‹ Nouvelle correspondanceChapitre 65 sur 188 · A M. ÉMILE ZOLA · texte numérisé non relu

A M. ÉMILE ZOLA

Ce -10 février 1867.

Monsie^ir el cher confrère,

Je ne me lasserai pas de vous remercier de vos persistantes bontés et de vos aménités indulgentes.

Yous me laisserez n'écrire que pour vous. On n'est pas bien juge de sa propre physionomie, même en se regardant dans le miroir ; mais il me semble que je ne me déplais pas trop sous votre crayon, et j'aime à être présenté ainsi. Comme biographie et en ne tirant qu'au jugé, vous avez tranché nettement mes différents temps (on ne sait comment dire en parlant de soi-même, car le mot d'époques serait un peu fort). Jai connu Hugo avant les Orientales . y éiRÏs d'emblée très critique au Globe^ sous M. Dubois, dès 1826 et '1827. J'y fus chargé de rendre compte des Odes et Ballades^ sans connaître l'auteur que de nom. Je fis deux ar-

1. Qui avait fait sur Sainte-Beuve un article portrait dans le Figaro du 9 février 1867.

tlcles. Victor Hugo vint à cette occasion pour me remercier : nous étions voisins, rue de Vaugirard, à deux portes près, sans le savoir (lui au n^ 90, moi au n^ 94). Je trouvai son nom, n'étant pas chez moi. Le lendemain, j'allai lui rendre sa visite, et de là une prompte intimité. Je lui confiai des vers que j'avais jusque-là gardés in petto ^ sentant que le milieu du Glohe était plutôt critique que poétique. On était très raide dans ce coin-là; je l'étais aussi alors. Je ne me serais pas fait présenter pour tout l'or du monde à un poète dont j'avais à juger les œuvres. C'est pour vous dire que j'avais, dès ce moment, le signe et la marque du critique. Il y eut quelques années d'oubli et de suspension de cette faculté. Quant à ce qui m'arriva, après juillet 4830, de croisements en tous sens et de conflits intérieurs (saint-simonisme, Lamennais, National,..) je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'avoir la clef; encore se pourrait -li bien que, si je voulais tout repasser nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens.

Voilà à quoi l'on s'expose, monsieur et cher confrère, quand on a une fois enlevé si délicatement la peau des gens : ils vous prennent pour médecin ou confesseur.

Agréez l'assurance de mes sentiments dévoués.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

GLXXIY.

Page 1