A M. ADRIEN MARX
Mardi, 4 décembre i866.
Monsieur et cher confrère, Je vous remercie bien de l'attention qui vous a fait m'envoyer votre recueiL On est flatté de ne pas être oublié de ceux qui savent si bien tout ce qu'il y a de nouveau et d'à-propos dans leur temps; cela nous prouve qu'on en est encore, — chose la plus sensible du monde en vieillissant. Je relis plus d'une de ces indiscrétions que je connaissais déjà et j'en trouve d'autres qui m'avaient échappé. On dira ce qu'on voudra : on s'amuse à vous suivre. On y apprend ce qu'on ne savait pas et ce qu'on ne saurait pas sans vaus. Vous avez su marcher dans cette voie glissante d'un pied leste et assez ferme, — entre la complaisance et la raillerie. Sauf deux ou trois endroits, ce n'est ni trop ni trop peu.
Sur des figures que je connais, j'admire comme vous avez croqué du premier coup. C'est tout au plus si je vous ferai par-ci par-là une remarque critique.
Sur Gavarni, comme il était réellement malade, vous avez été un peu trop vrai. Sur Liszt, je ne sais si c'est parce que je l'ai vu enfant, mais je n'aime pas le mot vieillard. Sur la célèbre Sophie je n'admets pas du tout
1. Cuisinière du docteur Yéron, un 'vrai type de cordon hleu, très renommée aux beaux jours du docteur. Sophie Véron (car on avait fini par l'appeler ainsi) était originale à plus d'un titre,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 227 le nez pourpré ni Vaspect rabelaisien. Ici, je suis fort net. Celte brave fille, restée, à quelques égards, primitive et dévote, a plutôt Fair janséniste et ascétique. Voilà mes grosses critiques, monsieur. Vous préludez aujourd'hui par des dessins à la plume. Si vous voulez être peintre un jour, ces études vous survivront. En attendant, elles plaisent, elles circulent et font une partie essentielle de votre Nouveau Tableau de Paris.
Agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et très obligés.
et par sa bonne cuisine, et par son costume de paysanne, auquel elle n'avait Jamais voulu renoncer au milieu des splendeurs de la rue de Rivoli, — presque côte à côte avec les Tuileries, dont elle connaissait bien les hôtes, — et par son propos, qui ne ménageait personne et qui les amusait tous. Elle s'imagina même un jour de souffleter l'aigle sur le passage de l'empereur, au moment d'une bouderie de son maître avec celui-ci. Bouderie d'amoureux ! Personne n'était plus au courant qu'elle des choses de l'Empire : elle en avait surpris le complot (sans qu'on se cachât d'elle), et vu toute la manigance. Elle demandait, un après-midi du mois de juillet 1851, à M. de Morny : ce Est-il vrai que le président veut faire un coup d'Etat? — Mais non, mais non, il fait trop chaud. — Ah! je le dirai ce soir à monsieur en le bordant, y) Elle eût pu écrire des Mémoires très curieux, et elle était intarissable quand elle parlait de ce qu'elle avait vu et entendu. Sainte-Beuve l'invitait quelquefois à dîner chez lui, et rien n'était plus intéressant que la conversation de cette bonne femme, sous sa coiffe et parée de riches atours à la mode de son pays. — Très dévouée à son maître, ne lui connaissant rien de supérieur, comparable jusque dans sa fidélité posthume à tout ce qui se peut imaginer, elle était, par sa sagesse, au-dessus de tout soupçon, et ce n'est certes pas sa beauté qui aurait jamais tenté le plus pervers. — Après la mort du docteur, elle se retira dans le même quartier, sur la paroisse Saint-Roch, « où elle ne voulait plus travailler désormais, ditelle, qu'à son salut ». — Ce salut, malgré le milieu où elle avait vécu, n'avait jamais été bien compromis. La vertude Sophie était sa sauvegarde.
A M. PREVOST-PARADOL
Ce 19 décembre 1866.
Cher confrère,
Non, de leçons sur TAntiquité, je ne me souviens pas d*«en avoir entendu, à moins qu'on n'appelle ainsi les leçons sur Ausone, sur les rhéteurs gallo-romains ; mais j'ai entendu presque toutes les leçons sur les origines de la littérature française, sur le moyen âge, sur le xv® siècle et la Renaissance, jusques et y compris le xviu^ siècle et Yauvenargues ; et j'ai toujours regretté amèrement qu'Ampère ne se soit pas appliqué à fixer par écrit cette suite qui ferait monument.
Tout à vous, mon cher confrère, et avec une impatience véritable detre au l^i" mars.
A M. DE LESCURE
Ce 6 février 1867.
Laissez-moi ne pas vous répondre sur le Magny Il faut que tout cela se dise de vive voix et à Foreille. On en a
i. Les dîners du lundi chez Magny, ou les Magny tout court, suivant l'ellipse familière de Sainte-Reuve.
DE G. -A. SAINTE-BEUVE. 229 lait trop de bruit. Je crains que, comme toutes les choses humaines qui ont un certain cours naturel, commencement, milieu et fin, il n'y ait un petit souffle de déclin. Je n'ai pu y aller moi-même dans ces derniers mois. Tenez que vous ne m'avez rien dit, et que je ne vous ai joas répondu^ et remettons à notre première rencontre. A vous de tout cœur.