‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 14 sur 185 · A M. MONNARD · texte numérisé non relu

A M. MONNARD

Ce mercredi, 7 novembre (1838).

Mon cher monsieur et ami,

J'apprends que M. Miçkiewicz est à Lausanne et qu'il postule une chaire dans votre nouvelle Académie. Permettezmoi de vous recommander aussi vivement que je puis un homme si honorable et si intéressant. Poète de premier ordre, autant que je l'ai pu entrevoir à travers le voile des traductions, le Byron de son pays, mais un Byron moral et chrétien, il a en lui, dans ses destinées et dans celles de son pays malheureux, de quoi mériter toutes les syn:ipathies, et depuis longtemps il a toute mon admiration. Sa vie ici a toujours été très retirée, et conforme à Taustèrc pudeur de la pauvreté, du génie et du malheur. Je Tai trop peu connu personnellement, mais c'est ià l'idée que tout m'en a donné, c'est celle qu'en ont ses amis, M. de Montalembert, le statuaire David. Je serais heureux, de vous induire à la partager, et à la faire partager à ceuxde vos collègues dont la décision peut fixer son sort errant et lui donner une patrie.

J'écrirai bientôt à M. Vinet dans le même sens : soyez assez bon pour le prévenir, en lui disant toutes mes amitiés.

Je ne vous ai pas remercié de votre lettre de Lucerne ;

charmant et digne d'être cité, s'il n'était trop long. C'est toute une figure littéraire, remise en lumière.

elle m'a été utile et je l'ai fait lire à ceux qu'elle concernait le plus. Mais ne revenons pas sur ces tristes choses, et . puissent-elles s'effacer un jour des esprits la |)lus justement blessés!

Tâchez que mon souvenir ne s'efface, pas tout à fait parmi vous, cher monsieur et ami; rappelez-le, s'il vous plaît, avec mes hommages, à madame Monnard, à mesdemoiselles vos filles; mais mademoiselle Clara est peut-être mariée déjà. Un mot de bonjour à nos chers Olivier, à qui j'écris bientôt.

J'ai pris une part bien sensible à la porta de ce bon M. Manuel. Que d'événements déjà, depuis le peu de mois que je vous ai quittés I Surtout il y a le fossé profond de cette mort.

Croyez à mes sentiments les plus attachés et dévoués.

AU POÈTE MIÇKIEWICZ.

Jeudi, 28 novembre isst.

Monsieur,

Je reçois une lettre de mes amis Olivier. L'Académie de Lausanne vient de prendre une décision à votre sujet. Elle a décidé, à l'unanimité et avec acclamation, de demander au Conseil d'État de vous appeler à un cours provisoire aux meilleures conditions et avec le maximum d'appointements. Vous voyez, monsieur, que, si le rayon de poésie perce un peu tard, il perce pourtant. Acceptez, je vous y engage.

Lausanne est un pays excellent, vous y trouverez (oserai -je dire?) une patrie... comme tant d'exilés! Une jeunesse morale, dévouée, patriotique, vous y entourera de liens affectueux. Entre tous, je vous recommande, comme un trésor de poésie, d'aflfection, de toutes les vertus aimables, le foyer de nos chers aYnis Olivier. Nulle part, vous ne pourriez vous appuyer plus fortement; si madame Miçkiewicz vous accompagnait, vous trouveriez de ce côté tout ce qui pourrait aider, alléger. Enfin, monsieur, je désirerais bien vivement, pour vous, pour Lausanne, que vous y élussiez séjour. Répondez donc, répondez vite : soit à M. Monnard, recteur de l'Académie, soit à Olivier, qui demeure rue Marteray (vous le savez).

Croyez à tous mes sentiments de respect et d'affection. '

AU MÊME

21 décembre 1838.

Monsieur,

Je reçois une lettre de M. Olivier qui m'apprend que la lettre officielle de Lausanne a dû vous être adressée ; mais il craint qu'elle ne vous parvienne pas, car vous avez négligé, à ce qu'il paraît, d'indiquer une adresse précise. Il semble convaincu de la nécessité d'une réponse prompte de votre part, avec l'envoi du programme. M. Monnard m'envoie un mot également pour m'informer que le flonseil d'instruction publique attend, avec impatience, acceptation

et programme de vous. L'ouverture de l'Académie a lieu le 8 janvier : et tous vos amis de là-bas (et vous en avez beaucoup) paraissent souhaiter vivement que vous y soyez pour cette solennité d'installation.

En vous informant à la hâte de cet état des choses, je n'ai que le temps, monsieur, d'y joindre les expressions de mes vœux, pour la santé de madame Miçkîewicz, et de mes sentiments bien profonds envers vous.

A M. l'abbé barbe.

Ce iz janvier 1880.

Cher Barbe,

Je voulais t'écrire depuis longtemps; j'ai laissé, à mon grand regret, partir M. Hafifreingue sans avoir eu l'honneur de le voir : je n'ai rencontré, en allant chez lui, que M. A. G... Si j\ii été si inutile dans celte affaire qui vous était chère, et qui imporlait à tout Boulogne, j'ai besoin de t'en dire mes raisons.

Je ne suis rien, je n'ai aucune position sociale fixe; et, comme j'ai avec cela beaucoup de fierté et d'indépendance, je suis obligé à bien des ménagements de conduite pour ne pas donner à faux.

M. de Salvandy avait été obligeant et mémiî empressé pour moi, à hon arrivée au pouvoir. J'ai éludé ses offres; je l'en ai remercié en monnaie de poète, pour adoucir le refus. Mais, hors de là, je l'ai plutôt évité, pour ne

pas m'exposer à de nouvelles offres, auxquelles je n'étais pas plus disposé à céder : chaire de faculté en province, 6ic*j exc*

Quant à Villemaîn, c'est un si chatouilleux et si vain personnage, que toute ma relation avec lui est une perpétuelle coquetterie. Entre nous, chaque bonne grâce de sa part, pour mes amis, me coûte une louange littéraire qu'il lui faut payer. Or je suis à bout de cela, et décidé (pour une quantité de petites raisons trop longues à déduire) à lui tenir un peu rigueur et stricte justice à l'avenir.

J'ai parlé à Cousin, qui m'a dit franchement que tout cela dépendait du maire, M. Adam; que, si celui-ci insistait, il finirait par obtenir. Personne ici dans le pouvoir ni ailleurs, même dans la presse opposante^ n'a l'idée du droit et de la liberté. Il n'y avait d'autre moyen de réussir qu'en éludant, ajournant, amoindrissant la question. J'aurais voulu que M. Haffreingue vît M. Mole, homme sage, conciliant et désireux d'accommoder, lequel aurait arrangé la chose avec M. de Salvandy, homme loyal et chaleureux, mais extravagant et sans cesse ébouriffé. — Où en êtes- vous?

Si j'étais député, je parlerais ; j'exigerais de telles choses qui sont justes; je saurais me montrer. Mais, encore un coup, je ne suis rien, je n'ai aucune position imposante ni menaçante ; et je dois tâcher de maintenir, par beaucoup de discrétion vis-à-vis de ces messieurs puissants, ma position d'homme du monde, poli, respectueux, mais si indépendant que, sauf la forme, je les côtoie d'égal à égal. Si je leur demandais aujourd'hui telle chose, ou je

serais traité sans conséquence et comme un homme sans crédit, et je leur répondrais une sottise; ou on me raccorderait, et, demain, il me faudrait payer, par ma conscience, sur ce qu^on jugerait à propos de me demander en retour.

Je tenais, mon cher ami, à te bien exposer ma situation vraie, pour que tu en dises ce que tu jugeras à propos à M. Haffreingue, en manière d'excuse.

Parle-moi un peu de toi et de tes travaux qui, j'espère, n'auront reçu aucune secousse notable de tout ce tracas pourtant inquiétant. Moi, depuis mon retour de Lausanne^ en juin dernier, je me suis laissé reprendre aisément à la vie de Paris. Je travaille; mais surtout je regarde, je vis en me dissipant, en tâchant toutefois de faire tourner à l'expérience des hommes et des choses ces perpétuels écarts. Mon Port-Royal^ terminé sous une forme de cours, a besoin d'être revu pour devenir un livre; et je m'y mets par instants, mais à de trop lents intervalles pour être prêt cet hiver. Cela sortira, pourtant, quelque jour : nous verrons bien.

Ma mère se porte à merveille et te dit bien des souvenirs. Dis les miens à ton frère; aime-moi toujours et suismoi d'une pensée fidèle à travers ces vagues ou ces brouillards, où tu me perds quelquefois de vue, mais d'où ma pensée aussi te va fidèlement rejoindre.

Adieu, et écris-moi, mon cher Barbe;

▲ M. A.-S. GHAUDESAIGUES.

Mon cher Chaudesaigues,

J'avais à vous remercier, dès Lausanne, de Tarticle que j'y ai lu et dans lequel vous m'avez si indulgemment et amicalement traité. Je ne puis insister sur ce remerciement comme je le voudrais, parce que vous me diriez que vous avez exprimé votre pensée; mais, à travers la pensée même dont je ne me permets pas de vous remercier, il y a le ton, il y a le sentiment sympathique, et vous ne pouvez éluder pour cela ma reconnaissance. Quant au fond même des idées, il en est du moins dont je puis vous dire que vous avez rencontré tout à fait la mienne, par exemple quand vous avez considéré les Critiques et Portraits comme une dépendance de la partie élégiaque et romanesque, bien plutôt que comme des critiques cx^ji-esses. Gela est tout à fait vrai, et à tel point que si, en réimprimant un jour les Critiques et Portraits, on les rangeait par Tordre chronologique des sujets que j'y traite, on ferait un contre sens ; le véritable ordre est celui dans lequel je les ai écrits, selon mon émotion et mon caprice, et toujours dans la nuance particulière où j'étais moi-même dans le moment.

De même, il est très vrai que le roman de Volupté est comme un entre-deux et un arrière-fond mélangé de

eo NOUVELLE CORRESPONDANCE

Joseph Delorme et des Consolations : ç*a été tout à fait ma pensée.

Je pourrais vous dire encore bien des points où (louange à part et seulement comme indication critique) vous avez touché juste dans mes doigts le fil de revers de la tapisserie. Mais ce serait trop paraître juger moi-même un si flatteur jugement. Laissez-moi seulement vous redire la profonde gratitude de votre dévoué.

A MADAME LA COMTESSE MARIE d'aGOULT.

6 février mo.

Voici un petit mot pour mademoiselle de la R..; si j*ai le plaisir de la rencontrer chez vous ce soir, il est mieux qu*elle Tait auparavant. Comme je suis très obéissant, j*ai pensé à ce sonnet pour le petit cabinet *; il m'est venu un peu au rebours de votre intention, je le crains; aussi, si on Tinscrit quelque part, il faudra que ce soit, non pas à la porte d'entrée, mais à l'autre porte qui mène au petit divan turc, lequel, dites-vous, n'a pas été et ne sera jamais achevé. Enfin le voilà :

Petit boudoir auguste ! ô chapelle de gloire,

Qu'un goût noble et sévère a composée exprès,

Où tous les dieux mortels, gravant leurs simples traits,

Rassortent en airain sur la bordure noire ;

1. Petit cabinet servant de bibliothèque où madame d'Agoult avait groupé un certain nombre de médaillons de David d'Angers.

Où les vivants aussi, déjà vieux de mémoire, Couronnés de renom bien avant le cyprès, Sous Goethe leur Homère, et les plus grands plus près, Des lambris au plafond accomplissaient 1 histoire;

Et dans ce lieu pourtant presque religieux.

Qui du boudoir n'a rien qu'un jour mystérieux Et qu'un parfum secret de déité suprême,

Assis à regarder, il m'est venu souvent

Que le mieux ne serait d*être incrusté là même,

Tandis que deux heureux causeraient au-devant.

A vous, madame.

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