‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 35 sur 64 · A M. SENIOR, ESQ · texte numérisé non relu

A M. SENIOR, ESQ

Versailles, 27 juillet 1851.

Cher M. Senior,

J'ai été bien satisfait de l'effet général qu'a produit mon rapport* en France et charméde l'opinion qui s'est manifestée à mon égard chez vous. Je tiens presque autant à ce qui se dit de moi sur un côté de la Manche que sur l'autre; et j'ai d'ailleurs tant de sentiments et d'idées qui me sont communs avec les Anglais, que l'Angleterre est devenue pour moi comme une seconde patrie intellectuelle.

Pourquoi mon plaidoyer en faveur de la révision ne vous a-t-il pas convaincu? Qu'y a-t-il de contradictoire entre ce que j'ai écrit à celte occasion et ce que je vous disais l'hiver dernier? L'élection inconstilutiounelle du président me paraissait un événement très-probable : je le crois encore, quoique Louis-Napoléon Bonaparte ail

1. Rapport du 8 juillet ISM sur la révision de la Constitution.

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achevé de s aliéuer les classes supérieures et presque tous les hommes politiques éminents; quoique, autaiitquejcn puis juger, sa popularité dans le peuple lui-même soit foi*t diminuée et diminue tous les jours. Cependant, je vous avoue que je persévère à regarder sa réélection comme à peu près inévitable, par l'absence de tout concurrent possible, et par suite de Tanxiélé générale. Je crois que le courant bonapartiste, s'il est détourné, ne peut l'être que par un courant révolutionnaire dont le danger serait plus grand encore : enfin, je pense que Napoléon réélu inconstitulionnellement, tout devient possible, eu fait d'entreprise contre la liberté. Je le croyais si bien, il y a six mois, comme aujourd'hui, que je me rappelle vous avoir dit alors que, probablement, la fin de tout ceci serait de me faire quitter la vie publique, afin de ne pas me mêler à un gouvernement qui tenterait de détruire en droit ou d'annuler en fait les institutions constitutionnelles, et peut-être y réussirait pour quelques années, grâce à la fatigue des esprits. Croyant peu à la possibilité de maintenir la République, qui eût été le gouvernement de mon choix s'il eût été possible, j'eusse vu sans peine Louis-Napoléon devenir notre chef permanent, si j'avais cru possible, d'une part, qu'il pût rallier autour de lui la tête de la société; de l'autre, qu'il pût et voulût être un prince constitutionnel. Mais je ne croyais pas cela possible, je vous l'ai dit; et tout ce que j'ai vu depuis mon retour m'a montré, de plus en plus, combien j'avais raison. Le président est aussi imperméable aux idées constitutionnelles

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que Tctail Charles X lui-même. Il a sa légitimilé à sa manière, el il croit aux constilutions de l'empire comme l'autre au droit divin. En outre, il ost, déplus en plus, séparé de la presque totalité des hommes qui ont le talent ou l'habitude de mener les affaires, et réduit à chercher son point d'appui dans les instincts ou les passions du peuple proprement dit. Ainsi la réélection, surtout inconstitutionnelle, peut avoir les plus tristes conséquences, et cependant elle est presque inévitable, si Ion n'a recours aux passions révolutionnaires que je ne veux point réveiller dans la nation. Où mène tout ceci, sinon à désirer la révision dont l'effet serait ou de ren dre la réélection du président impossible en changeant la nature et l'origine du pouvoir exécutif, ou moins dangereuse en la rendant légale?

Beaucoup de gens en France et môme quelques personnes en Angleterre m'ont reproché de m'étre tenu si (inergiquement sur le terrain de la Constitution et d'avoir entraîné l'Assemblée à y adhérej* d'avance par son vote même. On m'a reproché d'avoir prévu le cas où le président serait élu irrégulièrement et d'avoir engagé, dans ce cas, l'Assemblée à la résistance. C'est une erreur qu'il est facile de découvrir en relisant le raj)porl. Je n'ai pas prévu ni voulu prévoir ce que ferait, ou devrait faire rAsseniblée dans le cas d'une réélection inconstitutionnelle : cela dépendra en effet entièrement des circonstances et surtout du nombre des votes. II est évident qu'il y a telle manifestation de la nation devant laquelle il serait prudent et patriotique de céder. Ce que j'ai dit elfoit dire

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à l'Assemblée : c'est que d'ici là il ne fallait pas permettre que personne s'écartât de la légalité; qu'il fallait empêcher les partis et le gouvernement lui-même d'entraîner le peuple dans des candidatures inconstitutionnelles; qu^il fallait agir et engager tout le monde à agir de manière que la nation fût jusqu'au bout maitresse d'elle-même, et influencée par ses seuls intérêts et ses seules pensées. J'ai dit cela avec autant de vigueur que je l'ai pu, d'abord parce que je croyais très-utile que cela fût dit, et ensuite parce qu'il me convenait de le dire. Il se peut qu'il arrive un moment tellement critique, que je sois moi-même d'avis qu'il faut laisser le peuple violer la Constitution; mais je laisserai faire cette triste besogne par d'autres. Je n'abattrai jamais de mes mains le drapeau de la loi dans mon pays. Un autre motif m'a porté à être net et explicite sur la question de légalité. Il y a deux choses dans la révision : un mouvement national respectable et une intrigue qui consiste à affaiblir la puissance morale de la Constitution à Tavance. Je voulais bien seconder le premier, mais non favoriser l'autre. En somme, notre situation est plus compliquée, plus inextricable et plus obscure qu'elle ne l'a jamais été. Nous sommés toujours dans une de ces positions étranges et terribles où rien n'est impossible et rien n'esta prévoir. Ce qu'il y a de moins invraisemblable, c'est l'élection du président, et en même temps celle d'une assemblée beaucoup moins présidentielle qu'on ne le suppose; de telle façon que si Louis- Napoléon ne profite pas de la première impulsion po-

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pulaire pour met Ire la main sur tous les pouvoirs, il peut se retrouver de nouveau en face d*une assemblée qui ne lui laisse pas ses coudées franches. En face de cette situation sans exemple dans Thistoire, la nation est parfaitement calme et même assez prospère. Sauf Tagriculture qui souffre toujours, le mouvement industriel ne décroit pas; il s'est accru, au contraire, dans ces derniers temps. Chacun, sans s'exposer à de grands risques, poursuit avec activité et persévérance son négoce et s'occupe avec ardeur et avec profit de ses affaires, comme si tout n'était pas incertain pour demain. On ne voit pas sans doute arriver 1852 sans une terreur très-grande et même, à ce que je crois, exagérée. Mais nous avons tous reçu l'éducation des révolutions : nous savons qu'il faut y vivre comme le soldat en campagne, que la chance d'être tué le lendemain n'empêche pas de songer la veille aux soucis de son diner et de son coucher, et même à l'occasion de se distraire. Nous en sommes tous là ; et quand je vois l'attitude de toute la nation, je ne puis m'empêcher de l'admirer. Jusqu'au milieu de tous ses travers et de toutes ses faiblesses, c'est un grand peuple.

Ce que vous me dites, que le bill contre les titres ecclésiastiques ne mènera à rien, me parait vraisem* blable, grâce aux mœurs du pays. Mais pourquoi faire des lois pires que les mœurs? c'est le contraire qui devrait être. Je vous avoue que j*ai élé de cœur et d'esprit avec ceux qui, comme lord Aberdeen et M. Gladstone, se sont opposés, au nom delà liberté et du principe

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