A 11. LE CONTE DE GIRCOURT
(Iras. Tout ce que je veux te dire aujourd'hui, c*est d*étudierle droit administratif en préservant avec soin ton esprit de Pengouemenl et des préjugés de toute espèce qui remplissent l'esprit des commentateurs de ce droit et de ceux qui l'appliquent. 11 faut, tout en apprenant ce droit, le juger, voir au-dessus et en dehors de lui ce qui lui manque, et considérer enfin la centralisation comme une machine admirablement agencée dans l'inicrét de ceux qui gouvernent, mais toujours défectueuse et souvent détestable, si on se place au point de vue de l'intérêt social, qui esf, après tout, le seul auquel il faille se mettre pour juger les institutions humaines.
A M. LK COMTE DE ClRCOilRT
Saint-Gyr, i8 février 1854.
Il me semble, cher monsieur de Circourt, que les événements se pressent, et que la lettre de l'empereur doit encore les précipiter, du moins voilà l'impression que ce document, lu loin du grand théâtre des affaires, a produite sur moi. Est-ce ainsi qu'à Paris on en juge ?
Parmi les choses intéressantes dont, suivant vot c usage, vous avez rempli votre dernière lettre, se trouve la peinture de l'état des esprits parmi les classes ouvrières à Paris. J'ai peine à croire que sur ce point on vous ait dit vrai, ou du moins que la vérité n'ait pas été colorée. 11 n'y a rien de plus difficile, surtout en France, que de se faire une idée juste de ce qui se passe dans
Tàmedu peuple. Les intermédiaires qui pourraient remplacer les lumières directes manquent en cette matière; tant le peuple, chez nous, a conservé Thabitude de vivre intellectuellement à part des autres classes ! Je suis porté à ajouter foi à une certaine fermentation, mais non disposé à aller au delà. La classe ouvrière de province me parait fort loin de Tétat dont vous parlez, bien que les matières qui font la fermentation s'y aperçoivent aussi. En tous cas, lessouvenirs de 1848 me semblent ici inapplicables. Tout était alors préparé pour laisser faire, en dedans et en dehors du gouvernement; tout, maintenant, est préparé pour la résistance. Mais la peur est tellement entrée dans le tempérament de tous ceux qui ont quelque chose à perdre, qu'ils sont, je crois, incapables de faire attention à ces différences ; et c'est ce qui m'explique le style effaré que je remarque chez quelques-uns de nos correspondants et surtout denos correspondantes. Nous ne recevons que des lettres qui annoncent la fin du monde. Quant à moi, non-seulement gène crois pas que, pour le moment, le gouvernement soit à la merci d'un coup de main des ouvriers de Paris ; mais je crois que leur fermentation le sert, en jettanl sous son aile tous ceux qui tremblent, c'est-à-dire presque tous les Français, sauf les prolétaires. Ce sont ces sentiments-là qui ont fait naître le gouvernement actuel ; ce sont eux qui le feront vivre; et si j'avais l'insigne honneur d'être Tun des ministres de S. M. Napoléon III, je ne commencerais à m'inquiéler que du jour où j'apercevrais que le peuple ne fait plus peur.
A .M. LÉOK FAUCHER. 3lîi
Vous me dites en passant, cher monsieur de Circourt, une chose que je ne veux pas laisser passer : vous avez écrit quelque chose qui ne vaut pas la peine de m'étre montré!!! Vous me permettrez d'être d'un autre avis. Je vous prie, en tous cas, de m'en faire juge en m'en voyant la chose en question. Vous pariez d'un travail imprimé, sans doute; mais, imprimé ou manuscrit, il m'intéresse vivement et trës*sérieusement, je vous demande de m'en faire part.. .
Les meilleures nouvelles que vous m^avez données de madame de Gircourt, m'ont fait une grande joie. Rappelez-moi à son souvenir très-particulièrement et croyez à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.
A M. LÉON FAUCHER
Saînt-Gyr, 23 février 1854.
J'aurais répondu à votre dernière lettre dont je ne saurais trop vous remercier, mon cher ami, si je n'avais voulu que celle-ci vous fût portée par madame Grote qui, à notre grand regret, part demain . . .
Nous voilà enfin en guerre. Il y a longtemps, à mon avis, qu'on aurait dû prendre son parti plus résolument et regardant, au moins, la guerre comme inévitable, se préparer autrement qu'on ne l'a fait et qu'on ne le fait encore, ce me semble, à la pousser avec vigueur. Je blâme autant que vous ceux qui, dans de telles circonstances, attaquent la politique extérieure du goiiver-
nemcnl et affaiblissent sur ce point sa force morale. Assurément, ce n'est pas le moment de faire croire aux étrangers que nous sommes divisés entre nous, dans ce qui concerne les rapports de la France avec eux. Je n'irais pas cependant jusqu'à dire que ce soit, dè$ à préicntj le devoir de ceux qui, comme nous, trouvent le principe du gouvernement actuel mauvais en soi et dangereux pour la France^que le devoir de ceux-là, dis-je, soit précisément de se rapprocher de lui et de lui venir en aide. Quant à présent, la guerre n'est encore pour le gouvernement qu'un embarras^ embarras que nous ne lui avons pas amené. Tout ce qu'on peut nous demander c'est de ne pas l'accroitre. Si les choses changeaient de face, et que l'indépendance de la nation ou l'intégrité de son territoire fussent menacées, aloi*s, mais seulemetU alorn^ la question du dedans disparaîtrait devant celle du dehors ; et ce serait le cas de dire comme je l'ai entendu dire jadis à M. Thiers avec grande raison, que la nationalité doit passer même avant la liberté. Nous n'en sommes point là, Dieu merci! Jusque-là je crois que nous aurions très-grand tort de professer cette opinion qu'il suffit que notre gouvernement soit en guerre pour que nous mettions de côté toutes les raisons fondamentales qui , à l'intérieur, nous séparent de lui. Pi*enez bien garde qu'il ne manque point de gens, en France, qui ne demandent qu'un prétexte pour se rapprocher dû pouvoir actuel et qui saisiraientavecardeur ce prétexte honorable pour se transformer d'adversaires en adhérents de l'empire. Je crois que nous devons faire grande attention à
A M. LËON FAUCHER. 3Si
ne pas les mettre sur cette voie, et à tracer exactement, en cette matière, la ligne du devoir. Je vois également avec un profond chagrin les injures que se renvoient les différents journaux de l'opposition à l'occasion de la guerre, ou plutôt qu'on m'assure qu'ils se renvoient : car je ne lis point de journaux français pour ne point pei-di^e dans uiie occupation inutile un temps utile. Mais on m'assure qu'ils se traitent mutuellement d^émigrés et de démagogues, de Russes et d'anarchistes. Un pareil spectacle est à faire pleurer. Louis-Napoléon, plus habile en cela que son oncle, a ôté à ses adversaires toutes les libertés, excepté celle de se battre entre eux ; et je vois qu'ils proGtent de celle-ci de leur mieux et à la grande joie de l'ennemi commun. Cela me rappelle ce que j'ai souvent pensé, que ce qui empêcherait peut-être toujours les Français d'être dignes et capables de la liberté, c'est que chez eux on détestait toujours plus le voisin que le maître. C'est là ce qui a produit le gouvernement actuel, et ce qui le fera durer en dépit de son origine et de ses fautes...
Nous avons beaucoup moins joui que nous n'aurions voulu du séjur de madame Grote. Vous savez qu'il y a peu de plaisir qui vaille celui de sa conversation, si pleine de traits, de gaité et souveut de profondeur ; c'est assurément un esprit très-vigoureux et très-pénétrant : malheureusement elle part demain ; c'est grand dommage.
Zti CORRESPONDiRCE.
A M. LE RÂRON UDRERT DE TOCQOEVILLE
Gompîigne, S5 mars 1854.
J'ai élé très-satisfait de ta dernière lettre, mon cher ami, et je t'aurais répondu plus tôt, si, depuis trois semaines, je n'avais été accablé de besogne. Je comptais partir d'ici il y a quelques jours, et je tenais à terminer avant mon départ un travail que j'avais entrepris.
Ce que tu me dis dans ta lettre sur toi-même m'a paru fort sensé| et ce que lu me racontes du pays où tu es ^^ fort intéressant ; je dois ajouter très-exact, si j'en juge par ce que j'ai appris d'autres côtés et vu moi-même Tété dernier en Allemagne. Gomme tu l'as très-bien compris, le caractère saillant de ce qui se passe en Autriche est, d'une part, disparution de la vieille organisation féodale que le moyen-âge avait léguée ; de l'autre, organisation du monde nouveau au seul profit de l'État et de la centralisation. Les vieux pouvoirs locaux disparaissent sans se rajeunir ou être remplacés par rien, et partout, à leur place, le gouvernement central prend la direction des affaires. Toute l'Allemagne te donnerait plus ou moins le même spectacle ; je puis dire, tout le continent. Partout on sort de la liberté du moyen-âge, non pour entrer dans la liberté moderne, mais pour retourner au despotisme antique. Car la centralisation, ce n'est pas
i. Hubert Hc TocqueTÎlle était ï Vienne» où il Tenait d'ctre nommé attaché ï f ambassade de France.
 }1. LE BARON HUBERT DE TOGQUEYILLE. 525 autre chose que l'adrainislration de l'Empire romain modernisée. Je ne doute pas qu'il ne finisse par sortir d'une pareille législation politique, si elle parvient à se fonder solidement partout, des effets tout semblables (sauf l'invasion des barbares) à ce qu'on a vu à la fin de l'Empire romain, depuis dans l'Empire d'orient, et de tout temps à la Chine : une race très-civilisée et abâtardie en même temps; des troupeaux d'hommes intelligents et non des nations énergiques et fécondes; mais nous ne verrons pas les choses arriver à ce degré-là, car nous n'assistons qu'au début delà maladie.
Il y a un coin de ce tableau qui me parait particulièrement intéressant pour toi, c'est la Hongrie. Toutes les autres parties de la monarchie autrichienne avaient déjà plus ou moins subi le niveau de la bureaucratie. Mais, en Hongrie, la liberté féodale a été jetée en quelque sorte toute vivante dans le gouffre commun. Et cela est arrivé dans des circonstances exceptionnelles qui ne peuvent que rendre les caractères de cette révolution plus remarquables encore. Je doute, malheureusement, qu'il soit facile, peut-être même possible 4'obtenir maintenant, même à Vienne, des notions détaillées et exactes sur l'état véritable de la Hongrie. Je crois que tu ferais bien de t'altacher particulièrement à cette étude. Indépendamment de ce qu'elle est très-digne d'exciter la curiosité, elle peut t*ctre d'une grande utilité personnelle, il est bien difficile de croire que d'ici à quelques années la Hongrie ne fournisse pns au moins quelques incidents à l'histoire de TEurope. A tort ou à raison, on la pren-
524 CORRESPONDÂiNGE.
dra, certainement d'ici à longtemps encore, en considération dans des résolutions politiques importantes. Et l'homme qui pourrait donner des renseignements exacts et détaillés sur ce qui s'y passe, sur Télat réel des esprits, les facilités plus ou moins grandes qu'y rencontrent les institutions nouvelles, la puissance de la race et de la classe que la révolution a vaincues, les dispositions de cette classe et celle des autres races qui habitent le territoire hongrois ou en sont voisines, les embarras qui pourraient naître de toutes ce^ choses; un pareil homme aurait un grand avantage dans la carrière que tu as embrassée. Quelque chose d'analogue serait, aussi, bon à savoir sur la Pologne autrichienne. Si Tété prochain tu es à Vienne et que tu puisses imlarellement aller un peu voyager dans ces différents pays, je crois que ce ne serait pas perdœ ton temps, surtout si tu avais de bonnes lettres de recommandation qui te permissent de causer avec des hommes de toutes les opinions, sans exception. C'est la seule manière d'acquérir une notion originale et juste sur un pays étranger ; je l'ai éprouvé souvent.
J'ai été intéressé par ce que tu me dis des divers codes de l'Autriche. Jecroyais savoir que le code de Marie-Thérèse n'avait jamais été appliqué ; mais je pensais qu'il avait été imprimé, etje ne suis pas absolument sûr qu'il n'en ait pas été ainsi. Tu as consulté des hommes de loi : ceux-là ne s'occupent guère que des législations en vigueur et sont quelquefois plus ignorants que personne, quant aux dispositions législatives qui n'ont qu'un intérêt historique.