‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 29 sur 185 · Saiflte-Beuve préparait alors son discours · texte numérisé non relu

Saiflte-Beuve préparait alors son discours

Tabbé Gerbet : ce que j'en ai lu m'a tellement charmé, que je l'ai aussitôt prôlé à des dames très enthousiastes de Rome, et voici qu'il ne m'est pas revenu encore. Remerciez ce cher abbé de son aimable pensée et faites-lui mes tendresses. — Il est un aulre abbé que je voudrais vous voir aussi connaître, c'est l'abbé Cazalès ; il doit être à Rome en ce moment. C'est un excellent cœur et un esprit des plus éclairés. La mort de ce pauvre Lèbre a coupé tout un côté de communications avec des idées et des hommes que j'aime : il me manque bien. On s'aperçoit de ces places que d'autres tenaient en nous quand elles sont vides. J'ai souvent des nouvelles de nos chers Olivier, mais je ne puis les aller visiter. — Adieu, cher monsieur ; vous êtes bien aimable de ne pas m'oublier, et aussi vous n'êtes que juste en cela. Offrez mes humbles respects à madame Eynard et croyez à mes fidèles et bons souvenirs.

LYIII.

A UN COMPATRIOTE

Ce W août 1814.

Monsieur,

J'ai reçu avec reconnaissance la nouvelle preuve que vous me donnez de votre bienveillante attention. J*aî, en efîet, connu M. Daunou dès 1819, seconde année de mon séjour à Paris. Je l'ai beaucoup vu durant ces dernières

années de mes études. Vers 1826, ma collaboration au Globe, qu'il n'aimait pas, et, bientôt, mes premières escapades romantiques, mirent une certaine barrière dans des relations qui, jusque-là, avaient été aussi ouvertes et aussi confiantes que le permettait la différence des caractères et des âges. Mais il ne cessa pas d'avoir pour -moi de l'indulgence; il y avait seulement de certains sujets dont nous évitions de parler. 11 disait que j'étais comme un jeune homme amoureux, et que cela passerait. Je l'ai toujours cullivé jusqu'à la fin, et l'ai môme visité la veille de sa mort. J'aurais voulu, sur quelques points, être moins juge et jeter quelques voiles; mais, en y regardant de près , j'ai cru que tout en lui se tenait, et que le mieux était de creuser à fond un caractère, qui a ainsi toute son originalité aux yeux du lecteur ^

A M. l'abbé barbe.

Paris, cj 18 juin (1845).

Cher Barbe,

Tes lettres me font toujours un vrai plaisir; et je t'assure que, malgré les distances de Page el des années, nous nous retrouverions, tu me retrouverai;? exactement le même

1. Sainte-Beuve venait de publier son étude sur Daunou, dans la Revue des Deux Mondes du 1" août 1844.

qu'autrefois, au bout de cinq minutes de causerie. Le même ! pas tout à fait cependant; mais par le cœur, par les idées aussi, et par les tendances. Voilà de grands combats, survenus dans le monde religieux, qui ne me plaisent pas du tout; j'aimais mieux le temps où nous \ivions en paix et intimké avec Tabbé Gerbet, Cazalès et autres : tous ces excès-là, de part et d'autre, sont d'un pernicieux effet. Je tourne le dos aux Michelet et aux Quinet ; mais je ne puis tendre la main aux Yeuillot. Quand mon. ami Cazalès passe par ici, je vais à lui, nous dînons ensemble, et jl me semble que nous nous entendons encore, ou que nous nous entendrions.

Je suis trop obéré de travail, d'engagements de toute sorte , pour pouvoir me donner le loisir d'aller causer avec toi sous vos beaux arbres de l'évêché ou du rempart. J'ai bien mes tracas, mes soucis même, et quelques-uns graves et permanents : il faut travailler à travers tout cela et faire son petit rôle en public, plume en main. La plume m'embarrasse moins que la parole ; aussi cette cérémonie académique 1 m'a fort chiflonné à l'avance, et j'ai été bien heureux de m'en être tiré convenablement. Toutes ces Académies, entre nous, sont des enfantillages; du moins l'Académie française. Le moindre quart d'heure de rêverie solitaire ou de causerie sérieuse, à deux, dans notre jeunesse, était mieux employé ; mais, en vieillissant, on redevient sujet à ces riens-là : il est bon seulement de savoir que ce sont des riens.

Il est survenu une chose à laquelle tu as dû penser

Page 1