‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 16 sur 64 · I . Chez le prince de Tallcvrand · texte numérisé non relu

I . Chez le prince de Tallcvrand

mériter de réussir. Je travaille souvent avec passion, mais bien rarement avec plaisir. Le sentiment de Timperfection de mon œuvre m'accable; j'ai devant les yeux sans cesse un idéal que je ne puis atteindre ; et quand je me suis bien fatigué à m'en approcher, je m'arrête et reviens sur mes pas, plein de découragement et de dégoût. Mon sujet est bien plus grand que moi, et je m'en aflQige en voyant le peu d'usage que je fais d'idées que je crois bonnes. Il y a une autre maladie inlelleduoHe qui me travaille sans cesse : c'est une passion effrénée et déraisonnable pour la cerlilude. L'expérience me montre chaque jour que ce monde n'est plein que de probabilités et d'à-peu-près, et cependant je sens croîlre indéûniment au fond de mon âme. le goût du certain et du complet. Je m'acharne à la poursuite d'une ombre vaine qui m'échappe lous les jours, et que je ne puis me consoler de ne pas saisir. Tous ces sentiments divei-s rendent mon travail agité, pénible, inégal, plein de retours fâcheux sur moi-même, d'exaltation momentanée et de refroidissements subits ; mais il faut oublier ces misèf^es du chemin et marcher fermement, les yeux attachés sur le but.

Je ne vous parlerai guère de la politique, que je n'aperçois qu'à travers un nuage, et à laquelle^mon âme est trop occupée ailleurs pour s'attacher. Jc^vous étonnerai peut-être en vous disant que parmi tant de projets de lois qu'on a entassés sur le bureau dv. la Chambre, il n'y en a qu'un qui m'intéresse vivement et qui me paraisse avoir une grande portée sur l'avenir, et que celte loi est celle

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des sociétés en commandite. I^e monde tourne à Tindiis- Irie, ))arce qu'il court au bien-être. II me semble, quoi qu'on Tasse, que les passions industrielles vont devenir les plus fortesde toutes. Dans un siècle comme le nôtre, livrer à l'arbitraire du gouvernement la direction de l'industrie, c'est remettre dans ses mains un pouvoir immense et que l'avenir accroîlra sans cesse ; c'est lui donner le contrôle sur ce qui va, suivant moi, devenir les passions les plus vives et les plus intimes du cœur humain; ou plutôt c'est lui livrer le cœur même des générations prochaines. Je crois qu'il est possible d'atténuer beaucoup, sinon de délniire par des moyens répressifs, le mal très-réel dont on se plaint en ce moment; mais je ne vois qu'avec une grande crainlc les moyens préventifs qui ont éléinvenlés jusqu'à présent; et le projet du gouvernement, qui peut momenfanément faire du bien, me paraît de nature à produire un mal durable : c'est un grand bout de plus ajoulé à la longue chaîne qui déjà enveloppe et serre de fous côtés l'existence individuelle.

Mais en voilà assez long sur la politique ; je retourne à mon œuvre que je n'inlerromps de temps en temps, quand je suis faligué, que pour relire Plutarque. C'est nn livre Iristcà lire de nos jours, mais singulièrement attachant. Ces hommes de Plutarque, surloul les Grecs, sont principalement remarquables par le côlé qui nous manque. Nous sommes souvent aussi honnêles, plus savants, plus humains et plus puissants qu'eux. Mais au milieu de leurs faiblesses, le sentiment et le goût de h beauté et de la grandeur morale de l'homme ne les aban-

donnent jamais. Lors même que leurs vices les font tomber au-dessous de Thumanilé, on voit qu'ils aperçoivent encore quelque chose au-dessus d'elle...

Vous voyez, monsieur, que je retombe toujours, en vous écrivant, dans les mêmes idées. Cela vient surtout, je pense, de ce que je ne sais comment les confier à d'autres. II ne me convient en aucune façon de m'ériger en censeur de mon temps; c'est un rôle que je n'ai nullement le droit de prendre, et que mon âge rendrait aussi déplacé que ridicule. Ce n'est qu'après avoir fait de grandes choses qu'on peut être reçu à se plaindre que les contemporains n'en font pas.

âU baron EDOUARD DE TOCQUEVILLE

Tocqueville, 10 juillet 4838.

Il ne faut pas m'en vouloir, mon cher ami, si je ne t'écris pas plus souvent : c'est le temps et non la volonté qui me manque. Tu sais que toutes les fois que je puis communiquer avec loi je ne laisse pas ces occasions se perdre. Je suis donc sûr que tu m'excuses.

Je te dirai d'abord, pour te parler sur-le-champ de ma grande affaire, que je me suis remis au travail et que je suis enfin en train de nouveau depuis une huitaine de jours; ma résolution est de ne plus lâcher prise jusqu'à ce que les derniers chapitres soient lînis. J'ai déjji ébauché le plan; le voici : tu me comprendras, quoique je ne dise que quelques mots, parce que lu es au courant

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de loules mes idées. L'idée-mère du premier des deux chapitres qui me restent à faire (car j'ai senti la nécessité d'en faire deux) est de rinjltœnce générale qu'exercent les idées et les sentiments démocratiques que le livre tient d'exposer sur la forme du gouvernement. Je commence par montrer comment, théoriquement ^ ces idées et ces sentiments doivent faciliter la construction de tous les pouvoirs. J'indique ensuite quelles circonstances spéciales et accidentelles peuvent hâter ou retarder cette tendance ; ce qui m'amène à montrer que la plupart de ces circonstances n'existent pas en Amérique et existent en Europe. J'arrive ainsi à parler de l'Europe, et à montrer par les faits comment les gouvernements européens centralisent tous et sans cesse; comment la force de l'État s'accroît toujours et celle des individus diminue toujours. Cela me conduit à définir l'espèce de despotisme démocratique qui pourrait arriver en Europe, et enfin à examiner d'une manière générale quelles doivent être les lendcinces de la législation pour lutter contre cette tendance de l'étal social. Voilà l'avant-dernier chapitre, au milieu duquel je me trouve en ce moment. J'esjièreque tu y trouveras, comme moi, de la fécondité et de la grandeur.

Le dernier chapitre qui, dans mon plan, doit ùlrc très-court, sera un résumé oratoire des tendances diverses de l'égalité, de la nécessité de ne pas vouloir lutter contre cette même égalité, mais d'en tirer parti. Ce sera quelque chose qui reliera la fin du livre à son introduction. Tout cela a de la hauteur; et je m'excite en le regar-

(iant. Mais la difficulté est immense, et les jours s'écoulent de manière à me désespérer. Par bonheur, ma santé est excellente depuis quelque temps et ma vie douce et heureuse : ce qui facilite la liberté d^esprit qui m'est indispensable.

Nos travaux sont suspendus, fautedebois sec pour faire des boiseries et des planchers. Tu nous manques bien pour toutes ces choses; et, en général, nous sentons sans cesse et de toutes les manières combien nous sommes loin de vous et le malheur de cet état de choses : c'est le vilain et très-vilain côté d'un agréable tableau.

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