A M . PAUL D ALLOZ* NOTE POUR LE MO N I TEUR U NI VE RS E
(Mai 1857).
L'article inséré dans le Constitutionnel du dimanche 10 mai, où M. Paulin Limayrac prend l'alarme sur une phrase de Tarticle de M. Sainte-Beuve inséré au Moniteur^, est fait pour étonner. Cet article, en effet, a été évi-
1* Cette lettre de Sainte-Beuve à Baudelaire sur les Flems du Mal^ datée du 20 juillet 1857, a été publiée par Sainte-Beuve lui-même dans les Causeries du Lundis t. IX (Appendice).
2. L'article sur Madame Bovary, qui avait paru dans le Moniteur, le 4 mai 1857.
demment inspiré et conseillé au rédacteur du Constitutionnel. Que prétend-on par cette sorte de demi-avertissement donné à M. Sainte-Beuve; par cette espèce de coup de pistolet à foudre, tiré par l'un de ceux qu'un membre du cabinet, M. Rouland, appelle spirituellement ses cosaques? M. Samte- Beuve a commis le grand crime d'émetlre un avis littéraire favorable, à quelques égards, sur un livre dans lequel il a désapprouvé, d'ailleurs, la dureté des tons et la crudité sans mélange; il a, de plus, et comme simple fait, signalé quelques caractères qu'il croit reconnaître dans les hommes de talent qui débutent ou qui ont débuté depuis quelques années. Il est vrai que, parmi ces débutants de talent, il en est un, M.Taine, qui s'est permis d'exprimer, ces jours derniers, un Jugement que l'on peut coni ester sur le livre d'un dignitaire éminenl, M. Troplong. Est-ce une raison pour qu'on ne puisse citer son nom dans une énumération toute littéraire^? Le Constitutionnel, ce semble, a mieux à faire que de prendre l'alarme sur des amis, et de donner
1. En ce temps-là, il n'était pas permis de nommer, dans les colonnes officielles, quiconque montrait de l'esprit aux dépens du régime impérial, — à plus forte raison les ennemis et adversaires déclarés. Il n'y avait plus que Sainte-Beuve et Théophile ** Gautier qui pussent nommer encore Victor Hugo dans leurs ar* ticles du Moniteur, parce qu'on n'osait pas le leur défendre. Le nom d'Abel Rémusat, le sinologue, fut rayé un jour dans un article de M. Alfred Maury, parce qu il rappelait trop celui de M. Charles de Rémusat. Voici le passage de l'article sur Madame Bovary, qui valut au Moniteur, dans le Constitutionnel, par la plume olïicieuse de M. Paulin Limayrac, un coup de férule administratif. Sainte-Beuve avait caractérisé en ces termes le mouvement intellectuel et littéraire d'une école, qui a tait son chemin depuis : « L'ouvrage, en tout (disait-il,
DE G. -A. SAINTE-BEUVE. 145 des leçons auxquelles il serait si facile de répondre. M. Sainte-Beuve avait pensé qu'il était bon de rallier, par un peu de sympathie et par une justice rendue à leurs qualités, des hommes de talent, jeunes et qui n'ont pas de parti pris.
La littérature nouvelle que pjromet le moment présent est-elle donc si riche, qu'il faille dédaigner ce qui s'offre et fermer la barrière? Ne vaut-il pas mieux montrer que l'époque présente n'est pas déshéritée de talents à elle et qui ne ressemblent pas nécessairement aux anciens? Ne vaut-il pas mieux essayer de constater qu'il y a des talents qui datent d'elle que de continuer de dire qu'il n'y a rien?
Il y aurait encore bien d'autres choses à dire, si Ton était admis à les exprimer de vive voix : si M. Sainte-Beuve s'est efforcé, depuis et avant le 2 décembre, de prouver qu'on pouvait être un littérateur honnête, indépendant, et approuver hautement le gouvernement que s'est donné la France; s'il a rendu, dans son ordre de travaux, autant de services qu'il a pu, qu'est-ce que cette manière de le remercier, en le faisant critiquer publiquement par un des
parlant du roman de M. Flaubert), porle bien le cachet de l'heure où il a paru, Commen<;é, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. C'est bien un livre à lire eû sortant d'entendre le dialogue net et acéré d'une comédie d'Alexandre Dumas fils, ou d'applaudir les Faux Bonshommes, entre deux articles deTaine. Car, en bien des endroits, et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de ■dureté. Ce sont les caractères que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout. » Que dirait Sainte-Beuve aujourd'hui?
écrivains qui s'inspirent au ministère de Tintérieur et dans celui de l'instruction publique? C'est un mauvais procédé, et un procédé maladroit. A-t-on trop d'amis parmi les littérateurs, parmi les académiciens et dans la presse ?
M. Sainte-Beuve ne cessera pas d'être dévoué à un ordre de choses que son bon sens lui dit être nécessaire et glorieux pour le pays ; mais ïl peut très naturellement se dégoûter et cesser de vouloir se mettre en avant, comme il l'a fait plus d'une fois, et à son propre détriment (témoin l'affaire de son cours au Collège de France), et il laissera le Constitutionnel continuer, par ordre, sa poursuite à la recherche de IHdéal ; on peut douter, toutefois, qu'il le rencontre dans cette voie.
On assure que M. le ministre de l'intérieur est allé se plaindre à M. le ministre d'État de l'article de M. Sainte- Beuve, le matin du jour où cet article a paru. L'article du Constitutionnel est le résultat et le contre-coup de cette visite de M. Billault; et c'est pour cela que l'article du Constitutionnel, quelque assaisonné qu'il soit d'éloges et de précautions, est un mauvais procédé envers M. Sainte- Beuve et envers le Moniteur , et, de plus, une maladresse.
XCYU.
A M. ERNEST RENAN
Ce 28 septembre -18^7.
Cnër monsieur.
Je suis de ceux qui^ en apprenant la mort de M. Quatremère, ont aussitôt pensé que sa chaire au Collège de
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 147 France devait vous revenir : est-il besoin de vous dire que je m'estimerais infiniment honoré d'y contribuer par mon vote? Mais vous savez que je ne me considère que comme un professeur fictif, 11 est vrai que M. Rouland m'a bien voulu faire parler pour prendre possession de cette chaire que j'ai abordée sous de si fâcheux auspices {incomparatissima). Mais je doute fort que je puisse me décider à un tel effort et à changer encore une fois tout Tordre de mes études et le plan de ma vie, sur la foi de zéphyrs. Si quelque chose pouvait m'y décider, ce serait assurément l'idée de devenir encore plus étroitement le confrère et le collègue d'hommes tels que vous.
Agréez, monsieur, l'expression de ces sentiments bien sincères.