Des intérêts catiidiques au dix-neuvième siècle
A MADÂlfE LA MARQUISE DE LEUSSE. 295
hautes et délicates qui approchaient de toutes parts, s'éloignent; c'est-à-dire que, tandis qu'ils saisissent le corps de la société, l'esprit est près de leur échapper. Votre livre a relevé^ consolé, rapproché les hommes dont je parle. C'est un grand acte qui mérite non-seulement les remerciments, mais la reconnaissance de ceux même qui vous en avaient le plus voulu après le 2 décembre. Cette lettre perdi^ait de son mérite à vos yeux si je n'ajoutais que j'étais du nombre de ceux-là.
Je n'ai jamais été plus convaincu qu'aujourd'hui qu'il n'y a que la liberté (j'entends la modérée et la régulière) et la religion, qui, par un effort combiné, puissent soulever les hommes au-dessus du bourbier où TégaUlé démocratique les plonge naturellement, dès que l'un de ces deux appuis leur manque. Croyez, je vous prie, à tous mes sentiments de haute considération et d*amitic.
A MADA)1E LA MARQUISE DE LEUSSE
Paris, T) décembre 1852.
J'ignorais, chère cousine, que' vous fussiez arrivée à Paris; sans cela, j'aurais essayé déjà de vous voir. Je suis en ce moment, comme on dit aujourd'hui dans notre français de cuisine, un homme de loisir. 11 m'eût été très-agréable d'employer ce loisir à vous aller chercher, car j'ai grand plaisir à vous voir, quoique ce soit un plaisir auquel je ne me livre guère. Vous avez tout à
la fois de la bonté et de l'esprit : deux excellentes choses qui vont si bien ensemble et qui pourtant ne marchent point d'ordinaire de compagnie. Voilà une déclaration qui se trouve au bout de la plume et que vous voudrez bien laisser passer. Ce que vous approuverez moins, c'est que je ne puis absolument rien pour votre protégé. Je n'ai aucune raison de croire que je sois en mauvais termes avec M. Drouyn de Lhuys. Nous avons toujours vécu en bonne intelligence, et c'est moi qui l'ai nommé jadis à l'ambassade de Londres, mais je ne l'ai pas revu depuis le 2 décembre. Depuis cette époque, je me suis abstenu de toute recommandation directe ou indirecte vis-à-vis du nouveau gouvernement. Je me sens trop radicalement opposé à celui-ci pour ne pas me faire une conscience de lui rien demander. Je n'ai même pas voulu réclamer aux archives du ministère des affaires étrangères une pièce qui m'eût été utile.
 M. DUFAURE
Saint-Cyr, près Tours, \A août 1855.
J ai appris avec quelque inquiétude, mon cher ami, que madame Dufaure était partie pour les eaux des Pyrénées. Il me semble que ce voyage n'entrait pas dans ses projets. Je vous prie de me rassurer....
Vous avez dû savoir par Rivet, qui nous a fait l'amitié de nous visiter, que nous sommes ici très-bien établis, en bon air, dans une maison qui est abritée du vent et qui cependant n'est pas sujette a l'humidité ; j'espère y rétablir ma santé que la maladie de cet hiver a fort ébranlée. Jusqu'à présent la crainte de me fatiguer m'a contraint à peu travailler. Je n'ai pas perdu toutefois mon temps : j'ai trouvé à Tours une masse de documents dont je lâche de tirer parti, et bientôt je me mettrai sérieusement à l'œuvre. Mon intention est de rester ici la
plus grande parliede l'hiver; j'y trouve une paix de l'esprit que je ne rencontrerais pas ailleurs et dans un contact plus direct et plus habituel avec les hommes. Ce remède-là, lui-même, n'est pas souverain ; et de tristes pensées viennent de temps à autre me saisir au fond de mon désert comme dans le monde. Mais les attaques de ce mal moral (notre maladie naturelle et inévitable à tous dans le temps actuel) sont plus rares et moins tenaces : ce qui est un progrès. Au milieu de ma solitude^ je suis avec bien de rintérêl ceux de mes amis qui ont conservé une carrière active. Je pense à vous surtout, et apprends avec plaisir que vous prenez dans votre nouvelle profession la place qui vous est due; je n'ai jamais douté qu'il n'en fût ainsi...
La récolte ici est médiocre et le pain renchérit. Cet état de choses engendre un mécontentement presque aussi stupide que la satisfaction qui précédait. 1/3 fait est qu'on s'en prend au gouvernement de ce qu'il a trop plu cet clé. C'est sa faute : il a voulu passer à l'état de providence ; il faut qu'il subisse les inconvénients, de même qu'il jouit des avantages du rôle. Je ne vous donne pas d'autres nouvelles, parce que je n'en sais point. Li pro« vince est comme un caveau muré : on n'y voit goutte el on n'y entend rien . .
A M. BOUCIIITTÉ. 290
A BI. BOUCIIITTÉ
Sainl-Cyr, 23 septembre 1855.
J'aî reçu avec grand plaisir de vos nouvelles, mon cher ami ; je voudrais seulement n'en être pas réduit à n'avoir de rapport avec vous que par lettres. Mais il n'y a pas apparence que nous puissions communiquer autrement ensemble d'ici à fort longtemps ; car nous nous trouvons si bien ici, nous y jouissons d'une paix si profonde et qui fiOus était si nécessaire, que nous nous sommes décidés â nous y fixer pour tout l'hiver. J'y ai apporté ou fait venir des livres; Gustave de Beaumont habile dans le voisinage: ce qui empêche que notre retraite ne devienne une solitude. Nous craignons de quitter cet asile tranquille pour nous retrouver au milieu de la petite agitation tracassante et stérile de Paris. Il y a si loin de ma manière de penser et surtout de sentir avec celle de la plupart de mes contemporains, que l'éloignement où je vis d'eux n'a rien de très-pénible ; leur contact l'est souvent bien plus. Il est vrai que par comparaison il rend plus agréable la société de ceux qui, comme vous, ont continué à être avec moi en véritable sympalhie. ..
Vous avez bien raison de dire que l'avenir est obscur et effrayant. Plus j'étudie, soit dans la pratique, soit dans les livres, la cause des mouvements de ce monde, plus je demeure convaincu que tout dans la politique n'est que conséquences et symptômes, si ce n'est les idées et les
sentiments régnant parmi un peuple, qui sont les vraies causes de tout le reste. Qu'espérer de bon de ce qui sortira des idées et des sentiments de la France tels qu'une longue et peimicieuse éducation les ont faits? En vérité, je l'ignore.
Saint-Cyr, ce 26 octobre 1853.
Je ne veux pas rester plus longtemps, mon cher ami, sans vous donner signe de vie et sans obtenir de vos nouvelles par vous-même (car j'en ai eu plus d'une fois indirectement). Comment allez- vous passer votre été? Comment se trouve la santé de madame Barrot et celle de madame votre belle-mère? Ce sont là les faits les plus intéressants que vous puissiez m'apprendre. Car, quant aux affaires publiques, j'imagine que vous n'en savez pas plus que moi et, assurément, n'y pouvez pas davantage. Nous sommes, l'un et l'autre, de V ancienne œur^ comme on aurait dit il y a quatre-vingts ans. Bien mieux, nous appartenons à un autre âge du monde; nous sommes des espèces d'animaux anté-diluviens qu'il faudra bientôt réunir dans des cabinets d'histoire naturelle pour savoir comment étaient faits, dans ces temps reculés, des êtres assez singulièrement constitués pour aimer la liberté, la légalité, la sincérité : goûts étranges qui supposent des organes absolument différents de ceux dont sont pourvus les habitants du monde actuel, lia race ac-
luelle passera elle-même, et sera remplacée par une autre qui sera plus semblable à nous qu'à elle, j'en suis convaincu ; mais assisterons-nous à cette nouvelle transformation? J'en doute; il faudra bien du temps pour effacer les impressions déplorables qu'ont laissées ces dernières années, et pour que les Français reviennent, je ne dis pas au goût passionné de la liberté, mais à cet orgueil d'eux-mêmes, à cette habitude de parler et d'écrire librement, ce besoin de discuter du moins leur obéissance, qui est dans l'esprit du siècle et dans l'instinct le plus ancien de leur race. Quand je songe aux épreuves qu'une poignée d'aventuriers politiques ont fait subir à ce malheureux pays ; lorsque je pense qu'au sein de cette société riche et industrieuse on est parvenu à mettre, avec quelque apparence de probabilité, en doute l'existence même du droit de propriété ; quand je me rappelle ces choses et que je me figure, comme cela est la vérité, l'espèce humaine composée en majorité d'âmes faibles, honnêtes et communes, je suis tenté d'excuser cette prodigieuse énervation morale dont nous sommes témoins, et de réserver toute mon irritation et tout mon mépris pour les intrigants et les fous qui ont jeté dans de telles extrémités notre pauvre pays.
Je vous écris des bords de la Loire, oà j'ai loué une maisonnette que j'habitedepuis cinq mois et dans laquelle je compte bravement rester tout l'hiver. La santé de ma femme s'y est entièrement rétablie; la mienne s'y est raffermie. J'espère que ce bien se continuera et que je sortirai d'ici ayant réparé, en partie, le mal que les agi-
talions delà vie politique m'avaient fait. Je ne puis pasdirc que je mène ici une existence gaie; comment ne pas avoir Tesprit triste en présence du spectacle que nous avons sous les yeux? Mais du moins elle est fort douce. J'ai trouvé à la solitude de bien bons côtés que je ne lui avais pas connus dans d'autres temps. On y est presque à l'abri de cette agitation stérile qu'entretiennent à Paris le contact et la vue de tant de faiblesses et jusqu'à la conversation des gens qui pensent comme nous, mais qui, comme nous, ne peuvent que parler sans agir. Je suis si convaincu que, quant à présent, la maladie du temps esl incurable, que le bruit de toutes ces consultations de médecins impuissants m'importune.
La seule chose qui me chagrine ici § st d'y mettre si peu à profit pour le travail une si profonde retraite. Je m'occupe cependant beaucoup; mais, jusqu'à présent, je me suis préparé à faire, plutôt que je n'ai fait. J'espère que l'hiver sera plus fécond et que j'en tirerai meilleur parti que de l'été. Je vous reviendrai au printemps, et je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je reverrai mes amis. Veuillez me donner, en attendant, de vos nouvelles et de celles des vôtres.
Croyez, mon cher Barrot, à (ous mes sentiments d'es* time et d'amiiié qui dureront pour vous autant que ma vie.
A «. L. DE LAYËRGNE. 505
A M. L. DE LAYËRGiNE
Sainl-Cyr, 31 octobre 1853.
J'ai reçu de vos nouvelles avec grand plaisir. Je vous " avais de mon côté écrit, il y a un mois, pour vous demander des vôtres et je né-^ais quel renseignement dont j'avais besoin alors. Mais ayant appris sur ces entrefaites que vous couriez le monde, j'ai jeté ma lettre au feu. Vous ne risquez pas qu'on vous oublie dans mon ménage. Indépendamment du souvenir que nous conservons des bonnes soirées que vous nous avez fait passer l'hiver dernier, nous vous attribuons en grande partie notre établissement en Touraine et le bon résultat que nous semblons devoir en tirer. Nous parlons donc tout naturellement de vous toutes les fois que nous nous félicitons d'être venus nous fixer ici. Ne croyez pas pourtant que nous habitions un palais et y menions une vie délicieuse. Nous avons seulement une petite maison fort coomiode, très à Tabri du vent et fort exposée au soleil; la Loire en face; à côté une assez agréable vallée, ce qu'on nomme une charmante valléequand on n'est jamais sorti de Touraine. Nos journées s*écoulent là sans rien de bien vif, mais dans une tranquillité parfaite dont nous avions besoin l'un et l'autre. Nous espérons quitter, le printemps prochain, notre retraite et reprendre la vie de tout le monde après avoir repris nos forces, ce qui était devenu bien nécessaire. Ne voulez-vous pas, en retournant à Paris, venir
juger vous-mêrncrde votre ouvrage? Nous avons dans notre ennitage-une chambre à donner ; nous serions très-heureux de vous la voir occuper pendant quelques jours. Nous sommes presque sur votre route, et il serait bien aimable de vous arrêter chez nous.
J'ai cherché à lire, mais je n'ai point encore lu les deux articles de la Reviœ des Deux-Mondes (du V août et du 15 octobre 1855) dont vous me parlez. Je désire pour vous que ces articles ressemblent à leurs devanciers dont la lecture m'a tant instruit et tant intéressé. Personne, avant vous, ne m'avait donné l'illusion que je comprenais quelque chose aux principales règles de la science agricole, et ne m'avait si clairement expliqué ce que j'avais toujours aperçu confusément, à savoir les rapports de l'agriculture avec l'état social et politique des peuples. Votre livre sera un admirable commentaire de ce mot profond de Montesquieu que vous citez, je crois, et qui devrait servir d'épigraphe à volrc œuvre : « Que les terres produisent, non pas en raison de la fécondité du sol, mais de la liberté des hommes qui les cultivent. »
Vous me remplissez de confusion en me parlant de mes travaux; car si j'ai en effet travaillé depuis que nous nous sommes quittés, je suis obligé d'avouer que je n'ai absolument rien produit. J'ai passé tout mon temps à deux choses qui, je le crains bien, ne me mèneront jamais à rien. La première a été d'étudier l'allemand, langue diabolique dans laquelle je suis trop avancé pour qu'il soit sage de reculer, mais que je n'aurais jamais dû en«
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treprendre, si j'avais été prudent. Ma seconde entreprise a été d'apprendre à fond Tancien régime, persuadé que je suis que les plus grandes révolutions ne changent pas les peuples autant qu'on le prétend, et que la principale raison de ce qu'ils sont est loujoui^ dans ce qu'ils ont été. Je me suis donc mis à dévorer^la collection de papiers de l'ancienne Intendance de Tours; mais je crains de ne pouvoir jamais les digérer. Si vous voulez prier M. le ministre de l'instruction publique, qui me veut du bien, de créer pour moi au Collège de France une chaire de droit administratif de l'ancien régime, je crois. que je serai e;i état de la remplir assez bien. Mais utiliserai-je jamais ce fatras? Je crains bien que non. En attendant, si vous voulez me garder de belle humeur, parlez-moi des grandes choses que je pourrai faire, c( glissez, je vous prie, sur celles que j'ai exécutées depuis cinq mois; car tout mon temps s'est passé à faire le Ik'nédictin ou l'écolier ; et je vous avoue que je n'ai pas plus de dispositions à me faire moine que de possibilité de redevenir un jeune collégien.
A M. BOUGBITTÉ
Saiiit*Cyr, 3 janyier 1855.
Il y a un siècle, mon cher ami, que je veux vous répondre et que j'en suis empêché par une foule de petites occupations. Je suis parvenu à m'en créer un si grand nombre dans celte solitude* que j'ai fini par y aToir moins de liberté de correspondre avec mes amis que je ne m'en trouvais jadis au milieu du tourbillon des grandes affaires. C'est une gène, sans doute ; mais je n'ose m'en plaindre, .tant je me sens heureux d'avoir échappé à cette grande maladie des gens qui ont été quelque chose et qui ne sont plus rien. C'est ce qu'on a appelé le mal des anciens ministres : on en meurt, dit-on, quelquefois* Il est vrai que ce mal n'attaque guère que les ambitieux; et il me semble que, quant à moi, je n'ai point ou d'ambition dans le sens ordinaire qu'on donne
A M. LE BARON HUBERT DE TOCQUEVILLE. 307 à ce mot. J*ai voulu contribuer à fonder la liberté dans mon pays, et à jouer mon rôle au milieu d'institutions libres. Ce n'est pas le pouvoir en lui-même^ mais le pouvoir dans ces seules conditions auquel j'ai aspiré; et ces conditions ne se rencontrant plus, non-seulement je ne regrette pas de n'être pas ce qu'on appelle un grand personnage, mais je me sentirais bien malheureux s'il existait une puissance quelconque qui pût me forcer à l'être.
Saint-Cyr, 12 janviar 1^54.
Je regrette de n'avoir pas répondu plus tôt à ta lettre, mon cher ami, et de ne t'avoir pas remercié des vœux que tu m'exprimes au moment où je l'ai reçue. J'ai réussi à me créer un si grand nombre d'occupations que le temps me manque presque absolument pour la correspondance. Voilà ce qui explique mon silence. Je suis bien heureux d'avoir contracté dans ma jeunesse le goût et l'habitude du travail : je trouve là aujourd'hui une ressouix» très-précieuse; et, malgré les éTonemenls |)oIitîques qui m'ont réduit à la vie privée et à la solitude où je vis, j'ai pu, grâce à cette habitude et à ce goût du travail, parvenir à passer mon temps plus agréablement qu'à aucune autre époque de ma vie. Je ne te dis pas cela pour t'engager à suivre mon exemple : je sais que tu as toujours été bon travailleur, et que tu
continues à donner un emploi sérieux et utile à ton temps. Je ne puis donc que t'engager à t'imiter lôiméme et à persévérer dans la bonne voie que tu suis. Je vois, d'après ce que tu me dis, que tu aurais quelque désir d'entrer au conseil d'État; j'ignore où cette carrière mène aujourd'hui : de mon temps elle conduisait à l'administration active, c'est-à-dire à être sous-préfet. C'est ce qui m'a empêché, il y a vingt-cinq ans, de la prendre. J'ai toujours eu sous tous les régimes (je ne fais aucune exception) la plus grande répugnance pour entrer dans l'administration; et ce que j'ai vu d'elle, en l'examinant de près, a augmenté encore depuis cette répugnance, et me donne en général et a primai (sauf les cas particuliers) peu de sympathie pour ceux qui y fontleur chemin. J'ai remarqué que, pour y réussir, il fallait montrer beaucoup de souplesse et d'obséquiosité vis-à-vis de ceux qui vous commandaient, beaucoup de duplicité ou de violence envers ceux que vous commandiez vousmême. En France, l'administration ne se conduit guère dans l'intérêt général du pays, mais presque toujours dans l'intérêt particulier de ceux qui gouvernent; et tout homme qui n'est pas prêt à sacrifier sans cesse le premier de ces intérêts à l'autre n'a aucune espérance de s'élever. Gela était vrai sous la Restauration, vrai encore sous le gouvernement de Juillet, et est encore plus vrai, s'il est possible, sous le gouvernement actuel. J'ai donc toujours ressenti une répugnance invincible pour l'administration; et quoiqu'il y eût dans la carrière judiciaire bien des choses qui ne me plaisaient pas, je n'ai pas
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hésité à rembrasser, persuadé que de toutes les carrières civiles c'était la seule qui donnât Tindépendancc vis-àvis des pouvoirs passagers qui se succèdent dans notre pays; la seule qui permît, tout à la fois, d'être fonclionnairc et de rester soi. Adieu, mon cher ami, compte ioujours sur mon affection.
A M. DUFAURE
Saiiil-Cyr, 13 janvier 1854.
* Je VOUS remercie beaucoup, mon cher ami, de votre excellente et intéressante lettre.
Je ne puis malheureusement rien vous rendre en retour de toutes les petites nouvelles qui remplissent votre lettre et qui ont charmé notre solitude, car celte solitude est presque aussi complète qu'elle pourrait Tétre si nous étions au château de Ham ou dans toute autre résidence impériale de la même espèce. Je n'ai pas cependant à me plaindre et je ne me plains pas; car ma santé est bonne et mes occupations m'intéressent et m'amusent beaucoup : elles font courir le temps avec une rapidité singulière. A propos de ces occupations, vous m'avez promis, mon cher ami, de vérilier s'il n'existerait pas, par hasard, dans la bibliothèque des avocats, quelques vieux bouquins relatifs aux arrêts de règlement rendus par le Parlement de Paris, c'est-à-dire, comme vous le
.rlO CORRESPONDANCE.
savez bien mieux que moi, à cette partie de raction judiciaire qui s'étendait sur le domaine de l'administration proprement dite. Est-ce que sous l'ancien régime on n'a jamais formé un recueil partiel ou complet de ces arrêts?
Je vous écris^ aujourd'hui plus tôt qu'un autre jour, parce que vous m'avez dit que demain vous devez dîner chez Rivet avec ceux de nos bons amis qui habitent en ce moment Paris. Je veux que vous leur disiez que je suis de cœur avec eux, et qu'à la petite table de Saint— Gyr on fera l'extraordinaire de boire demain un petit verre à leur santé. Leur amitié à tous est le meilleur bien que j'aie trouvé dans la vie publique, je dirais volontiers le seul; c'est le seul du moins qui soit resté après elle et qui m'en rende le souvenir cher. Faites-leur donc mille amitiés de ma part à tous et à chacun en particulier. Nous avons formé une petite société d'honnêtes gens et de bons citoyens C'est un souvenir personnel qui peut nous aider à supporter la ruine de notre cause, sinon nous en consoler. Il n'y a rien qui puisse consoler d'un si grand malheur.
Je ne vous dirai rien de plus; car, en dehors de mes occupations et de mon amitié, je ne saurais de quoi vous parler du fond de ma Thébaîde.
A M. G DE BEAUMOiNT
Saint-Gyr, 29 janvier 1854.
Mon cher ami, je lis toujours attentivement notre gazette % non tout entière, car je ne suis pas de force à lire chaque jour un journal allemand d'un bout à Tautra sans y mettre un temps plus long que celui que je veux consacrer à cette étude; mais j'en lis du moins une partie, et j'admire tout ce qu'on peut apprendre d'un pays étranger dans une gazette, quand on fait attention à ce qu'elle contient, et qu'on réfléchit sur les faits et les idées qu'on y rencontre. Il n'y a peut-être pas de meilleure préparation que celle-là à un voyage en Allemagne ou à un livre sur rAUemagne. Je vous remercie bien de m'indiquer soit au crayon rouge, soit à la plume,
les articles les plus utiles à lire J'avais remarqué
conune vous les progrès que la centralisation fait en Allemagne. Gomment voulez-vous qu'il en soit autrement? les gouvernements sont seuls prêts à hériter de tous les anciens pouvoirs qui achèvent de mourir; les peuples ne le sont pas. Il n'est pas étonnant que la sphère d'action des individus et des corps aille toujours en se rétrécissant et celle de l'administration centrale en s'élargissant. L'égalité croissante des conditions mène là invariablement, quand elle s'établit dans un pays où les citoyens