A RODOLPHE TOPFFER
Ce 1" décembre (iSM).
Je Yous aurais déjà répondu bien vite, monsieur, si, malgré tout le désir, il ne nous manquait souvent ici une chose, cette étoffe dont non seulement la vie est faite, mais aussi la grâce de la vie, je veux dire le temps. C'est là une grande plaie, je vous assure, et qui finit, j'en suis certain^ par influer prodigieusement sur le moral et sur le fond de tout. L'activité surexcitée ne peut suffire, et, sans faire tout ce qu'on doit ni surtout rien de ce qu'on aime, on arrive à une petite fièvre continue qui devient notre pouls habituel. Votre beau lac, vos rivages heureux et votre vie plus calme et en même temps si remplie, m'en avaient guéri pour un temps : que je voudrais être sûr de n'être pas devenu incurable depuis lors! — Il s'est passé bien du temps, monsieur, depuis que jp ne vous ai écrit. Dans cet intervalle, savez- vous ? vous avez pris ici vos lettres de grande naturalisation, et vous éles, n'allez pas faire le modeste, vous aussi, un de nos illustres. Votre nom est partout, avec vos spirituels crayons et vos pages aimables. Ainsi, c'est à vous de nous écrire maintenant.
Je suis très fier d'avoir commencé le coup de cloche. Un critique, je l'ai pensé souvent, n'est qu'un homme dont la montre avance de cinq minutes sur les autres montres. £t^ quand je dis cinq minutes, de ce temps-ci, c'est beaucoup.
Mon cher confrère M. Cliasles a très bien reçu le paquet de vos livres : il m*en a paru, dans le temps, très touché, et très charmé aussi de la lecture. Comme, un jour, après bien des mois, je me hasardai à lui demander : Et à quand Varliclc? il ma répondu : C'est fait. Qu'ajouter alors? je l'ai cru, je le crois encore; mais c'est rarticle sans doule qui se sera perdu, et qui est resté dans quelque case des Débats y oublié, égaré, introuvable. Voilà ma théorie à ce sujet. Je me méfiais un peu d'avance de ces accidents : ce n'a été qu'à mon corps défendant que je vous ai transmis cette demande. Il a fallu qu'elle revînt maintefois à la charge, et qu'il y eût même un billet autographe. Excusez-moi. Excusez-le aussi; il fait peu ce qu'il veut; l'essentiel est que vous pouvez vous passer aujourd'hui de sonneur et que chacun va de soi-même à votre sermon.
Ce serait une douce chose, monsieur, que de vous voir, que de causer, de dîner en tête-à-tête ensemble, d'arracher à la foule quelques-unes de ces heures d'intimité qui font un gros nœud dans l'amilié et qu'on n'oublie plus. 11 faut que ce soit vous qui me le fassiez espérer; car, de mon côté, je ne sais plus quand les affaires et le travail me permettront le loisir de votre belle contrée.
Croyez bien, monsieur, à mes sentiments tout établis, tout formés et déjà anciens.
Je m'aperçois que j'ai écrit de mon écriture illisible, comme n'ayant pas affaire à de mauvais yeux, moi qui n'en ai guère de meilleur^.