‹ Nouvelle correspondanceChapitre 44 sur 188 · A MADAME SOLANGE SAND · texte numérisé non relu

A MADAME SOLANGE SAND

Ce samedi matin (septembre 1859).

Je ne suis pas si coupable ! Ce bête de mal de doigt m'a mis, pendant près de trois semaines, dans Vincapacité d'écrire^ et dans une invincible paresse de m'habiller, de sortir. On s'accoutume à la paresse et au découragement pendant que vous êtes absente. Je vous ai espérée plus d'une fois, et je vous avais vue si bien lorsque vous êtes venue, que je ne vous supposais plus malade. J'avais dit pourtant au docteur d'aller chez vous, et il me l'avait promis ; -mais il a dû partir pour suivre, pendgrnt quelques jours, une malade à Étretat : il ne sera de retour que mardi, je pense. Il m'a bien laissé le nom d'un de ses bons et très savants amis pour un cas de besoin urgent ; mais, à moins de nécessité, attendons à mardi : je lui dirai, aussitôt, que vous le réclamez.

Voici le petit coffret, qui aurait bien besoin d'un peu de réparation, et il faudrait en avoir rempli les flacons de je ne sais quelles eaux merveilleuses. Tel qu'il est, dans son incomplet, agréez-le indulgemment — pour l'intention. Moi-même, j'ai grand besoin d'indulgence. La fatigue est devenue le fond de mon être et ma sensation la plus habituelle ; à la fatigue, la nature n'a à opposer que le repos, — le désir du repos. J'y aspire ou plutôt j'y gravite, j'y retombe dès que je n'y prends pas garde. Du travail, des

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 159 affaires, quantité de riens (si je m'y laisse aller) qui deviennent des liens : voilà comment une vie s'immobilise, s'enchevêtre; on végète sur souche, on ne rayonne plus. Je me suis laissé, pour ces deux jours, accaparer par une suite de rendez-vous et d'occupations. Je ne pourrai aller vous chercher que lundi. Je le ferai avec bien du plaisir, et j'en rapporterai bien de la joie si je vous trouve mieux. Mille tendres respects, ^

A M. JOSÉPHiS SOULARY, A LYON.

Ce 8 janvier 1860.

Monsieur,

J'ai un remerciement, déjà bien ancien, mais bien sincère, à vous adresser pour le présent qui m'a été fait en votre nom, par M. Delaroa, du charmant volume de vos admirables sonnets. Je ne serai content que lorsque j'aurai dit tout haut ce que j'en pense.

J'ai quelque droit sur le sonnet, étant des premiers qui aient tenté de le remettre en honneur vers 1828; aussi, je ne sais si je mets de l'amour-propre à goûter celte lorme étroite et curieuse de la pensée poétique; mais je sais bien (et je crois l'avoir écrit) que j'irais à Rome à pied pour avoir fait quelques sonnets de Pétrarque, et maintenant j'ajoute : — quelques sonnets de Soulary. — Mais, hélas! je m'aperçois que je n'ai plus de jambes .

Agréez l'expression de mes sentiments et de mes hommages comme à un vrai poète.

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