A M. DE LAMARTINE
Ce 13 juillet 18G4.
Mon cher Lamartine,
Je reçois votre deuxième Entretien^ votre seconde lettre. J'ai ma couronne, ma double couronne ! Ce que vous avez bien voulu dire de moi à tous, venant de vous et découlant
de voire plume avec cette grandeur et cette magnificence, est ce que je n'aurais osé ambitionner et ce qui me fait désormais ime gloire, — mot bien grand et que je ne me serais jamais avisé de prononcer auparavant. — Vous avez dit de ma mère, entrevue par vous, des choses qui montrent que tout poète a l'âme d'un fils et des divinations de premier coup d'œil. Vous avez choisi, dans mes écrits, avec une intelligence amie, ce qui pouvait le plus faire aimer le poète. — Vous avez glissé sur les défauts et voilé avec délicatesse les parties regrettables chez celui qui s'est trop abandonné en écrivant aux sentiments éphémères et au courant des circonstances. En choisissant et indiquant les points élevés et lumineux, vous avez obéi à celte noble nature qui va, comme le cygne, se poser à tout ce qui est limpide, éclatant et pur ; et vous m*avez ainsi, rien que par le bonheur amical de vos citations, élevé à la fois et idéalisé à votre exemple.
J'aurais couru, aujourd'hui même, vous dire tout cela et bien d'autres pensées encore que les vôtres ont réveillées en moi et ont fait naître ; mais je suis comme vous, j'ai cet honneur, et je suis de corvée tous ces jours-ci. Je ne pourrai aller rue de la Ville-l'Evêque que vers la tîn de la semaine, et je n'ai pu attendre jusque-là pour vous envoyer les remerciements d'un cœur comblé, pardonné et récompensé à jamais par vous.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE