De pe dcbarrnsscr «Je moi
118 CORRESPOiNDANCE.
nel spectacle. Il régnait au milieu de ce désert un silence et un air de désolation inexprimables. J'entrai dans les salles de ce magniûque manoir. Les étages étaient détruits, j'apercevais le ciel au-dessus de ma tête; mais les murs existaient encore ; et la lune, en pénétrant de toutes parts à travers les fenêtres gothiques qui les garnissent, y jetait une lueur sépulcrale d'accord avecTensemble des objets. N'étais-je pas là, en effet, dans les domaines de la Mort? Après avoir visité les ruines dans tous les sens et fait résonner sous mes pas des échos qui probablement sont muets depuis bien des années, je revins au centre; là je m'assis sur une pierre et je tombai dans une espèce de somnambulisme, pendant Lequel il me sembla que mou âme était entraînée vers le passé avec une force inexprimable. Mais devinez un peu, je vous prie, sur quel point des siècles sans nombre qui se sont écoulés mon imagination allait se percher? Je faisais de vains efforts pour replacer dans ces murailles couvertes de lierre et tombant en ruine la plupart des ^grands personnages que le seizième siècle y avait vus, alors qu'Elisabeth y amenait sa bri liante cour . Ce n'étaient ni Raleigh, ni Gécil, ni aucune des grandes figures historiques de cette époque que les tours détruites de Kenilworth avaient la puissance de faire revivre à mes yeux; mais Âmy Robsart, cette délicieuse créature du génie de Walter-Scott. L'image de cette femme si charmante et si malheureuse me paraissait attachée à chacune des pierres de l'immense édifice; et par moments il me semblait entendre retentir du hauf des mur» ce dernier cri qu'elle
jeta en tombant dans le précipice préparé pour elle. Je crois que je serais resté là toute la nuit, si mon cheval, en frappant du pied la barrière, ne m'eût rappelé le retour. Je partis et revins au pas. Je jouissais du calme profond qui m'environnait de toutes parts; j'admirais le singulier pouvoir qu'a le génie de donner à ses fictions même plus de réalité que le réel. Pourquoi s'en étonner après tout? Celui qui ne vit plus a-t-il quelque avantage appréciable sur celui qui n'a jamais été?' Ils n'existent tous deux que par la volonté de ceux qui s'en occupent. Si l'ôlre fictif est plus attachant que l'être réel, pourquoi occuperait-il moins la pensée? Tout en philosophant ainsi, je;ne retrouvai à Warwick, après une des soirées les plus pleines de souvenirs que j'aie eues dans ma vie. Celte impression ne fut pas de longue durée ; la fumée de charbon de terre que je sentis en m'éveillanl, et la pluie qui ne tarda pas à tomber, m'eurent bientôt rappelé au monde réel, et je m'aperçus encore une fois que la poésie ne se rencontre que par hasard dans celte vie; mais que le fond de l'existence n'est que de la vile prose.
Piiris. 18 septembre 1851.
Je n'ai aucune nouvelle à vous apprendre, Monsieur, et cependant je sens le besoin de vous écrire. Je veux vous remercier de votre bon accueil el vous dire combien j'y ai été sensible. Ceci n'est point, je vous assure, un compliment; mais l'expression d'un sentiment très-réel. Pendant (rois semaines j'ai trouvé dans votre famille non pas seulement les attentions d'hôtes aimables, mais la confiance et Tarnîtié que je ne croyais devoir rencontrer que dans la mienne; aussi ai-je éprouvé en quiUanl votre demeure quelque chose qui ressemblait au vide qu'on ressent au soilir de la maison paternelle. Il me semblait que je venais de passer mes vacances a Beaumonl, et que je retournais au collège.
Je vous déclare donc, monsieur, quoique cela soit
A M. LE COMTK DK BEAUMONF. VU
très-mal à dire, que je ne puis regret4er Tembarras que je vous ai causé. Loin de me repenlir, je forme déjà, pour Tannée prochaine, la résolution de revenir prendre voire Sîdon pour chambre à coucher, votre cabinet pour salle d'étude, et je me sens déterminé à manger sans pitié les poulets et les confitures de madame de Beaumont. Voilà, Monsieur, ce que l'on gagne à bien traiter les
gens.
Je ne sais si Gustave vous aura mandé comme quoi n'ayant point trouvé de places dans la diligence de Vendôme, il nous a fallu en prendre par contrebande sur rimpériale, où, roulés parmi les paquets, nous avons passé la nuit la plus agitée et la plus fraîche qu'on puisse imaginer. Je n'ai jamais mieux senti les avantages de ma petite taille. On ne se fait pas, je vous assure, une juste idée de tout ce qu'on gagne à être petit. Tandis que Gustave, avec ses longues jambes et ses grands bras, ressemblait à un télégraphe en mouvement, je parvins à me blottir dans un petit trou où je dormirais peut-être encore sans un panier de volaille qui'vint tout à coup interrompre le rêve le plus agréable, en me tombant sur le nez. Je me mis à crier, comme vous pouvez croire; mais deux ou trois coqs, que renfermait ledit panier, s'élant mis à crier de leur côté, je pris le parti prudent de me taire, dans l'espérance que celte modération serait imitée par eux. C'est ainsi qu'après mille aventures dans lesquelles brillèrent tour à tour notre co^urage et notre vertu, nous parvînmes enfin dans Paris.
Je n'ai pas eu besoin de représenler à mon père et à
ma belle-sœur loat le tort qu'ils m^avaient fait en me rappelant si vite. Ils étaient déjà honteux Tun et Tautre de leur mauvais procédé; et je n'ai pas voulu augmenter leurs regrets en leur racontant trop en détail toutes les raisons que j'avais de désirer de rester quelque temps de plus à Beaumont-la-Chartre.
Adieu, Monsieur; j'espère que vous me perûieltrez, en terminant, de vous embrasser et d'oflrir à madame de Beaumont l'hommage de mon respectueux attachement. Madame de Sarcé ne me défendra pas non plus de me rappeler à son aimable souvenir. Quant à mademoiselle Clémence*, / musl say in english that I hope she will some limes remember her teachers^ who felt much grieved to be obligea to interrupi their le$som.
i. La comtesse de Ruillé.
A MADAIIË LA BARONNE DE TOCQIIEVILLE
Hampslead, 22 mai 1835.
Je reçois à l'instant, ma chère petite sœur, une lettre de vous, telle que vous savez si bien les ëcrire : c'est-àdire pleine de cette véritable amabilité de cœur qui fait qu'après avoir lu avec bien du plaisir la lettre, on rêve |)endant longtemps à l'écrivain. Vous savez que j'ai toujours eu pour vous, depuis que je vous connais, une bien vive et bien sincère amitié. Ce sentiment s'est encore augmenté dernièrement par tout ce qui s'est passé entre nous. Je ne puis mieux reconnaître la tendresse toute fraternelle que vous m'avez témoignée, qu'en ayant toujoui's pour vous la conBance entière que j'ai en ce moment. Mon père vous a, sans doute, dit quel petit mal physique insupportable était venu attrister mon esprit, déjà peu disposé à la gaieté. Dieu merci ! Je crois être
I2i co!ires"On:)\ni:e.
guéri : mais ça n'a pas élc sans peine. Voilà près de quinze jours que j'ai quitte liOndres |jonr venir habiter une petite maison dans un charmant village qu*on nomme Hampslead. J'ai vécu là dans une solitude presque complète. J'avais exigé que Beaumont restât à I^ondres; l'idée de lui faire perdre le fruit de son voyage m'était insupportable. Il venait seulement, tous les deux jours, déjeuner avec moi. Je ne voyais donc personne, à l'exception d'un jeune homme très-distingué qui traduit mon ouvrage en anglais, et qui habite Hampstead avec sa mère. Ces aimables gens m'ont comblé de soins, et je suis sûr qu'ils me mettent maintenant au nombre de leurs amis, comme moi je les compte au nombre des miens. On me défendait de marcher, mais non de prendre l'air. Ma petite maison est entourée d'arbustes en fleurs. Au bout de Thorizon, on aperçoit Londres et sa fumée. Tout l'espace intermédiaire est rempli par une campagne délicieuse que le printemps couvre de tontes ses jolies couleurs.
Je vous dis tout cela pour vous faire comprendre comment ces douze jours de solitude,, au lieu de laisser une trace fâcheuse dans mon esprit, sont au contraire, jusqu'à présent, le temps le plus agréable que j'aie passé en Angleterre. Je me suffisais à moi-môme avec une facilité qui m'étonne. J'écrivais, je lisais, je rêvais surtout, assis dans ce que j'appelais pompeusement mon jardin (un petit bosquet pas plus grand que votre boudoir). Souvent je me trouvais plongé pendant une heure dans un de ces états d'équilibre parfait, physique
A MADAME LA COMTESSE bE CKANCEY. îTo
et moral, pendant lesquels on songe à mille objets à la rois, qui tous vous apparaissent à travers un nuage ; une s:;itc de dcmi-sonimeil du corps cl de Tàme qui m'a toujours semblé plein de charme. Le soir venait et la journce avait glisse dans l'clernitc saiis eflbrt et sans biuit. Ce serait presque avec regret que je quitterais ce lieu, si je ne sentais que je ne suis pas venu en Ângle- Icrre pour rêver, mais pour penser et pour voir. J'ai prjs hier nii soir congé de mes bons amis de Hampîjlead. Ils m'ont bien prié de venir les revoir, ce que je ferai sans doute. Dans une lieure je retourne à Ijondres.
Kilkenny, 26 juillet 1855.
Je vous prie, ma chère cousine, de vouloir bien étendre devant vous une carte d'Irlande, et d'y rechercher un certain lieu appelé Kilkenny. C'est une petite ville du sud de l'Irlande. Ce lieu, presque imperceptible sur la carte, a dans ce moment l'avantage de me posséder. Mais sa gloire sous ce rapport sera très-passagère, car je m'en vais demain. Je suis venu ici attiré par les assises. Ne pouvant plus juger moi-même ni condamner personne, j'ai voulu avoir le plaisir de voir faire ces choses par d'autres.
Cela ne vous rappelle t-il pas la fable de la châtie qui avait été mélamorphosée en femme, et qui se surprenait
126 GOI\RËSPONDÀNCE.
encore courant après les rats? Pour un philosophe comme moi, il n'y a rien, du reste, de plus curieux que les assises. Ces gens-ci commettent les plus singuliers crimes du monde. Quand on veut faire un bon marché avec son voisin, devinez, par exemple, comment on s'y prend ? On l'attend la nuit, au coin d'un bois, avec la Bible d'une main et un pistolet de Taulre, et on lui fait jurer qu'il vendra sa denrée à moitié prix. Si le lendemain matin il omet de le faire, on le tue. Vous sentez bien qu'un homme qui viole un serment fait sur la Bible, ne mérite aucun pardon. Le grand point est de ne pas jurer. Car là chose faite, de gré ou de force, on est un homme ruiné ou mort. Nous serions peut-être restés plus longtemps à Kilkenny, si les avocats qui suivent les assises, n'avaient imaginé de vouloir nous donner, à mon compagnon et à mpi, en qualité de confrères, un grand dîner. La perspective d'un repas de quatre-vingts personnes, durant six heures, arrosé de vingt-cinq toasts au moins, et accompagné de deux ou trois grands discours, enfin d'un véritable festin anglais, nous a effrayés et nous a déterminés à fuir.
Ce pays-ci est divisé de la manière la plus violente entre deux partis qui sont tout à la fois religieux et politiques. En arrivant à Dublin, chacun de ces deux partis a voulu s'emparer de nous et nous faire toir les objets à travers sa lunette. Nous nous sommes laissés faire en vrais Normands, sans jamais dire ni oui ni non. On nous a donc bourrés de lettres de recommandation pour l'intérieur du pays^ et nous sommes partis. A la première
auberge nous avons examiné nos lettres, el nous avons découvert qu'on ne nous avait guère adressés qu'à des prêtres; rien que des Révérends ^ mais des Révérends de différentes espèces. Il aurai t^été dangereux de s'y tromper. Les uns étaient catholiques et les autres protestants. Nous avons continué notre chemin, et à chaque endroit nous allons voir nos deux curés, qui eux-mêmes ne se voient jamais entre eux. Nous comparons le soir ce qu'ils nous ont dit. Le ministre prolestant est en général un saint homme, que Dieu n*a point accablé de travaux ; il a une vingtaine de mille livres de rente, quarante paroissiens et une petite église gothique, qui fait fabrique au bout du parc. Celui-là trouve que tout est dans l'ordre, et il cherche en vain comment les choses pourraient aller d'une autre manière. Le curé catholique a une petite maison , un plus petit diner, cinq à six mille paroissiens qui meurent de faim, et partagent avec lui leur dernier sou; et il se figure que cet état de* choses n'est pas le meilleur possible. Il pense que si le ministre protestant avait un peu moins et la pauvre population catholique un peu plus, la société y gagnerait, et il s'étonne que cinq mille catholiques soient obligés de payer vingt mille livres de rente pour défrayer le culte de quarante protestants. Mais c'est là un langage tout à fait révolutionnaire, et qu'on ne saurait souiTrir.
Je vous défie, ma chère cousine, quelques efforts d'ima- Sination que vous fassiez, de vous figurer la misère de la population de ce pays. Nous entrons tous les jours dans des nwisonsdeboue^ couvertes en chaume, qui ne contiennent
i:8 CO«nESrONDANCE.
pns un seul meuble, sinon une maiinite pour cuire las pommes de terre. Je me croirais revenu dans les huUcs de mes amis, les Iroquois, si je voyais un trou prépare pour laisser passer la fumée. Ici la fumée sort par la porle, ce qiii donne un avantage décidé, selon mes faibles lumières, à l'architecture iroquoise. Mais je confesse que ce ([ui me choquait le plus dans le commencemeni, clait de Irouvcr un cochon établi au milieu de ta famille. Je respecte infiniment les cochons, mais je ne puis croire que les vues de la Providence aient été d'en faire les compagnons habituels de l'homme. Du reste, je vous dirai que de c^tte société résulle un progrès sensible dans la civilisation du cochon.
Le cochon irlandais se prêle aux jeux innocents de la famille de son hôle avec une anicnité parfaite. Il n'est pas rare de voir les enfants de la maison pendre à son cou. Loin de s'en indigner, il témoigne sa satisfaction par des grognements pleins de douceur; c'est un spectacle charmant, un tableau très-touchant du bonheur champcirc.
Mais quand on n'y est pas habitué il vous choque, comme je le disais tout à l'heure. Ce sont les riches en Irlande qui sont en état de coucher avec un cochon. Quand il se vautre complaisamment au milieu de la chambre, le propriétaire de la maison le considère avec orgueil, et je suis si bien entré dans ce sentiment, que lorsque je veux chercher un abri contre la pluie, j'ai bien soin de choisir un appartement où se trouve un cochon. Quand je n'aperçois que des hommes, je vais ailleurs.
Al COMTE LOI IS DE KEnCOPil.AY. IJ9
>Ic voiei au fccul de ir.a Icltro, ma clitVc cousine, ri je n'ai jKiinl encore parle de ce qui m'inlércsse, qui esl fc que j'ai laisse en France.
Li dernière lettre de mon père me pailait de vous, et me donnait de bonnes nouvelles de voire santé. Malheureusement il n'en élait pas ainsi de celle de Marie de Mac-Mnhoii '. Celle-lîi m'inquièle et me désole. Je crains l)ien que mon pauvre oncle ne so!t encore frappé dans ce qu'il a de plus cher.
Adieu, ma chère cousine; pensez quelquefois, je vous prie, au voyageur, et gardez-lui un peu de votre amitié. Il y lient beaucoup. Mille souvenirs à M. de Grancey. Si vous voulez me répondre, je serai à Dublin du 10 au 15 août, et en m'y adressant vei-s le 7 une lettre, poste restante, vous êtes sûre qu'elle me parviendra.
Adieu encore une fois, ma chère cousine.
Al COMTE LOUIS DE KERGORLAY
Dublin, juillet 1855.
.... Une des choses qui me frappent le plus en Irlande, c'est de voir combien le sentiment religieux y conserve de puissance, sans devenir absorbant et destructeur de tout autre mobile des actions humaines. Rien ne ressemble moins à ce qu'on voit dans tant d'autres pays catholiques, où le grand nombre ne pense point à la reli-
* Madame de N.ic-Mahon, née Marie de Ros»in1)o. Son mari, le marquis <lc Mac-M:ihan, frère aine du maréchal duc de Vngrn(a.
150 CORUESPOWDANCE.
gion, et le petit ne pense qu'à elle. J'ai toujours cru qu'il y avait du danger même dans les passions les meilleures quand elles deviennent ardentes et exclusives. Je n'excepte pas la passion religieuse... Je la mettrais même en (été, parce que, poussée à un certain point, elle fait, pour ainsi dire, et plus qu'aucune autre, disparaître tout ce qui n'est pas elle, et crée les citoyens les plus inutiles ou les plus dangereux au nom de la morale et du devoir. Je le confesse que j'ai toujours [in pello) considéré certains ouvrages ascétiques, quand on voit en eux autre choso qu'un enseignement destiné à la vie claustrale, comme souverainement dangereux. Il n'est pas sain de détacher de la terre, de ses intérêts, de ses affaires, même de sos plaisirs, quand ils sont honnêtes, au point que ces ouvrages l'enseignent ; et ceux qui vivent de la lecture de semblables livres ne peuvent guère, en acquérant des vertus privées, manquer de perdre tout ce qui fait les vertus publiques. Une certaine préoccupation vive des vérités religieuses, et n'allant pas jusqu'à l'absorption de la pensée dans Tautre monde, m'a donc toujours paiii l'état le plus conforme à la moraUté humaine sous toutes ses formes. C'est ce milieu dans lequel on reste plus souvent, ce me semble, en ce pays que chez aucun autre peuple que je connaisse.
Paris, 7 août 1855.
En arrivant Tautrê jour à Paris, ma chère cousine, j'ai appris une nouvelle qui m'a fort contrarié ; mon père m'a appris que vous m'aviez écrit à Dublin. Or, je n'ai pas reçu votre lettre : grande cause de désappointement.
Maintenant il s'agit d'expliquer pourquoi j'ai peixlu cette lettre ; car, enfin, il ne faut calomnier personne, pas même le gouvernement qui se charge de nous faire correspondre. Ce qui fait que j'ai perdu votre lettre, c'est que je suis parti de Dublin avant l'époque fixée. Et pourquoi cela? je ne sais si j'oserai l'avouer à la haute et puissante châtelaine de Grancey. Je manquais d'argent ; rien que cela. J'avais en perspective le mont-de-piété, et il m'a fallu revenir comme un trait, afin d'éviter d'j avoir recours. Avoir passé sa vie pendant quatre mois chez des lords ou de riches Révérends, et retourner dans sa patrie sans culotte! Morbleu! c'eût été dur. C'est ce qui me serait pourtant arrivé, ma très-chère cousine, si je n'avais trouvé à Southampton un bateau à vapeur qui a consenti à me mener à Guernesey pour cinq francs.
Soixante lieues pour cinq francs; ce n'est pas cher ! mais aussi je n'étais pas logé comme un prince. J'avais des compagnons de voyage fort malpropres, et plusieuis fois je me suis écrié avec douleur : 0 mes chers cochons
\:>i COUUKSl'O.NDAXCI-.
irlandais, où éles-vous? Jo suis arrivé ciilin à Gucrnchcy. 11 iTie reslail un polil ccu. Tout en philosophant sur le port, j'entends quelqu'un qui nie dit : Comment vouif }>orlcz-vous, monsieur le comie? Je me relourneet j"a[>erçois un Bas-Normand fort gros et très court, que je reconnais pour le capitaine d'un bateau pêcheur de Cherbourg. Je le regarde avec une satisfaction inexprimable. Vous sentez que c'est toujoui's agréable de s'entendre appeler monsieur le comte, surtout quand on n'y est pas habitué. Et puis! vous imaginez bien qu'on ne fait point payer à un comte son passage d'avance. C'était Je point, et je l'aperçus du premier coupd'œil. Mais je n'en montrai rien, et je dis d'un air de condescendance : Non ami, des affaires de la plus haute importance, des affaires conséquentes, en un mot , me font désii^er de quitter Guernesey dans le plus bref délai. La barque dé mon homme était déjà isous voiles et semblait n'attendre que moi. J'y monte. Six heures après j'étais à Cherbourg. Je grimpe sur le quai, et je m'écrie en parlant à l'équipage : Mes amis, je vais tout à l'heure envoyer mou homme d'afftures régler mon passage, maison attendant, je donne vingt franco de pourboire aux matelots. On crie : Hurrah ! et c'est ainsi que je suis rentré en France couvert de gloire, et sans le sou.
Je ne sais pourquoi, ma chère cousine, je ne puis vous écrire sans vous raconter quelques folies. Ce n'est pas pourîant qu'aujourd'hui je sois gai le moins du monde. Tout ce que j'ai vu en rentiant dans Paris, ne nfa pas, je vous assure, perlé à la joie. Mais il n'y a rien
A M. LK COMTE MOLE. 1"m
de plus triste que ceux qui rient bien fort. J'ai foit cette remarque depuis longtemps. J'ai trouvé ma mère trèssouflrante, plus que je ne l'ai encore vue; et Marie, vous savez son clat; c'est une lampe qui s'éteint.
Mais je ne veux pas vous en dire davantage, ma chère cousine; sans cela la fin de ma lettre ne ressemblerait guère an commencement, et je tiens à ne pas trop vous attrister, s'il est possible.
Permettez-moi donc de terminer en vous assurant de ma bien vive affection, ce qui est la plus gJMnde vérité que contienne cette véridiquc épître.
Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de votre mari .
A M. IK COMTE MOLr:
Paris, août 1855.
Monsieur,
Je me suis présenté, il y a deux jours, à votre porte, et j'ai appris avec un vif regret que vous veniez do partir pour la campagne. Je me suis également présenté chez madame d'Aguesseau, qu'on m'a dit élre aussi absente de Paris. Je ne suis moi-même que pour deux jours dans cette ville, comptant faire incessamment un petit voyage dans le Nivernais ; mais je ne veux point partir sans vous avoir exprimé toute la reconnaissance que m'a fait éprouver la lettre que j'ai reçue de vous en Angleterre, et \o regret que je ressens de n'avoir pu profiter, coir.î. o
je le désirais, de la permission que vous me donniez de vous écrire encore. J'étais en Irlande au moment où votre lettre est arrivée à Londres ; elle a fait beaucoup de chemin avant de me rencontrer, et ne m'a trouvé enfin qu'au moment où j'allais m'embarquer pour la France. C'est à celte circonstance fortuite que je dois attribuer d'avoir laissé languir une correspondance, à laquelle j'attache, comme vous pouvez croire, infiniment de prix.
Je viens de relire votre lettre, monsieur; et je Irouve que je vous sais encore moins de gré de toutes les choses aimables et souvent beaucoup trop flatleuses qu'elle contient, que du conseil plein de sagesse, cl, je ne crains pas de le dire, d'amitié que vous m'y donnez, de ne poinl me presser d'écrire encore. Dans les premières, j'ai reconnu voire obligeance et voire politesse ; j'ai vu dans le second, votre amitié ; cl j'en ai été vivement touché. Je pense comme vous , monsieur , qu'après un livre qui a eu quelque succès, il ne faut point se hâter de reprendrf^ la plume. Aussi je n'ai jamais eu pour objel, en allant en Angleterre (quoi qu'en ait dit, à mon insu, mon libraire dans le Journal des DûhaU), de réunir les éléments d'un nouvel ouvrage.
En entreprenant ce voyage, j'avais pour but unique de rétablir ma santé, un peu ébranlée, et de me procurer en même temps le plaisir rationnel que donne la vue d'un grand peuple s.'agilant au milieu d'une grande révolution. Tel a été l'objet de mon voyage, et tel en sera aussi h- résultat. Je crois avoir i,-çpiioilIi on ^igle-