‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 40 sur 64 · La Gazette universelle d'Augsbourg · texte numérisé non relu

La Gazette universelle d'Augsbourg

512 CORRESPONDANCR.

n'ont jamais eu ou n ont plus l'habitude de conduire en

commun leurs prières affaires, et Tart assez difficile d'y

réussir

Nous continuons à ipener une vie très-douce. Je

suis véritablement en train, quoique j'aie bien des hauts et des bas. J'espère avoir quelques chapitres à vous lire au printemps; de plus, l'ensemble du livre me parait se dessiner assez clairement à mon esprit.

A M. LÉON FAUCHER

Saint Cyr, 1*' février 1854.

Madame Grote, mon cher Faucher, vient de nous mander qu'elle arrivait aujourd'hui même à Paris. J'ai besoin de lui écrire et j'ignore son adresse; mais, comme vous êtes la personne qu'elle verra sans doute la première en arrivant à Paris, vous devez savoir où elle demeure dans cette ville. Je vous prie de lui faire passer la présente lettre qui est assez pressée. Madame Grote m'annonce aussi l'arrivée prochaine de Senior. . .

Ce seront eux qui m'apprendront un peu ce qui se passe en France; car je ne le sais guère plus ici que si j'étais à Honolulu. Je vois seulement autour de moi que le peuple souffre de la misère, s'inquiète de la guerre et commence à murmurer contre le gouvernement qui songe à la faire. Il est écrit que je ne serai jamais d'accord avec le vote universel; car ce serait précisément ici la première occasion où je me trouverais être du même

A M. LE BARON HUBERT DE TOCQUEVILLE. 3J3 avis que le gouvernement. On peut reprocher avec raison à celui-ci d'avoir réveillé la question d'Orient pour plaire à des moines, et se faire casser la petite fiole sur la têlCj comme disait le premier Napoléon à Lafayetlc; mais la question d'Orient réveillée, il ne pouvait agir autrement qu'il n'a fait.

Mais je ne veux pas prétendre parler politique dans un lieu où je n'en sais pas le premier mot, ni en écrire dans un temps où l'on ne peut écrire à ses meilleurs amis sans éveiller l'œil de la police. Je finis donc, mais non sans vous dire, parce que je crois que cela n'est pas absolument sans intérêt pouf vous, que je vais bien ; croyez à tous mes sentiments de sincère amitié.

Saint-Cyr, ib février 185t.

Il y a longtemps, mon cher ami, que je désire répondre k ta lettre sans en trouver le temps. Je vais le faire aujourd'hui brièvement. Je te dirai d'abord, que j'ai été fort content de cette lettre. Tu m'y expliques trèsclairement tes raisons, et les sentiments que tu y manifestes sont de mon goût. Conserve toujours cette ma< nière ferme et indépendante de penser et de sentir; elle convient à ta position, à ta famille, à ton nom ; et ce serait un profond chagrin pour moi de te voir atteint par la façon de penser 'molle et vulgaire de la plupart des jeunes gens, sur ces matières.

:»\i CORRESPONDANCE.

Je regrette toujours que ton goût et la nature de tes facultés ne te portent pas vers la magistrature. Là seule^ ment on peut être indépendant, si on veut Tôtre. Ce que tu remarques sur les complaisances d'un grand nombre de magistrats n'est que trop vrai ; mais chez eux ces faiblesses sont volontaires : voilà la différence. Elles tiennent à la mollesse naturelle de leur cœur et non point aux exigences de leur position : car, quoique rien ne soit absolument solide aujourd'hui, on peut dire néanmoins que si quelque chose l'est encore, c'est le siège du juge.

Quant au conseil d'Ëtat, lu remarques qu'il donne issue à deux carrières, et que l'une de ces carrières permet beaucoup plus d'indépendance que l'autre ; tu as raison. On peut réussir à rester honnête et indépendant dans Tune, quoique cela ne soit pas facile, si l'on veut avancer. Il est impossible d'y réussir dans l'autre : voilà la nuance. Mais, même dans la première, on se trouve souvent placé entre son devoir et une destitution. Tu as vu, il n'y a pas plus d'un an, un conseiller d'Ëtat, exclu parce que

Je vois que ta principale objection contre la magistrature vient de ce que tu crains de ne pas savoir parler en public. On peut être un magistrat très-éminent sans cela. Cependant, j'entre jusqu'à un certain point dans ton objection ; mais qui te prouve que tu ne peux acquérir la faculté de parler en public? La timidité qu'on ressent dans un salon ne prouve rien quant à cela ; j'en ai

A M. LE BARON HUBERT DK TOCQUEVILLE. 315 fait cent fois rexpérienre; et j'ai vu sans cesse des gens qui se trouvaient facilement embarrassés dans la conversation et qui parlaient très-bien en public. Ce sont^ en effet, deux talents fort différents. Je crois donc que tu fecais bien, avant de te former une idée définitive sur toimême de ce côté-]à| de chercher quelque occasion de t'es* sayer. Il y a sans doute à Paris, comme de mon temps, de petites réunions dans lesquelles on s'exerce à la parole. Je voudrais, qu'avant de désespérer de toi-même comme parleur, tu tentasses, non une fois, mais plusieurs, déparier à ces petites tribunes; cela te serait utile, quelle que fût ta résolution finale ; car tu te trompes grandement si tu penses qu'au conseil d'État on puisse se passer de la facilité de la parole. Le rapporteur d'une aflaire, après avoir fait son rapport, est obligé de le défendre dans une discussion souvent difficile et longue ; il est le champion nécessaire de la commission au nom de laquelle il parle ; et c'est à lui principalement à tenir tête à ceux qui attaquent l'opinion qu'il est venu exprimer au nom de ses collègues ou même en son nom propre. Les séances du conseil d'État, quoiqu'elles ne soient publiques que dans certains cas, sont toujours fort solennelles, parce que le plus souvent, un grand nombre de membres y assistent.

Jet'engage donc àbien peser encorecequetu veux faire. Mais si tu te détermines pour le droit administratif, fais, du moins, bien attention à ceci : il n'y a pas d'étude qui Hni plus propre à rétrécir et à fausser l'esprit que celle de ce qu'on appelle le droit administratif, à moins qu'on

n'y prenne garde. Tous les auteurs qui ont écrit sur celle matière, même les plus célèbres, ont 'été ou sont encore des esprits peu élevés, qui n'ont pas su juger par eux-mêmes de la valeur et de la bonté des règles qu'ils enseignaient, ni apercevoir au delà de la science dont ils étaient les commentateurs, la science plus générale et plus grande qui enseigne à quelles conditions les sociétés prospèrent.* Il y a, parmi eux, d'habiles commentateurs, des légistes distingués, des écnvains remarquables ; il n'y a pas un publiciste. Us sont tous engoués de leur science, et se. sont Qguré qu'il n'y a rien de plus parfait au monde. Garde-toi d'une pareille erreur. La centralisation administrative, dont le droit administratif a pour but d'enseigner les règles, est assurément une machine fortement construite et on peut l'admirer, si on veut ne la considérer qu'au point de vue de la facilité qu'elle donne au gouvernement d'atteindre partout, deconduire, derégenter tous les homnieset toutes les affaires. C'est une machine de gouvernement très-bien faite, mais impropre à produire la sécurité, la liberté, les vertus publiques qui font la prospérité des empires et leur grandeur. C'est à elle surtout que nous devons nos révolutions incessantes, nos mœurs serviles, l'impossibilité ou nous avons toujours été de fonder une liberté modérée et raisonnable; c'est à elle que les provinces doivent l'espèce d'abâtardissement intellectuel dans lequel elles sont tombées et qui fait que tout mouvement y est comme éteint. Je ferais un volume sur ce sujet; et nous en causerons longuement un jour, quand tu vou-

Page 1