‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 23 sur 64 · Bi-ocliure altribiicc à M. le prince de Joinvillc · texte numérisé non relu

Bi-ocliure altribiicc à M. le prince de Joinvillc

A M. Lt BARON E. DE TOCQUEVILLE

Tocqucvillc, 51 décembre 1841.

Quoique je sois terriblement pressé, mes chers amis, je ne veux pas cependant laisser partir la lettre de Marie, ce dernier jour de Tannée, sans vous envoyer un mot de tendresse. Je ne viens pas vous dire que je vous souhaite tous les biens du monde; car, en vcrilé, je n'ai pas besoin de consulter Palmanach pour faire des vœux de cette espèce en songeant h vous. Mais je veux vous dire de nouveau aujourd'hui, puisque Toccasion s'en présente, que je vous considère comme les amis 1& plus tendres, les plus dévoués et les plus sûrs que j'aie dans ce monde; que je crois cela plus que jamais; que je le croirai toujours; et que vos enfants trouveront toujours en moi la vive tendresse que je vous porte à vous-même. Ceci dit du fond du cœur, je vous embrasse à deux bras et je vous ([uitte pour m'aller replonger dans la fournaise ardente de la politique, ardente par toutes les mauvaises passions qu'on y rencontre, mais bien froide pour loules les bonne» et salutaires émotions du cœur.

A M. EVQiM STOFFëLS

Tocquevillc, 25 oclobre 1845.

Je savais, mon bon ami, que tu avais été aux eaux cet clé; mais j'espérais que ce voyage l'avait remis. Ce que iu me mandes m'afflige profondément en me montrant mon erreur .

Je jouis ici du repos que la (urbulente et triste vie que je mène peut me laisser chaque année. *

Nous avons eu trop de visites celte année : j'entends de ces visites d'indifférents qui troublent la solitude sans compensation; car pour les vrais amis c'est pour les recevoir que la campagne est faite. Nous nous rappelons toujours surtout avec un bien vif plaisir votre séjour ici : nous n'y avons pas nous-mêmes passé de meilleur temps. Je pensais à toi hier en voyant la porle de mon avenue,

2li4 COUniîSPONDANCK.

dont lu as aide a fixer la place cl donl lu as vu poser la première pierre : elle est déjà loule couverte de lierre. Il me semble cependant que ces pelils événements sont arrivés d'hier. Avec quelle impétuosité la vie commence à s'écouler à nos âges ! J'avais entendu dire jadis qu'il en était ainsi : je ne pouvais le croire. Cela montre bien que les choses de ce monde ne sont que e^ que nos sensations les font; car enfin les heures, dans ma jeunesse, n'avaient pas plus de soixante minutes comme à présent. D'où vient donc que le temps me paraissait avoir passé moins vite qu'aujourd'hui ? C'est que mes impressions étaient alors plus nombreuses, plus variées, plus vives, et laissaient dans la mémoire mille traces qui marquaient le passage du lemps...

A )l. DIFAURE

Alger, 6 novembre 1846.

J^aurais voulu vous écrire plus lot, mon cher collègue; mais mon voyage, [K)ur arriver ici, a été beaucoup plus long que je ne pensais, une indisposition de madame de Tocquevillc m'ayant forcé de rester quinze jours à Toulon. Je ne suis en Afrique que dépuis moins d'une semaine. Je n'ai donc fait encore, comme vous pouvez croire, qu'entrevoir les objels; et mes impressions sont trop confuses pour que je sentisse le besoin de les faire connaître, si ce n'était le désir de vous consulter sur un pu deux points. Pour pouvoir le faire ulilement de manière à avoir la réponse, il faut se hâter.

Je ne suis pas encore sorti d'Alger; mais dans Alger, j'ai déjà vu une multitude de personnes de toutas sortes, fonctionnaires et administrés. Voici ce qui résulte avec clarté de loules ces conversations.

Tll. 15

^2'2n CUKUKSrONDANCfc;.

J'ai trouvé partout sans exception^ celte idée que le maréchal * est hostile à tous les développements de la société civile, qu'il ne la comprend pas, qu'il ne la veut pas, que le plus qu'on pût attendre de lui serait qu'il ne s'en mêlât pas du tout et abandonnât entièrement à d'autres cette immense partie de sa tâche. Les fonctionnaires qui lui sont le plus dévoués me paraissent aussi pénétrés de cette opinion que tous les autres. D'une autre part, il est cerlain que ses grandes qualités niililaires et ses défauts même lui donnent une irrésistible puissance sur l'armée. Il reflète toutes ses passions et tous ses in- (érêtSi et possède en retour au plus haut point sa coniiance et ses sympathies.

Quant à l'administration civile, l'opinion générale rae paraît être, et mes observations sont parfaitement d'accord avec elle, qu'elle fonctionne très-mal ou plutôt ne fonctionne pas du tout. Il faudrait une longue lettre pour expliquer seulement les raisons de ce fait. Je les garde pour les conversations que nous aurons sur ce sujet à mon retour. Je me bornerai à vous dire ceci : les rouages sont si nombreux et si compliqués que, me faisant rendre compte du chemin que faisait une dépêche pour arriver de Paris à l'administration supérieui^e d'Alger, et de celle-ci dans les mains du fonctionnaire charge d'agir, j'ai trouvé que la première était beaucoup moins longue que la seconde. La letti^e du minisire qui contient un ordre relatif aux travaux publics, par exemple,

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