A CHARLES BAUDELAIRE
Ce 23 févrief (1859).
Mon cher ami,
Je vous remercie de votre bonne lettre.
Je considère, en effet, que j'ai été bassement insulté par M. Babou ; cela m'étonne peu. 11 y a douze ans qu'il fait sur moi une théorie telle quelle, de laquelle il résultait que je craignais de me commettre. Il y tient, et il l'applique dans l'occasion. Cet homme me paraît envieux et il a dans l'esprit du tortillage. De nos jours, l'Envie n'a pas de serpents sur la tête ; elle a le teint couperosé, essaye un sourire qui ressemble à une grimace, et souffre, en voulant faire l'agréable, d'avoir un de ces noms qui n'éveilleront jamais l'écho : car elle s'appelle Babou.
Il m'a déjà attaqué nnefois dans VÂthenœum, h propos de la meilleure amie que j'eusse, madame d'Arbouville, et, parlant d'un portrait de cette charmante et regrettable femme qu'avait fait M. de Barante et qui est la nullité même il a déclaré ce portrait bien supérieur à celui que yeusse fait, que f aurais pu faire^ si j'en eusse fait un.
Aujourd'hui, c'est à propos d'un de mes meilleurs amis qu'il m'accuse de manquer de conscience et de droiture, parce qu'il y a eu absence d'acte et d'article public de ma part. Laissez ces misères. Si vous étiez à Paris, je vous dirais de faire imprimer, dans le journal même qui nous a fait injure, la lettre que je vous ai adressée à propos de
ces fleurs au savant poison : mais il sera temps quand vous serez revenu, et vous pouvez en faire ce qu'il vous plaira dans votre Préface future ou ailleurs.
Je n'ai pas revu M. de C.i 11 ne m'a en rien consulté; j'ai regretté ce qui est arrivé, et pour lui dont je n'ai jamais eu qu'à me louer personnellement, et pour l'ensemble des choses. Je suis, d'ailleurs, tendrement lié avec M. L...^, dont, je le sais, vous n'auriez eu qu'à vous louer. Mais il y a toujours l'inconvénient des comités. Le gouvernement de plusieurs n'est pas bon, a dit le vieil Homère, qui pensait d'avance aux Revues et que Buloz a profondément médité.
Je n'ai pas vu depuis longtemps d'Aurevilly, qui écrit des articles où il y a bien de l'esprit, toujours en carnaval. Il a de jolis mots : sur Laprade qu'il comparait à je ne sais quel autre poète moral : « Au moins, chez M. de Laprade, l'ennui tombe de plus haut. »
— Et ailleurs : « Sapho, Sainte-Thérèse, qui a fait, elle, son saut de Leucade dans le ciel. . . » Quel dommage que trop d'affectation gâte ces traits fins et charmants !
Travaillez, mon cher ami, apaisez l'âme ; assainissez-vous dans cette vie de nature et de paix ; sachez bien que vous avez assez de distinction et d'esprit pour n'être jamais inquiet de savoir si vous prouverez aux autres que vous en avez assez. Maintenez votre finesse en rapport par de secrètes racines avec la bonne nature, vous serez parfait.
Tout à vous.
1. Probablement M. de Calonne, directeur de la Revue contemporaine.
2. Probablement M. Lacaussade, directeur de la Revue Européenne,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
A UN COMPATRIOTE
Ce a juin -1859.
Mon cher compatriote,
Je n'ai pas répondu sur la note du Père Le Porc. Si la fin de Port-Royal^ comme je Tes père, paraît d'ici à deux ou trois mois, vous y verrez le rôle que ce Père Le Porc eut dans l'Oratoire. 11 servit, par sa doctrine et sa théorie, à couvrir pour un temps les timides, ceux qui ne voulaient point dériver jusqu'au jansénisme. Aussi a-t-il été fort injurié par le parti contraire. Dans V Esprit de M, Arnauld, par Jurieu, on jioit le genre d'insultes qui lui furent faites. Son nom y prêtait.
Autre chose et d'assez délicat. Un sculpteur de talent, M. Mathieu Meusnier, a fait de moi, de votre serviteur, un buste en marbre, fort ressemblant, fort étudié, et qui a été exposé au Salon. Mais un sculpteur désire, pour son œuvre, une exposition perpétuelle ; et, me donner, à moi, ce buste, qui serait enterré dans mon petit salon, ne lui convient que médiocrement. Il a donc pensé à le mettre ailleurs; mais, tant qu'on n'est pas mort, les bustes sont une sorte d'usurpation de la postérité ; et l'Institut, qui nous fait tous immortels, le lendemain de notre mort, et nous traite en conséquence, n'admet pas les bustes de ses membres vivants. Il a été pensé, là-dessus, que j'avais un pays, une ville natale; que cette ville natale a une Bi-
bliothèque, qu'elle est en vue, etc. Enfin, il aurait Tidée d'offrir ce buste d'un compatriote à la ville natale et aux compatriotes de celui-ci Mais est-ce convenable? N'estce pas une autre manière d'usurpation, d'anticipation ? Vous voyez le point de. la question. Pour qu'il ne fût rien fait à faux ni de messéant, j'ai voulu vous consulter et tâter, par vous, le terrain. Vous me direz votre impression et le résultat de votre réflexion ou de votre information discrète là-dessus.
Vous voyez combien je compte sur votre amitié. M. Mathieu Meusnier se gouvernera d'après vos indications.
Tout à vous.
A M. JULEè JANIN.
Ce 8 août (1859).
Mon cher Janin,
Vous avez eu une heureuse inspiration en parlant de cette femme poète 2, du petit nombre de celles qui le sont : vous avez eu des accents qui font honneur à votre cœur. J'ai été touché que vous y ayez mêlé mon nom. Je n'étais pas son protecteur y mais nous sommes tous des nageurs
1. Ce buste fait pendant à celui de Daunou,par David (d'Angers), dans la Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.
2. Madame Desbordes-Valmore. Voir l'article Desbordes-Valmore, par Jules Janin, dans Critiques, Portraits et Càractères contemporains y collection Hetzel.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 157 qui devons nous tendre la main, si Fun est en danger de rester en arrière, et découler au fond. Hélas! un peu plus tôt, un peu plus tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau. L'un va jusqu'à Saint-Cloud, l'autre va jusqu'à Passy. J'y vais aujourd'hui. A vous de tout cœur.
GVI.
À M. ERNEST RENAN
Ce 13 août (1859).
Cher confrère,
' J'espérais pouvoir vous remercier, cette fois, de votre présent, en voué envoyant à mon tour deux volumes ; mais un dessin (un plan de l'abbaye de Port-Royal) qu'on veut y mettre va nous retarder encore, et je ne puis attendre plus longtemps à vous dire combien j'ai lu et relu avec plaisir et profit tant de savantes et délicates études oii se varie un même esprit intime et supérieur. Sur le chapitre de l'Académie 1, j'oserais faire une ou deux remarques, mais c'est que je vois les choses au microscope. Vous élevez tous les sujets que vous traitez, et, en même temps, vous y mêlez de charmantes finesses. '
Agréez, cher monsieur, Texpression de mes sentiments reconnaissants et dévoués.
1. Il s'agit des Essais de morale et de critique, parus en juin 1859, et où se trouve un article sur l'Académie française.
CYIL