‹ Nouvelle correspondanceChapitre 51 sur 188 · A M. HENRY VESSERON, AVOCAT, A SEDAN · texte numérisé non relu

A M. HENRY VESSERON, AVOCAT, A SEDAN

Ce 28 mai 1864.

Non, monsieur, je ne sais pas insensible à cette douce maladie d'Horace et je ne l'ai décrite moi-même que parce que je sentais bien que, si le loisir me Teût permis, je Feusse à quelque degré partagée. Qui n'a pas traduit Horace, une ou deux fois au moins dans sa vie? Vous venez de le traduire tout entier comme lyrique; vous avez vécu avec lui dans l'intimité; vous lui avez emprunté quelques-uns de ses sons les plus fermes ou les plus doux; vous n'êtes point à plaindre, et Ton n'a qu'à vous envier et à vous féliciter.

Agréez, monsieur, l'expression de ma considération très distinguée.

A M. DE LESCURE

Paris, 13 juin 1864.

Mon cher ami,

On me dit que Veuillot vous a écrit une remarquable lettre sur votre Panthéon révolutionnaire démoli. Serait-il indiscret de vous demander de me la communiquer? Si vous voulez bien me l'envoyer sous pli, elle vous serait fidèlement retournée aussitôt.

Agréez mille et mille amitiés.

CXLin.

AU MÊME

Paris, 19 juin I8ô4.

Mon cher ami,

J'ai été absorbé jusqu'à tout à Theure, et je ne puis que de ce moment vous renvoyer la fameuse lettre avec mes remerciements. Vous avez bien raison de le juger comme vous le faites. Cet homme de talent et qui est, je le crois, très convaincu, se dédommage d'avoir passé quelqu(is jours dans l'Evangile et il injurie, au sortir de là, tout ce qui ne ressemble pas à ses saints.

Il y a plus d'une manière d'être dans le monde. La Fayette, qui avait ses bornes de vue, n'était pas un benêt ni une bête; Bailly, qui n'était pas un génie, était un homme éclairé pour son temps et très savant. Madame Roland n'était ni un bas-bleu ni une précieuse: elle était une femme très aimable et qui avait une intelligence et un caractère très supérieurs à son sexe. La première loi du christianisme civihsé devrait être de mesurer les expressions aux mérites des gens.

Vous me permettrez de vous faire un reproche contraire à celui de Veuillot ; vous êtes dans le juste milieu ou du moins vous voulez y être, mais vous ne paraissez pas y être, et vous n'y êtes pas. Vous confondez, dans une même proscription, des noms et des personnages fort différents de nature et de caractère. Vous savez aussi bien que moi

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 1^3 nos dissidences sur les personnes. Vous méconnaissez Sieyès, Condorcet lui-même et d'autres encore. 11 me paraît impossible d'ailleurs, même avec tout votre talent, de résumer ainsi en quelques pages des existences et des natures si compliquées, surtout quand on se donne, dès le titre et le début, pour un démolisseur .

Il ne faut rien démolir. De ce que Michelet et autres nous égarent, il ne faut pas, en s'attachant à les contredire si fort, risquer de s'égarer en un autre sens. Veuillot a raison sur un point: le Panthéon (puisque Panthéon il y a) continuera de subsister au moins en partie. La sagesse n'est point de ce monde ni de tout le monde; elle n'appartient qu'à un petit nombre, qui ne fait pas de bruit, et qui réfléchit. Le reste parle, crie, dispute et combat. Votre livrer appellera des représailles et il n'aura contribué qu'à vous faire une réputation méritée de verve, de hardiesse et de talent.

Excusez-moi si je me trompe, et croyez à ma haute estime et à mon amitié.

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