‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 20 sur 64 · A M. ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

A M. ROYER-COLLARD

Tocqueville, octobre 1842.

Quand j'étais à Paris, monsieur, j'apprenais souvent, d'une manière indirecte, de vos nouvellt?s; mais depuis quinze jours que nous sommes ici, je n'en ai plus d'aucune sorte, et je m'en afflige. Vous savez la tendre et respectueuse affection que j'ai pour vous; et vous ne devez pas vous étonner si j'éprouve quelque anxiété pour une santé que vos amis voudraient voir plus ferme et plus sûre. Veuillez donc, je vous prie, me tirer d'inquiétude en m'écrivant bientôt vous-même comment vous vous trouvez.

Je ne parle pas seulement de l'état du corps, mais de celui de l'esprit. Vous me paraissiez, à Paris, péniblement prooccupé de quelques tracasseries électorales qui, j'es-

père, onl cessé depuis. Je voyais avec chagrin que vous fussiez ainsi poursuivi par ces petites affaires jusque dans le repos que vous venez de vous faire. Je suis, du reste, je vous Tavoue, de plus on plus d'avis que vous avez bien fait de quilter la scène de nos débats journaliers. Nous sommes malheureusement et nous devenons lous les jours si diflerents de vous, que votre place, au milieu de cette assemblée, était de plus en plus difficile à remplir. Vous représentez, nionsieur, un autre temps que le nôtre, des sentiments plus hauts, des idées, une société plus grandes. Vos paroles n'eussent plus été bien comprises ; et la jproloogation indéfinie du silence avait des inconvénients graves à mes yeux. (1 ne m'appartenait pas, assurément, de vous donner un conseil ; mais la chose étant faite, vous me permettrez de m'en réjouir. Réjouir n'est pas le mot, puisque votre résolution diminue les occasions que j'avais de vous voir. Le mot dont il faudrait se servir est celui qui peindrait cette sorte de satisfaction grave qui accompagne un acte pénible, mais utile et honorable. Je sais qu'il y a de vos amis qui craignaient pour vous l'ennui et l'espèce de vide qu'éprouvent ceux qui quittent la vie active. Quant, à moi, je n'ai jamais conçu ces inquiétudes; j'ai eu plus de confiance dans la force si entière de votre esprit. Et, d'ailleurs, je vous l'ai entendu dire à vous-même, depuis longtemps vois viviez déjà à part, vous étiez plus spectateur qu'acteur. A mon avis, votce carrière active a fini en 1830. A partir de cette époque, vous avez eu de grands jours; mais l'action continue a cessé. C'est par l'époque de la Res-

M. ROYER-COLLARD Â A. DE TOCQUEVILLE. 205 tauralion que vous marquerez dans notre Iiistoirc. L*idée simple (el les idées qui demeurent dans l'esprit des peuples sont toujours simples) qui restera dé vous est celle de l'homme qui a le plus sincèrement et le plus dhergi* quement voulu rapprocher Tun de Tautrc el retenir en* semble le principe de la liberté moderne et celui dcPhéredite antique. La Restauration n'est autre chose que riiLstoire de cette entreprise. Quand toutes les idées secondaires auront disparu, celle-là seule restera, et vous en serez le représentant.

Vous êtes bien heureux d'avoir vécu dans un temps où il fût possible de se propeser un but, et surtout un but haut placé. Rien de p iruil ne saurait se présenter de Dotre temps : la vie publique manque d'objet. Quand on reproche, avec raison, à nos contemporains de ne songer qu'à leurs petits intérêts particuliers, ils seraient jusqu'à un certain point excusables de répondre que s'ils se renferment ainsi en eux-mêmes et semblent s'y murer, c'est qu'ils n'af erçoivent rien au dehors qui les attire et. qui les fixe.

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