ON III
duit à New York. A la nouvelle que sa mère était gravement malade, il quitta bientôt les États- Unis pour revenir en Europe. De Londres il se rendit à Arenenberg, où il reçut, le 3 octobre 1837, les derniers soupirs de sa mère. Le gouvernement de juillet se montra très-inquiet de voir Louis Napoléon si rapproché des frontières de la France. Ses inquiétudes devinrent si vives qu'il fit de l'eloiguement du prince un cas de guerre : il enjoignit à son envoyé, M. de Mon» tebello, de demander ses passe-ports, si ses représentations n'étaient point accueillies; mais les Suisses refusèrent noblement d'expulser de huit pays un «le leurs hôtes et concitoyens. Le gouvernement français répliqua par la concentration d'uue armée de 25.000 hommes sur les frontières helvétiques. Ce fut en présence de cette démonstration hostile, que Louis-Napoléon prit la lésolution de s'éloigner volontairement de la patrie que l'exil et l'hospitalité lui avaient fait adopter.
A voir toutes ces alarmes, ne dirait-on pas qu'une voix fatale poussait Louis- Philippe a provoquer de la part de Louis-Napoleon une nouvelle tentative? Beaucoup d'événements paraissent étranges, |>arce que le fil mystérieux qui les euthalne nous échappe. Le roi qui fit, le 15 décembre 18 40, solennellement déposer, comme un palladium, les restes de Napoléon sous le tlôme des Invalides, pourquoi ne s'étail-il pas aus*i inspiré du souffle de l'empereur pour empêcher, par une attitude plus énergique, la conclusion du traité «lu 15 juillet, qui excluait si honteusement la Fi ant e du concert europeeu? Ce traité, et les préoccupations compromettantes du chef de l'Etal pour conserver la paix à tout prix, devaient faire tressaillir l'ombre de celui qui avait tenu si haut l'épee de la France. Ces rapprochements et ces contrastes frappaient tous les esprits; ils ne devaient pas surtout échapper au prince qui, depuis sa sortie de la Suisse, vivait retiré à Londres au milieu d'un groupe de partisans dévoués. Très-bien accueilli des Anglais, il recevait de nombreux visiteurs et entretenait une correspondance active avec ses amis du continent. Plusieurs journaux, tels «me le Journal du Commerce et le Capttole, s'étaient laits les organes de la cause impérialiste. Ce fut durant son séjour à Londres qu'il composa, sous le titre 6'ldées Napoléoniennes, un livre qui parut daté de Cari ton - Tcrracé, juillet 183U. C'est un exposé rapide de* idées qui ont présidé à l'organisation du premier empire. On y trouve «les remarques d'une haute portée et qui témoignent d'une profonde connaissance de l'histoire. Ainsi, après avoir admis dans la vie des peuples, « individus collectifs qui ne ineurent jamais et se perfectionnent toujours », deux natures et deux instincts, l'un divin, qui tend à nous perfec tionner, l'autre mot tel, qui tend a nous corrompre, l'auteur continue : ■ Sous le rapjiort de notre essence divine, il ne nous faut, pour raar-
cher, que liberté et travail ; sous le rapport de ! notre nature mortelle, il nous faut, pour nous conduire, un guide et un appui. Un gouvernement n'est donc pas, comme l'a dit un économiste distingué, un ulcère nécessaire; c'est plu* tôt on moteur bienfaisant de tout organisme social... Le meilleur gouvernement est celui qui se formule sur le besoin de l'époque et qui, en se modelant sur l'état de la société, emploie les moyens nécessaires pour frayer une route lacile à la civilisation qui s'avance... Mais, toi, France, épuiseras-tu tes forces et Ion énergie à lutter sans cesse avec tes propres enfants ? Non, telle ne peut être ta destinée; bientôt viendra le jour où, pour te gouverner, il faudra comprendre que ton rôle est de mettre dans tous les traités ton épée de Brennus, en faveur de la civilisation (l). » Le destin devait charger le prophète de réaliser ses propres paroles.
Quelque grandes que fussent les fautes de Louis-Philippe , il fallait néanmoins au prince Louis une confiance absolue en son étoile, pour renouveler en 1840, après l'échec de Strasbourg, une tentative semblable à Boulogne. Accompagné d'une cinquantaine d'hommes, dont la plupart ignoraient son projet, le prince s'eml>arqua sur VEdinburgh-Castle, baleau à vapeur anglais, et, après leur avoir fait mettre l'uniforme français, il aborda, dans la nuit du G août, à une lieue de Boulogne, sur la plage de Vimereux. Trois officiers seulement l'y attendaient. Tons les soldats allaient être entraînés par le nom magique de Napoléon, lorsqu'un capitaine accourut et parvint à les rappeler à la discipline. La petite troupe fut poursuivie jusqu'à la mer ; le prince s'y jeta , pour gagner à !a nage une embarcation. L'affaire fut évoquée devant la chambre des pairs, éngee en cour de justice. Elle remplit lessé nces de la fin du mois de septembre (28, 29 et 30 septembre) et du commencement d'octobre (1,2 et 3 octobre). Interrogé par le chancelier Pasquier sur les motifs de l'entreprise de Boulogne , le prince répondit en ces termes : « Pour la première fois de ma vie, il m'est enfin permis d'élever la voix en France et de parler librement à des Français. Malgré les gardes qui m'entourent, malgré les accusations que je viens d'enlendre ( la lecture du rapport du procureur général Franck-Carré), plein des souvenirs de ma première enfance, en me trouvant dans ces murs du sénat, au milieu de vous que je connais, Messieurs, je ne puis croire que j'ai des juges. Une occasion solennelle m'est offerte d'expliquer à mes concitoyens ma conduite, mes intérêts, mes projets, ce que je pense, ce que je veux. » Parlant ensuite de la souveraineté du peuple, il ajoute : « Depuis cinquante ans , le principe >le la souveraineté du peuple a été consacré en France par la plus puissante révolution qui se
U) OL'inrts deMapol&n III, t l,p. SI et Î6.
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soit faite dans le monde; jamais la volonté nationale n'a été proclamée aussi soleuuellement, n'a été constatée par des suffrages aussi nombreux et aussi libres que pour l'adoption de la constitution de l'empire. La nation n'a jamais révoqué ce grand acte de la souveraineté du peuple, et l'empereur l'a dit : Tout ce qui a été fait sans elle est illégitime. Aussi gardezvous de croire que, me laissant aller aux mouvements d'une ambition personnelle, j'ai voulu tenter en France, malgré le pays, une restauration impériale. J'ai été formé par de plus hautes leçons, et j'ai vécu sous de nobles exemples. » Le prince cite ici l'abdication de l'empereur son oncle, et l'exemple de son père, roi de Hollande, qui résgua la couronne parce qu'il croyait ne plus pouvoir faire le bien de son peuple ; puis il termine : « Lorsqu'en 1 8 J0 le peuple a reconquis sa souveraineté, j'avais cru que le lendemain de la conquête serait loyal comme la conquête elle-même, et que les destinées de la France étaient à jamais fixées ; mais le pays a fait la triste expérience des dix dernières années. J'ai pensé que le vote de quatre millions de citoyens , qui avait élevé ma famille , nous imposait au moins le devoir de faire appel à la nation, et d'interroger sa volonté... La nation eût répondu : République ou monarchie, empire ou royauté. De sa libre décision dépend la fin de nos maux , le terme de nos dissensions. Quant à mon entreprise, je le répète, je n'ai point eu de complices Seul, j'ai tout résolu; personne n'a connu à l'avance ni mes projets, ni mes ressources, ni mes espérances. Si je suis coupable envers quelqu'un ,. c'est envers mes amis seuls... Un dernier mot, Messieurs. Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite : le principe, c'est la souveraineté du peuple ; la cause, c'est l'empire ; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la caHse, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que je puisse être dévoué à porter la peine des défections d autrui. Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes volontés tt de mes actes une juridiction politique. Vos formes n'abusent personne : dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux pas de générosité (1). »
Ce fut au cachot attenant au palais du Luxembourg, et dans l'intervalle qui s'écoula entre la parole du défenseur ( Mc Berryer ) et le prononcé de l'arrêt, que le prince, seul avec ses pensées, traduisit V Idéal du beau poème de Schiller; c'était comme un soupir qui s'échappa de la poitrine de celui qui n'attendait aucune générosité de ses juges : •« Le silence s'accrut, et c'est à peine si
(1) Moniteur, V) septembre 18W.
l'espoir jeta une faible lueur sur mon obscur seu- quoique importance, les Anglais s'en seraient
(icr. » Ces dernières paroles «lu traducteur poète ! déjà emparés. « Le gouvernement français ,
(car elles sont ajoutées par le prince à la fin de l'o- I ajoute l'auteur, va dépenser des millions pour
riginal) devaient très bien peindre la situation de ' établir de» colonie* onéreuses à quatre mille lieues
son esprit. Le 0 octobre 1840, le prince Louis de Brest, lorsqu'il a déjà trop de ces points iin-
fut condamné par arrêt de la cour des pairs « à • perceptibles sur la carte, et qu'il devrait réserver
l'emprisonnement perpétue) dans une forteresse située sur le territoire continental du royaume ». Quatre jours après, il fut transféré au fort de Ham. Le général Monlholon et le docteur Conneau partagèrent sa captivité. Toute communication avec l'extérieur fut d'aboi d sévèrement interdite. « Personne encore, écrivit le prince à Mme Hamilton, n'a pu obtenir de venir me voir. .. Cependant je ne désire pas sortir des lieux où je suis, car ici je suis à ma place : avec le nom que je porte, il me faut l'ombre d'un cacbot ou la lumière du pouvoir. »
Ce fut « à l'uuiversité de Ham » que Louis- Napoléon acbeva ses éludes historiques, politiques et sociales II en publia partiellement les résultats dans divers journaux et recueils périodiques, particulièrement dans le Progrès du Pasde-Calais. Ce sont des pensées larges et élevées, exprimées dans un style simple et clair. La plupart de ces morceaux ont été reimprimés, sous le litre de Mélanges, dans les t. I et II des Œuvres de Napoléon 111. Les uns, tels que Du système électoral; V Union fait la force; Quelques mots sur Joseph-Napoléon tionaparte, ne portent pas de date. Les autres, dans Tordre chronologique, ont pour titres : Aux mdnes de l'empereur ( 15 décembre 1840); c'est une sorte de prosopopée, écrite par le captif de Ham à l'occasion de la translation des restes du captif de Sainte-Hélène; elle commence par ces mots : « Vous revenez, .sire , dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour; mais moi, au fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles (I). » — Fragments historiques; 1688 et 1830 ( 10 mai 1841). C'est un parallèle bien tracé entre Guillaume d'Orange, consultant la nation anglaise pour se faire approuver ou rejeter, et Louis-Philippe, se faisant proclamer roi par un parti politique, une fraction de la chambre des députés. Dans ces fragments se trouvent ces paroles, souvent citées depuis, et qui sont comme uu axiome de l'histoire : « Marchez à la tète des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent ; marchez à leur suite , elles vous entraient ; marchez conlre elles, elles vous renversent (2) ». — Aos colonies dans l'Océan Pacifique (14 juin 1841), notice écrite à propos
ses ressources pour coloniser l'Algérie et la Guyane, les seules possessions d'outre-mer qui puissent réellement devenir d'un grand profit pour la France (I). >• — Analyse de la question des sucres (août 1842), question traitée avec une merveilleuse lucidité et uni? grande indépendance u'esprit : «Je suis, dit le prince, citoyen, avant d'être Bonaparte. » Puis, il s'attache à montrer que le gouvernement qui cède, pour des intérêts privés, aux sollicitations des législateurs, trompe la nation et ne gagne pas même la reconnaissance de la minorité. « Dans tous les pays, gouverner, c'est conduire, et si, dans un pays libre, un gouvernement ne peut pas trancher à lui seul toutes les questions, son devoir consiste du moins à les bien poser... Le grand art du gouvernement est de consulter toutes les capacités, en leur marquant le but et la route qu'il faut suivre , car sans cela on a beaucoup de bruit sans effet, beaucoup de travail sans résultat. Jamais il n'y a eu en France autant de savoir et d'intelligence mis en mouvement et aptes à concourir au bien être général ; jamais pourtant on n'a si peu produit : c'est qu'il n'y a aucun ensemble, aucune direction , aucun système, et la société, remplie d'idées sans faits et de faits sans pensées, ne lasse des théories sans applications, comme des applications sans suite et sans portée. » Ensuite, après avoir insisté sur l'utilité d'un conseil d'Etat qui discute et propose des projets de lois, l'éminent écrivain ajoute : « Il ne dépend que du gouvernement et des chambres de rendre la vie à l'industrie indigène et aux colonies, sans nuire aux intérêts des consommateurs. Mais , pour arriver a cet immense résultat, il faut ne se proposer qu'un but, la prospérité générale de la France, et fouler aux pieds ces vues égoïstes et mesquines d'intérêts prives qui nuisent toujours à une nation et qui déshonorent les représentants d'un grand peuple (2). » Les actes de Napoléon III, notamment sou traité de commerce avec l'Angleterre, devaient, près de vingt ans plus tard, réaliser les paroles du captif de Ham. — Études mathématiques de À'apoléon ( 6 décembre 1842). C'est une notice adressée sous forme de lettre à M. Thaycr, à qui François Arago, son collègue au conseil municipal de Paris, avait demandé quelques rende l'acquisition des Iles Marquises, pour démon- i seignements sur les études mathématiques de
trer que ces petites lies, n'étant situées sur aucune route maritime , ne dominant ni détroit, ni embouchure de fleuve, non! aucune valeur par elles mêmes ; et que d'ailleurs si ellesavaienl
(l) OEuvret de Napoléon III, t. I, p. 133. m laid., 1. 1. p. «u.
l'empereur. On y remarque, entre autres, que Bezout était l'auteur favori de Napoléon 1er (3). — La Traite des Xègres (4 février 1843). L'au-
(I) Ot livret de JVapoleon ttl, t. Il, p I.
(s) itmL, t. il. p. k», rro et ïm.
(si ibid., 1. 1. p. sm.
447 (i9) NAPOLÉON
tcur s'y élève avec éloquence contre ces philanthropes « dont l'ardeur s'accroît toujours en raison directe du carré des distances où se trouvent les objets de leur sympathie. Ils sont insensibles à la misère du prolétaire français, au dénûment de l'ouvrier qui habite le même toit qu'eux ; mais, aussitôt qu'à nos antipodes quel» ques iniquités se commettent, oh ! alors leurs passions s'exaltent , l'humanité qui souffre au
III 448(") nution des impôts, l'amélioration de l'agriculture, l'organisation de l'industrie, le développement de notre commerce, et ils vous répondront par des généralités. Demandez- leur comment ils entendent les droits politiques des citoyens, l'organisation militaire de la France et l'organisation que reclament impérieusement les classes ouvrières, et ils vous répondront : néant... Gomme le corps humain , une société ne prosj>ère qu'au-
bout do monde leur parait bien plus digne de | tant que les parties dont elle est composée rem-
pitié que celle qui languit dans leur propre patrie (I) ». L'illustre publiciste pense qu'au lieu de supprimer brusquement la traite, mesure qui a eu pour effet d'encourager la contrebande et de faire traiter les esclaves avec plus de cruauté, les gouvernements auraient dû s'entendre à habituer les esclaves de leurs colonies à passer insensiblement du travail forcé au travail libre. — Opinion de l'empereur sur les rapports de la France avec les puissances de VEuroj>e ( 11 mars 1843). L'opinion de l'empereur est précédée et suivie de ces paroles caractéristiques de son neveu , paroles qu'il importe de signaler : « On s'est appliqué à faire valoir tour à tour les avantages de l'alliance anglaise ou de l'alliance russe, comme s'il fallait absolument que la France se liât intimement avec l'une de ces deux grandes puissances. A entendre ces deux thèses retentir, il semblerait que la France ait besoin d'une autre force que la sienne propre pour se faire respecter, «l'une autre voix que la sienne pour être écoutée dans le congrès des rois. Nous ne prétendons pas qu'il faille rester dans l'isolement et n'avoir île relations franches et amicales avec personne; tnais nous croyons qu'une alliance doit être le résultat de longs rapports bienveillants entre les nations, et non le fait d'un entraînement soudain... Nous désirons qu'une bonne intelligence règne entre les deux peuples (français et anglais), les plus civilisés du globe; mais à condition que les droits et la dignité de chacun auront été pe^és avec les mômes poids dans la même balance, et que les hommes, chargés de la haute mission d'accorder deux peuples rivaux , n'auront d'antre but que le bonheur de la France et le développement de ses richesses agricoles, industrielles et commerciales , développement qui n'a lieu que lorsqu'on suit une politique franche, énergique, nationale (2). >• — L'Opposition ( 1er avril 1843), article de circonstance, où l'opposition, que la gauche de la chambre des députés faisait au gouvernement de Louis-Philippe, est signalée comme étant sans principe et sans caractère. « Demandez, s'écrie l'éloquent écrivain, demandez aux chefs de l'opposition dynastique comment ils comprennent les rapports internationaux de la France avec les autres puissances de l'Europe, et ils vous répondront par des équivoques. Demandez leur comment ils conçoivent la dimi-
|i) oeuvres de Napoléon III, 1. 1, p. «et.
{S) Ibid., t. 1, p. Ml, m ft V7I. ' KOUV. BIOCR. CÉNÉR. — T. XXXVII.
plissent chacune régulièrement leurs fonctions; l'immobilité d'une seule entraîne la ruine de. toutes les autres. Or, la tête, siège de l'intelligence, doit conduire le reste du corps, ou, si elle manque à sa mission, elle meurt avec lui. Vous, messieurs les députés, vous êtes la tète de la nation ; celle-ci ne recevant de vous ni impulsion, ni direction, devrait donc périr. Mais, comme les peuples ne périssent pas , la France marchera sans vous , si vous ne savez pas la conduire (l). » — A quoi tiennent les destinées des empires ! (avril 1843'- C'est un épisode des Cent-Jours. — La paix ou la guerre (26 juin 1843). « Après 1830, il n'y avait que deux politiques à suivre : l'une hautaine et fière, dont le résultat pouvait être la guerre; l'autre humble, mais qui aurait pu racheter son humilité en dotant la France de tous les bienfaits que la paix enfante et développe... L'histoire nous eût pardonné de baisser momentanément la tête devant les étrangers, à condition de développer toutes les ressources de la France, de moraliser, d'instruire, d'enrichir le peuple (2). » — Les Conservateurs et Espartero (26 juillet 1843), article, destiné à mettre en lumière que tout gouvernement, condamné à périr, périt par les moyens mêmes qu'il emploie pour se sauver. « Espartero crut, par le bombardement de Harcelonc, affermir son pouvoir; il en sapa les fondements. Les conservateurs croient asseoir à jamais, avec les fortifications de Paris , leur système de paix à tout prix; ils se trompent : ils bâtissent sur le sable comme tous ceux qui fondent leur autorité sur l'égoïsme; il est inutile de conspirer pour les renverser : leurs propres armes, leurs propres actions se retournent contre eux (3). » — Lettre à M. ChapuyS'Montlaville (23 août 1843). Cette lettre est surtout remarquable en ce qu'elle renferme une appréciation bien motivée du consulat et de l'empire ; c'est la réponse à une lettre que M. de Lamartine avait adressée à M. Cliapuys-Montlavillc, dans laquelle le député de Maçon avait fort maltraité ces deux périodes de l'histoire contemporaine. Au reproche que le 18 brumaire a retardé la marche de la révolution , le neveu tic l'empereur répond « Une insurrection contre un pouvoir établi peut être une nécessité, jamais un exemple qu'on puisse convertir eu principe. Le 18 brumaire fut une violation
fi) Œuvres de Napoléon III, p m- et i" (S) Ibid., t. 11. p. 10.
(3} Ibid., t. 11, p. 1C-18.
flagrante de la constitution de l'an lit. Mais il faut convenir aussi que Cette constitution avait déjà été trois fois audacicusement enfreinte... D'ailleurs, la question importante à résoudre est { de savoir si le 18 brumaire sauva la république; et pour éclaircir ce fait, il suffit de considérer . quel était l'état du pays avant cet événement. » Après avoir exposé le triste état où le Directoire , avait réduit le pays, le prince ajoute : ■ Je ne défends pas systématiquement toutes les inslitu- j tions de l'empire , ni tontes les actions de l'em- j pereur, je les explique. J«î regrette la création [ d'une noblesse qui, dès le lendemain de la cbute de son chef, a oublié son origine plébéienne pour faire cause commune avec les oppresseurs; je regrette certains actes de violence inutiles au maintien d'un pouvoir fondé par la volonté du peuple; mais, ce que je prétends, cVst que de tous les gouvernements qui précédèrent ou (pu* suivirent le consulat et l'empire, aucun ne lit, même pendant la paix, pour la prospérité de la France, la millième partie de ce que l'empereur créa pendant la guerre (1). » — Améliora lions à introduire dans nos mœurs et nos habitudes parlementaires (1 8 septembre 1843). L'auteur voudrait, entre autres, que chaque orateur pût parle i de sa place, au lieu d'être obligé de monter à la tribune. « Avec une tribune, une chambre ressemble trop à un théâtre, où les grands acteurs seuls peuvent réussir. Sans orateurs, au contraire, les chambres prennent le caractère de réunions d'hommes grave.*, qui discutent leurs intérèU sans emphase et sans apparat (2). » — Les Spécialites( 17 novembre 1843). On y remarque surtout ce passage : « L'un des grands vi'cps du régime parlementaire, c'est qu'il suflit i appartenir à la nuance politique de la majorité de la chambre pour être réputé capable de remplir tous les ministères ; l'opinion poulie est tout , les connaissances spéciales ne sont rien (3). » — Des Gouvernements et de leurs soutiens (4 octobre 1843). C'est dans cet article que se trouvent ces paroles remarquable* : « Échafauder n'est point bâtir ; faire appel aux passions vulgaires de la foule n'est pas gouverner. On ne fonde solidement que sur le roc. Or, bâtir sur le roc aujourd'hui, c'est asseoir le gouvernement sur une organisation démocratique (4). » — Le Clergé et l'Etat (13 décembre 1843). Cet article, d'une grande portée, a pour but de prouver a que les ministres de la religion en France sont en général opposés aux intérêts démocratiques; leur permettre d'élever sans contrôle des écoles, c'est leur permet tre d'enseigner au peuple la haine de la révolution et de la liberté *. Le futur empereur propose pour modèle le clergé catholique allemand « qui fait consister le sacerdoce à faire cause commune avec
|1| (Œuvra de Napoléon III, t. I. p. 35":. J6V-&5. |î> Ibid., J4.
|3) Ibid., t. Il Î7-J8.
(*; Ibid., 87 et 58. I
NAPOLEON III . 44;J(W
tous les opprimés, à prêcher la justice et la to-
lérance , à enseigner la morale du Christ , morale sublime qui détruisit l'esclavage, apprit aux hommes qu'ils étaient égaux et que Dieu leur avait mis au fond du cœur une foi et un amour pour croire au bien et pour s'aimer (1) ». — — f 'ieille histoire toujours nouvelle (3 août 1844). Les gouvernements chez lesquels un intérêt sordide domine les intérêts généraux y sont comparés à cet employé du palais des Tuileries qui brûlait du bois au milieu de l'été pour en vendre les cendres à son profit. L'auteur rappelle les expéditions du Tage et d'Ancône, le bombardement de Saint-Jean d'Ulloa, l'envoi d'une escadre à Montevideo, qui n'eurent pour effet que « feu et fumée (2) ». — La Paix (ï mars 1844); c'est une appréciation très-remarquable de la politique du gouvernement depuis 1830. L'auteur résume sa pensée en ces termes : « Bien ne contribue davantage à envenimer les questions , à aggraver les situations, à fausser les esprits qu'une politique bâtarde, sans dignité et sans suite, qui ne sait pas ce qu'elle veut, parce qu'elle n'ose jamais vouloir. Asseoir la paix, ce n'est pas maintenir pendant quelques années une tranquillité factice; c'est travailler à /aire disparaître des haines d'entre nations, en favorisant les intérêts, les tendances de chaque peuple; c'est créer un équilibre parmi les grandes puissances ; c'est, en un mot, suivre la politique de Henri IV, et non la marche désastreuse de Louis XV... Celle-ci enfante celte magnanime réaction qu'on nomme la révolution française et qui ensanglanta l'Europe pendant vingt-quatre ans. Eh bien ! le gouvernement actuel (de Louis-Philippe) nous prépare les mêmes malheurs; son amour pour la paix est un sentiment égoïste et aveugle, qui compromet tous ceux dont il recherche l'alliance. Les faits sont patents. 11 y a quelques années , il n'existait plus de rivalité entre la France et l'Angleterre; ces deux peuples semblaient devoir marcher côte à côte dans la voie du progrès. Aujourd'hui le gouvernement s'y est si bien pris qu'il a su , d'un côté par ses attaques , et de l'autre, par ses concessions, réveiller tous les sentiments de jalousie entre les deux pays; et si jamais l'incendie s'allume, c'est lui qui en sera la cause première ; car c'est lui qui aura rassemblé toutes les matières combustibles (3). ■ Trois ans après eut lieu, comme ou sait, le double mariage espagnol qui compromit l'entente cordiale avec l'Angleterre, et bientôt « l'incendie» de 1848 consuma le trône de Louis- Philippe. — Les Nobles (23 déc. 1844) , article écrit à l'occasion du titre de duc, conféré à M. Pasquier. Après avoir lait observer que la noblesse commence à décheoir depuis qu'elle a substitué à son ancienne devise, noblesse oblige, celle de no-
{I) OEuvreide Napoléon III, t II. p.
(l| ibèd,l. II. p. ss- M.
|3> lbid., I. Il, p. 46, 4t.
•M7CM) NAPOLÉON III 44S
blesse exempte, le prince ajoute: « Quant a < destinées do la France et dont le moindre geste nous, nous voudrions qu'au lien de faire que!- peut devenir un sujet d'espérance ou de crainte ques nobles, le gouvernement pilt la grande ré- dans le conflit décidément engagé entre le droit solution d en faire des milliers et millions. Nous divin et le droit des nations. Mais repreuons v oudrions qu'il prit à tâche d'anoblir les trente-cinq notre lâche de «impie historien, mi liions de Français en leur donnant l'instruction, A la fin del'anuée 1844, l'illustre captif de Ham la morale, l'aisance, biens qui jusqu'ici n'ont été recul la visite de l'envoyé des États de Guatemala, l'apanage que d'un petit nombre, et qui devraient qui venait le solliciter de se mettre à la tète d'une être l'apanage de tous { I ). » — Extinction dit gigantesque entreprise ayant pour but la jonction paupérisme (écrit dans le courant de 18 44) : des océans Atlantique et Pacifique. M. Castillon c'est un travail important sur une question qui a ( c'élait le nom de l'envoyé) était chargé en même occupé tous les économistes et les principaux, temps de demander, au nom des Américains, hommes d'État. Après avoir rappelé que la ri- l'élargissement du prince Louis. Malgré l'inchessed'ua pays dépend de la prospérité de l'a- sislance de M. Castillon, le prince se borna à griculture et de l'industrie, du développement émcltreson avis sur la possibilité et les moyens lu commerce intérieur et extérieur, de la juste de celte entreprise (I). Cependant, au commencement de 184G, il reçut à Ham une lettre de Monténégro , ministre des affaires étrangères de Nicaragua, qui lui conférait officiellement tous les pouvoirs nécessaires pour organiser une compagnie en Europe, et qui l'informait en outre quc; par une décision du 8 juin 184G, le gouvernement donnerait à l'œuvre le nom de Cnnale Napoleone de Nicaragua. Par suite de cette décision , le chargé d'affaires de Nicaragua en Belgique et en Hollande, M. de Marcolalta, se rendit à Ham pour y signer, conformément à ses instructions, un traité avec le captif qui devait être investi du pouvoir nécessaire à la réalisation du projet. Le prince Louis informa le gouven nement français 1rs propositions qu'il avait reçues d'Amérique. A la même époque, il apprit que son père étail gravement malade à Florence. Celte réunion de circonstances détermina le prince à appuyer lui-même toutes les démarches qu'on faisait pour obtenir sa délivrance, s'engageant personnellement, dans le cas où il lui serait permis de passer quelque temps à Florence, à se rendre ensuite directement en Amérique, Le gouvernement n'y ayant daigné faire aucune réponse, le prince Louis résolut de mettre lui-même fin à sa captivité. Les détails de celle évasion sont connus. Dans la matinée du 25 mai 1846, grâce au dévouement de son médecin
et équitable répartition des revenus publics, l'auteur examine ces divers éléments, stigmatise, en passant, les abus de l'industrie « qui, véritable Saturne du travail, dévore ses enfants et ne vit que de leur mort », et propose comme un moyen d'arriver |>eu à peu à l'extinction du paupérisme, la création de communautés ou associations agricoles, qui feraient valoir les 9,190,000 hectares déterres incultes, signalées par la statistique officielle du gouvernement. Ces associations ou colonies agricoles, non-seulement nourriraient un grand nombre de familles pauvres , eu leur faisant cultiver la terre , soigner les bestiaux , etc. ; mais aussi elles offriraient un refuge momentané à cette masse flottante d'ouvriers que» la stagnation des entreprises industrielles ou l'invention des machines plonge dans une misère profonde. Ce système serait couronné par une sage répartition des bénéfices du travail. « Aujourd'hui, ajoute le grand économiste, la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence. C'est le maître qui opprime ou l'ouvrier qui se révolte. Par notre système les salaires sont fixés comme les choses humaines doivent être réglées, non par la force, mais par un juste équilibre entre les besoins de cenx qui travaillent et les nécessités de ceux qui font travailler. CVst une grande et sainte mission, bien digne d'exciter l'ambition des hommes (t oy. Connkau), le prince sortit de la prison de que celle qui consiste à apaiser les haines, à • Ham, déguisé en ouvrier, sous les yeux mêmes
guérir les blessures, à calmer les souffrances de l'humanité en réunissant les citovens d'un même
pays dans un intérêt commun, et en accélérant j ciliques, il demanda à M. de Saint Aulaire , am
de ses gardiens. Il traversa la Belgique et passa en Angleterre. Protestant de ses intentions pa-
avenir que la civilisation doit amener tùt ou tard... Aujourd'hui le but de tout gouvernement habile doit être de tendre par ses efforts a ce qu'on puisse dire bientôt : Le triomphe du christianisme, a détruit l'esclavage; le triomphe de ta révolution française a détruit le privilège; le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme (2). ».
Tout le monde doit comprendre l'importance de l'analyse que nous venons de faire des écrits de celui qui tient aujourd'hui dans ses mains les
(I) Œuvra de Napoléon III, p. 65.
H> IM , t. II. p. ISO et su»».
bassadeur français à Londres, la permission de se rendre en Toscane auprès de son vieux père mourant; mais cette satisfaction d'un sentiment de piété filiale lui fut refusée. Le prince Louis reprit alors sa vie de proscrit el continua de s'oc- ! cuperdu projet de jonction de la mer Atlantique avec l'océan Pacifique, projet si important pour le commerce des nations. Mais les événements qui
J) Vor le t II itcs OEutra de Napoléon III. Cette rntrrnrivr pourra <c rtnliwr aujonrd hiii par la préiencc Or l'année française au Mexique 1-e pt-rccrneiitdr l 'Isthme de Tétiuanlepcc parait le plus propre a U Jonction de* deux océans.
allaient s'accomplir imprimèrent à ses idées une j tielles du 3 juin, le prince refusa encore les can-
autre direction
Charles X et Louis- Philippe sont tombés pour avoir l'un et l'autre blessé les instincts de la nation française ; et, par une. singulière coïncidence, ces deux chutes dynastiques ont été presque immédiatement précédées, la première de la prise d'Aller, et la seconde, de la conquête définitive de l'Algérie par la prise d'Abd el-Kadcr, deux événcmenlsconnexcs, quoiquu séparés par un intervalle de près de dix-huit ans. Eu 1830, les partisans de la branche d'Orléans av aient présenté Louis Philippe comme « la meilleure «les républiques » aux vainqueurs de juillet désappointés; et en 1848, ces mêmes serviteurs, lénifiés, devaient accepter la république au lieu de la ré-
didaturcs qui lui étaient offertes. Néanmoins il fut élu à une grande majorité par la Seine, l'Yonne, la Charente- Inférieure et la Corse. Il en remercia les électeurs : « Enfant de Paris, aujourd'hui représentant du peuple, je joindrai , leur écrivait- il de Londres, mes efforts a ceux de mes collègues, pour rétablir l'ordre, le crédit, le travail, pour assurer la paix extérieure, pour consolider les institutions démocratiques et concilier entre eux des intérêts qui semblent hostiles aujourd'hui, parce qu'ils se soupçonnent et se heurtent, au lieu de marcher ensemble vtrs un but unique : la prospérité et la grandeur du pays. >»
Cette quadruple élection porta ombrage aux
gence qu'ils avaient combinée. Décidément les membres de la Commission executive qui voulait
hommes ne. sont que menés, pendant qu'ils croient se mener les uns les autres.
Louis- Philippe et ses conseillers, en criant aux nombreux mécontents qui demandaient la réforme électorale : Enrichissez-vous ! servaieut hien mieux qu'une révolte militaire les desseins du neveu de l'empereur. Au lieu d'agir, le prince r.urait dû attendre : le temps, ce grand conspirateur qui consolide ou défait toutes les combinaisons humaines, n'est l'auxiliaire que des patients ou des flegmatiques. Le prince le comprit, et il semble depuis lors avoir réglé là-dessus toute sa conduite. A la nouvelle de la révolution de Février, il quitta l'Angleterre, et écrivit aux membres du gouvernement provisoire pour les assurer de son dévouement à la cause qu'ils représentaient. Mais, ces membres ayant exprimé la crainte qu'un neveu de l'empereur ne devint à Paris une eausc de trouble , le prince reprit tranquillement le chemin de Londres. « Après trente trois aunées d'exil et de persécution, je croyais, leur disait-il en partant, avoir le droit de retrouver un foyer sur le sol de la patrie. Vous pense/ que ma présence à Paris est maintenant un sujet d'embarras; je m'éloigne donc momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisme. » Rien que le prince se fût abstenu de se porter candidat aut élections générales du 27 avril, les électeur&de la Seine le choisirent pour leur représentant. Mais il déclina ce mandat, et en donna les motifs dans une lettre adressée de Londres ( 11 mai 1 8 «8 ) à M. Vieillard, et où l'on remarque ces passages : « Mon nom, mes antécédents, ont fait de moi, bon gré mal gré, non un chef de parti, mais un homme sur lequel s'attachent le* regards de tous les mécontents. Tant que la société française ne sera |>as rassise, tant que la constitution ne sera pas fixée, je sens
que ma position en France sera très-difficile, | bientôt de grands changements. Dès son apparitrès ennuyeuse et même très-dangereuse pour j tion sur la scène politique, après la révolutiou
maintenir coutre Louis-Napoléon la loi de bannissement du 1G avril 1832, « parce que, dit le décret, il a fait deux fois acte de prétendant en rêvant une république avec un empereur . Mais, le jour même où parut ce décret (12 juin», l'Assemblée constituante valida l'élection de Louis-Napoléon, malgré les efforts qu'on avait faits pour l'annuler. Ce résultat produisit une émotion générale. Informé que les mécontents de tous les partis songeaient à en profiter |>our semer des troubles, le prince s'empressa d'écrire au président de l'Assemblée pour désavouer ceux qui lui prêtaient des intentions ambitieuses, et qu'il verrait avec la plus vive douleur sou nom, « symbole d'ordre, de nationalité, de gloire », servir à augmenter les déchirements de la patrie. Cette lettre, datée de Londres, 14 juin, fut loin de calmer les membres de l'Assemblée; la phrase surtout qui s'y trouvait : « Si le peuple m'imposait des devoirs, je les remplir ■», devint l'objet des plus vifs mentaircs. Mais, dés le lendemain, pour couper court à tous ces débats, le prinecenvoya ( là juin) sa démission au président. Il la renouvela, à l'occasion de l'élection de Corse, qui ne fut connue qu'après les élections de la Seine, de l'Yonne et «le la Charente-Inférieure. « Je veux, disait-il dans sa seconde lettre au président, je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur. »
En temps de révolution les événements marchent vite. Les éléments de décomposition, que n'aperçoivent guère les esprits emportés par la lutte, n'échappent point à la pénétration de ceux qui, plus calmes, se tiennent en déltors du milieu des passions troublantes et qui finissent toujours par diriger le courant de l'opinion publique. Ces éléments , comme dans la science l'action des petites quantités, peuvent
moi... Je ne veux me mêler de rien; je désire voir la République se fortifier en sagesse, et, en attendant, l'exil m'est très doux, parce que je sais qu'il est vulontaiie. » Aux élections par-
de 1848, Louis-Napoléon se trouva en présence de trois éléments, neltemenl caractérisés a sou égard : hostilité du pouvoir exécutif, défiance de l'Assemblée, confiance des électeurs, qui
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composaient la naiioo. Le rôle du prince était donc tout naturellement indiqué.
L'histoire est remplie de ces germes latents de conspirations naturelles que le temps mûrit et dont l'explosion n'est un objet de surprise que pour les observateurs myopes.
De nouvelles élections se préparaient pour
absorbé en lui-même dans celte force intérieure que ne trahit aucun signe. Les rumeurs qui l'accueillent ne le troublent, ni ne l'indignent... Quand le silence fut rétabli , il sort de sa poche un petit morceau de papier qui contenait trois phrases seulement. A chaque mot il est interrompu par les acclamations les plus grossières,
remplir les vides que les sanglantes journées de [ par les rires les plus outrageants. H ne s'émeut
juin avaient faits dans l'Assemblée. Le général Piat écrivait à Louis-Napoléon pour lui demander s'il accepterait le mandat de représentant du peuple. •« Aujourd'hui, lui répondit le prince, qu'il a été démontré sans réplique que mon élection dans quatre départements (non compris la Corse) n'a pas été le résultat d'une intrigue, et que je suis resté étranger a toute manifestation, à toute manœuvre politique, je croirais manquer a mon devoir, si je ne répondais pas à l'appel de mes concitoyens. » Puis, il terminait sa lettre l>ar ces paroles significatives : « Pour rendre le retour des gouvernements passés impossible, il n'y a qu'un moyen, c'est de faire mieux qu'eux ; car on ne défait réellement que ce qu'on remplace. » Le 17 septembre 1648, cinq départements (Seine, Yonne, Charente- Inférieure, Moselle, Corse) proclament pour la troisième fois Louis-Napoléon représentant du peuple, nouveau et éclatant témoignage de la confiance de? électeurs, organes de la volonté nationale. Le 26, le prince vint prendre sa place à la Cons
pas un seul instant; il ne s'irrite pas; il remet tranquillement son papier dans sa poche; il redescend de la tribune comme il y était monté et va s'asseoir à sa place sans paraître se douter ou se soucier de ce qui s'est passé (t). » — Les hommes se laisseront toujours tromper aux apparences. C'est une tête de bois, disait M. Thicrs, et ce mot faisait fortune dans les coulisses de l'Assemblée. Cependant on n'attaque guère que ce qu'on redoute. Louis-Napoléon fut encore l'objet d'attaques personnelles dans la séance du 25 octobre. Le lendemain il y répondit d'une façon très-modérée. « On me reproche, disait-il entre autres, mon silence!.. Il n'est donné qu'à peu de personnes d'apporter ici une parole éloquente au service d'idées justes et saines. N'y a-t-il donc qu'un seul moyen de servir le pays? Ce qu'il lui faut surtout, ce sont des actes; ce qu'il lui faut, c'est un gouvernement ferme, intelligent et sage, qui pense plus A guérir les maux de la société qu'à les venger; un gouvernement qui se mette franchement à la tète des idées
tituante qui, peu de jours après, abrogea, pour vraies, pour repousser ensuite, mille fois mieux
rendre hommage à la souveraineté populaire, l'article f> de la loi de bannissement de la famille Bonaparte.
Cependant l'Assemblée conserva sa défiance, qui devait bientôt se trahir par des actes. Continuant les débats relatifs à la constitution de la Republique, elle montra, par le vote de certains articles, ses préoccupations au sujet de l'élu du 17 septembre; ainsi, l'article 45 ne permettait la réélection du président qu'après un intervalle de quatre ans ; l'article 48 l'obligeait seul au serment, quand tous les autres fonctionnaires n'y étaient pas astreints; l'article 50 lui interdisait le commandement des armées en personne; l'article 55 limitait son droit de grâce et lui enlevait celui d'amnistie, etc. Dans la séance du 9 octobre, M. Thouret présenta un amendement tendant à exclure des élections de président et de vice-président tous les membres des familles qui ont régné sur la France. L'adoption de cet amendement lui paraissait si simple, qu'il ne croyait pas même nécessaire de le développer. « D'ailleurs, je ne veux pas, s'écria l-il, faire aux prétendants l'honneur de m 'occuper longtemps de leurs personnes. » Louis Napoléon, immobile à son banc, écoutait tranquillement l'orateur dédaigneux. Ce discours fini, il demande la parole et se rend à la tribune. « Je le vois encore, raconte un témoin oculaire, traversant l'hémicycle, d'un pas mesuré, calme sous les regards malveillants qui le suivent ,
que par les baïonnettes, les théories qui ne sont pas fondées sur l'expérience et la raison. Je sais qu'on veut semer mon chemin d'écueils et d'embôches; je n'y tomberai pas. Je suivrai toujours, comme je V entends, la ligne que je me suis tracée, sans m'inquièter, sans m'arreter. Rien ne m'ôtera mon calme, rien ne me fera oublier mes devoirs... Je resterai inébranlable contre toutes les attaques, impassible contre toutes les calomnies. « Ces éloquentes paroles sont tout un programme; elles tracent toute une ligne de conduite.
Les élections de la présidence approchaient. Le prince voulait rallier tous les partis sans se livrer àaucun ; il écoutait tranquillement ceux qui venaient lui apporter des conseils, et il accueillait toutes les idées, sans énoncer les siennes. Les électeurs attendaient son manifeste. Il le rédigea, et la France y répondit, le 10 décembre 1848, par cinq millions et demi de suffrages (?). Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République. Si, au lieu de laisser la nation libre de choisir son président , l'Assemblée s'était arrogé ce droit, le nom du général Cavaignac serait sorti de l'urne du scrutin. De part et d'autre on en devait être convaincu , et celte
(M M. de La Goéronnlère, Napoléon Ht, portrait fornique, p. îMB» édlt. msj.
(Si l* chiffre exnri cM.d'aprc* le Moniteur, de I .««î.f w l ejrcneral CaTalgnar a»alt obtenu MCt.lM voli • M. I rririi-nollIn.TTT.Ma; M. Raspall , TT,10«; M. de Mmurlii'C.
conviction n'était pas faite pour amener une en- < Malgré qoelqaes concessions apparente», telle tente cordiale entre l'Assemblée et le pressent ; que la nomination de M. Boulay (de la Meurthc) à
la vice-présidence de la République, l'Assemblée persista dans son attitude vis-à-vis du nouveau stres (1), pris dans tous les rangs de la pouvoir exécutif; elle en donna la preuve en
de la République. Proclamé dans la séance du 20 décembre , il fit connaître le choix de ses ministn
majorité, paya un tribut d'éloges mérite au gé néral Cavaignac, et adjura l'assemblée de l'aider pour fonder une République dans l'intérêt de tous, et un gouvernement juste , ferme, animé d'un sincère amour du progrès , sans être reactionnaire ni utopiste. « Soyons, disait-il en terminant, soyons les hommes du pays, non les hommes d'un parti, et, Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses ». Le jour môme de la formation de son ministère, il confia le comman
votant, contrairement aux vœux du ministère, la réduction immédiate de l'impôt du sel ( 1er janvier 18*9), et plus tard la suppression de l'impôt sur les boissons. Une scission profonde s'établit bientôt dans l'Assemblée elle-même. Nommée ( le 27 avril 1848 ) pour constituer les pouvoirs publics, elle devait, comme Constituante, se dissoudre après l'accomplissement de sa tâche. La minorité, qui espérait se renforcer par de nouvelles élections, faisait, dans ce sens, signer des volumes de pétitions. - La
dément des troupes de Paris au général Chan- i minorité, disait M. de Montalembcrt , qui en
garnier, déjà commandant supérieur de la garde nationale.
L'élection de Louis -Napoléon à la présidence de la République était le triomphe du plus puissant des trois éléments que nous avons signalés. Le prince remplaça naturellement le pouvoir exécutif qui lui avait été si hostile; il ne se trouva donc plus qu'en présence de l'Assemblée, devenue plus défiaute que jamais. Il était facile de prévoir ce qui devait arriver.
Cependant le choix des ministres était le premierpasque le président de la Républiqueavaitfait vers une réconciliation. A l'exception de M. Bixio, républicain modéré, ils étaient tous des monarchistes ralliés à la république, comme « au système qui les divisait le moins » pour le moment. Les affaires s'amélioraient dans les centres manufacturiers; de nombreux ateliers se rouvraient ; les rentes de l'État, les actions de toute valeur étaient recherchées, partout enfin on voyait des signes d'un retour non équivoque à la confiance. Le 24 décembre , le président fut j accueilli avec enthousiasme par la garde nationale et l'armée de Paris, qu'il passait en revue. Le 26, te chef du ministère, M. Odilon Rarrot présenta à l'Assemblée le programme qu'il se proposait de suivre. » L'élection du 10 décembre a mis, disait il, dans les mains du gouvernement une force immense; notre devoir est que cette force n'avorte, ni ne s'égare ». Dès le 29, le cabinet se modifia par la retaite de M. Léon de Maleville. Le président s'était plaint , entre autres, do ce qu'on ne lui eût pas envoyé régulièrement les dépêches télégraphiques (2).
(1) Ministère du so décembre : M. Odilon Bar rot, pré- ; sident du ciDirlI rt garde des sceaus ; M. Léon de Maie- | ville, a l'Hiterleur; M. Drouvn de Lhuvs, atrx of foires j éUranRere» ; le général Ihilhière», a la guerre ; M. de Tracv, a la marine; M. II. Passr, aui finances; M. Léon Faucher, sut travaux publics ; M. de Falloux, a l'Instruction publique , et M. llUlo, à l'agriculture et au commerce.
(2) M. Léon de Maleville fut remplacé a l'intérieur par M. Léon Faucher, qui eut M Lacrosse pour successeur au\ travaus publics. M Blsio, mal a l'aise dans un ministère m peu démocratique, céda, à la même époque, l'agriculture et le commerce * M. Buffet.
faisait partie , la minorité veut absolument s'en allor, par beaucoup de raisons et surtout parce qu'elle se croit sûre de revenir. » La majorité, au contraire, qui, dès le lendemain du 10 décembre, avait déclaré vouloir affermir la constitution par une série de lois organiques , résistait aux efforts qu'on faisait pour hâter la retraite de l'Assemblée. Dans cet antagonisme, le pouvoir exécutif, qui n'avait au fond les sympathies , ni de la majorité, ni de la minorité, devait rester et resta, en effet, neutre. Enfin, l'un des représentants (1 ) prit l'initiative en déposant une proposition tendant à la dissolution de l'Assemblée constituante et à la convocation de l'Assemblée législative. Cette proposition, malgré les vives réclamations qu'elle souleva, fut prise en considération ( 12 janvier) à une majorité de quatre voix. Dans l'intervalle, le ministère avait déposé un projet de loi relatif à l'instruction publique et demandé la clôture des clubs : « Ce sont, disait le ministre de l'intérieur (,M. Léon Faucher ) des foyers d'anarchie ; aucun gouvernement régulier n'est possible sous l'action dissolvante de ces réunions. >• Un arrêté dn pouvoir exécutif ( 24 janvier 1849 ) réorganisa la garde mobile , en changeant surtout le mode de nomination aux grades supérieurs. Ces diverses mesures soulevèrent des tempêtes dans celte partie de l'Assemblée qui s'intitulait la Montagne, rappelant par ce nom les sanglants rouvcniis de la république de 93. Tout â coup, dans la matinée du 29 janvier, on entend battre le rappel dans les rues de Paris , et on y remarque un mouvement extraordinaire de troupes. Plus de doute pour les républicains exaltés : c'est un coup d'État que le pouvoir exécutif prépare contre l'Assemblée! Non, s'écriaient les anciens royalistes ou républicains du leudemain : ce sont les éternels enuemisde Tordre qui veulent s'emparer du président de la République, dissoudre l'Assemblée et arborer le drapeau rouge! Des deux côtés on était dans l'erreur. Un certain nombre d'officiers de la garde mo-
i |i) M. Râteau.