A M. LE COMTE MOLE
terre un certain nombre dMdées nouvelles (pour moi), qui pourront m'élre utiles un jour; mais je n'ai jamais eu rînlention d'écrire sur le pays que je parcourais. J'ajoute que si j'avais eu cette pensée en partant, je ne l'aurais point rapportée au retour. II faudrait être doué d'une grande fatuité philosophique pour imaginer pouvoir juger l'Angleterre en six mois. Un an m'a toujours paru un espace trop court pour pouvoir apprécier convenablement les États-Unis ; et il est infiniment plus facile d*acquérir des idées claires et des' notions précises sur rUnion américaine que sur la Grande-Bretagne. En Amérique, toutes les lois sortent en quelque sorte de In même pensée. Toute la société, pour ainsi dire, est fondée sur un seul fait; tout découle d'un principe unique. On pourrait comparer l'Amérique à une grande forêt percée d'une multitude de routes droites qui aboutissent au même endroit. Il ne s'agit que rencontrer le rond-point, ei tout se découvre d*un seul coup d'œil. Mais en Angleterre les chemins se croisent, et ce n'est qu'en suivant chacun d'eux qu'on peut se faire une idée neUe de l'ensemble.
Puisque vous voulez bien, monsieur, vous intéresser à mes travaux, je vous dirai que mon seul projet, dans re moment, serait de donner à mon ouvrage sur la Démocratie le dernier développement que j'ai toujours, on l'intention de lui donner, si le livre réussissait, et doni j'ai eu soin, en quelque sorte, dé déposer d'avance h* ^eraie à la iin de l'Introduciion.
Dans la portion du livre qui est déjà connue du pnhiir,
\ùù COUUESPOiXDANCE.
j'ai essayé de montrer quelle influenœ Tégalité des conditions avait obtenue sur les lois et les institutions politiques du pays ; dans la seconde , je voudrais faire connaître la puissance exercée par le même fait sur l'organisation de la société civile, sur les idées et sur les mœurs des Américains. Je ne sais si je réussirai à peindre ce que j'ai cru voir : mais je suis assuré du moins que le sujet est digne d'êlre examiné; et qu'un habile écrivain pourrait en tirer la matière d'un volume.
Vous voyez, monsieur, que je compte sur l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner, puisque je vous entretiens si longuement de moi. J'espère, la première fois que j'aurai l'honneur de vous voir, trouver l'occasion de vous dire des choses plus intéressantes en youç parlant de l'Angleterre et surtout de l'Irlande, que je viens de parcourir avec délail, et qui m'a paru un des pays les plus curieux du globe.
Agréez, etc.
P. S. M. deBcaumont, qui m'a quitté à Dublin pour visiter PÉcosse, n'est point encf re de retour à Pari's.
A MADAME LA COMTESSE DE GUANCtY
Paris, ce 22 septembre 1855.
J'attendais, j)our vous écrire, ma chère cousine, que j'eusse, non pas de bonnes nouvelles, nous n'en espérions gcere, nialheurei.soment, mais de moins mauvaises à
A MADAMK LA COMTKSSE DE GUANCEY. iTi?
VOUS apprendre. Les événements fâcheux n'ont pas besoin qu'on se charge de les faire connaître. Ils courent tout seuls. Je puis vous mander aujourd'hui des choses un peu moins déplorables que ce que j'aurais été obligé de vous apprendre il y a cinq ou six jours. Marie, depuis quarante-huit heures, va un peu mieux. Les digestions se Tout bien ; le sommeil est tranquille et le |)ouIs est relevé; mais la faiblesse est effrayante. On dit, car je ne l'ai pas vue, qu'elle ne peut plus remuer son bras tout seul ni s'aider elle-même en quoi que ce soi(. Cette faiblesse, sans autre maladie, serait déjà fort dangereuse ; mais, malheureusement, la maladie principale n'est pas déiruite...
Excepté ces pauvres Rosambo, il n'y a personne à Paris : ainsi n'attendez pas que je vous parle du prochain; pour moi, si je pouvais faire revenir ou aller voir cinq ou six personnes de ma connaissance, que j'aime beaucoup à renconlrer, je prendrais très-facilement mon parti de l'absence de loules les autres. Je deviens de plus en plus ours. J'ai peur de Unir par marcher à quatre patios, comme Nabucliodonosor ; j'espère cependant que cela ne m'arrivera pas en punition de mes péchés. Quelle que soit ma position dans le monde, horizontale ou verticale, je n'en conserverai pas moins une Irès-vive amitié pour vous; et je vous prie, très-chère cousine dVn agréer encore celle fois ci l'hommage.
138 COnREsl'ONDANCK
A G. DE BEÂUMONT
B9ii{2y, 15 novembre 1855.
Mon cher ami, je ptissemon temps très-agréablement; mais je ne fais absolument rien, ce qui commence à me fieser. Cependant^ ma paresse actuelle est à la rigueur excusable, tandis que celle dans laquelle je suis sûr que vous êtes plongé ne peut qu'exciter l'indignation. Vous avez tout le temps de travailler et je parie que vous no faites rien. Je ne crains pourtant pas de vous dire, quelque hardi que cela soil, que nous sommes arrivés^ aujourd'hui, au 1 5 novembre, époque à laquelle les animaux i\ sang-froid s'endorment, mais où l'homme se réveille cl s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Pensez à cela et écrivez-moi...
L'autre jour, c>ausant avec ***, il m'arriva d'exprimer une idée qui me revient en ce moment et que je veux vous faire connaître. Je ne suis pas sûr qu'elle soit nouvelle, mais je la crois juste. Ce qui se passe en ce moment en Angleterre, lui disais-je, présente un speclacle singulièrement curieux. Les précédentes révolutions qu'ont subies les Anglais étaient essentiellement anglaises, pour le fond et pour la forme. Les idées qui les faisaient naître n'avaient cours qu'en Angleterre; la forme dont ces idées se révélaient élait inconnue sur le continent ; les moyens qu'on mettait en usage pour les faire triompher étaient le produit de mœurs, d'habi-
Indes, de lois, d'usages différenls ou contraires aux mœurs, aux habitudes et aux lois du reste de l'Europe. (Tout cela à un certain point et dans une certaine mesure.) Les précédentes révolutions de l'Angleterre présentent donc un objet de curiosité très-grand aux philosophes ; mais il était difficile qu'elles donnassent lieu à un livre populaire parmi nous. Il n'en est plus de même aujourd'hui : c'est la révolution européenne qui se continue chez les xVnglais, mais elle s*y continue en prenant des formes toutes anglaises : double raison qui doit faire naître la curiosité. Si les idées qui agitent l'Angleterre n'avaient rien de commun avec celles qui nous troublent, ce qu'on dirait sur l'Angleterre ne nous intéresserait guère plus que ce qu'on nous raconte de la Chine. Si les révolutionnaires anglais ne faisaient qu'imiter servilement les nôtres, comme l'ont fait tous les voisins continentaux de la France, l'intérêt existerait, mais serait faible ; on ne s'intéresse vivement qu'à ce qui, d'une part, vous touche , et de l'autre est nouveau et original par quelques points. Or les Anglais nous ont bien pris nos idées, mais ils les ont, en quelque sorte, coulées dans leur propre moule, et ils cherchent à les faire triompher ei à les appliquer à leur manière. Ils sont Européens fiar le fond, seulement Anglais par la forme.
Voilà ce que je disais à *** qui m'écoutait en attachant sur moi son œil de poisson, dans lequel il m'était impossible de découvrir la moindre réflexion de mon idée, ce qui m'a fait craindre que ce ne fût là du vieux que je rhabillais à neuf, sans m'en douter. Quoi qu'il en soit,
comme vom travaillez dans la partie de l'Angleterir, j'ai voulu vous rnconiev celle conversaliofK
Paris, co 4 oclobrc 1855.
Je n\ni pas cru devoir vous mander la mort de noire pauvre Marie, ma chère cousine; il y a toujours tant de gens prèls à apprendre les mauvaises nouvelles, qu'on est sûr que la concurrence ne manquera jamais. Les intéressés venant h manquer, au besoin les indifférents se chargeraient de les remplacer.
Marie est morte le 29 septembre, à sept heures un quart du soir. L'étoufTemenl, qui est le dernier symptôme de celle affreuse maladie, a commencé à se manifester à trois heures du malin ; il a toujours été ensuite en augmentant; c'était un spectacle terrible pour les assistants et pour la malade elle-même, qui connaissait parfaitement son état. I^e ])oumon se remplissait graduellement ; c'était comme la mer qu'on voit monter peu à peu jusqu'à ce qu'elle couvre enfin la dernière pointe de rocher sur laquelle vous avez cherché un asile. Marie, comme je vous le disais, connaissait parfaitement son élat; sa tète élait plus libre qu'elle ne l'a jamais été en santé, et son courage ne pouvait se comparer qu'ù sa résignation : l'un et l'autre était la chose la plus surprenante pour un mécréant comme moi. Elle disait de temps en temps : « J'espère que Dieu voudra bien abréger ci»s
A MAUAMK LA COMÏKSSE DE GHANCHV. III
lerribles momcnls et pcrmellra que la mort arrive bitM:lôt. A nikli, clic a eu la première fciiblessc cl a cm <lirel]e élail parvenue à sa lin. Elle a fail venir ses domesliques el leur a demande pardon des mauvais exemples qu'elle avait pu leur donner. La pauvre femme ! clic ne savait point qu'au lieu de donner de mauvais exemples, elle avait c(é un modèle pour tout ce qui l'avait entouré î Elle s'est adressée ensuite à son mari : elle l'a remercié des douze ans de bonheur qu'il lui avait donnés dans ce monde : ce C'est une grâce dont je remercierai toujours Dieu, » fi-t-elle ajouté. Comme il se retirait en pleurant, elle l'a rappelé et lui a donné des instructions pour les pauvres de Sully. Mon oncle alors lui a dit : c< Est-ce que tu ne veux point voir tou enfant?» Elle a répondu: « Non, ce spectacle lui ferait trop de peine. » Je crois qu'elle se craignait elle-même. c< Mais la bénédiction de sa mère, a dit mon oncle, serait précieuse pour lui. » Cette idée a saisi aussitôt l'imagination delà mourante : « Âmcnez-le bien vite, » a-t-elle répondu avec vivacité. L'enfant venait de sortir avec Sfîn gouverneur ; nous avons tous couru pour le trouver. Pendant deux heures, tous nos efforts ont été inutiles. Durant ce temps la malade le demandait sans cesse; vous savez que les mourants ne voient plus dans le monde qu'un seul point à la fois, et s'y attachent presque jusqu'au délire. Marie sentait la mort qui s'avançait, ses pieds et ses mains étaient déjà froids, et son fils n'arrivait pas ; enfin il est \'enu, elle lui a donné sa bénédiction ; j'espère que ce moment solennel ne sortira jamais
de la mémoire de l'enfant, et qu'il ne s'en ressouviendra jamais sans désirer imiter sa mère. Depuis ce momenl elle a été très-cainre; quand ré(ouffement devenait moins fort, elle parlait avec amîtié à ceux qui l'entouraient et souriait paisiblement à ceux qui entraient dans sa chambre. Je n'y ai point pénétré moi-même, mais tous ceux qui y étaient me l'ont dit. Elle tenait dans ses mains un crucifix; son œil reposait alternativement sui' lui et sur son père. Vous ne pouvez vous imaginer, ma chère cousine, quelle sorte de communication magnétique s'était établie entre ces deux âmes ; mon oncle el Marie s'entendaient, se voyaient jusqu'au fond du cœur, sans se parler, j'en suis certain. Je ne puis vous peindre toute l'admiration que m'a fait éprouver mon oncle durant ces terribles heures; près de sa fille il était à ta fois un père et un confesseur ; il se servait en même temps de sa tendresse et de sa piété pour adoucir à sa malheureuse enfant le passage de la vie à la mort ; il puisait alternativement à ces deux sources, les plus puissantes de toutes les consolations ; toujours maître de luimême, au milieu de la consternation universelle, il songeait à tout; hors de la présence de Marie^ il fondait en larmes; près d'elle il ne pleurait point, une force surnaturelle semblait le soutenir. À six heures du soir, une crise est survenue^ on a cru que la malade passait ; elK^ l'a cru elle-même^ car elle a dit i «C'est fini ; je meure.» Elle est revenue encore cependant à la vie, quoiqu'à regret. One heure après elle s'est éteinte.
Yoil^5 ma chère cousinci œ dont j'ai été à peu piva
A UADAME LA C03ITESSE 1)Ë GUANGËV. 115
témoin. Ce spectacle m'a vivement ému et m'a fait réfléchir; j*ai pensé que si le courage humain faisait aisément braver la mort, il n\ a, après tout, que la i^eligioii qui apprenne à mourir.
Je vous demande pardon de vous écrire une lettre si lugubre ; mais que dire, dans l'état de pénible tristesse (>ù nous sommes tous? Ma mère a supporté cet événemeut mieux que nous n*espérions, elle ne va pas mal ; mais la solitude dans laquelle elle va se trouver est trèsgraude. Tous les Rosambo se sont éparpillés, aussitôt après l'événement. Edouard et Âlexandrine vont aller » Beaujy. Hippolyte et sa femme reviennent ici ver5>
le 15.
\dieu, ma chère cousine, je n'ai pas le courage d'un
dire davantage aujourd'hui. J'aurai cependant plusieurs autres choses encore à vous dire, mais je vous récrirai bientôt; vous avez bien raison de croire que ma sauvagerie ne s'étend pas jusqu'à vous; vous m'avez touJouI^ témoigné une amitié que je vous rends bien, je vous dbsure. Rappelez-moi au souvenir de votre mari et croyez à ma bien sincère affection.
A MADAME LA COMTESSt: DE GRANGEÏ
ÎHiris, li jiinviiT i$36.
Je neveux pas que ce soit un autre que moi, ma bonne cousine, qui vous apprenne le malheur qui vient de nous frapper. Personne ne sait aussi bien que moi combien vous prendrez part à notre douleur et êtes en état de la comprendre. Avant-hier au soir, ma pauvre mère nous a quittés pour aller dans un monde où elle ne rencontrera pas les maux et les chagrins qu'elle a trouvés dans
celui-ci. Le mois qui a précédé sa mort a été bien cruel; mais son dernier jour a été plus doux que nous n'osions Tespérer. Elle est tombée le matin, après avoir communié, dans une espèce de léthargie tranquille qui a duré jus- ({u'à huit heures et demie du soir ; elle a semblé aloi*s se réveiller tout à coup et nous a demandés. Nous étions autour de son lit; elle nous a bénis; et l'instant d'après, elle n'existait plus. Elle avait paru se rendormir.
Depuis bien longtemps je m^atlendais au malheur qui nous frappe; depuis plusieurs mois il s'approchait visiblement chaque jour. Mais .combien il y a loin, ma chère cousine, de la réalité d'un semblable événement à sa vraisemblance! Mieux que personne vous savez cela, vous qui avez vu votre mère presque mourànie pendant des années, et qui en avez si vivement ressenti la })erte! Aussi j'aurais été heureux de vous trouver ici; vous seule auriez pu me comprendre. Au milieu de noire chagrin, c'était une véritable consolation pour nous de voir notre bon oncle Rosambo; car il était là, vous n'en doutez pas. Il était là ce qu'il est toujours, sentant toutes choses et pensant à tout comme si rien ne le préoccupait. Quelle triste destinée que celle de sa famille, raa chère cousine ! Quelle race frappée par la Providence! Ses parents meurent sur Tochafaud; de ses trois sœurs, l'une a le même sort, l'autre meurt dans toute la force de la jeunesse, la troisième succombe après vingt ans de misères; et lui, le seul qui ne soit pas Trappe dans sa pei^sonne, voit ceux qui lui sont le plus chers tomber de toutes pails autour de lui. Je ne puis vous en dire plus aujourd'hui, ma bonne cousine; ne m'oubliez pas auprès de M. de Grancey.
Uû correspondanck;.
A 11. BOCCniTTÉ
Paris, 15 janvier 1856.
J'ai été bien fâché, mon cher ami, de ne m'êlrc pas trouvé chez moi, dimanche, à l'heure où vous vous êles présenté : une aflaire indispensable m'avait obligé de sortir de (rès-bonne heure, et je n'ai pu revenir à temps pour vous voir. J'aurais désiré vous remercier de vive voix de la lettre pleine d'amitié que vous m'avez éxtrite. Je sais, du reste, depuis longtemps, que je dois compter sur votre intérêt dans toutes les circonstances tristes ou heureuses qui peuvent me survenir; mais ce sont des choses dont la preuve ne semble jamais surabondante.
Comme vous le dites, mon cher Bouchitté, il existe un instinct non pas contraire, mais plus fort que la raison, qui nous entraine à croire que ce que nous appelons la mort n'est point la fin de la vie, mais plutôt une modi- Gcation de la vie, et qui nous |îersuade, avec vérité je crois, que ceux que nous regrettons dans ce monde n'ont pas à regretter pour eux-mêmes d'en être sortis. Concevezvous qu'il y ait des êtres assez bizarrement organisés pour lutter volontairement contre celte tendance du cœur humain, et pour appliquer leur raison îi créer un système qui, s'il était établi, serait de nature à la faire perdre à tous les malheureux. Par bonheur, nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ces hcmmi s-là ; et tous deux nous puisons dans des sentiments et dans des doctrines contraires les