Joseph Delorme
même avis, je le crains; pourtant, nous nous entendrions mieux que jamais sur beaucoup de questions qui sont bien les plus essentielles dans la vie humaine ; et, là même où nous différerions, ce serait de ma part parce que je n'irais pas jusque-là, plutôt que parce que j'irais ailleurs et d'un autre côté.
Au reste, je dois t'avouer que, si je suis revenu avec conviction sincère et bonne volonté extrême à des idées que j'avais dépouillées avant d'en sentir toute la portée et tout le sens, c'a éié bien moins par une marche théologique, ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie. Mais peu importe Téchelle, pourvu qu'on s'élève et qu'on arrive.
Je dois te dire, encore, que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et ce que je croirais le bien; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tâche d'être plus d'accord avec moi-même. J'aurais beaucoup à causer avec toi; je te parlerais, plus sciemment qu'auparavant, de beaucoup d'hommes célèbres que je connais maintenant» J'ai vu tout intimement Lamarthie à son dernier voyage. J'ai vu aussi M. de Chateaubriand. Mais bien des raisons m'empêcheront d'aller à Boulogne avant quelque temps, et je n'ose espérer de le voir ici.
Écris-moi, par le retoiir de ma mère, ce que tu fais, comment tu te portes. Combien, toi qui n'as point quitté tes foyers et le sol natal, tu es plus heureux que moi, qui ai déjà fait bien des courses sans but et stériles, et qui voudrais en faire beaucoup encore! Écris-moi tout ce qui peut t'intéresser, et crois-moi toujours
Ton ancien ami.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
AU MÊME
Ce 50 mai 1830.
Mon cher ami,
J'ai reçu avec un grand plaisir la lettre que m'a apportée ma mère. J'ai eu le tort de ne pas t'écrire par son occasion. J'étais allé en Normandie, quand elle a quitté Paris, de sorte que j'ai pensé trop tard à te donner de mes nouvelles; mais je lui ai bien recommandé de le faire et de m'en rapporter des tiennes.
Il s'est fait, depuis que nous nous sommes vus, bien des changements dans ma situation, mais encore plus dans mes idées ; j'ai bien varié et tenté bien des voies. Mes opinions politiques ont peu changé pour le fond, mais se sont singulièrement modifiées quant aux nuances et à la vivacité. Je crois la marche actuelle des choses funeste; mais, à te dire vrai, je ne la juge pas maintenant aussi grave qu'elle l'a été en d'autres circonstances; et j'espère que, ce ministère-ci tombé (ce qui me paraît indispensable), le prochain (le plus modéré et le plus royaliste possible) sanctionnera la fusion si désirée entre la Charte et la dynastie. Cela me paraît ici le vœu de tout ce qu'il y a de plus sage et de plus ami de Tordre; de M. de Lamartine, comme de M. Royer-CoUard.
M. de Polignac, sans doute, à son arrivée au pouvoir.
n'eût pas mieux aimé que de s'adjoindre des collègues autres et moins décidés; mais la position a été plus forte et Ta entraîné : c'est, je crois, personnellement un fort honnête et vertueux personnage, mais connaissant peu le pays, fort entiché de certaines théories pohtiques et accordant trop aux idées aristocratiques anglaises. Quant au parti qui s'agite autour de quelques hommes honnêtes et convaincus de ce côté, il est ici très peu nombreux; et, à mille égards, mérite peu de considération, quand on le voit de près.
Nous nous accorderons mieux sur les idées religieuses. Après bien des excès de philosophie et des doutes, j'en suis arrivé, j'espère, à croire qu'il n'y a de vrai repos, ici-bas, qu'en la religion, en la religion catholique, orthodoxe, pratiquée avec intelligence et soumission. Mais, hélas! ce n'est là encore, pour moi, qu'un simple résultat théorique ou d'expérience intérieure; et je suis loin d'y ranger ma vie et toutes mes actions, comme il conviendrait. L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe; et, après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors, ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne, peut-être, n'a ressenti aussi cruellement que moi. C'est ce que, en mes moments de demi-loisir, j'ai essayé de peindre dans mes poésies, que j'ai toujours eu pudeur de te faire lire, et que je te prie de ne pas connaître avant que moi-même je ne t'aie vu et expliqué bien des choses.
J'ai la réputation d'un homme très tenace en fait d'opinions littéraires, et fort exagéré en romantisme; mais, en
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 17 vérité, ce sont là de ces préjugés de journaux qui arrangent, à leur façon, ceux qu'ils ne connaissent pas. Je tiens très peu aux opinions littéraires; et les opinions littéraires occupent très peu de place dans ma vie et dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement, c'est la vie ellemême, son but, le mystère de notre propre cœur, le bonheur, la sainteté; et, parfois, quand je me sens une inspiration sincère, le désir d'exprimer ces idées et ces sentiments selon le type éloigné de l'éternelle beauté. Si j'avais plus d'ardeur aux choses d'en haut, ce serait un grand bien pour moi d'être aussi détaché que je le suis de tout le bruit et le monde d'alentour; j'y suis indifférent à toute heure et en tous heux. J'ai trouvé le moyen, en voyant ceux que je ne puis éviter^ de me faire une existence assez à part, et d'être seul un grand nombre d'heures par jour. Par malheur, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à Féchelle du salut, je me trouve dans les régions d'entre-deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fm.
Je ne sais si j'irai en Grèce; c'est tout ce qu'il y a de plus douteux. Il n'y a pas de roi, partant pas d'ambassadeur, partant pas de secrétaire. Le fait est que, dans la disposition oii je suis depuis des années, j'irais volontiers au bout du monde pour y chercher un autre moi-même. Mais, cœlum non animum mutant, etc.
Adieu, mon cher Barbe; je te félicite sur ton ordination et sur tes succès à prêcher. Par succès, je n'entends pas l'approbation frivole et qui vient des lèvres, mais cette puissance d'agir sur les âmes qu'on m'a dit se trouver dans ta parole et qui est un don. Pense quelquefois à moi. J'espère
ne plus être bien longtemps sans aller à Boulogne; et le
désir de te voir serait pour beaucoup dans* mon voyage.
Présente mes respects à tes parents et mes amitiés à tes frères.
Ton ami.
AU MÊME
i8 décembre I85i.
Mon cher Barbe,
Il y a, je crois, dix-huit mois que je ne t'ai écrit ; mais tant de choses se sont passées dans cet intervalle, que notre rare correspondance a été enveloppée dans le tourbillon. Je n'essayerai pas, mon cher ami, de renouer le fil à Peudroit oiî il s'est brisé; ce sera, quand nous nous reverrons, un chapitre de plus à ces causeries que nous amoncelons pour Paveuir, sans savoir, hélas! si nous en jouirons jamais. J'ai eu, pour mon compte, dans ma vie toute privée, bien des traverses et de petites révolutions aussi. Grâce à Dieu ! elles n'ont pas eu d'aussi tristes effets que les grandes. Tu me trouves donc aujourd'hui, comme il y a deux ans, installé modestement dans ma rue Notre-Dame-des-Champs, 49y avec ma mère; plus vieux tous les deux, chacun à sa manière, mais vivant, assez doucement.
Je te dis, mon ami, que je suis vieilli, et c'est bien vrai, surtout intérieurement. Je n'oserais te dire qu'il y a progrès en moi; il n'y a pourtant pas de résultats fâcheux. Je suis toujours en voie vers ces idées dans lesquelles tu Pes
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 19 assis de bonne heure ; mes convictions y tendent et essayent de s'y affermir de plus en plus. Comme opinion, comme conversation, tu serais content de moi ; et je ne contesterais plus à M. de Bonald ses idées sur le langage, et ne me ferais plus tirer Toreille pour lire les Soirées de Saint- Pétersbourg. Mais cela ne suffit pas, je le sais, et il faut arriver à assimiler sa vie aux idées qu'on croit vraies, et qui ne le sont que parce qu'elles fournissent une lumière morale ici-bas.
J'ai beaucoup connu et vu M. de la Mennais depuis que je ne t'ai écrit. 11 m'a marqué une amitié touchante. J'ai été le voir à Juilly, lorsqu'il y était, et je le voyais beaucoup à Paris; car il était notre voisin. Je vois, pendant son absence, l'abbé Gerbet^ qui est un homme charmant et d'une onction qui se mêle à une science si vive. Imagine que M. de la Mennais voulait m'emmener avec lui à Rome. J'en eusse été comblé ; mais des raisons impérieuses et durables me retiennent ici.
J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie ; elle dure, eile est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifice qui aura son bon efïet, mais qui coûte bien à notre nature. J'ai peu travaillé littérairement, excepté dans des journaux et revues. J'ai à faire un roman qui te plairait assez, si je l'exécute comme je le conçois.
1. Sur l'abbé Gerbet, lire Causeries du Lundi, t. VI, l'article qui lui est consacré.
S'il se fait, je le l'enverrai. — Je dois recueillir aussi un volume de prose composé d'articles biographiques et littéraires insérés dans des revues; mais ce n'est pas une composition suivie, c'est une galerie de Portraits.
Je vis donc très retiré, mon ami ; lisant, regardant, ne voyant pas du tout ce qu'on appelle le monde; pesant chaque chose à la même heure autant que possible, comme les collègues du rempart
Toi, mon cher Barbe, que fais-lu? Y a-t-il eu quelques changements pour toi, pour ta famille, tes frères et tes parents? Garde-moi toujours un bon et fidèle souvenir, comme je fais à ton égard, malgré ces espaces de temps et de lieu.