A STUTTGART
Paris, ce 8 janvier 1842.
Monsieur,
Je ne reçois qu'en janvier voire volume^ et votre lettre, datés d'août. C'est ainsi que les choses du monde vont trop souvent ; on reçoit en hiver les dons qu'il eiit fallu à la belle saison. Les vôtres, monsieur, ne viennent pas trop tard : j'y goûte à l'instant une foule d'agréables parfums que recèle cette belle et fraîche poésie de Souabe. Je vous relirai plus d'une fois ; j'aurai certainement plaisir, à l'occasion, à vous citer. La lettre de M. Reuchlin 2, mon ami, datée de juin, est encore plus arriérée que la vôtre. Si vous en avez la facilité, veuillez lui dire mes remerciements pour son excellent souvenir ; je lui adresserai bientôt . un volume de mon Port-Royal.
Vous n'aviez pas besoin d'excuse, monsieur ; c'est un titre pour moi que d'^îlre voisin du canton de Vaud, et d'appartenir à la Suisse française que j'ai trouvée si hospitriière.
- Recevez l'expression de mes sentiments très distingués.
1. Échos lyriques^ poésies traduites de l'aUemand en français, Stuttgart et Tubingue, Cotta, 1840.
2. Auteur d'une Histoire de Port-Royal, à qui Sainte-Beuve a dédié le troisième livre (Pascal) de son grand ouvrage.
A M. ARSÈNE HOUSSAYE
Paris, le u (janvier iSAi).
Mon cher poète,
Ma mère et moi avons été bien sensibles à votre aimable souvenir et à la nouvelle de votre bonheur, qui n'est pas encore en train de s'arrêter, nous le croyons bien. Faites nos meilleurs compliments à votre charmante femme, et lâchez, au moment où vous penserez à nous, d'obtenir im sourire de votre gracieuse enfant ; cela porte bonheur. C'est affaire à vous, chers heureux, de prolonger ainsi l'automne aux champs. et de le fleurir. Il y a une jolie et môme une belle pièce du poète anglais Southey à un ami sur Fautomne. Cet ami était incrédule et peu religieux. « L'automne pour vous, lui dit Souihey, c'est la mort de toutes choses, une mort sans renaissance et sans recommencement ; pour moi, ce n'est qu'un sommeil, j'entrevois d^à au delà le printemps. » Moi, je suis un peu comme l'incrédule; l'automne, pour moi, c'est une grande fin sans surlendemain ; aussi je l'évite le plus que je puis, je ne m'y risque plus ; si j'en passais un aux champs, je n'en- sortirais pas. Mais vous, vous y bercez vos espérances, votre avenir, vous y renaissez déjà. — Continuez ce doux train d'amour et de jeunesse, et vous, cher poète, chantez-nousle encore quelquefois en gracieuse idylle (comme l'autre jour) sur la flûte d'ivoire retrouvée.
A vous de tout cœur, et mille hommages respectueux aux pieds de madame Houssaye.