‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 21 sur 64 · M. ROYER.COLLAHD A A. DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

M. ROYER.COLLAHD A A. DE TOCQUEVILLE

Chàteauvitm, 11 oclobre 1842.

Vous vous êtes souvenu de moi, monsieur, et vous m'avez écrit. Je viens de relire votre lettre que j'avais déjà lue plus d'une fois. Vous n'avez pns seulement bien de l'esprit, mais votre esprit est aimable; il pare tout ce

qu'il vous plaît de dire. Vous me parez moi-même, mais avec tant de bonne grâce que, sans accepter toutes vos paroles, je n'ai cependant point à baisser les yeux. C'eist la vérité que j'ai voulu être ce que vous me dites que j'ai été; l'entreprise basardeuse dans laquelle j'ai échoué a été le (ravail et l'elTort de mes meilleures années. Ce sont des fautes qu'il élaïf permis de ne pas prévoir qui Font réduite, comme on dirait aujourd'hui, à l'état de chimère. . .

Tocqiieville, 5 septertibre 1843.

Je viens de recevoir votre lettre, mon clier ami. J'ai hàlc de vous dire (out le plaisir qu'elle m'a causé. Quelle admirable résolution vous avez prise de fuir ces misérables bicoques du Midi, et de chercher la proprelé clic comrort hors de France... Jamais vous n'aurez élé mieux placé pour bien travailler, à côté du grand mouvement des afTtiires, sans en être troublé. 11 y a certains moments où je suis si tourmenté et si peu maître de moi ici, que je rêve de m'en aller passer un ou deux mois eu pays étranger, de même que quand je faisais mon droit, je louais une chambre, à l'approche des examer.s, dans le pays latin, pour y pouvoir étudier en liberté...

Vous clés un homme inconcevable de vous tire arrangé de manière à ce que nous ne puissions pas môme

correspondre une seule fois depuis noire séparation jusqu'au jour où vous cil s parti pour le Midi. J aurais eu, du reste, peu de choses à vous mander. A mon arrivée ici il m'a fallu finir mon rapport sur les prisons. Le rapport fini, je me suis jeté à corps perdu dans Télude des affaires départementales. J'y ai trouve un vrai plaisir, je voyais surtout avec satisfaction que ce que j'apprenais m' éclairait beaucoup de détails législatifs et administratifs dont j'étais témoin à la Chambre sans les comprendre. Me trouvant ainsi tout frais émoulu comme au sortir du collège, je me suis rendu au conseil-général, où j'ai fait en vérité une belle entrée. J'avais l'avantage de savoir les principes et les raisons des choses que la plupart de mes collègues faisaient par routine. Cela m'a mis cd train, et j'ai mieux parlé que je n'ai jamais fait à la Chambre. D'où vient cela? D'un détestable défaut. De ce que me trouvant sur ce tout petit théâtre sans contestation le premier, j'avais une immense confiance co moi-même et ne m'inquiétais guère du succès. Je dis que cela dénote un détestable et déplorable défaut que je me connais, et qui est à la tête de tous les autres; savoir, une incurable défiance de mes forces, qui fait que je ne puis tirer complètement parti de moi que quand cela n'est pas nécessaire.

Revenu du conseil-général depuis deux jours, je m'occupe à écrire pour le Siècle les articles sur l'abolition de Tesclavage...

Rien de nouveau h ma connaissance dans le monde politique. L'exlérieui* est couvert de voiles à travers les-

. A M. OUILON BAllUOT. ^200

quels on ne voit encore rien. Au dedans calme ylal. Jamais mol ne fui mis plus à propos: car la plalitudc jii nérale augmente sensiblement. Mais ceci voudrait élro traité autrement que dans les dernières lignes d'une lettre écrite à la hàle.

A M. ODILON BAUROT

Tooqueville, 26 sepleiiibrc 18i3.

Je vous adresse cette lettre à Paris, mon cher Barrot, sans savoir si elle vous y trouvera. J'ai vu, il y a quelque temps, dans les journaux, que vous avez quitte les eaux d'Ems pour revenir en France. Je désirais cl je I craignais tout à la fois pour vous ce retour. Il a dû être I accompagné de bien doux souvenirs, mais aussi d'émotions bien cruelles. Que je vous plains, mon cher ami, et combien mon cœur se met aisément à la place du votre; quel vide dans votre maison en y rentrant seuP, quelle amère solitude. C'est une vraie douleur pour vos amis d'être loin de vous dans de pareils moments. Ils voudraient choisir ces moments-là pour vous entourer des témoignages de leur aiTection : en vous sachant si malheureux, ils sentent qu'ils vous aiment davantage.

Veuillez présenter trùs-particnlicremcjil nies respec-

I. M. Oïlilon DaiTol avait, peu de U'iii|is aiipai avant, «Hô aUeiiil iiaii> la plust clicre de ses atTeelions, par la perte de sou iiiii'{uc enf'aiU, charmante fille de seize ans, enlevée subileninit par une fièvre t\pliuide. %«. I \

liieux iiominages a madame Barrol, cl ci*oirc à luus mes scnlimenU de tendre aiïeelion.

A M. HENRY RE EVE, ES(J

Tocqiicvillc, li fiovembrc 18 iô.

Mon cIkt ami,

Ayant besoin d^éerirc à M. Senior et ne sachant pas s^il demeure loujou]*s au même endroit, je prends le parti de vous envoyer la lettre qge je lui destine ; soyez assez bon, je vous prie, pour la lui faire parvenir sans relard.

Je vous écris de chez moi où j'attends sans impalicnce, je vous assure, l'ouverture de la prochaine session. Notre polilique intérieure et extérieure présente aujourd'hui si peu de questions intéressantes et {louvant mener à une solution importante, qu'il faut être ministre pour pouvoir se plaire à s'en occui)er. Le camp de Topposilion est pour le moment en repos. Aussi je viens de passer l'été dans des éludes qui ne se rapportent que de fort loin aux affaires. J*ai examiné en détail et avec un plaisir infini toute la {grande question de voire établissement dans l'Inde. Il y a longlemps que je n'avais travaillé avec autant d'ardeur et de goût. Le sujet est grand, singulier, mal connu même de la plupart des Anglais, du moins dans son ensemble. En France on n'en sait pas le prenn'cr mot, et on ignore également les faciliiés et les difficultés réelles que vous avez trouvées

A M. HENRY I\Et VE, KSQ: 211

dans celle eiilreprisc. Ce qu'il y a vraiment d'extraordinaire dans son succès, est ce qui, au contraire, le fait aisément comprendre. Je me suis facilement procuré les principaux documents dont j'avais besoin, quant aux époques anciennes. Mais quant à l'état actuel^ je suis irès-pauvre. L'ouvrage le plus récent que je possède est celui de Mon Igomery Martin, qui a été imprimé en 1836. Tous me rendriez un grand service de vous informer s'il irexisle pas de statistique plus récente. Il doit y en avoir de publiée, soit en Angleterre, soit dans l'Inde. Les derniers livi-es de quelque valeur que je possède sont ceux du major Macolm et de l'évéque Herbert ; ils ont au moins vingt ans de date. Est-ce qu'on ne fait aucune publication considérable sur l'Inde, depuis que ces deux ouvrages si remarquables, surtout le premier, ont été publiés? EnGn, je manque de notions exactes sur ce qui a amené la récente et peu raisonnable expédition du Caboul. Un si grand événement doit avoir donné naissance à quelque publication instructive. Il vous suflîrait de me l'indiquer. Je me le procurerais par la bibliothèque delà Chambre. Peut-être ce qu'on peut lire de mieux sur ce sujet se trouve-t-il dans quelque grande discussion du Parlement; dans eo r.îs ;i me serait bien précieux d'en avoir la date. Si vous pouviez i)ar le Board of Conlrol obtenir quelques renseignements sur les documents ou livres à consulter, et me faire connaître ce qu'on vous aura répondu, je vous serais très-obligé en vérité.

2lt2 COUUESPOiNDA.NCK.

Tocquevillc, 6 décembre 1843.

Mon cher ami, j'iibordc la session Irislemcnl. LVlal de la question religieuse me cause surtout une profonde douleur. Mon plus beau rêve en entrant dans In vie politique, était de contribuer à la réconciliation de Tcsprit de liberté et de l'esprit de religion, de la société nouvelle et du clergé ! Cette réconciliation est ajournée j our des années; la brèche qui se fermait est rouverte et sera bientôt presque aussi large qu'en 1828. Ce résultat est dû à la combinaison des plus tristes passions et du plus grand esprit d'aveuglement (à mon sens du moins) qui se puisse concevoir. Je n'ai j)as besoin de 1(3 dire à quel point je suis affligé de la guerre que les journaux (je dis \cs jonrnuvx^ car, sur ce poini, ceux du gouvernement sont peut-eire pires que ceux de l'opposition) font au clergé et à la religion même; mais, d'une autre part, je me sens profondément irrité contre les folies qui ont donné naissance à cet orage. Quand Je pense qu'il y a trois ans encore presque toute la presse était, ou favorable au retour des idées religieuses, ou du moins n'y élait pas contraire; que la jeunesse presque entière marchait dans ce sens; que les conseils munici- [aux de presque loules les villes ouvraient la porte aux C()rj)s religieux pour renseignement ; (lu'enfin il si» Irouv.iil dans les Chambres une majorité inmiense et

toujours prêle à voler de l'argent pour créer des sucrursales, augmenter le traitement des ecclésiastiques, et qu'aujourd'hui toute la presse, à la seule exception des journaux légitimistas (exception plus dangereuse quelquefois qu'utile), est dans un j:aroxysmc de vraie fureur; qu'on injurie le clergé dans les cours publics, que des villes commencent à se montrer hostiles, et qu'enfm il n'est pas douteux qu'une immense majorité dans la Chambre ne fasse à la première occasion une querelle au clergé; quand je vois ce déplorable tableau, je ne puis m'empécher de croire qu'il faut qu'on ait commis de bien graves fautes pour avoir transformé en si peu de lemps une situation si bonne en une position si critique. Et, en effet, les fautes ont été et continuent, suivant moi, à être énormes. Le clergé soutenait la cause la pins juste; celle de la liberté d'enseignement; il avait un terrain admirable, solide et constitutionnel, sur lequel il suffisait de se tenir tranquille pour y attirer la majorité delà nation et des Chambres, et y être irrésistible; c'était le terrain du droit commun. Réclamer la liberté (l'enseignement pour tout le monde, en vertu des principes de la constitution, c'est la voie dans laquelle il était d'abord entré. Mais bientôt qu'est-ce qu'ont fait ceux qui parlent en son nom? Ils ont réclamé la direction de l'oducation, comme un droit inhérent à l'Ëglisc; par une absurdité rare, ils ont fait redouter des actes d'autorité auxquels, au fond, ils ne voulaient pas se livrer; ils ont émis des principes en vertu desquels, non-seulement ils auraient été libres d'enseigner, mais de contrôler l'en-

Sli CORRESPONDANCE,

seigncment qu'ils ne donnaient pas, principes qu'ils n'ont ni la volonté ni la possibilité d'appliquer dans la société de notre temps ; e'élait vouloir réveiller toutes les vieilles passions philosophiques sans la moindre nécessité. Mais ce n'est pas tout : au lieu de se borner à réclamer leur part d'enseignement, ils ont voulu prouver que l'Université était indigne d'enseigner. Une multitude d'articles de journaux, de brochures et de trcsgros livres ont été publiés dans le but d'attaquer nominativement une foule de professeurs et de prouver qu'ils no méritaient pas la confiance des familles. Qu'ils eussent raison ou tort dans ces attaques, pou iinporte; ce n'est pas là la question. Le tort était de prendre une marche qui ne pouvait manquer d'éloigner indélinimént la liberté d'enseignement pour laquelle on combattait, soulèverait nécessairement contre le clergé et la religion une foule d'amours-propres exaspérés, et jetterait dans une guerre acharnée des milliers d'hommes influents et actifs, qui, bien qu'ils ne fussent pas ou qu'ils n'eussent pas toujours été orthodoxes et bons chrétiens, laissaient la réaction religieuse se faire sans y mettre obstacle. On ne peut comparer une conduite aussi insensée qu'à celle qui a renversé la restauration en 1830. Quand je remonte à l'origine du mal, je trouve que non pas l'unique, mais le principal auteur est X...; il y a deux ans que j'avertis sans cesse les hommes religieux qui ont de l'influence de ce qui aujourd'hui arrive... mais toujours on vain. J'ai cherché également à modérer*", mais aujourd'hui je n'y peux plus rien, et celte affaire-ci,

A M, GUSTAVE DE BËAUMONT. 215

comme lanl d'autres grandes affaires de ce monde, est désormais dans les mains de l'imprévu. Si le gouvernement a le bon sens de se tenir absolument en dehors et de ne pas chercher à tirer parti des intérêts et des passions en présence, le mal n'arrivera jamais à l'excès où il a été en 1828; mais il sera toujours très-grand, et un accident peut lui faire dépasser toute limite.

Mais en voilà bien long sur ce triste sujet ; ma main esl fatiguée. Adieu, je t'embrasse du fond de mon cœur ainsi qu'Alexandrinc, mon père et les enfants. Nous reviendrons à Paris probablement dès le 20.

A M. GUSTAVE DK llEAUMONT

Paris, 27 décembre i8i3.

Mon cher ami, je reçois à l'instant votre leltre d'Alger, dti 18 décembre. Je vois que j'ai encore le temps de vous adresser quelques mots à Marseille; je me hâte de le faire.

J'ai approuvé hautement votre voyage en Afrique ; sii^u- Icmcnt j'eusse bien désire que vous le fissiez quinze jours plus tôt. liO mal ne sera cependant pas encore très-grand si vous arrivez en effet ici le 5 ou 6 ; mais vous avez un |Nissage de mer, par conséquent un passage de longueur inccrUiine; je n'ose donc encore faire un grand fond sur votre exactitude.

(le que vous me dites de l!Afrique me fait grand plaisir de toutes manières. l/cs nouvelles sont excellentes. De

<2lfi CORRESPONDANCE,

plus, j'espère, d'eiprès voire lettre, que ce voyage mettra fin à la dissidence qui existait entre nos esprits sur la question de la dominalion et de la guerre. J'ai une si longue et si chère habitude d'être du même avis que vous, que j'étais peiné et inquiet de me trouver en désaccord avec vous sur un point capital. C'est cette raison qui m'avait empêché de parler l'année dernière. Ce que vous me dites de la manière efficace dont l'armée prépare et aide la colonisation, dépasse de beaucoup mes espérances. La peinture que vouS me faites de l'inertie et en même temps de l'activité malfaisante des autorités civiles et financières ne me surprend pas. Il y a longtemps, vous savez, que je pense et que je dis qu'en Afrique la tyrannie administrative est encore plus à redouter que la militaire, quoique celle-ci assurément, à la longue, dût l'être beaucoup.

Je ne suis arrivé ici qu'il y a trois jours, parce que j'ai voulu, en revenant de Tocqueville et malgré décembre^ aller visiler le mont Saint-Michel. J'ai trouvé là une ample moisson de faits. Ce voyage était indispensable : l'affaire des prisons est une assez grosse affaire pour le gouvernement; c'en est une énorme pour nous...

Le Siècle insère vos articles avec assez d'exactitude; il en a déjà paru quatre. J'approuve beaucoup les trois premiers. J'avoue que j'aurais peut-être rédigé le quatrième d'une autre manière; ou peut-être n*aurais-je pas touché de loin cette brûlante question. Ce n'est pas que je n'approuve vos conclusions, qui vont à blâmer l'importance qu'on donne à la lutte du clergé et de l'univcr-

silé, el à vous maintenir sur le terrain de la liberté d'enseignement; mais le ton m'en a paru bien agressif \ Du reste, vous trouverez ici beaucoup de gens d'un avis contraire; car peu s'en faut que, dans le vide des esprits et des cœurs, cette question secondaire ne prenne la place des plus grandes questions de la politique. On en parle plus que du ministère. Quant à moi, voilà ma manière de voir sur ce point : les fautes du clergé sont trop grandes pour que je cherche à lutter contre le courant qui se dirige contre lui et, par contre, contre la religion même; mais je n'y entrerai point. Corne vient de publier un excellent livre sur l'enseignement. Ledru-Rollin , après avoir fait dans un premier article, dans le National^ une violente diatribe contre le catholicisme, a fini par poser dans rarlicle qui suit des principes fort justes et fort libéraux en matière d'enseignement. Une loi sur cette matière va être présentée à la Chambre des pairs : ce sera une grosse affaire, quand elle arrivera à notre Chambre.

J'aurais mille autres choses à vous dire ; mais à quoi bon? je vais vous voir. Vous me retrouverez un peu mieux portant, plein d'ardeur et avec la ferme résolution d'agir avec vous de toutes mes forces...

1. Les articles auxquels 11. de Tocqueville fait ici allusion, et que le Siècle ^whW'A h la fin de 1845, contenaient un programme d'opposition constitutionnelle pour la session parlementaire qui allait s'ouvrir.

A M. BOUCIIITTÉ

Paris, 4 février i8U.

Mon cher ami, je reçois votre lellre cl je prolile d'un moment de liberlé pour y répondre deux mots.

Je n'entrerai pas dans le détail de vos idées ; je vous dirai seulement que je les partage en très-grande partie, et que votre lettre m'a paru on ne saurait plus intéressante et digne du plus sérieux examen. Je l'ai mise de côté pour la reprendre lors de la discussion de la loi présentée avant-hier à la Chambre des pairs. Ce dont je veux vous parler en ce moment, c'est de l'appréciation que vous faites et que vous avez entendu faire de mon discours'. Vous l'avez jugé précisément comme il convient de le jujïcr, et les personnes dont vous me parlez ont prononce sansconnaiire.

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