A VICTOR LANJUINAIS
Paris, 18 avril 1852.
Vous avez fait preuve d'une grande paresse à mon égard, mon cher ami; car vous ne m'avez écrit que deux fois depuis votre départ. Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par madame votre sœur et madame votre bellesœur que j'ai été voir l'une, après l'autre. J'ai su que vous vous portiez bien et que vous parveniez à oublier, parmi les chefs-d œuvre et les ruines de Tlialie, nos affaires de France. Vous ne pouviez mieux faire, et je vous envie d'y avoir réussi. Quant à moi, j'y ai travaillé de mon mieux sans obtenir un succès complet. Je me suis si bien mis à l'écart de la politique, que j'ai fini par ne plus lire à peine les journaux; j'ai même été très-peu dans le monde des salons. J'ai beaucoup vécu chez moi ou à la Bibliothèque nationale. J'ai commencé de grands travaux que je poursuis assez mollement. En outre, je me suis bien porté : voilà mon bulletin depuis quatre mois. Mon intention est de quitter Paris à la fin du mois pour me rendre chez moi à la campagne. Là, j'espère, je pourrai consolider la pacification de mon esprit et achever de le mettre dans un état où il puisse produire. Une satisfaction que nous laissent les circonstances actuelles, satisfaction qui ne se rencontre pas toujours, même dans des temps plus heureux, est la complète certitude qu'on a de n'avoir rien de mieux à faire que ce que nous fai-
A VICTOR LANJUINAIS. 2Si
sons, VOUS en voyageant, moi en lisant et en écrivaDt. Quels que soient le sort et les devoirs qui nous attendent, il est bien certain que dans ce moment nous n'avons qu'une marche à suivre : c'est de rester absolument étrangers à la politique et de chercher ailleurs un aliment à l'activité de notre esprit. La France est dans un de ces moments où elle ne veut rien que la tranquillité et où il faut se garder de chercher à la réveiller, si Ton ne désire être mal venu d^elle. En vérité, quand la nation est prise d'un de ces états-là, et il s'en est rencontré plus d'un dans son histoire, on doit savoir gré à ceux qui la gouvernent de tout le mal qu'ils ne font pas ; car ils pourraient tout faire absolument, sans que personne y prit garde.
Je vais donc retourner chez moi dès que l'été sera venu, et j'y resterai jusqu'à l'hiver. Rappelez-vous que vous nous avez à peu près promis de venir nous y voir, et que nous y comptons.
Beaumontvit à la campagne depuis le commencement de l'année; Corcelle va de son côté partir. Dufaure quitte Paris à la Gn du mois pour la Saintonge; il est, je crois, déterminé à reprendre, à Paris, sa robe d'avocat à la rentrée prochaine : ce qui me semble excellent à tous les points de vue. Vivien qui, comme vous le savez, est très-pauvre et supporte très-noblement sa pauvreté, s'est retiré dans une petite maison à Saint-Germain. Rivet est plongé dans les Grandes affaires, où il doit réussir; la compagnie du chemin de fer de l'Ouest a voulu l'avoir pour président et directeur. J'aurais, comme vous pou-
vez penser, mille autres nouvelles, petites ou grandes, générales ou particulières, à vous donner; mais je me borne à vous remercier de tout ce que vous me dites d'intéressant dans voire lettre du 21, à me rappeler à votre souvenir, et à vous assurer que ce sera un vrai plaisir pour moi de vous revoir et de causer comme toujours à cœur ouvert avec vous. Tout à vous d'amitié.
P. S. Arrangez-vous, je vous prie, pour venir cet été chez nous.
À MADAME PUILLIMORE
Tocqueville, 20 juin 1852.
Me permettrez-vous, madame, de rendre un véritable service à un de mes amis en lui procurant le plaisir de votre connaissance? J'ai assez compté sur vos bontés pour le croire; et j'ai donné cette lettre d'introduction à M. le comte de Champagne qui sera très-heureux de vous la rendre. C'est un jeune homme qui appartient à une famille très-ancienne et très-distinguée. Il est riche; il a reçu une excellente éducation. Depuis deux ans, il est attaché à notre ministère des affaires étrangères, et il occupera certainement un rang dans notre diplomatie. Je l'aime beaucoup et suis lié avec sa famille qui est alliée à la mienne. Je réclame pour lui un bienveillant accueil, et lui envie le plaisir qu'il aura à vous voir et à causer avec vous.
A MADAME PUILUMORE. 285
Je VOUS écris, madame, du fond d'une province où je vis peu avec les hommes et beaucoup avec les livres; et comme tous les humains ne vous ressemblent pas, je me trouve très-bien de m'être séparé d'eux. Je me suis plongé avec délices dans des études que les affaires et les révolutions avaient interrompues. J'ai commencé un grand ouvrage que j'avais en vue depuis plus de dix ans, et que je ne croyais jamais avoir le temps ni la liberté d'esprit d'entreprendre; et je vous confie qu'il y a bien des moments où je suis assez égoïste et assez mauvais Français pour me trouver très-heureux. 11 n'y a qu'une sorte de vertu qui vient me troubler en me faisant sentir qu'il n'existe pas de bonheur individuel qui puisse consoler de la ruine des institutions dont on avait espéré la grandeur de son pays. Il est dur, quelque plaisir qu'on trouve dans la vie privée, de penser que cette grande et terrible révolution française puisse aboutir, ajH*ès soixante ans, à ce que nous voyons. Aussi, madame, n'est-ce point la fin de ce grand drame, croyez-le; c'est un nouvel acle ajouté à tant d'autres ; ce n'est pas encore le dénoûment.
Rappelez-moi, madame, je vous prie, particulièrement au souvenir de M. Phillimore et de M. votre père. Madame de Tocqueville veut être rappelée au vôtre; et moi, madame, je vous prie d'agréer de nouveau l'hommage de mon respect.
284 CORRËSPONDANGK.
A M. FRESLOiN
Tocquevillc, 28 juin 1852
Mon cher ami» j'aurais voulu tous écrire plus tôt. Je suis puni de ma négligence par l'absence de toute nouvelle, dont je souffre beaucoup en ce moment. Maintenant qu'on se défie de la poste (je crois à tort, du moins dans les cas ordinaires), on traite les absents comme les morts, et le prétendu danger qu'il y a à leur commun!niquer ses pensées endort la conscience relativement à la mauvaise action qu'on commet très^certainement en ne leur écrivant pas. Du reste, cette tirade ne s'adresse pas à vous (à votre égard je suis dans mon tort) mais à Rivet, auquel je m'étais adressé il y a déjà longtemps pour avoir des nouvelles et qui ne m'a pas répondu. Il n'y a plus maintenant à Paris que vous et lui, qui puissiez m'apprendre un peu ce qui se passe, en admettant qu'il sâ passe quelque chose. .Quand vous êtes muets l'un et l'autre, je suis séparé du monde. Ne me laissez pas, je vous prie, trop longtemps au fond de mon puits, sans m'instruire de ce qui est arrivé à la surface de la terre. Je vous demande, entre autres, des détails sur ce qui s'est passé au Conseil d'État à l'occasion des biens confisqués à la maison d'Orléans. Il y a certainement eu une scène intérieure qui a dû percer bientôt dans le public. On doit savoir aujourd'hui, sans erreur, le nom de ceux qui ont voté dans un sens et le nom de ceux qui ont voté en sens
conlraîre. Cet événement élant décisif dans la vie des uns cl des autres, et beaucoup d'entre eux m'élant connus, j'ai hâte de savoir à quoi m'en tenir sur leur conduite dans cette circonstance capitale.
Je suis arrivé ici depuis trois semaines; j'ai vu assez de monde, et ne puis portant vous rendre aucun compte du pays. On ne dit rien et, en vérité, je crois qu'on ne pense guère. Le trait saillant me semble une espèce d'hé-* bêtement général à l'endroit de la politique, et je dirais volontiers de toutes choses, si ce n'est des petits intérêts journaliers.
Cet immense silencequi règne amène peut-être en d'autres pays le malaise de l'esprit. Il me semble qu'ici il facilite son sommeil. Quand la passion politique existe, l'absence de nouvelles et de polémique la contrarie et l'exalte; il en est de celle-là commode toutes les autres qui s'augmentent dans la solitude et le silence. Mais pour des gens qui n'ont pas d'autres désirs que celui du repos, quoi de plus commode que la cessation de tout bruit? Leur assoupissement en devient plus profond. Je sais bien que nous ne sommes pas une nation de dormeurs; mais d'où peut venir maintenant le son qui nous éveille? Je fais moimême comme tout le monde, je sommeille. Je me permets seulement de rêver ; encore est-ce au temps passé plutôt qu'au présent. Dans le présent, je ne m'intéresse qu'à mes amis. Les derniers événements ont achevé de me guérir du faible que je conservais encore pour le demeurant de l'humanité. C'est comme un second âge mûr qui s'est ajouté à celui que j'avais déjà : une misanlhro-
pie instantanée qui est venue par-dessus la misanthropie graduelle qu'amènent naturellement les années. Il faul cependant bien vivre avec ce genre humain, puisqu'il n'y a rien de mieux que lui sur la terre, et qu'au fond il arrive souvent que celui qui en médit ne vaut pas mieux que lui.
Je demandais aussi à Rivet des nouvelles de nos amis d'au delà de la frontière ; en avez-vous et quelles sontelles? Enfin je lui disais de nouveau qu'il me remplirait de joie s'il venait nous voir à un moment quelconque de cet été. Je vous dis la même chose, mon cher ami ; vous trouverez ici des hôte^qui seront heureux de vous recevoir dans une paisible solitude où l'on regarde les indifférents comme des ennemis naturels, mais où les gens qu'on estime et qu'on aime sont doublement bien accueillis ; où l'on fait ce que l'on veut sans gêner personne ni être gêné par personne; où l'on trouve enfin la liberté qu'on exile du reste de la France. Venez donc quand vous voudrez, et soyez sûr de nous faire plaisir.
Ma femme veut que je la rappelle à votre souvenir, et moi je vous prie de croire à tous mes sentiments de me et sincère affection .
TocqueTÎUe, 5 juillet 185^2.
J'ai bien regretté, mon cher ami, de quitter Paris sans pouvoir aller vous serrer la main et prendre congé
de madame Barrot. J'ai essayé en vain de vous trouver rue de la Ferme, et le temps m'a manqué pour pousser jusqu^à Bougival. Je sentais cet)endant trèsvivement le besoin de vous dire adieu, de même que j'éprouve aujourd'hui celui de rester en communication avec vous. Avec nos opinions et nos goûts, qu'avonsnous de mieux à faire que de vivre entre nous? Ne sommes-nous pas des étrangers en France, et, pour retrouver quelques-uns des charmes de la patrie, avonsnous d'autres ressources que de nous communiquer souvent nos sentiments et nos pensées? Nous ne pourrons nous passer les ufis des autres que quand notre pays nous sera rendu : cela arrivera un jour, mais quand? Je l'ignore. Indépendamment de cette raison générale, et qui n'est que Irop durable, qui me porte à vous écrire, j'ai de plus, en ce moment, un motif particulier de vouloir le faire. Voilà, contre toute attente, les conseils généraux électifs, et l'élection cantonale par le . vote universel conservée. C'est à vrai dire la seule liberté réelle qui reste; car, d'uAe part, l'administration ne pourra jamais dominer une élection de celte espèce comme l'élection politique, et, de l'autre, des corps ainsi élus auront toujours la haute main sur les autorités locales. Que devons-nous faire en présence d'une telle situation si on nous offre une candidature? Quant à la masse des hommes indépendants, je n'hésite pas à dire que je les verrais avec peine abandonner des fonctions de cette espèce. Mais ne sommes-nous pas dans une situation trop particulière pour .faire nous-mêmes
ce que nous désirons voir faire à d'autres? Je suis porte à le croire. Toutefois, je n'ai voulu prendre aucun parti sans vous écrire et sans vous demander ce que vous pensez et ce que vous comptez faire. Je vous prierais de ne pas trop tarder à me répondre, car d'un moment à l'autre le gouvernement peut faire procéder aux élections dont je parle.
J'ai vu très-peu de monde depuis mon arrivée dans ce pays. Ce qui me frappe le plus, comme le trait le plus saillant du moment, c'est moins Tapprobation de la politique actuelle que l'absence de toute idée et de toute impression politique quelconque. C'est une suspension à peu près complète de la vie collective et nationale. Chacun est retiré et comme enfoui dans ses affaires privées, n'en sort point de lui-même, et trouve mauvais qu'on veuille l'en faire sorlir. Ce serait un spectacle triste à mourir, si Ton ne pouvait se faire au dedans de soi-même un asile qui permît de laisser rarement échapper sa pensée au dehors. Je tâche d'agir ainsi, et j'y réussis assez bien jusqu'ici, mais non pas assez cependant pour n'être pas saisi de temps à autre par une grande mélancolie. Adieu .
Tocqueville, 16 juillet 1852.
Mon cher ami, la vie que nous menons ici est si retirée, si égale, si unie, qu'avec la disposition de vous
A M. G. DE fi EAU BION T. 289
loul dire, je ne sais que 'vous dire. Je vous ai déjà mandé, je crois, que je m'élais remis sérieusement au travail. J*ai continué depuis lors avec une ardeur intermittente, mais suffisante pourtant pour me faire trouver souvent ma solitude charmante et toujours douce. J'ai déjà ébauché un chapitre que je compte bien vous lire
si, comme je Tespère, vous venez ici Je rcnconirc
des difficultés effroyables dans le sujet, et je crains quelquefois qu'elles ne finissent par me rebuter. Que vous êtes heureux de pouvoir vous figurer d'avance en détail toute l'ordonnance d'un livre! Quanta moi, tout ce que j'ai i)cnsé sur celui que je veux faire m'arrive confusément au premier chapitre. C'est l'histoire de la bouteille pleine dont le goulot est trop étroit pouc laisser passer le liquide, qui s'y précipite tout à la fois. Au fond, je ne sais pas bien encore si j'ai un sujet, mais je le cherche avec une énergie désespérée. Car, sans la ressource d'un grand livre à faire, je ne saurais en vérité que devenir. La semaine dernière, le silence qui règne autour de cette vieille demeure a été troublé par le bruit d'une voiture. Nous en avons vu descendre avec assez de surprise X. qui venait passer la journée avec nous. Nous l'avons reçu de notre mieux, et nous avons parlé avec lui littérature du matin au soir. Il en parle bien mieux que de politique : il sait tout le dix-huitième siècle par cœur, et j'ai vu le moment où il réciterait à ma femme jusqu'à la Pucelle de Voltaire. Il m'aurait, en vérité, fort amusé, s'il était au pouvoir d'un homme quelconque de m'amuser huit heures de suile. Ne vou-
TII. io
tant pas avoir l'air de fuir les discussions politiques, je lui ai dit à brûle pourpoint : « Gomment pouvez-vous expliquer que le président, qui a passé toute sa vie dans des pays libres, ait détruit à ce point la liberté dans le nôtre? Pour moi, ai-je ajouté, ce qui m'empêchera toujours de me rallier à son gouvernement, c'est encore moins le 2 décembre, que ce qui le suit. » X. est convenu avec embarras qu'il en était surpris lui-même, qu'on avait été beaucoup trop loin; m'a assuré qu'il ne désespérait pas d'un retour vers la liberté, et s'est rejeté dans la littérature. J'ai repris le sujet dans un autre moment, ce qui a donné à X... l'occasion de me raconter que ie Président ét£Ût entouré de gens qui ne trouvaient de Qial dans ce qui se passait que la modération et la lenteur dont on usait. Ceux-là se choquaient de l'excès de nos libertés et du peu de puissance que le président s'est réservée. Ce qui m'impatientait un peu dans mon hôte était de voir que, comme tant d'autres, en sacrifiant ses anciennes affections à ses intérêts, il avait retenu précieusement ses anciennes haines; et, dans un moment où il me faisait une tirade sur les crimes de la Restauration dont le plus grand était l'expédition d'Espagne : « Oui, ai-je dit, vous avez raison ; c'est toujours en effet un grand crime de déti^uire la liberté d'un peuple, sous prétexte qu'il en fait mau^ vais usage. » Cette maxime a coupé net la conversation, et nous somnies rentrés définitivement dans Voltaire. Nous ne nous sommes pas moins quittés très-tendrement à dix heures du soir.
AU Baron EDOUARD DE TOGQUEVILLE. S91
Voilà, mon cher ami, tout ce que je puis vous dire de plus intéressant aujourd'hui; ne m'en demandez pas davantage : le monde finit pour moi au bout de mon avenue; au delà je ne sais plus ce qui se passe. Adieu, et croyez à ma tendre amitié.
Tocque ville, 17 septembre 1852.
■ Mon cher ami, il y a bien longtemps que j'ai le désir de t'écrire, et j'en suis empêché, non par de grandes affaires, je n'ai plus d'affaires de cette espèce, mais par une multitude de petites, dont les principales ont été de recevoir plusieurs de mes amis qui sont venus me voir : d'abord, Lanjuinais, puis Louis de Kergorlay, enfin les Beaumont qui sont encore ici. Nous attendons Gorcelle au premier jour. Toutes ces visites de gens que j'aime très-tendrement m'ont fait plaisir, mais en même temps m'ont fort distrait du grand travail que j'ai entrepris et dont je te montrerai les premiers échantillons quand nous nous reverrons. C'est ce travail qui fait maintenant le fond de ma vie et qui m'a fait passer depuis quatre mois des joui-s plus tranquilles et plus heureux que je n'en avais connus depuis bien longtemps. J'oublie, en in'y livrant, la douleur que me cause le Irisle spectacle que nous donnons au monde en lui montrant une nation qui, hier, trouvait insuflisanle une liberté modérée, et qui aujourd'hui se précipite avec cntliou-
fH CORRESPONDANCE.
sbsme dans le pouvoir absolu. J'ai appris avec une grande joie, mon bon ami, que tu avais fait exceplion à celte règle presque générale, et que ton langage et ton vole au sein du conseil-général de TOise ont montré que rindépendance pouvait se concilier avec les tendances les plus anti -révolutionnaires. Ce sont de pareils exemples qui seuls peuvenL maintenir à un certain niveau la moralité publique parmi nous. Combien peu le donnent parmi ceux qu'on appelle les honnêtes gens! Combien d'entre eux, soit par limite d'esprit, soit [yar médiocrité de cœur, confondent deux choses qu'il faudrait toujours séparer, lobéissance ctTapprobation.