‹ Nouvelle correspondanceChapitre 63 sur 188 · A M. JULES VALLÈS · texte numérisé non relu

A M. JULES VALLÈS

Ce 28 août 1866.

Cher monsieur et ami,

J'avais à tous remercier pour votre recueil la Rue, et voilà que j'ai à vous remercier de plus belle pour votre article ad hominem. Entre nous, je le trouve bien un peu hardi, non pas par rapport à moi, mais par rapport à vous et au journal. Il y a deux ou trois passages que je vous aurais conseillé d'atténuer, c». Singulier conseil, direzvous, de la part d'un franc parleur à un confrère! », mais l'essentiel en ce monde est de vivre et de durer.

Et, maintenant, que je vous dise combien quelques-unes de vos remarques me sont allées au cœur. Le secret de quelques-unes des choses que vous voulez bien louer en moi est très simple : la nature m'avait destiné à être un critique, je commence à le croire. Or le propre de tout vrai critique est de ne pouvoir garder longtemps le mot qu'il a sur le bout des lèvres, cela le démange. Très jeune, dans un journal, le Globe^ dès les années 1826-27, j"'étais comme cela, et parlant plus franc et plus raide que je n'ai jamais fait depuis. Plus tard, ma liaison et ma complicité avec les poètes romantiques ne m'a longtemps permis que d'être leur champion et leur avocat, non leur

1, En réponse à son article du Courrier français du 26 août 1^66.

DE G. -A. SAINTE-BEUVE. 225 critique. Peu à peu, pourtant, avec biea des précautions et moyennant des mitaines, j'ai reconquis ma liberté ; — mais pas tout entière d'abord : de là TaccLisation qui a si longtemps pesé sur moi de sous-entendre les choses plutôt que de les dire et de les cracher nettement. Je souffrais de cette difficulté, qui tenait à la situation même, à des engagements d'amitié, et à des antécédents avec lesquels on ne pouvait rompre tout d'un coup. Je suis redevenu moi-même avec les années, et je tâche de ne pas me laisser trop neutrahser de nouveau par ces diables d'engagements et de convenances qui recommencent sans cesse et qui, quand on s'en est débarrassé d'un côté, vous enlacent de l'autre.

Je crois bien que Proudhon sera mon dernier coup de collier : je tiens à compléter le portrait du philosophe et du penseur généreux, en traversant le plus rapidement que je pourrai la politique. Il y a encore de bien belles pages h tirer de ses lettres après I8o3. 11 a, à tout moment, dans la familiarité, de ces poussées de bon sens qui font des trouées dans l'avenir.

Port-Royal^ revu de fond en comble et armé de nouveau contre les attaques jésuitiques, — et Proudhon,, — c'est ce que je voudrais avoir fait et achevé en deux années Je ne croirais pas les avoir perdues.

Je m'aperçois que je viens tout bonnement vous conter là mes petites affaires. Prenez cela comme une conversation, et agréez, cher monsieur et ami, l'assurance de mon entier dévouement.

Page 1