ANISÉE
K EUGÈNE STOFtELS
Paris, 0 mars 18 i9.
Ta lettre m'a c^iusé un vrai plaisir, mon cher nmi, en m'apprenant que l'état si pénible dans lequel tu as passé tout l'hiver commençait à s'améliorer. J'espère que le beau temps, s'il ne te donne une forte santé, te rendra du moins une vie extérieure et supportable. Comme tu me le dis, le mauvais côté de la vie est celui-là... J'ai moi-môme, de ce côté, souvent beaucoup d'ennuis. Cependant avec l'âge ma santé se fortifie sensiblement, quoique je sois sujet à bien des incommodités. C'est ainsi que, depuis deux mois, je ne sais quel malaise mal défini me jette dans une sorte de torpeur qui me réduit à une sorte de sommeil intellectuel. Il semble que depuis que la propriété et la vie ne sont plus en question, je ne puisse plus m'intéresser à rien.
A, EUGEMK STOFFEI.S. :i5n
C'est le mal des révolutions qui, i^otnnie le jeu, iinissenl par donner l'habitude des émotions et par les faire ài^ mer pour elles-mêmes, indépendamment même du gain . Ta lettre est pleine d'un sens profond et qui prouve quo, si ton corps est malade, ton esprit gagne en vigueur; je ne dis pas en juslesse; car il a toujours eu cettQ quaiitc-ci à un degré rare. Ce que tu me dis de l'état des esprits à Paris et en province est vrai. Les effets que tu attribues au vote universel sont les etTets réels. Ne sommes-nous pas cependant bien heureux de l'avoir? Où trouver une autre fabrique^ dans laquelle on puisse forger des pouvoirs? Or, ce dont cette société qui ne croit plus ni à un homme ni à une idée, où tout est mobile et faible, a besoin, c'est moins d'un pouvoir bien organise et sage que d'un pouvoir quelconque : sans quoi elle tombe en dissolution. Le vote universel est quant à présent la seule source que je connaisse où Ton puisse aller puiser de la force gouvernementale : voilà son grand et pour ainsi dire, son seul mérite à mes yeux. Quant à ce qu^il fait en ce moment, il y a là beaucoup d'accidentel et de passager, et ceux qui croient y voir des signes de son caractère permanent sont des gens qui ont la vue bien courte. Comme tu le dis aussi avec un grand sens, audessous de ces volontés actuelles qui aspirent à un gouvernement fort et presque absolu, il y a des mœurs, des habitudes, des idées, des intéiêts démocratiques et révolutionnaires qui se retrouveiont tôt ou tard. .
Du reslc, un voile épais dérobe aux regards l'a-
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venir le plus prochain. I^a nation n'a plus d'autre passion dominante que celle du bien-être : et, chez un peuple en cet état, tout est possible. Adieu.
A M. ODILON DAnnOT rntlsiiiKXT nu rossEU de» «ixistres
Pati«. A mai l$i9.
Mon cher ami,
J ai vu hier dans le Moniteur que vous m'aviez nomme d'une commission qui doit s'occuper de la question des prisons en l'envisageant surtout par son cô(c pénal. Je vous remercie d'avoir pensé à moi, et je me fclicile surtout que nous devions travailler sous votre présidence ; car, vous le savez, pei*sonne n'a pour vous plus que moi d'estime, et, malgré les misérables petits tiraillements de la fin du dernier règne, plus de sincère et véritable afleclion. Nous étions tous les deux de la minorité dans la commission de Constitution, sur les deux capitales questions de la centralisation et des deux Chambres. J'espère, cette fois, que nous allons être ensemble de la majorité dans la commission des prisons et que nous y ferons de bonne besogne. J'aurais été causer avec vous un peu longuement, ce dont j'ai depuis longtemps grande envie, si je ne parlais pour un petit voyage. Ma santé est tellement ébranlée par les agitations et les travaux de l'année qui vient de se passer, que quelques