‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 36 sur 64 · A M. SENIOR, ESQ · texte numérisé non relu

A M. SENIOR, ESQ

même de la réforme, à ces atteintes à la fois vaines et dangereuses que le bill a portées, au moins en théorie, à rindépendance de la conscience. Où se réfugiera la liberté religieuse, si on la chasse de l'Angleterre? Si ceux qui partent des principes du libre examen et de la tolérance qui en découle nécessairement se mettent à être intolérants, quel droit ont-ils, je vous prie, de repro* cher rien, en fait d'intolérance, à la cour de Rome, qui, si elle conteste les principes de la raison individuelle, ne viole pas du moins ses propres principes ? Je sais qu'il est fort imprudent de juger ce qui se passe dans un pays étranger; toutefois je ne puis m'empêcher de croire que, quand on verra de loin tout ce mouvement et toute cette agitation causés par ce qu'on nomme the papal ag^e^sion, cela ressemblera beaucoup, quoique en petit, aux passions qui s'emparèrent de la nation il y a deux siècles, après la découverte du popinh plot. Le mouvement actuel paraîtra moins violent, mais non pas plus raisonnable; et ceux qui y auront aidé seront plus surpris que nous ne le sommes nous-mêmes en le regardant.

Je finis celte interminable lettre en vous priant de croire à tous mes sentiments de sincère amitié.

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A Bl. IIKMRY RËEYE, £SQ.

Paris, 27 novembre 1851.

Je VOUS demande pardon, mon cher ami, de n'avoir pas encore répondu à votre lettre, et de n'y répondre aujourd'hui encore qu'en peu de mots. Je n'ai jamais été, je vous le confesse, moins qu*à présent en humeur écrivante. De quoi parler, si ce n'est de politique? el quel triste sujet de conversation que celui-là ! En vérité je n'ai point le courage d'entreprendre une pareille tache. Que vous dirai-je d'ailleurs que vous n'ayez appris par les journaux? Le spectacle dont je suis le témoin, s'il m'était permis de m'y arracher, me ferait fuir dans la littérature : mais cela est encore défendu, ot je ne puis encore que jouir en imagination du temjs où, loin des affaires publiques, de ceux qui s^en occupent et même de ceux qui en parlent, sans conversations politiques, et, s'il se peut, sans journaux, je tacherai de m'isoler de mon temps et de mon pays, pour vivre en moi-même et de moi-même. Je vous donne rendez-vous pour ce moment-là dans les vieux murs de Tocqueviile où nous causerons de tout, excepté du présent. Jusque-là n'attendez rien de moi qui vaille la peine d'être dit, si ce n'est pourtant l'assurance de l'ancienne et bien sincère amitié que je vous porte.

À G. de: beaumont

Paris, 18 février 18^2.

Mon cher ami, je vois que vous transportez dans la solitude les mêmes agitations d'esprit que je rencontre au milieu du monde. Il ne saurait en être autrement. Où ne Irouve-t-on pas aujourd'hui en* France des objets qui réveillent de tristes pensées? Et fût-on hors de France, on ne serait point encore à Tabri : car la maladie est en nous aussi bien que hors de nous. Lanjuinais, qui est en Italie, mande que le souvenir de la France lui gâte la vue des chefs-d'œuvre et du soleil.

Il faut bien cependant prendre son parti de ce qui se passe et ne pas se dissimuler que ceci aura une assez longue durée. Quant à moi, je ne retrouve le calme qui me permet de m'occuper de mes éludes qu'en me démontrant à moi-même que je suis hors des affaires pour

longtemps, et qu'il s'agit de prendre de nouvelles habitudes et de se créer en conséquence de nouveaux intérêts. Ce n'est pas la méthode de tout le monde. Je rencontre au contraire sans cesse des gens qui se font les illusions les plus ridicules, de vraies illusions d'émigrés, et qui supputent gravement le nombre de mois qui restent au gouvernement c^ vivre. Quant à moi, j'en reste à ma formule des premiers jours. Il ne fondera rien; mais il durera. Avec beaucoup plus de forces que le gouvernement républicain, il jouit comme .lui de l'avantage d'être un terrain neutre où les deux partis monarchiques viennent chercher asile en attendant, et qu'ils préfèrent au camp de leurs anciens ennemis. Cela est vrai, surtout des légitimistes que non-seulement on laisse venir, mais qu'on attire par toutes sortes de petits stratagèmes dont le succès est rendu facile par l'envie qu'ont quelques-uns d'entre eux d'être pris pour dupes. C'est ainsi qu'on va leur disant à l'oreille que sur le fameux billet que dojt laisser le président se trouve le comte de Chambord. C'est le cas de dire : « I^e bon billet qu'a La Châtre ! » Dernièrement, lady Douglas disait à quelqu'un que le président détestait le mariage; qu'il n'aimait pas sa famille, et que sans doute, si on ne l'irritait pas, il laisserait le pouvoir à la légitimité. Toutes ces billevesées, la lassitude, la peur, l'ambition, la haine des d'Orléans aidant, font leur chemin. Ajoutez à tout cela les ambitions secondaires du parti, tous ceux qui ont souffert soit de ne pas être dans les assemblées, soit d y être sans talent ()e parole et qui clabaudent maintenant contre ce qu'ils appelentle règne

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des avocats, et vous aurez une idée de la débandade.....

Le Journal des faits a reproduit la lettre où vous refusez toute candidature. Je n'ai pas l'ombre d'un doute que nous faisons bien de nous tenir à Técart. Il n'y a rien à faire pour nous jusqu'à ce que l'esprit libéral renaisse en France. Jamais je n'ai eu de conviction plus ferme et plus tranquille que celle-là. Mon seul trouble vient de la crainte de ne pas trouver à bien occuper les loisirs forcés et probablement très-longs que cet avenir me laisse. Je ne puis saisir encore fortement ni même apercevoir très-nettement le sujet que j'ai choisi : cela me donne souvent des jours de grand abattement.

Les élections approchent sans que la vie électorale se montre nulle part. Le sentiment de l'insignifiance de la chose me parait général. Je crois que l'administration fera passer presque partout ses candidats; cependant pour peu qu'on s'entendit à Paris, je suis convaincu qu'on y battrait le gouvernement. Je viens de lire dans le Moniteur la loi sur la presse ou plutôt contre la presse. Tout ce qu'on peut imaginer en dehors de la censure est accumulé dans ce décret pour rendre toute discussion illusoire et même tout mouvement de la pensée impossible. Je vous recommande surtout l'article sur les fausses nouvelles où le fait seul est puni, à part de l'intention de mal faire. £h bien! malgré tout cela, le jour où l'opinion publique commencera à se réveiller, on sera^obligé d'avoir recours à la censure, pratiquée ouvertement ou en secret. La censure est le seul spécifique connu contre la liberté de la presse.

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