1 1815 que ce changement se manifeste. A ce moment l* départ était décidé.
Le 26 février, vers huit heures do soir, pendant les distractions d'un bal que donnaient Madame- Mère et la princesse Pauline, quatre navires sortaient silencieusement de Porto-Ferrajo. L'escadrille portait goo hommes de In garde, 200 chasseurs corses, 200 fantassins français et italiens, 100 chevau légers polonais, en tout 1,100 hommes commandés par les généraux Uertrand, Drouot. Cambronne, par le chef d'escadron Jermanofski , etc. Napoléon élait sur le principal navire, le brick {'Inconstant On avait à peine doublé le cap Saint- André, que le vent tomba tout à coup. Le matin, ; 27, on n'était encore qu'à six lieues de Porto- ! Fcrrajo, en vue des croisières françaises. Vers midi, le vent se leva un peu et se maintint. On s'éloigna enfin de l'Ile. Dans le loin tain anparats- ; saient des voiles, qui semblaient se rapprocher ; ; elles ne se rapprochèrent pas. Une d'elles pout- . tant vint droit à l'escadrille. C'était un brick de guerre français. Il ne se douta de rien et demanda des nouvelles de l'Empereur. Na|w)éou prit lui-même un porte-voix et répondit : « L'Em- : pereur se porte bien. »
Le l«r mars 1815, à trois heures de l'aprèsmidi, l'escadrille impériale jetait l'ancre dans le golfe Juan entre Cannes et Antibes. La plage était déserte. Rien ne s'opposait au débarquement.
Dès le début un échec, un fâcheux pronostic Vingt-cinq homme*, envoyés sur Antibes pour y gagner le bataillon du Fort-Carré, y lurent euxmêmes retenus prisonniers.
Le département du Var et, en général, la i Provence n'étaient pas favorables à l'Empereur. Napoléon se hâta de s'engager dans les Alpes en gravissant tout d'abord les montagnes de l'Es- | térel, au-dessus de Cannes. Les premières po- ! pulations le virent passer avec plus d'etonne- ; ment que d'entitousiasme. Quelques lieux soli dats so liaient des groupes ébahis, criaient Vive ' l'Empereur, se joignaient à sa troupe. C'était } tout.
Le 5 mars, Napoléon arriva à Gap, où il fit imprimer les magnifiques prodainalknis qu'il avait dictées à bord de Y Inconstant dans la journée du 28 février. A Gap, tout changea pour lui. L'enthousiasme populaire conuiH'jiça de se montrer. Ce|>endant une grave épreuve l'attendait. Fouché avait répondu à un personnage qui lui demandait si l'entreprise de Bonaparte réussirait : « Cela dépend du premier bataillon qu'il rencontrera ». Ce premier bataillon se rencontra, dans le Dauphiué, le 7 mars, en avant de Vi/.illc. C'était un détachement envoyé à la hâte de Grenoble, composé d'un bataillon du
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;>* de ligne et de deux compagnies du génie; en dont rien ne gênait les sentiments. Sa marche tout 7 à 800 hommes. Des paysans li* précé ainsi assurée, la nouvelle s'en répandait, et liaient, accourant pour avertir l'Empereur «le partout ailleurs les imaginations se préparaient la marche de cette troupe qui semblait mal à 1 idée de son irrésistible présence. Cette route disposée. Cambronne, qui était à l'avant garde, le long de? Alpes avait seule, de plus l'avantage Tint à elle , en parlementaire. Il la trouva ran- d'aboutir à une position presque décisive : Gregée en bataille, silencieuse et sombre, et le noble, place forte très-important»*, qui dominait commandant se refusant à toute communi- le sud -est de la France, confinait à la Suisse et cation. Le moment était critique. On essaya à l'Italie, deux pays pleins de ferments pour d'un autre parlementaire, qui ne put pas da- une conllagralion générale, vautage se faire entendre. Napoléon prit au»- Mais le génie de Napoléon , après s'être si bien sitût son parti : il s'avança lui-même vers la montré dans ce que l'on pourrait appeler la troupe suivi d'une centaine de grenadiers te- partie stratégique de son entreprise, parut tout nant leurs fusils sous le bras; quand on fut d'un coup se troubler devant d'autres difficultés, assez rapproché, il mil pied à terre et marcha On eût (lit que ce génie, maître de lui-même et seul d'un pas rapide jusqu'à ce qu'il fût à la tout puissant devant le danger et les obstacles, portée de la voix et du regard ; alors il s'arrêta résistait mal au succès, et que le succès lui et dit : ■ S'il en est un parmi vous qui veuille faisait perdre la mesure. En traversant le Dautuer son générai, son Empereur, il le peut, me phiné, Napoléon avait rencontré, vivares et fortes, Toici. » En disant ces mots, Napoléon avait les passions de 1792. A Vuille, un maire lui entrouvert sa redingote grise et il montrait avait dit : •« C'est ici qu'est née la révolution, sa poitrine. Les soldats, après avoir hésité un et c'eut ici qu'elle ressuscite. » Le* mots de moment, ne poussèrent qu'un cri : Vive liberté, d'égalité, de haine au despotisme, de V Empereur / La marche continua. Ce n'était souveraineté du peuple, etc., avaient été proplus qu'un triomphe tumultueux. A la suite | noncés devant lui, avec un singulier entrain, du bataillon de l'Ile d'Elbe dont chacun enviait ! même par ses plus enthousiastes partisans; et la gloire ?e pressaient le détachement conquis il avait élé obligé de prodiguer à lotit propos à Vieille, des vétérans accourus de toute la l'appellalion (te citoyen. La Trance était transvallée du Graisivaudao, des garde? nationaux, formée; elle se montrât à lui toute révolulionpuis le 7" de ligne qui venait de s'échapper de : naire. « Comme ils m'ont changé ce peuple, en Grenoble, avec son colonel Lahédoyére, pour ; moins d'un an !» disait fréquemment Napoléon rejoindre l'Empereur. Près de Grenoble où l'on | pendant sa route du golfe Juan à Paris. Dearriva le soir du même jour, à neuf hem es, on vaut des manifestations aussi signiUcallves, apprit que le commandant militaire et le préfet après deux abdications signées, et dans l'état voulaient tenir pour le roi, mais que la gar- j des esprits en Europe, il eût élé habile à Nnponison et la population se prononçaient pour ! leon de ne point se hâter de reprendre un titre l'Empereur. Les portes étaient fermées; on les souverain. Sans titre, il n'eût pas cèssé d'être brisa de l'intérieur et l'on en vit venir les débris \ pour le peuple l'Empereur, et pour les partis, entre les bras et sur le dos des gens du peu- pour les hommes compromis, pour ceux qui pie, qui disaient en riant : « Sire, les clefs ne se j aspiraient aux nouveautés, pour l'Europe enfin retrouvaient pas ». L'Empereur ht son entrée toujours coalisée, mais déjà divisée en secret, dans la ville, presque enlevé sur son cheval par il eût été l'homme qui s'annonçait avec, le desla foule. Un moment on craignit pour sa vie sein arrêté de ne réagir contre aucun fait acqnelque secrète fidélité royaliste. Des torches ] compli; point de défi jeté aux hostilités, aux enflammées projetaient sur ce furieux enlhou- j révoltes imminentes; il ne repoussait aucune sîasme leurs rouges et fantastiques lueurs. Des intention de retour; il laissait un prétexte à lumières apparaissaient aux fenêtres; la ville i toutes les conveisions; il ne décourageait aus'illumina spontanément et resta, toute la nuit, ! cune e>péranrc de rénovation et d'aflranchissplendide et bruyante : elle avait l'Empereur sèment ; il était l'homme qui venait arracher la dans ses murs. France et l'Europe à l'oppression pour les rendre Jusque-là Napoléon avait accompli son entre- , l'une et l'autre a elles-mêmes ; il ménageait toutes prise avec l'infaillible instinct du génie. Il s'était les illusions, celles des rois comme celles des peu* écarlé des roules qui s'offraient à lui vers Dra- , pies; il n'excluait rien, ni la république voulue guignan, Toulon, Marseille : là des populations < par les meneurs les plus ardents, ni le parti euincertaines ou hostiles, là des espace* où il eût j ropeen de Napoléon II, ni les orléanistes dont été (Husible de le surprendre et de l'accabler; il , il eût fait aisément une des ailes du parti de s'était, au contraire, engagé dans des montagnes , Napoléon II; il n'excluait même pas le rétablisd'un difficile accès où tout en apparence devait , sèment de l'hmpire, car il se posait avant tout lui manquer : en réalité il eût pu y tenir quelque ; en ministre soumis des événements; en vérité, temps, même avec sa petite troupe, en cas d'un il en demeurait l'arbitre; et, on attendant, ce qu'il premier insuccès; il devait ) rencontrer peu de prenait sous le masque lormidable de cette appagarnisons, des autorités isolées, des populations , rente déférence à toutes les volontés, c'était une
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autorité d'autant moins limitée qu'elle n'avait pas do nom, c'était l'effective puissance et la pleine diclalure telle qu'il la fallait en ces jours de violence et de trouble. Au lieu de se tenir dans cette réserve qui ent frappé d'indécision les partis contraires et convoqué autour de lui tant de concours et tant de forces réelles, Napoléon, dès le lendemain de son arrivée triomphale à Grenoble, reprit tous ses titres impériaux à la fois : le 8 mars, il décréta que les actes publics seraient revêtus de la formule : Par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire, Xapoléon, Empereur des Français, etc. Cet imprudent et redoutable et cœ~ tera , répété à Lyon , ne s'effaça qu'à Paris. A Lyon, où il arriva le 10 mars , Napoléon , déplus m plus réinstallé dans ses prérogatives, rendit, le i3, plusieurs décrets d'une souveraineté absolue et révolutionnaire; on y retrouvait bien dos réactions inutiles ou alarmantes : le rétablissement de l'ordre et du personnel de la judicalure telle que l'Empire l'avait laissée; le renvoi île tous les olticiers, anciens émigrés, que les Bourbons avaient introduits dans l'armée; le renvoi des gardes suisses , la suppression des mousqnelaires , des gardes du corps et de tous les nouveaux corps, étrangers ou français, créés par Louis XVIII; la suppression de la cocarde et du drapeau blancs remplacés par les trois couleurs; la suppression de la décoration des lys, des ordres de Saint-Louis, du Saint Esprit, de Saint-Michel ; la suppression de toute noblesse non instituée et conférée par l'Empire; le renouvellement des lois de la Révolution contre les titres provenant des privilèges féodaux; l'expulsion des émigrés rentrés depuis les événements de 1814; l'annulation des nominations faites dans la Légion d'honneur depuis le traité de Fontainebleau; enfin la dissolution de la chambre des pairs et de la chambre des députés, et de plus quelques proscriptions. On retrouvait aussi dans les décrets de Lyon la convocation des collèges électoraux à Paris, en assemblée extraordinaire du Champ de Hoi, pour la révision des constitutions impériales, conception inattendue renouvelée de Charlemagne.
Le 20 in.irs au soir, Napoléon rentrait dans le palais des Tuileries sur lequel le drapeau tricolore flottait depuis le milieu du jour ; un autre drapeau tricolore flottait aussi aux tour* de Notre-Dame. Le roi Louis XVIII, sorti «les Tuileries, le 19, à minuit, s'acheminait vers Lille, d'où il devait bientôt repasser la frontière et se rendre à Gand. Le gouvernement des Bourbons, à la nouvelle du débarquement du golfe Juan , s'était d'abord réjoui , puis inquiété ; le G mars il avait ordonné de courir sus à l'usurpateur, et commencé de prendre quelques mesures ; on avait envoyé à Lyon le comte d'Artois et le duc d'Orléans avec le maréchal Macdonald ; dans la | Normandie, le duc de Bourbon avec le maré- I