A W. R. GREG, ESQ
Tu obtiendrais, je crois, une certitude plus complète si tu t^adressais à une grande bibliothèque publique (s*il en existe à Vienne, comme je le suppose), ou même à un grand libraire de livres de droit, une espèce de Rondonneau autrichien.
J'ai retrouvé dans toute l'Allemagne, avec un profond chagrin, les sentiments que tu as vu paraître à Vienne à l'égard de la France; souvent la crainte, ordinairement la haine... Comment pourrait-il en être autrement? Nous avons bouleversé le monde, troublé toutes les nations, versé des torrents de sang, renversé ou ébranlé les trônes, remué jusqu'aux bases de la société ; partout au nom d'idées, de sentiments, de croyances que nous semblons avoir abandonnés misérablement nous-mêmes ensuite. Comment s'étonner de l'opinion de l'Europe à notre égard ?
A w. R. GREG, ESQ.
Saim-(iyr, 16 avril 1851.
J'éprouve un Irès-véritable regret, monsieur, de ne pas êlreà Paris quand vous y êtes ; j'aurais eu un grand plaisir à vous revoir et à vous parler de vos deux volumes, que j'ai lus avec soin et qui m'ont fait beaucoup réfléchir*. Ce sont des travaux remarquables, et vous auriez vu, en causant avec moi, que je les ai lus en homme
i. Intitulé : Essays onpolitical and social science, 2 vol. iii-8*.
qui les apprécie à leur valeur. Il m'eût été d'autant plus agréable de parier avec vous de la situation actuelle des affaires publiques, qu'un pareil sujet est bien difficile à traiter, chez nous, d'une manière épistolaire.
Je ne hasarderai donc que quelques mots en réponse à ce que vous me dites de l'alliance de nos deux nations. Je n*ai pas besoin de vous dire que je vois cette alliance avec bonheur; je l'ai toujours regardée comme l'événement le plus désirable qui pût avoir lieu. Seule elle peut garantir non-seulement les libertés générales de l'Europe, comme vous le dites, mais l'avenir des libertés particulières de chacun des peuples européens. Car la Russie est la pierre angulaire du despotisme dans le monde; et cette pierre, fût-elle arrachée par la main de despotes, entraînera tôt ou tard dans sa chute tous les gouvernements absolus. Je souhaite donc de tout mon cœur, et comme Européen et comme Français, que l'alliance dure et qu'elle soit triomphante. Quant à la réalisation de ce vœu, je ne sais qu'en penser. La nation française est -assurément très-disposée, dans son ensemble, à vivre non-seulement en paix, mais en intimité avec l'Angleterre. Les rapports journaliers qui ont eu lieu entre lep deux peuples depuis quarante ans ont prodigieusement éteint les anciennes haines et détruit les vieux préjugés. Mais vous n'ignorez pas que c'est moins, aujourd'hui, des dispositions de la nation qu'il s'agit que de celles d'un seul homme; et dans aucun temps personne n'a su précisément ce qui se passait dans l'esprit de cet hommelà. Sur les vues réelles de l'empereur et ses arrière-pen-
A MADAME PHILLIMORE. 327
sées, je n'en sais pas plus que vous, et j'ose dire que nul n'en sait pas plus que vous et moi. Je n'en excepte personne, pas même ceux qui croient avoir ies meilleures raisons d'en être mieux instruits.
Beaumont, dont vous me parlez, n'habite pas Paris en ce moment, mais une terre qu'il possède à dix lieues d'ici; j'irai m'établir moi-même chez lui pour quelque temps, dans deux ou trois jours. Je lui dirai quels avaient été vos projets, et il regrettera sans doute presque autant que moi de ne s'être pas trouvé à Paris lors de votre séjour. Mais j'espère, monsieur, que bientôt nous serons plus heureux l'un et l'autre. Pour mon compte, je reviendrai m'établir à Paris au mois d'octobre prochain, et j'y resterai tout l'hiver. Je souhaite vivement que durant ces huit mois vous ayez l'occasion de venir faire une nouvelle visite à la France. J'en profiterai pour renouveler avec vous des rapports que j'ai trouvés très-agréables.
Adieu, monsieur; agréez de. nouveau l'assurance de tous mes sentiments de haute considération.
A MADAME PUILLIMORE
1" mai 1854.
11 y a, madame, un vieux proverbe français qui dit que : Quand on parle des gen$^ les oreilles leur tintent. Si le proverbe est vrai^ les oreilles ont dû beaucoup vous •iRiter, il y a deux mois, quand madame Grole était ici ;
car alors on a fort parlé de vous ; et bien qu'un autre proverbe assure qu'il ne faut jamais écouler à la porte de ses amis, de peur d'entendre ce qu'ils disent de vous, je crois que vous auriez pu nous écouter sans être trop mécontente; car on est tombé d'accord que vous aviez beaucoup d'instruction, de grâces et d'esprit : trois choses qui ne se rencontrent pas fréquemment ensemblci surtout les deux premières, à ce qu'on prétend. J'ai cru qu'il n'y avait pas d'indiscrétion à montrer à madame Grotela dernière lettre que vous aviez bien voulu m'écrire, et elle en a trouvé, comme moi, la lecture très-agréable. Depuis que vous m'avez écrit, madame, la physionomie des affaires publiques a pris un caractère plus décidé. On a clos les protocoles pour en arriver aux coups de canon. Dieu veuille que la longue durée des preiriers ne nuise point au succès des seconds, et qu'en parlant si longtemps de paix on n'ait pas oublié de se préparer à la guerre!... J'en éprouverais un profond chagrin, nonseulement comme Français, mais comme homme ; car dans cette guerre (on l'a dit avec raison) il s'agit de l'Europe et de la civilisation qui est, à proprement parler, la cause du genre humain ; j'ajoute qu'il s'agit de l'avenir de la liberté. La Russie est le plus formidable adversaire de celle-ci sur le continent. Elle abattue, j'ai la ferme confiance que la cause du pouvoir absolu en recevrait un irrémédiable échec. 11 me parait, du reste, madame, que depuis que vous êtes devenus nos alliés, vous avez trouvé que le despotisme dont on ne souffre pas ou dont on peut tirer parti avait du bon et qu'on
A MADAME PHILLIMORE. 329
l'avait d'abord mal jugé. Je reçois un journal anglais que je lis lous les jours honnêtement d'un bout à l'autre, comme pourrait le faire un alderman ; dans la première page, on cherche à m'émouvoir contre la Russie en me montrant un peuple tenu dans les ténèbres et le silence ; des citoyens livrés à l'arbitraire d'un seul homme, envoyés sans jugement dans des déserts pour y mourir. Je commence à être ému, et, tournant la page, j'apprends qu'un autre gouvernement que je n'ai pas besoin de nommer, fondé aussi sur le pouvoir absolu, est plein de modération, d'humanité, d'honnêteté, presque de candeur, en un mot tout digne de louange et de respect. Je vous avoue, madame, que tout cela m'embrouille un peu l'esprit, et qu'en réfléchissant à ce que je viens de lire, avec la simplicité d'un philosophe retiré du monde, je me demande comment il peut se faire que ce qui est un cas pendable au soixantième degré de latitude soit une peccadille au cinquantième. Je vous pose cette question, madame, sans la résoudre; et je me borne, quant à moi, à répéter avec un de vos poètes :
He wbo values liberty confines
His zeal for her prédominance within
No norrow bounds ; her cause engages him
Wherever pleaded! This the cause of man *.
1 . William Cooper : t Le véritable ami de la liberté ne renferme point dans d'étroites limitea Tardeur qu'il met à la défendre; partout où il voit sa eanse engagée, il s'y engage lui-même; la cause de la liberté est celle de rhomme. »