A JOQN STUART N1LL« ESQ
oracles. Vous vous souvenez du rôle qu'a joue rhomme sous la Restauration. Il Si été un moment maître du pays, cl il exerce encore un grand pouvoir dans le monde philosophique.
Les chances de guerre s'éloignent de plus en plus; mais les chances d'une nouvelle et sincère alliance entre la France et TÂngleterre ne deviennent pas plus grandes. Chaque jour me montre de plus en plus le mal irréparable de ce qui s'est passé. Les gouvernements peuvent bien dire que tout est oublié, les nations leur donnent un ilémenti au fond du cœur, et à ce mal les protocoles et les notes diplomatiques ne sont point un remède. L'irritation violente que le traité du 15 juillet avait produite est entièrement apaisée. Mais il reste pire qu'elle : c'est le sentiment tranquille et profond qu'il n'y a ni sécurité oi avenir dans une alliance avec l'Angleterre ; que la rivalité des intérêts est un fait qu'on ne peut plus jpier, et qu'on ne peut faire cesser; qu'une pareille alliance n'est qu'un pis aller; qu'au besoin elle nous manquera toujours, et que dès qu'on pourra trouver de notre côté un |)oint d'appui hoi*s d'elle, il faudra en saisir l'occasion, lia nation est triste et humiliée. Ces senlimenls semblent devenir plus profonds à mesure qu'ils deviennent moins vifs; quoi que disent ou fassent les gouvernements, ces st'nliments-là se tournent chaque jour davantage en amertume contre l'alliance anglaise. C'est là un grand mal, auquel je ne connais qu'un remède : peu d'affaires communes, de bons procédés et le temps.
i86 CORRESPONDANCE.
Tout ce qui s'est passé dans notre politique extérieure depuis six mois m'a donné, je vous le confesse, mon cher Mill, beaucoup de trouble d'esprit et d'embarras. liOs dangers étaient grands de tous les côtés. Les circonstances récentes ont fait apparaître dans notre parlement^ en matière d'affaires étrangères, deux partis extrêmes, «gaiement dangereux : Tun qui ré^^e de conquêtes et aime la guerre, soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'ellepeutfaire naltixî; l'aiflre qui a pour la paix un amour que je ne' craindrai pas d'appeler déshonnête, car il a pour nnique principe non l'intérêt public, mais le goAt du Nen-étre matériel et la mollesse du cœur. Ce parti-lA «acriOerait tout à la paix. Legrosde la nation est entre ces deu^ extrêmes; mais il a peu de représentants éminentsdansle Parlement. Placés entre ces deux partis exclusifs, la position dos hommes comme moi a été trèsdilïiciltf et très-perplexe. Je ne pouvais approuver le langage révolutionnaire et propagandiste de la plupart des partisans de la guerre; mais abonder dans le sens de ceux qui demandaient à grands cris et à tout prix la paix, était plus périlleux encore. Ce n'est pas à vous, mon cher Mill, que j'ai besoin de dire que la plus grande maladie qui menace un peuple organisé comme le nôtre, c'est l'anéantissement graduel des mœurs, l'alKiissemcnt de l'esprit, la médiocrité des goûts. C'est de ce côte que sont les grands dangers de Tavenir. Ce n'est pas h une nation démocratiquement constiluée comme la nôtre, et chez laquelle les vices naturels de la race ont une malheureuse coïncidence avec les vices naturels de l'état so-
A JOHN STÎ5ART MÎLL, ESQ i87
cia), ce n'est pas à cette nation qu'on peut laisser prendre aisément Tbabitude de saeriûer ce qu'elle croit sa grandeur à son repos, les grandes affaires aux petites; ce n'est pas à une pareille nation qu'il est sain de bisser croire que sa place dans le monde csl plus petite, qu'elle est déchue du rang on l'avaient mis ses pères, mais qu'il faut s'en consoler en faisant des chemins do. fer et en far* sant prospérer au sein de la paix, à quelque condition que < ette paix soit obtenue, le bien-être de chaque particulier. Il faut que ceux qui marchent à la tête d'une pareille nation y gardent toujours une attitude fière, s'ils ne veulent laisser tomber très-bas le niveau des mœurs nationales. La nation s'était crue humiliée; elle l'était en effet, sinon par las actes, au moins par le langage de nos ministres. Son gouvernement le lui avait dit; il avait fait en son nom des menaces ; et dès que ces menaces imprudentes et folles avaient amené le danger, ce même gouvernement, ce même prince, qui s'étaient montrés si susceptibles et si fiers, déclaraient qu'il fallait reculer. A ce signal, une grande partie de la classe moyenne donnait^ l'exemple de la faiblesse. ; elle demandait à grands cris qu'on pliât, qu'on évitât la guerre à tout prix. Le '^auvc-qui-pcut était général, parce que Texemp^e était parti delà tète. Croyez- vous que de pareille» circonstances puissent se renouveler sans user un peuple? Est-ce là Ihygicne qui nous convient? et n'était-il pas nécessaire que des voix fermes et indépendantes s'élevassent potr protester au nom de la. masse de la nation contre cette faiblesse; que dfs hommes qu'aucun lien de parti n'en-
chaîne encore, qui bien évidemment n'ont ni tendances napoléoniennes ni goûts révolutionnaires, que de pareils hommes vinssent tenir un langage qui relevât et soutint le cœur de la nalion et cherchassent à la retenir dans cette pente énervante qui Tentraine chaque jour davantage vers les jouissances matérielles et les petits plaisirs. Si nous cessions d'avoir l'orgueil de nous-mêmes, mon cher Mill, nous aurions fait une perle irréparable.
Je ne voulais vous écriœ qu'un mot, me voilà à la fin d'une longue lettre, bien confuse, écrite bien à la hâte^ d'où il ne ressorlira peut-être pour vous rien de clair, mais où vous trouverez, j'espère,* une nouvelle preuve de l'estime et de l'amitié que je professe et que j'ai pour vous.
p. S. — Venez donc nous voir cet été à Tocqueville. De Southampton, le bateau ù vapeur vous y mène en huit heures.
X U. LÉON FâIICHëR
Tocqueville, 5 juillet 1841.
J'ai vivement rcgrellé, mon cher ami, de n'avoir pu vous voir à Paris. Pendant le peu de jours que j*y suis resté, je formais chaque matin le projet de vous aller chercher à Saint-Cloud, et mon temps se trouvait si bien pris que le soir arrivait sans que je pusse réaliser mon projet. Ainsi je suis parti sans vous voir et même sans
 M. LÉON FAUCHER. «89
vous écrire^ parce que tous les jours je croyais toucher au moment de vous rencontrer. J'aurais cependant bien désiré avoir une longue conversation africaine avec vous. Quoique j'aie bien manqué laisser mes os en Afrique, je ne garde |)as rancune à ce beau pays; et il ne dépendra pas de moi, je vous le promets, que la France s'en assure la conquête. 11 faut avouer que nous n'en prenons guère le chemin.. Tout ce qu'on fait en Algérie, non pas depuis hier, mais depuis dix ans, est bien pénible à voir et même pénible à dire. La question de colonisation, la plus importante de toutes, puisqu'il est bien prouvé maintenant qu'une population européenne est nécessaire, cette question est, quant à présent, plus loin de sa solution que jamais; et, pour mon compte, ce qui m'étonne, ce n'est pas qu'on ne vienne pas en Algérie : c'est que quelqu'un y reste. En s'y prenant de cette manière, je tiens pour certain qu'on ne coloniserait pas le plus fertile canton de notre Europe. Soyez assuré, d'une autre part, que cette grande question de la colonisation ne saurait plusi désormais être ajournée. Il faut l'aborder conjointement avec celle de la guerre; elles se tiennent. Les séparer, c'est s'exposer à la ebance presque certaine de les résoudre mal toutes les deux. D'ailleurs, n'es))érez pas une fin prompte, éclatante, honorable de la guerre ; c'est une chimère dont huit jours passés en Afrique vous guériraient radicalement si vous en étiez possédé. Tenez pour constant que la paix sera une tromperie, ou que la guerre '^ra longue; elle ne peut être efficace qu'à cette condition. Demander à nos grnérairx de grands résultats
prompts, c'est leur demander Timpossible. Or, la question de colonisation ne peut attendre la solution de la question de guerre; elle n'est pas même slationnairc ; elle recule. Il faut^ coule que coûte, la résoudre sous peu, et la résoudre heureusement, ou il sera trop tard. Le mal est que les éléments d'une bonne solution sont maintenant bien difficiles <^ trouver et ensuite a faire adopter. Ceci m'amène de plus en plus à regrelter que nous n'ayons pas pu nous voir; car ce snjet est trop vaste pour se renfermer dans une lettre. Mais comment nous voir maintenant? Au diable les importuns et les affaires qui m'ont pris un temps que j'aurais si bien passé près de vous ! . . . Ma santé se rt'mety'mais lentement. J'avais été souffrant tout l'hiver dernier, et la violente maladie qui a raccourci mon voyage a achevé d'ébranler ma constitution. Je compte sur la tranquillité et le bon air de la campagne pour me rétablir. Onvient maint&nmit ici en vingtquatre heures. Je vous prie, mon cher ami, de méditer sur celle vérité et d'en i)rofiter, si jamais vous vous trouvez devant vous quelques jours dont vous ne sachiez que faire. Adieu.
A M. J. J. AMFËBË
hiri», janvier 1842.
Uoii lrès*cheranii, je ne vous ai pas envoyé hier do billet pour la chanabre parce que je savais que je ne parlerais pas. Je vous en avais réservé un pour aujourd'hui, ayant oublié votre cours ou plulôt lejour où il a lieu. Je vais donc donner mon billet à un autre; du reste, pour vous dire la vérité, je ne suis pas très-fâché que vous ne soyez pas là; je suis du nombre de ceux qu'une figure amie trouble plus en parlant que la vue de toute une assemblée. De plus, je suis fort inquiet du résultat de oe discours. Je ci*ains que par ses défauts^ et même, j'ose le dire^ ses qualités^ il ait très^peu d'eiïct sur rassemblée. Itfa thèse est de montrer que la cause principale du mal qui nous énerve et nous dévore n'esl (loint dans une multi Inde d'incidents secondaires, ou on la place d ordinaire, mais dans les mœurs politiques de
lu nalioij. Vous sentez qu'avec un^pareil texte on est menacé d'un fimcOj et j'aime autant que vous n'en soyez pas témoin.
Adieu, mille amitiés; dès que j'aurai un instant de santé et de liberté, j'irai à TÂbbaye-aux-Bois. Ce sont deux biens dont j'ai été peu pourvu ces derniers temps.
A MADAME LA MARQUISE DE LEUSSË
Tocquevillc, 29 août 1842.
Vous allez peut-être me prendre pour un Gascon , ma chère cousine; je vous dirai cependant que j'ai vivement regretté que vous ne m'ayez pas indiqué un moyen do vous rencontrer à Paris pendant le court séjour que vous y avez fait. J'aurais relevé ma réputation un peu compromise auprès de vous en vous allant voir aussitôt. Mais vous n'avez pas voulu me donner l'occasion de réparer mes faute passées, et cela est très-mal.
J'aurais d'autant plus désiré de causer avec vous, que je vous aurais expliqué plus aisément de vive voix la raison qui m'empêche de faire en ce moment une démarche en faveur de votre protégé. Cette raison du reste se comprend d'elle-même. Je suis en ce moment en guerre ouverte avec le ministère. Vous jugez que ma recommandation a peu de |)oids; et même je n'ai pas bonnegràa^ à la donner. J'ai voté contre la dernière loi ; j'ai parlé contre. Je suis le plus grand coquin du monde aux yeux du gouvernement. On ne ferait pas de moi un directeur
AU BAROrV EDOUARD DE TOCQUEVILLE. 193
de poste, à plus forte raison ne FercVl-on pas de directeurs de poste à ma recommandation. Il faut laisser passer celle grande colère; d*ici à six mois les choses seront peut-être changées, sinon les choses, au moins les hommes. J'agirai alors bien volontiers et avec tout le zèle que vous {K)urrcz désirer en faveur de M. X. Mais à prirent je ne pourrais le faire sans compromettre et voire protégé et moi-même.
Je suis charmé d'apprendre que les eaux de Vichy vous aient fait du bien. Qu'avcz-vous fait de cette belle et brillante santé que nous admirions tant autrefois? Vous la retrouverez, j'espère, et personne n'en sera plus content que moi. Je vous plains de tout mon cœur d'ôlre si souvent souffrante. Plus je vis et plus je m'aperçois qu'après les véritables affections, le premier bien de ce monde est tout grossièrement la santé. Pour moi, il y a des jours où je me sens prêt à troquer les académies, la Chambre, la gloriole littéraire et tout ce qui suit contre un bon estomac. Après ce vœu prosaïque je vous quitte, mais non sans vous prier de faire agréer à mon cousin et d'agréer vous-même l'expression de mon vif et sincère attachement.
Tocqueville, 24 août 1842.
J'ai reçu dimanche, au moment où j'allais partir do Paris, mon bon ami, une lettre de loi qui m'a afflige. Tu
vil. 13
19ii CORRESrONDÀNCE.
as attache à mon silence, beaucoup Irop prolongé, je l'avoue, une sigrtificalion qu'il est assurément bien loin d'avoir, et que tu ne devrais jamais lui donner. Le soir même de l'élection, mon premier soin a été de l'écrire le résultat de celte grande affaire. Toi et mon père, vous tirer l'un et l'autre d'inquiétudes, vous faire partager ma satisfaction: telles ont été mes premières pensées. Assurément le refroidiissment que lu as l'air de supposer n'était pas encore commencé à ce moment-15. Après l'élection il m'a fallu courir le pays. J'avais dit que je ne ferais pas de visites éleclorales avant la bataille, mais que j'irais remercier mes amis api es; c'est ce que j'ai fait. J'étais de retour à Tocquevilie deux jours avant mon départ pour Paris. Je ne t'ai point écrit, parce que j'espérais pouvoir m échapper et aller à Baugy. La Chambre, en effet, a été cinq jours sans séance publique. Mais des réunions de bureaux et diverses circonstances dont je n'ai pas élé le maîlre m'en ont emj ôché. Voilà toute mon histoire : de la falijfue, des préoccupations, de l'agitation d'esprit, l'espérance de te voir bienlôt. Imagine tout cela, figure-loi mille autre choses encore si tu le veux ; mais, pour Dieu, ne va pas te jeter dans les rêves pénibles que conlient ta lettre. Tu sais que je t'aime de tout mon cœur; que j'ai laffeclion la plus vraie pour il femme et les enfants, que je regarde à bien des égards comme les mirns.* Croire que le fond précieux de ces attachements s'allère, esl une fulii! Et pourquoi s'allcrerait-il donc! La vie politique a dans ses jouissances même, à plus forte raison dans ses nombreuses misères,
une sécheresse, une sorte d'aridilc désespérante qui rejettent vivement Tàine vers les jouissances du coBur et les plaisii*s de la vie privée, et qui font atlacber aux vraies affeclions du cœur une valeur nouvelle; du moins c^cst ce que j'éprouve. Jamais ma femme et deux ou trois amis, à la télé desquels assurément tu es, ne m'obl paru un bien aussi précieux que mainlenant. J'avoue cependant que nos communications sont plus rares, et souvent moins intimes, bien que la conGance et rattachement ne soient pas moindres. D*oii vient cela ? De deux causes : d'une cause matérielle naissant des complications actuelles de ma vie. Je suisi jeté sans cesse loin de toi, soit pour les aiïaires h Paris, soit par la nécessité où nous avons.été ces dernières années de rcUér à Tocquévillc Tété. Mais il faut reconnaître qu'il y a une cause intellectuelle aussi. Jusqu'au moment oi!i je suis entré à la Chambre, nos deux esprits suivaient précisément la même voie: ils s'occupaient plus ou moins, mais en même temps, d'idées politiques générales, de philosophie politique. Ils se rencontraient dans ce chemin-là tous les jours. Le lien naturellement y est resté. Le mien est entré dans la sphère de la politique pratique, sphère toute difTérente. 11 en résulte que, sans cesser d'être d'accoi*d sur les sentiments et les idées générales qui doivent diriger la conduite, nous avons moins à nous dire, parce que nous nous occupons de choses non pas contraires, mais difierentes. Mon esprit est obligé d'apf liquer une partie de son temps et de sa force à l'étude d'une multitude ii.û:.ie de petits détails au courant des-
quels tii ne peux 6ti*e ; qui, vus de loin, ne présenlent au* cun intérêt, qu'on ne peut bien comprendre que lorsqu'on a un besoin actuel et incessant de les étudier. Dans cette voie mon inlelligence n'a point de contact véritable avec la tienne, et notre conversation sur ces objets serait nécessairement aride et stérile. Je n'ai pas perdu le goût du grand côté de la politique; et quand je puis me retrouver assez de calme d'esprit pour m'y livrer, je le fais avec bonheur. Mais je le pouvais tous les jours autrefois; je ne le puis plus que de temps à autre maintenant. Voilà la différence. A cela tu réponds que j'ai tort de me laisser autant absorber par le petit côté ! Qu'il n'a jamais été plus petit que de notre temps... Tu en parles bien à ton aise. Ces petits événements, conduits par des hommes, pour la plupart fort petits, n'en exercent pas moins une inQuence journalière sur toute l'existence de celui qui s'est fourré au milieu d'eux. S'ils ne peuvent lui apporter de bien grandes et de bien nobles émotions, ils tourmentent, agitent, persécutent sa vie à chaque instant. Les événements et les hommes sont petits assurément; mais croi^4u qu'il ne faille pas une attention soutenue et pour ainsi dire passionnée pour se conserver libre et intact au milieu de ce labyrinthe de misérables et vilaines passions, dans cette fourmilière d'intéréis microscopiques qui s'agitent en tous sens, qu'on ne peut classer, qui naboutissent pas, comme cela devrait être, à de grandes opinions communes? Le monde politique de nos jours, dans sa mobile petitesse, dans son désordre perpé. tuel et sans grandeur, absorbe mille fois plus tous les ef-
AU DARON Edouard de tocquryille. lu?
forts de mon intelligence que s'il s'agissait d'une action politique plus productive, plus vaste, mais une. Les accidents qu'on a à redouter ne sont que des coups d'épingle, cela est vrai. Mais beaucoup de coups d'épingle sufliraient pour troubler et agiter l'âme du plus grand philosophe du inonde, a plus forte raison la mienne, qui est malheureusement la moins philosophe que je connaisse. Je suis presque honteux de le dire tout cela; car, en vérité, que fait mon silence ou mes paroles, mon exactitude à écrire ou ma paresse, au sentiment profond, ardent, aussi ancien que moi qui m'unit à toi? Je parlerais moins et je n'écrirais pas davantage, qu'il serait encore peu raisonnable de croire que le fond de mes sentiments change. Non, je te le répète, les misères de la vie politique peuvent bien nuire à l'expression des sentiments que j ai pour le très-petit nombre d'hommes que j'aime et que j^estime, mais je sens tous les jours plus vivement que cesafTections extra-politiques me deviennent plus précieuses. La vie privée et ce qu'elle contient de bon grandit à mes yeux à mesure que je vois de pks près la vie publique. Ne me dis donc plus des choses semblables à celles que contient ta lettre ; elles ne sont pas vraies, elles ne sont pas justes, et elles m'affligent profondément. Or, il ne faut pas affliger les meilleurs amis qu'on ait dans ce monde.
Ce sujet m'a entraîné si loin qu'il me rc^te peu de temps et de papier pour te parler de ce qui s'est passé depuis six semaines.
Jus(]^u'à présent la vie politique n'a eu pour moi qu'un
108 CORRESPONDANCK.
soiil côté vraiment sali^faisniit, c'csl le côte lccn^ Ma posilion dans ce pays, telle que les élections dernières viennent encore de la révéler, est de nature à donner une satisfaction presque sans mélange. Durant celte tout*née qui a suivi les élections, ma marche à lravci*s le pays a été spmée des ém< tons les plus agriVibles; partout la confiance et rarrection des populations semblaient, m'environncr. Cîn'élait poini, on vérité, letriom| lied'unparli, mais celui de la portion la plus cVairée et la plus honnête du pays, abstraction faile de l'opinion politique... Adieu, je t'embr»nsse du fond de mon cœur ainsi qu'Alexandrine et les enfants.
A M. J.-J. AiiPÈUE
Valo^ncs, 20 septembre 1842.
Mon très-cher ami, je touche bientôt au terme de mes pèlerinages électoraux, cl je me hâte de vous en instruire, espérant bien que vous n'oubliez pas votre promesse, él que dès que je serai de retour chez moi, vous nous ferez, à madame de Tocqucville et à moi, Textrôme plaisir d'y venir. Je reviendrai dans ma vieille maison le 2 au scir, après avoir affronté encore d'ici-là une demi-douzaine de dîners qui, par leur longueur, peuvent bien passer pour trente. A parlir du 3, je vous attends ou plulôl nous vous attendons, nous, le billard, l'allemand, la tourelle et surtout Lcf.ucoup d^amiiié et un immense désir de vous tenir longtemps dans nos épaisses murailles, à l'abri
A M. STOFFELS. 190
des soucis, dés ngilalions d^esprit, ni j'espère aussi de Tennui au singulier, ce mal plus grand à lui seul que toule rinnombrable famille des misères humaines. Venez donc sans larder, snrtoul sans manquer; mais ne venez pas pour huil jouis. Nous faisons déjri, ma femme et moi, des plans à perle de vue sur des lectures à faire en commun. Je vous renouvelle la prière que je vous ai déjà adressée dans une de mes précédenfes leUrôs. Si vous connaissez quelque ouvrage instruclir ou cmusanl sur TAsieel surtoulsur rinde, faites*moi Tamilié de le demander pour moi à la BiLlio(hèqi:e dp Tlnslilut, et de me Tapporler au fond de voire malle.
Jesuis délerminéà ne pas vous en dire plus long aujourd'hui. Cela aurait Tair de croire que je ne vais pas wus voir; quand on va se parler, il faut cesser d'écrire. Qu'y a-l-il de plus digne de mépris qu'une lettre, quand on va pouvoir causer? h reviens donc sculemenl h mon refrain : nous vous attendons, nous avons un extrême désir de vous voir; et si vous avez la moindre amitié pour nous, vous ne farderez pas. Âdicu, ou plutôt à bientôt. Je vous embrasse.
A M. STOFFKLS
Tocqucvillc, C octobre 1842.
Je crois ne l'avoir pas écrit depuis les élections, mon cher ami, bien que j'aie trouvé en revenant ici une lettre de loi q4ii voulait une prompte réponse. Je n'ai pas eu
jusqu'à présent le temps ni même le goût de la faire. Pour aimer à l'écrire, il me faut une certaine Iranquii* lité d'esprit et un repos que je trouve bien rarement maintenant. C'est ainsi qu'à peine revenu chez moi, il a fallu en sortir pour parcourir mon arrondissement électoral en- tous sens. J'avais refusé d'aller faire des visites avant les élections, de peur qu'on ne crût que j'allais demander des votes; j'ai pensé qu'il était de bon goût d'en faire beaucoup après, afin de bien montrer quel avait été mon motif en m'abstenant d'abord. Je sentais de plus le besoin de témoigner à mes électeurs ma reconnaissance ; ils m'ont montré dans les circonstances dernières une bienveillance et un dévoûment qui m'ont profondément touché : ce sont jusqu'à présent les seules émotions douces et vraiment agréables de la politique. Ces moments-là sont comme ces petits champs ombragés et frais qu'on rencontre de loin en loin au milieu des sables brûlants et arides de l'Afrique : on en jouit beaucoup, mais on ne peut s'y arrêter, et il faut bientôt s'aventurer de nouveau dans la poussière et le soleil. J'avais de plus un but d'utilité en faisant toutes ces visites et en faisant personnellement connaissance avec ces braves gens. Dans ce temps d'incertitude, de tiédeur, d'indifTérencô et de versatilité f oliliqiie où nous vivons, il n'y a que les rapports personnels avec les clecleui*s qui puissent donner sur eux une véritable prise. Quelle que soit la conduite politique, on n'est sûr de ri.^n quand on n'a pas établi une liaison directe avec ceux qui vous éJisent; on n'a presque rieirà craindre, quelle que soit la con-
A M. STOFFELS. 201
duile politique, quand cette liaison est une fois établie. Comme je veux être de plus en plus libre à la Chambre de mes paroles et de mes actes, j'ai besoin de m'ctablir de plus en plus solidement.
Je te remercie bien d'avoir pensé à moi pour la députaiion de la Moselle. J'aurais été cependant désespéré que tu eusses fait la tentative dont tu paries; tu y aurais mis tout- ton avenir enjeu sans nécessité; car mon élection ici n'a jamais été douteuse, bien que nous ayons eu quelques inquiétudes. J'ai, de plus, failli être nommé à Rennes, où j'ai eu quatre-vingts voix, et où je l'aurais emporté sans un incident imprévu qu'il serait trop long de te raconter.
Un grand inconvénient d'être nommé à Metz, c'eût été d'ailleurs la nature du corpâ^ électoral que j'aurais eu à représenter. Il faut, autant que possible, être la représentation vraie de ses électeurs, ou, du moins, que votre flgure politique apparaisse bien clairement à ceux qui votent pour vous, bien que vous ne pensiez pas comme eux. C'est ce qui m'arrive ici : j'ai sans doute reçu les votes des légitimistes et des hommes d'une opposition très-avancée; mais ceux-là même, en votant pour moi, savaient bien que j'appartenais à l'opposition la plus modérée, et il n'y avait rien de laissé dans l'ombre entre nous.
203 CORRKSrONDANCE.
Tocqueville, 2*2 octobre 18i2.
J'ai rrçu, mon cher ami, la lellre et peu après (on imprimé; je le remercie beaucoup de l'un elde l'aulre. Ton écril sur les Montons m'a paru lies- remarquable. Je dis paru^ parce que je ne suis pas assez versé dans la malière pour juger en dernier ressorl le fond des idées; mais ce petit ouvrage est excellent quant à la forme : c'est là ce dont je puis repondre. C'est le vrai slyle des affaires et des discussions économiques. Tout ce que tu dis de particulier au sujet me semble avoir tous les caractères de la vérité; l'esiirit général de l'écrit me parait cependant être trop exclusivement protecteur. J'avoue que sans vouloir le moins du monde introduire dans toutes les industries la liberté du commerce, je suis porté à croire que cette théorie repose sur la vérité; et que celte liberté est un but vers lequel il est raisonnable de tendie, bien qu'avec des précautions et des gradations infinies. Je crois, de plus, qu'il y a des intérêts politiques en faveur desquels il est sage de sacriliér, dans une certaine mesure, les intérêts industriels. Je citerai, par exemple, l'union douanière avec la Belgique. Je n'ai pas assez étudié la question pour pouvoir répondre que cette union ne fût pas achetée par de trop grands sacrifices; mais je vois très-clairement que, politiquement parlant, pour la grandeur et la force de la France au dehors, cette
A M. nOYËR-COLLAHD. 205
union aurait de si imporiants résullats qu'il serait ^age de racbelcr, même ciier. Voilà mes impressions. Nous pourrons, du reste, nous en entretenir longuement et (ranquillcmcnt au coin de ton fou. Mon pèrL* t*a Mms doute mandé que nous avons fini par arranger nos aflaircs de manière à disposer du mois de décembre pour pouvoir le passer à Baugy. Je ne puis le dire, mon cher ami, avec quelle satisfaction je pense à celte réunion des deux ménages : la vie politique ne rend pas froid et indifférent pour les meilleurs amis, quoi que tu en dises. Adieu.