‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 38 sur 64 · A M. N. W. SENIOR, ESQ · texte numérisé non relu

A M. N. W. SENIOR, ESQ

Paris, \ù novembre 1852.

J'ai du malheur, mon cher Senior, avec vos lettres d'inlroduclion. Vous savez combien j'ai désiré et tente faire la connaissance de lord et lad y Âshburton sans avoir pu y réussir. J'avais également grande envie, et j'aurais eu, je n'en doute pas, grand plaisir à me rencontrer avec M. Greg. Celte fois ce ne sont pas des hasards malheureux, c'est ma santé qui m'en a empêché : nous sommes revenus de Normandie ici dans les premiers jours du mois dernier. Nous allions à petites journées, complant faire de ce voyage une partie de plaisir. Nous avons été pris en chemin par l'épouvaniable temps que vous vous rajjptiez [leut-etre : le froid et l'humidité m'ont saisi.

 Bl. LE COMTE DE UONTALElilDERT. 205

J'y al gagné d'abord un rhumatisme inflammatoire dans Tépaulc et le côté, qui n tini par s'étendre à Tintérienr cl devenir une pleurésie. La maladie n'a pas été bien grave, mais elle est bien longue. Je suis depuis le 10 octobre soit dans mon lit, soit dans ma chambre, et, quoique en pleine convalescence, je ne sais si je pourrai sortir avant quinze jours. C'est dans cet état que j'ai reçu Id lettre dont M, Greg était porteur. Je n'étais pas en état de recevoir de visite, et j'ai été obligé de me borner à l'expression très-sincère de mes regrets.

Je ne vous parle point politique parce qu'on ne parle plus, ou du moins on n'écrit guère plus de politique en France qu'à Naples; et d'ailleurs de pareils sujets ne conviennent pas à un convalescent. Je vous dirai seulement, comme faits importants et authentiques, que les nouvelles dames de la cour ont déjà repris la robe à queue et le petit page, et que les nouveaux courtisans qui courrent le cerf avec leur maître dans la foret de Fontainebleau, ont rendossé l'habit de chasse de Louis XV avec Ihe cocked hat à plume.

Adieu, mon cher ami, ne soyez pas trop longtemps sans m'écrire, et croyez toujours à ma sincère amitié.

A M. LE COMTE DE MONTÂLEMBEKT

Paris, !•' décembre 1852.

Voici près de deux mois que je suis retenu dans mon lit ou dans mon appartement par une maladie assez

grave. Je n'ai pu lire qu'hier votre nouvel écril \ el je veux dès aujourd'hui vous faire part moi-même des im* pressions qu'il m'a laissées.

Je ne vous remercierai point d'une note très-aimable que vous m'avez consacrée, bien qu'elle m'ait fait grand plaisir. Je veux vous remercier de la joie plus désinléressée et plus grande que m'a donnée la lecture de plu* sieurs chapitres de votre œuvre.

Je ne me sentais véritablement opprimé que depuis que je croyais voir la religion se rendre complice de ce . qui se passe. Que certains hommes politiques se jettent aux genoux ou plutôt sous les pieds du maître, il n'y a là rien qui m'étonne et me blesse ; c'est une évolution naturelle : mais une si noire et si prompte ingratitude envers la liberté, une si honteuse palinodie, des flatteries si basses de la part des précepteurs de la morale, des gardiens de la dignité et de la vraie grandeur humaine, c'en était trop; je ne respirais plus. Votre livre, mon cher Montalembert , m'a soulagé. H m'a rendu un peu d«air et de lumière. Courage! ce que vous venez de faire ne sert pas seulement à la liberté régulière, mais plus encore peut-être à la religion; car, croyez-moi, mes impressions ne sont pas isolées. Tandis que ceux de ses ministres qui se livrent, comme vous le dites si justement, à un maître qui paraît leur vouloir du bien, croient rcmcltre la main stir la foule, les cœurs élevés et droits, les âmes

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