‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 44 sur 64 · A MADAME GROTE · texte numérisé non relu

A MADAME GROTE

part de Taimablc invitation contenue dans votre lettre. Ils m'ont chargé très-expressément de vous exprimer leur reconnaissance. Je ne crois pas, du reste, qu'ils profitent d'ici à longtemps de l'offre si obligeante que vous leur faites ; ils se trouvent si bien dans leur charmante vallée, si heureux de la vie qu'ils mènent, et de si bonne compagnie l'un pour l'autre, que nous aurons grand'peine à les tirer d'ici, même pour venir voir leurs amis à Paris. Je crois que quant à entreprendre des voyages, ils sont bien éloignés d'y songer.

Je suis toujours fort peu satisfait de ma santé et je ne puis retrouver l'espèce de demi-bien que j'ai éprouvé cet hiver. Cet état prolongé, non de douleur proprement dite, mais de malaise, commence à m'attrister beaucoup. Il empêche tout à la fois et le travail et la distraction, et jette une incertitude bien pénible non-seulement sur l'avenir éloigné, mais sur le plus proche. C'est ainsi que nous ignorons encore ce que nous ferons cet été. Notre seule intention arrêtée est de nous rendre, au mois de juin prochain, à la campagne, chez mon père, près de l[}ompiègne. Là, suivant l'état dans lequel je me trouverai, nous ferons un petit voyage en Allemagne que nous projetons, ou nous nous établirons pour tout l'été chez mon père, qui nous y invite.

Tout ce que je lis dans les journaux et tout ce que j'apprends d'autre part me prouve qu'en effet nos troupes se tirent mieux d'affaire que les vôtres en Orient, et trouvent plus aisément les moyens de vivre au milieu de l'espèce de désert qu'en pays musulman on appelle une

province peuplée. li y avait une grande raison pour qu'il en fût ainsi. Nos longues guerres en Afrique nous ont appris, depuis vingt ans, à nous passer d'une multitude de choses réputées indispensables par les autres troupes européennes, et à tirer parti des contrées les plus désolées. Le grand problème que nous avons eu à résoudre pour arriver à la conquête de l'Algérie a été, non de battre l'ennemi, mais de le joindre. Pour atteindre ce dernier résultat, il a fallu que nous apprissions (et nous avons mis dix ans à l'apprendre) l'art d'emporter avec nous tout ce qui est indispensable, et de nous procurer toutes les ressources quelconques que le pays pouvait fournir. Nous sommes arrivés ainsi à pouvoir vivre là où toute autre armée européenne mourrait de faim. Cette science qui nous serait peu utile dans les guerres ordinaires, doit nous être d'un grand service dans les circonstances si particulières où nous nous trouvons aujourd'hui.'

Je ne veux pas finir cette lettre, chère madame Grote, sans vous remercier du souvenir que vous m'avez envoyé par Milnes\ 11 fait l'admiration des connaisseurs. Cette petite attention m'a rempli de reconnaissance.

Adieu, chère madame Grote; rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Grote et de nos excellents amis Senior et Reeve. Croyez à mon inviolable attachement.

* Aujourd'hui lord Houghton.

À M. L. DE LâVERGNE. 335

À M. L. DE LÀVERGKË

Bonn, 29 juillet 1854.

Vous êtes en vérité très-aimable, cher monsieur de Lavergne, de vous être souvenu de moi et de m avoir envoyé un témoignage de votre souvenir au travers des trois cents lieues qui nous séparent. Nous avons été trèssensibles, ma femme et moi, à cette preuve de votre amitié. Votre lettre nous a trouvés établis, suivant notre programme, sur les bords du Rhin, dans la jolie petite ville de Bonn que vous connaissez. Nous y menons une vie toute germanique. Nous ne fréquentons que des professeurs de l'Université et des femmes de professeurs. Ma femme parle Tallemand de son mieux : moi, j'aspire, en vain jusqu'ici, à le baragouiner. Je ne lis que des livres allemands et des' journaux allemands. Je ne m'occupe du matin au soir que de l'histoire des institutions, des mœurs de l'Allemagne. Je trouve un grand plaisir à connaître un pays nouveau pour moi et à oublier mon propre pays. Les heures et les jours s'écoulent au milieu de mille études diverses auxquelles je me livre avec une furia francese qui étonne mes hôtes. J^ trouve tant d'intérêt au genre dévie que je mène ici, que je le prolongerai, je pense, pendant la plus grande partie d'août. Les vacances vont disperser les hommes dont l'entretien m'instruit et m'amuse; et leur départ me chassera moi-même d'ici. Je me mettrai alors, sans

doute, à parcourir le pays comme un voyageur ordinaire, c'esl-à-dire à voir beaucoup d'auberges, beaucoup de nouveaux visages, beaucoup de terre et d'eau, sans rien apprendre. Je crois que je serai dans le courant de septembre à Berlin.

C'est l'Espagne qui, pour le moment, me semble fixer particulièrement l'attention de ceux qui s'occupent encore de ce qui se passe, de nos jours, sur la terre. Ce que vous m'aviez dit de l'Espagne depuis longtemps, et surtout de la reine, me préparait à de tels événements. On ne voit pas qu'il puisse sortir de tout ceci autre chose que l'anarchie, suivie bientôt du despotisme selon la loi inflexible des choses politiques. En attendant, mon attachement pour les personnes royales n'étant pas naturellement fort ardent, et la haine que je porte à leurs vices étant au contraire très-énergique, je ne puis m'attrister beaucoup du spectacle que nous avons sous les yeux. Si de là pouvait naître une monarchie constitutionnelle quelconque, je bénirais l'événement : il serait utile à l'Espagne et à la France.

Ce que vous me dites du département de la Manche me cause un grand étonnement. Êtes-vous bien sûr de ne vous être pas trompé? J'avais une idée contraire à celle que vous exprimez, et, si les faits que vous citez sont certains, il m'est impossible de les expliquer. Le paysan bas-normand est très-prudent et très-prévoyant, comme vous savez : il se marie tard, après avoir amassé, en gc-

ncral, un jielit pécule. Le nombre des enfants me paraît assez limité, surtout parmi les paysans propriétaires, qui sont encore plus prudents et prévoyants que les autres.

Dans la portion du pays que j'habite, non-seulement on ne croit pas que la population augmente, mais on croit généralement qu'elle diminue. En effet, la population des villages est moindre qu*il y a trente ans, et cela vient de ce que Cherbourg a attiré à lui les gens des campagnes.

Nous viendrons sans aucnn doute passer l'hiver à Paris, et j'ajoute que nous nous réjouissons vivement de vous y rencontrer.

WlUliald, 19 septembre 1854.

J'espère, cher monsieur Lewis*, que mademoiselle Lister est aujourdMuii et depuis longtemps complètement guerre, et que tous êtes tous arrivés à bon port

« Dopuis que sir G. C. Uwi* nous a communiqué les nouvellea leUre« contenues dans ceYolume, unemorl prématurée et inattendue Ta frappé. En ISW il a été enlevé à sa famiUe, k ses amis, au Cabmet anglais dont il faisait 'partie comme ministre de la guerre, et, il est permis de le dire, à tous les amis de la liberté et de r humanité. On sait quel concert unanime de voix de tous les partis s'est éleyc sur sa tombe pour rendre hommajre à son mérite éminent comme homme d'État et comme savant. Les journaux et les retues du temps en ont été pleins. Mais je ne sais si, parmi

en Angleterre, tous en bonne santé. Le 28 du mois dernier, ie jour même où j'ai reçu les lettres que vous et lady Thcréza m'aviez fait l'amitié de in'écrire de Coblentz, j'ai répondu à lady Théréza. Je m'imagine que si ma lettre ne l'a plus trouvée en Allemagne, elle l'aura du moins rejointe en Angleterre, et que le retard

involontaire que j'ai mis à lui répondre lui aura été

les jugements qui ont été portés sur lui, il en est un seul qui soit aussi juste et aussi heureusement exprimé que celui qui a été écrit par uae Anglaise de beaucoup d'esprit, qui nous en a fait part, et que nous croyons devoir joindre ici:

« There was in him a niost remarkable combination of philosoph j and common sensé, of délibération and ready action, of spéculation in thought and accuracy in facts ; notbing seemed too great for bis comprebension ; notbing too sroall for bis attention. His stores of knowledge were endless; bis loYe of leaming insatiable ; yet bis life was rather one of practical utility tban of studious méditation. Still it was not even tbis unusual combination tbat made tbe most remarkable, or tbe most attaching part of his cbaracter. It was tbat beautiful simplicity in every tbing, tbat unconsciousness of, tbat disregard of self, in every relation of life, tbat absence of ail ▼anity, whicb no amount of applause could disturb; tbat excited a loving admiration in ail wbo knew bim best. t

• n y avait en lui un singulier mélange d'esprit philosophique et de sens pratique, de puissance de réflexion et de faculté d'action, d'élan dans la pensée qui saute par-dessus les faits, et de précision dans la recherche statistique qui les recueille ; rien n'était trop grand pour la compréhension de son esprit, rien trop petit pour son attention ; sa science était infinie, son amour de Taccroitre insatiable, et cependant sa vie a été plus utile par son côté pratique que théorique. Mais ce n'est pas encore cette réunion extraordinaire de qualités si diverses qui le distinguait le plus et lui prétait le plus de charmes : ce qui £ûsait de lui un bonmie & part et tout à foit attachant, c'était cette simplicité admirable en tout, cette absence complète de toute personnalité et de toute vanité, cet oubli et ce désintéressement de soi, que rien ne pouvait ébranler, pas même les succès d'amour^propre et les applaudissements du public; voilà ce qui le faisait aimer et admirer de tous ceux qui le connaissaient intimement. •

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