‹ Nouvelle correspondanceChapitre 50 sur 188 · A M. B. JOUVIN · texte numérisé non relu

A M. B. JOUVIN

Ce 1er niai 1862.

Un remerciement de vous est fait pour me flatter, monsieur; je ne croyais pas le mériter. Je n'avais été envers vous que de la plus indispensable justice. Ce n'est pas ma faute s'il n'y a que bien peu de critiques véritables en ce temps-ci, et si vous en êtes un, et un excellent, quand vous n'aimez mieux être un piquant satirique. Vous étiez hier encore ce critique de bon sens (qui est chose si rare parmi nous) quand vous parliez des Misérables. Il me sera difficile, si je reviens jamais à écrire sur le cardinal de Retz, de ne pas rappeler comme auoi il est, par sa galerie de portraits, un grand ^wmssmr du romantisme. Je conçois vos répugnances; je ne suis pas moi-même, vous le pensez bien, sans souffrir de bien des choses présentes ou prochainement futures ; mais je tâche de m'accommoder, puisqu'il le faut, avec les faits accomplis et d'en tirer le meilleur parti possible. Nous sommes des avocats qui ont souvent à plaider des causes différentes et contraires; l'essentiel est que, la cause plaidée, on se garde réciproquement un peu d'estime.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

GXXÏIL

ERNEST RENAN

Ce lundi 3 mai (1862).

Cher confrère,

J'étais venu pour vous demander une séance ^ et voilà qu'on me dit que vous partez pour la Hollande. Serez-vous revenu samedi ou dimanche? C'est bien douteux et c'aurait été pour la semaine prochaine que j'aurais aimé être tout entier à mon sujet.

Cependant voici ce que je voudrais, en attendant une conversation à deux :

J'ai presque tous vos écrits, mais non pas tous.

Pourriez-vous me prêter pour quelques jours ceux que je n'ai pas?

Le Cantique des Cantiques ; la deuxième édition du Langage, s'il y a eu deuxième édition; une petite liste chronologique de vos écrits qui me permette de vous suivre et de voir si j'ai tout.

Puis, aussitôt votre retour, que madame votre mère désire le plus prompt possible, une petite conversation au débotté, ne fût-ce que mardi ou mercredi en huit.

Bon voyage, cher confrère, et à vous de tout cœur.

1, Sainte-Beuve fut toute sa vie un peintre de portraits, et il n'entama jamais un sujet nouveau sans demander une séance au modèle.

P.-S. — Je ne trouve pas si mauvais cet article du Règlement qui obligeait la Classe répondant à l'Académie française de faire, au moins quatre fois Van, un Rapport public où les ouvrage^ importants seraient examinés. L'esprit au moins qui a dicté cet article me semble juste, puisqu'il obligeait l'Académie fançaise à lire et à se tenir au courant!.

AU MÊME

Ce 26 mai 1862.

Cher confrère,

Je ne vous ai pas remercié de cette dernière lettre écrite au moment du départ et qui complétait ce bon et charmant entretien. Je voudrais être un bon secrétaire. Le premier article ne passe que lundi prochain ; vous n'êtes pas de ceux qu'on brusque ; j'habite avec vous, je croyais vous connaître déjà et vous me réserviez une surprise. J'écoutais et suivais un critique, le plus fin et le plus attachant des critiques, et voilà que je trouve au bout de chaque allée un artiste. Ce dernier côté me frappe beaucoup en vous étudiant. Ah !, que vous êtes difficile à embrasser !

Tout à vous.

Ce qu'il faudrait faire sur vous, ce serait un dialogue à la manière de Platon : mais qui le ferait ?

1. C'était le Règlement de rancien Institut, fondé par la Convention nationale après rabolition de toute Académie.

GXXV.

AU MÊME

Ce dimanche 3 août (1862).

Cher confrère,

J'ai reçu et lu aussitôt votre lettre * si ferme, si digne, si sensée, si admirable de forme; vous voilà un principe, et Ton se rangera autour de vous, et votre nom sera un jour celui d'une victoire pour la pensée humaine.

Je suis chargé de vous inviter à aller àmer jeudi à Saint- Gratien ; j'espère que vous le pourrez. Vous y êtes fort apprécié.

Tout à vous.-

J'offre mes respectueux hommages à madame Renan.

A M. POULET-MALASSIS

Ce iu août 1862.

Mon cher monsieur, On me dit que vous avez envie de vous défaire de mon édition ^ ; je regrette que vous ne m'en ayez pas parlé plus

1. Il s'agissait de la lettre intitulée : la Chaire d'Hébreu au Collège de France, adressée par M. Renan à ses collègues, le 31 juillet 1862.

2. Le secrétaire de Sainte-Beuve avait été averti par M. Champfleury que Poulet-Malassis cherchait à se débarrasser de Fédition de Joseph Delorme qu'il avait publiée. C'est alors que

DE C.-.A SAINTE-BEUVE, 477 tôt vous-même; car il est de notre intérêt commun que, si vous vous en défaites, vous vous en défassiez dans les meilleures conditions. Permettez-moi de m'étonner que, dans une aftaire où je n'ai eu qu'à me louer de vous, oii vous-même avez fait toutes les avances obligeantes, oii vous m'avez proposé la réimpression, où vous avez de vousmême fixé le prix, vous ayez été ensuite si ménager de paroles à mon égard et que je n'aie jamais pu, dans une conversation à fond, aviser avec vous aux moyens d'empêcher que cette opération vous devînt onéreuse ou désagréable.

Vous voyez bien que c'est un reproche tout amical que je vous adresse^, et je ne puis vous en adresser d'autres. Mettez-moi à même de traiter de la chose avec un de mes autres éditeurs, ou Lévy ou MM. Garnier. Je n'ai pu encore voir M. Lévy, à qui j'ai écrit, et que j'attends chaque jour.

Agréez mille amitiés.

A M. PARENT-DE-ROSAN.

Ce 22 décembre ^862.

Recevez, monsieur, mes bien sincères remerciements pour tant d^obligeante amabihté. Me voilà, grâce à vous, des mieux munis et je n'ai plus rlea à désirer; car ce qui

Sainte-Beuve proposa à Michel Lévy, qui accepta, de racheter ce volume et de donner, dans un deuxième volume du même format la suite de ses Poésies, Consola^ons et Pensées d'août.

reste à préciser est désormais si bien circonscrit, qu'il me suffira de renvoyer à vos recherches. Je ne serais pas très étonné que la sortie de prison de madame de Boufflersi eût ainsi tardé de quelques mois après le 9 thermidor ; il me semble que c'a été le cas pour plus d'une personne qui était dans sa situation. Sept mois pourtant à la Conciergerie, c'est beaucoup... Tout ce que vous me fournissez de notes montre bien sa peur.

Agréez, monsieur, l'expression de ma considération respectueuse et de mon dévouement.

AU MÊME

Ce 23 décembre 1862.

Je reçois vos nouveaux renseignements qui complètent et rectifient les précédents. J'avais écrit une lettre que j'avais fait remettre à M. Chéron de la Bibliothèque impériale pour vous dire combien je vous étais reconnaissant de tant d'aimable el utile obligeance. Me voilà, grâce à vous, en mesure de faire, sur cette charmante femme, un travail qu'elle méritait et qui aurait bien pu ne jamais venir. Je m'y mettrai dès le commencement de janvier, je ne

1. M. Parent-de-Rosan avait fourni à Sainte-Beuve des documents pour son étude sur la comtesse de Boufflers, l'amie de Jean-Jacques Rousseau. — Cette étude fait partie aujourd'hui des Nouveaux Lundis^ t. IV.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 179 saurais mieux commencer l'année. Croyez, monsieur, que j'apprécie, comme je le dois, ces généreuses et libérales communications, qui font de ceux qu'on ne connaissait pas la veille des obligés et j'ose dire des amis par Fesprit ; et agréez l'expression de tous les sentiments qu'elles inspirent.

P. S. — Je pense qu'il suffit de mettre Auteuil sur l'adresse pour qu'une lettre arrive à Thistoriographe d'Au- ^ teuil.

A M. WILLIAM L. HUGHES

Ce 27 décembre 1S62.

Cher monsieur,

Je viens, comme si souvent, vous demander un service. J'ai bien besoin d'avoir une idée et presque une traduction abrégée des plus jolis endroits de l'Essai de Charles Lamb, Old China. J'ai écrit à Lacaussade, qui est sans doute absent, puisqu'il n'a pas répondu, et je viens dans ma détresse recourir à vous. Étes-vous ici? — Pourriez-vous me laisser lire avec vous ce joli Essai dont j'entrevois l'idée et tout le sentiment, mais dont bien des détails curieux m'échappent? Je joins le volume au cas oii vous ne Taurie? pas;

Excuses, remercîments et amitiés.

AU MÊME

Ce 30 décembre 1862.

Merci, merci, cher monsieur! me voilà bien riche, grâce à vous; puisque je vous ai fait faire cette corvée à laquelle vous vous êtes mis avec tant d'amitié, je ne voudrais pas que l'usage trop insuffisant que j'en ferai empêchât les autres d'en jouir : il faudra voir à imprimer ce joli Essai traduit comme si peu pourraient le faire et oii toutes les finesses sont observées. Je vous rendrai, d'ici à peu de jours, le Gourmet avec le cochon de lait si croustilleux et si appétissant.

Agréez, cher monsieur, l'expression de toute ma gratitude et de mes sentiments dévoués

A M. ERNEST RENAN

Ce 2 janvier 1863-

Cher et aimable confrère, Quel beau présent ! on me disait à l'instant même quMl existait, qu'il y avait telle chose de vous, et je me disposais à vous le demander. Yous m'avez prévenu. Je lis avec

DE C.-A. SAINTE-BEUVE, 181 émotion ces pages si élevées et si tendres. Je n'avais pas eu l'honneur de connaître, mais j'avais vu la personne si chère dont vous consacrez ainsi la mémoire i. C'est elle qui m'introduisit la première fois auprès de vous, et j'ai gardé un entier souvenir de sa physionomie et de son accent. Elle m'est restée présente. La voilà, grâce à vous, ne pouvant plus mourir!

Merci encore, et agréez, cher confrère, ainsi que madame Renan, l'expression de tous mes sentiments dévoués et de mes vœux pour votre bonheur.

GXXXÏI.

ÀU MÊME

Ce 2 février i863.

Cher et illustre confrère,

Je suis chargé par un de mes amis les plus anciens, M. Jal, de solliciter votre suffrage en sa faveur pour un grand prix que l'Académie des Inscriptions a, celte année, à décerner. Je sais combien est délicate cette commission dont il m'a confié le soin, et que les complaisances d'aucun genre ne peuvent s'introduire dans un jugement de cette importance. Examinez bien le Glossaire nautique, et voyez en toute équité jusqu'à quel point de récompense il peut être justement poussé. Voilà toute ma prière. Le navire pavillon Jal a tous mes vœux.

Et agréez, cher confrère, l'expression de mes sentiments de reconnaissance et de dévouement.

L La sœur de M. Ernest Renan,

GXXXin.

A M. l'abbé BARBE.

Paris, ce i"" mars 1863.

Mon cher ami,

J'ai été bien sensible à ton souvenir. Les détails que tu m'as donnés sur le nouveau Boulogne m'ont intéressé, mais moins encore que de sentir que je te les devais. Je ne sais quand je pourrai aller vérifier ces progrès nouveaux e,l cette extension de noire vieille cité; et, si j'y allais, je n'aurais plus ces mêmes jambes d'autrefois, avec lesquelles je te suivais à Outreau, ou du côté des sables. Je ne vais pourtant pas trop mal pour un homme fatigué et surchargé. La vie coule ou plutôt roule, désormais : non degitur^ sed truditur œtas. Nous ne sommes plus très loin du but; ce n'est pas à dire que nous le voyions et distinguions beaucoup plus clairement.

Le travail, qui est mon grand accablement, est aussi ma grande ressource. Chaque jour a sa tâche ; une corvée suit l'autre, et je n'ai guère le temps de regarder aux talons. Mais, toutefois, entre le sommeil et la veille, dans cQt intervalle où l'on trouve un peu de repos, sinon de l'oubli, il m'arrive souvent de laisser flotter mes pensées du côté de l'enfance et de la jeunesse; et, là, je revois les lieux, les matinées, les après-dînés du jeudi, les courses le long de la Liane, avec les entreliens sans fm et les doctes et

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 183 douces causeries d'un ami. Je te remercie de m'en avoir rafraîchi et ravivé le souvenir par ta bonne lettre; et je t'envoie^ avec reconnaissance, mes vieilles et fidèles amitiés.

A M. ERNEST RENAN

Ce 18 mars 1863.

Cher et illustre confrère,

Est-il admissible à aucun degré, même au moindre, que Marie Madeleine ait pu venir en Provence et y mourir?

Je me dis que non ; je m'en croirai plus assuré quand votre science m'aura confirmé l'état de la critique historique sur ce point. Un simple mot: je ne désire qu'un éclair, sans fatigue de votre part

Tout à vous.

CXXXY.

AU MÊME

Ce 19 seplembre 1863.

C'est vous, cher ami, qui voulez bien entrer dans toutes les raisons particulières et les situations pour me remercier

1. M. Ernest Renan répondit : « Il n'est admissible à aucun degré, même au moindre, que Marié de Magdala soit venue en Provence. D'abord, Marie de Magdala n'a rien de commun avec Marie de Béthanie, sœur da Marthe et de Lazare. En outre, la

ainsi de cet article i. Je sais tout ce qu'il a d'incomplet. Mais nous étions là, dans le Constitutionnel, un pied chez le gouvernement et obligés à toute sorte de ménagements et de réserves. Au reste, ces réserves sieyent à votre manière, et qui parle de vous doit en cela vous imiter. Votre succès est complet. Vous nous avez conquis la discussion sur ce point, jusqu'ici interdit à tous. La dignité de votre langage et de vos pensées a forcé la défense. Je serai heureux de vous revoir, nous le serons tous, à ces dîners de quinzaine, non pas veufs de vous, de Baudry et de plusieurs des nôtres. Revenez-nous bien portant et heureux dans vos entours.

Permettez-moi d'offrir mes respectueux hommages à madame Renan et de me dire votre tout dévoué.

A M. MAURICE LA CHESNAIS.

Paris, ce 28 septembre i863.

Je suis bien flatté de votre attention et de votre appel si flatteur. Vous me proposez là, en effet, un grand sujet; mais combien il sort de mon champ de vision habituel, et comme il dépasse mes horizons î Pour traiter un tel sujet,

venue de l'une de ces Maries en Provence ne repose que sur des rapprochements puérils faits à une fort basse époque ». (Nouveaux Lundis^ t. II, premier article sur le Père Lacordaire.) 1. L'article sur la Vie de Jésus (Nouveaux Lundis, t. VI).

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 185 il faudrait avoir vu Thomme, ou tout au moins avoir recueilli les témoignages de bien des personnes qui l'auraient vu de près. Il faudrait même savoir sa langue pour bien se rendre compte du sens et de la valeur des paroles et ne pas prendre des métaphores et des locutions orientales trop au pied de la lettre.

Parler d'Abd-el-Kader et de son degré d'enthousiasme, de conviction, d'illumination ou de politique, c'est presque aussi difficile que de parler de Mahomet. Je n'ai pas de lunette assez longue pour atteindre jusque-là, et il y faudrait, d'ailleurs, bien plus de temps et de préparation que je n'en puis donner dans ce's rapides esquisses.

A M. VICTOR LAMBINET, JUGE A VERSAILLES

Ce 20 février (t86'i).

Monsieur,

Je vous suis extrêmement reconnaissant du précieux dépôt que vous voulez bien me confier. Je lis avec intérêt ces lettres. J'ai connu autrefois madame Salvage : c'était une grande femme, très active, très entrante, très masculine, qui ressemblait à une veuve de général ou de colonel

1. M. Lambinet avait communiqué à Sainte-Beuve une soixantaine de lettres de madame Récamicr à madame Salvage.

186 OUVELLE CORRESPONDANCE

et qui avait un très grand nez. Le duc de Laval (Adrien) disait d'elle : <f. Il faut bien prendre garde de fâcher madame Salvage; car elle vous passerait son nez à travers le corps. » Elle était une des grandes propagandistes de l'idée impériale, alors m^me que personne autre ne pensait encore à TEmpire. Madame Récamier était pleine de soins pour elle comme pour toutes ses amies, tout en se permettant d'en sourire un peu.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma gratitude et de ma considération très distinguée.

CXXXVUL

A UN COMPATRIOTE

Ce 29 février i86A.

Cher compatriote,

Permettez que, pour être plus lisible, je dicte un peu.

Vous dites vrai; nous vivons, en lillérature, sous un droit des gens tout particuher. Tandis que, ailleurs, dans toutes les professions et dans toutes les carrières, lorsque des hommes, qui ont fait leurs preuves, se combattent, se réfutent et se contredisent, ils commencent par se donner, au moins pour la forme, quelques témoignages d'estime. Chez nous, en littérature, on commence par se mépriser, par déprécier le caractère de Padversaire, même lorsqu'on doit finir et conclure par le louer un peu.

C'est une disposition misérable, mais inévitable. L'envie

DE C.-A. SAIiNTE-BEUVE. 187 fait le fond du cœur humain; et cela est plus vrai encore en littérature qu'en tout le reste. Ceux que la culture littéraire n'améliore pas et n'élève pas sont pires que les autres, et acquièrent des vices plus raffinés et plus vils. Nous sommes obligés de vivre en face de ces gens-là et un peu pêle-mc'le, nous confiant vaguement en l'estime des honnêtes gens, qui peut bien ne jamais trouver Toccasion de se concentrer quelque part et de s'exprimer. Cela est triste ; mais j'en ai pris depuis longtemps mon parti.

Je n'ai guère jamais rencontré personne, parmi les puissants, qui aimât assez les Lettres et qui appréciât assez ceux qui les cultivent avec quelque honneur, pour comprendre qu'il n'est pas bon de laisser trop longtemps, dans la rue, des hommes distingués qui ont fait, dès longtemps, leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre à être éclaboussés.

Que cela ne nous empêche pas de faire notre devoir, et de remplir notre fonction de critique avec vigueur et probité. La probité est encore ce qu'il y a de plus rare dans les Lettres. Nous qui étudions l'histoire littéraire, nous trouvons tant de beaux génies et de grands hommes qui ont eu à se plaindre de leur vivant, que nous pouvons encore nous estimer trop heureux et trop favorisés qu'on ne nous en dise pas et qu'on ne nous en fasse pas davantage.

Croyez, mon cher compatriote, que des témoignages, tels que celui que je reçois de vous, sont la meilleure consolation des ennuis du métier et la vraie récompense.

Tout à vous.

A M . DE LESCURE

Paris, ce 30 avril 1864.

Mon cher ami.

Hier, j'étais talonné par Fimprimeur; aujourd'hui, je relève de mes couches, et je veux vous écrire plus posément, mais j'ai mal à la main ; et, quand je veux écrire un peu lisiblement et avec un peu d'étendue, force m'est de dicter; je dicte donc.

Permettez-moi, puisque vous vous y intéressez, de vous bien exposer ma situation littéraire, non pas telle qu'on la voit au dehors, mais telle qu'elle est réellement pour moi qui la vois du dedans.

Ce serait une erreur complète à mes amis de supposer que je me prends pour un personnage qui a crédit, autorité, et qui tient spectre ou férule dans la république des Lettres. Je me sens et je me juge tout autrement. Je sens au plus haut degré la dépendance où je suis du public. Je regrette, à certains jours, de n'avoir pas une modération de désirs ^ telle, que je puisse me contenter de mon avoir exigu, afin de choisir moi-même mes sujets de travail.

1. Celte modération de désirs eût été difficile à concilier avec rimportance que le nom de Sainte-Beuve avait fini par acquérir. Il ne pouvait échapper à sa destinée, qui l'obligeait à des besoins inséparables de sa haute situation dans les Lettres. Sa maison était devenue un centre littéraire, et il lui eùtfallu cesser d'écrire et de produire pour détourner le flot de la rue Mont-Parnass?.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 189

Je me considère comme un comédien obligé â jouer à l'âge où il devrait prendre sa retraite, et qui ne voit pas le terme de son engagement.

J'en veux un peu (je vous l'avoue bien bas), non pas au public, dont je n'ai en général qu'à me louer, mais à noire société telle qu'elle est, de ce qu'un homme qui travaille et qui imprime depuis quarante ans (c'est le chiffre exact), se voit condamné à continuer indéfiniment, sans que personne s'avise qu'il fait chaque semaine un tour de force, et que, tout en s'y amusant parfois lui-m^me tout le premier, il court risque un beau jour de s'y casser un nerf. Le physique est tout, même dans l'esprit, et mon physique chaque semaine est horriblement tendu. Je descends im fond d'un puits chaque mardi matin pour n'en ressortir que le vendredi soir, je ne sais trop à quelle heure.

Je n'ai aucun jour à donner à mes amis, et mon lundi, seul jour de répit, est pris en général par une Commission dont j'ai l'honneur de faire partie.

Je ne mets pas les pieds à l'Académie, faute de temps. Engagé à dîner par un Anglais de distinction, membre du Parlement, je lui ai répondu que cela ne m'était pas possible, vu que je n'étais pas un monsieur, ni un gentleman, mais un ouvrier à la pièce et à l'heure.

Tout cela dit, je jouis des bénéfices de ma position comme je souffre des désavantages. Je ne me fais remords de rien ; je manque à l'exactitude, à la régularité sociale, et quelquefois même h la politesse le plus effrontément du monde; et je ferais volontiers comme les ouvriers les jours de paye: quand je n'ai qu'un quart d'heure, je m'amuse.

Voilà une singulière rhétorique que je vous développe là,

mon cher ami. Un peu d'amertume se mêle, vous le sentez bien, à ce qu'elle a d'un peu trop gai ; mais vous ne m'en voudrez pas de ma confidence, et je tenais à vous la faire une fois pour toutes, puisque je ne la fais qu'à mes vrais amis.

Tout à vous.

GXL.

a m. charles berthoud, de gingins (canton de vaud).

Ce mai 186A.

Monsieur,

Je n'ai pas encore reçu le volume sur saint François d'Assise et je le lirai avec bien de Pintérêt. Je sais que j'ai en vous un ami comme j'en ai conservé quelques-uns dans la Suisse française. Je suis touché de voir qu'une autre personne que vous encore, auprès de vous, partage ces sentiments bienveillants.

La Revue Germanique, que je reçois, m'apporte en ce moment même la preuve que vous voulez bien vous souvenir de quelques-unes des choses que j'écris trop abondamment.

Vous êtes à Florence et j'envie ce bonheur, dont j'ai trop peu joui et que vous avez, de cultiver Pétude sous un beau ciel, près des chefs-d'œuvre des arts et au sein des affections les plus douces de la vie.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes senti-^ nients les plus distingués et reconnaissctnts,

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

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