TII. K
arrivés, il ctail rempli par une foule qui s'est écoulée peu à peu, à mesure que les matinées et les soirées sont devenues plus fraîches, et j'ai été charmé de la voir s'écouler; car j'ai toujours trouvé celte espèce d'isolement qu'on éprouve au milieu d'indifférents et d'étrangère plus désagréable que la solitude proprement dite. Comme je ne puis rester sans rien faire, je me suis procuré quelques livres de droit wurlemburgeois que j'ai étudiés faute de mieux, et auxquels je suis parvenu a m'intéresser, parce qu'on finit toujours par s'intéresser aux choses qu'on fait de suite. N'ayez pas peur néanmoins que je vous fasse part de ma science. Je ne vous parlerai pas non plus de la politique que je n'aperçois qu'à travers les journaux'. Il me semble que l'entreprise qu'on tente en ce moment sur la Crimée est un peu téméraire; mais les Russes se sont montrés depuis six mois si au-dessous de l'opinion qu'on avait d'eux, que j'espère le succès de notre armée et même à vrai dire j'y compte.
Adieu, cher monsieur Lewis, mille et mille souvenirs de notre part à lady Théréza que nous aimerions tant a revoir. Ne m'oubliez pas non plus auprès de votre famille. Embrassez pour nous la petite malade.
Clairoix, près Gompiègne, 9 octobre 4854.
Je trouve en arrivant ici, cher monsieur Lewis, voire lettre du 26 septembre, et, bien que je craigne un peu de vous fatiguer de ma correspondance, il faut que je vous écrive de nouveau pour vous demander des nouvelles plus récentes que celles contenues dans votre lettre...
Je vousr remercie infiniment du soin que vous voulez prefklre de m'envoyer Touvrage de Schlosser. Quoique j'attache quelque importance à le parcourir, je n'accepterais pas le prêt que vous voulez bien m* en faire, si vous ne m'assuriez que vous pouvez transmettre sans gêne ce volumineux ouvrage. Il me semble que la chose doit présenter des difficultés sérieuses.
Quoique la nouvelle de la prise de Sébastopol fiit prématurée, je tiens cet événement comme certain. Il y a trois semaines environ, j'ai rencontré en Allemagne un de mes bons amis, le général Lamoricicre. Nous avons beaucoup causé, et il me paraissait très au courant de tout le détail des faits militaires. Â ses yeux, le débarquement (qui n'était pas encore fait) était un acte hasardeux; mais le débarquement une fois accompli, il considérait la.chule de Sébastopol non-seulement comme probable, mais comme infaillible. Il en donnait toutes sortes de raisons que Je rendrais incomplètement et
540 COnRESPONDA>CE.
mal. Ce qui m'importait, c'était sa conclusion : elle
a?ait une grande autorité dans ia bouche d*un^ aussi bon
juge.
Je ne savais pas que votre histoire de Rome fût si avancée, et j'en ai appris la nouveUe avec grand plaisir.
Adieu, cher monsieur Lewis; parlez beaucoup de nous à lady Théréza : donnez-nous de ses nouvelles et de celles des malades, et croyez à tous mes sentiments de bien sincère amitié.
P. S. J'ai rencontré à Wiltbald un jeune minisire luthérien, M. Ehni. Je Pavais déjà connu à Paris, où il m'avait été recommandé par des personnes très-respeciables. Ce jeune homme va aller en Angleterre pour chercher un emploi dans Tinstruction. Je me suis permis de lui donner une Icltre de recommandation pour vous. Si vous pouvez lui être bon à quelque chose, ce que j'ignore, vous rendrez service à un bon sujel. -Je crois qu'une éducation particulière serait son affaire ; mais on pourrait également lui confier des travaux de recherches comme je l'ai fait moi-même.
J'ai rouvert ma lettre pour vous dire ceci que j'avais oublié. Je vous en préviens de peur que vous n'ayez de mauvaises pensées sur la police française, cette vierge immaculée qui ne doit même pas être soupçonnée.
A Ma6aME la comtesse de CIRCOURT. 541
Clairoix, près Coinpiègne, 51 octobre 1854.
Vous êtes bien aimable, madame, de vous être aperçue que je ne vous avais pas encore repondu ; et moi, je serais bien impardonnable de ne l'avoir pas fait, si mon silence avait tenu à la négligence. Car votre lettre élait parfaitement intéressante et si aimable que je n'ai pu la lire sans être très-reconnaissant. J'ai été d'autant plus contrarié de ne pouvoir aller chez vous, que j'ai maintenant peu d'espérance de vous rencontrer avant deux mois. Mon père nous garde près de lui jusqu'au moment où il retournera lui-même à Paris, c'est-à-dire dans le courant de janvier. Je dis avec intention près de lui et non chez lui. Nous avons loué en effet, pour deux mois, h pou de distance de sa demeure, une petite maison située plus haut, plus sèche et plus exposée au soleil que la sienne; et nous nous y établissons jeudi. J'espère bien employer ces deux mois d'une solitude presque complète qui précéderont le tumulte de Paris.
Je vous avoue que je redoute singulièrement le contact do celle grande ville, et que je m'attends à y rencontrer moins que jamais, cette année, des impressions agréables. A mesure que je vis davantage, je ressens plus vivement deux choses : je me sens de moins en moins disposé à vivre dans un commerce où ne se rencontrent pas les plaisirs de l'esprit ; et j'aperçois que l'esprit seul ne sau-
542 CORRtSPONDAiNCE.
rait ni m'altirer ni me retenir. Oi% je vous le demande, à vous, madame, qui connaissez aussi bien que moi toutes les ressources que la société de Paris présente, combien s'y rencontre-t-il, à voire avis, de personnes qui puissent plaire tout à la fois et par l'esprit et par le cœur ? Mettez de côté tous les gens de bien qui ne sont que d'honnêtes sots, et d'un autre tous les gens d'esprit qui ne sont que de spirituels coquins, ou ce qui est pire, [ieut-êlre, vu leur grand nombre, qui ne font voir que des âmes communes et vulgaires, un peu ornées et enjolivées par l'esprit ; comptez, je vous prie, sur vos doigts, ce qui reste ; et cela ne vous donnera-t-il pas un certain attrait pour le désert?
Ce que vous me diles de madame de Rauzan fait à la fois, madame, mon admiration et mon chagrin. Quelle triste situation et quel courage pour la supporter! Il me tarde de pouvoir lui exprimer bientôt ma profonde sympathie.
A HENRY REEVE, ESQ
Gompiègne, 30. novembre 1854.
Il est bien tard, mon cher ami, pour vous remercier des trois lettres de recommandation que vous m'avez adressées à Bonn l'été dernier. Jai d'abord attendu pour vous écrire que j'eusse vu les personnes pour lesquelles vous m'aviez donné des lettres ; et à partir de Tépoque où il n fnlju renoncer à aller en Saxe, j'ai eu tant de
^ A HENRY REEVE, ESQ
tracas et de contrariétés que cela ne m*apasmis en h^ meur de correspondance ; .vous avez su sans doute la Ion gue et douloureuse maladie qui a atteint ma femme à Bonn et qui est loin encore d'être terminée. Il a fallu d'a^ bord aller aux eaux, puis revenir très-péniblement en France. Nous sommes maintenant établis pour deux mois dans une petite maison que nous avons louée dans le voisinage de mon père. Les douleurs rhumatismales dont madame de Tocqueville a si longtemps souffert décroissent graduellement, et peu à peu la malade rentre dans l'usage de son bras et de sa main; mais sa santé semble un peu altérée par celte longue épreuve, et quoique son étal n'ait rien de grave, il m'attriste beaucoup. Pardonnez-moi donc mon long silence et recevez mes remercîments pour vos trois lettres dont j'ai tant regretté de ne pouvoir faire usage, et que je tiens à votre disposition pour vous les rendre quand nous nous reverrons. J'espère que cela arrivera cet hiver et tout au moins le printemps prochain. Nous comptons sur l'exposition pour nous amener nos amis d'Angleterre, et nous espérons bien que cette fois-là madame Reeve vous accompagnera. Notre intention est de relourner nous fixer à Paris dans le courant de janvier, si tant est que nous y trouyions place ; car on détruit tant de maisons dans celte ville, que bientôt il y faudra bivonaqtier.
Ce dernier mot ramène ma pensée vers nos grandes affaires d'Orient. Quelle guerre difficile et terrible! et pourtant, puisqu'on y est entré, il faut la pousser jusqu'au bout; car avoir dépensé tant d'hommes et tant de
5U GORHESPONDANCE.
millions sans obtenir le seul résultat légitime de la guerre qui est de poser une barrière solide et permanente à la Russie, c'est ce que le peuple anglais aurait de la peine, je pense, à pardonner à son gouvernement, et ce que le peuple français lui-même, tout mort qu'il soit pour le moment, endurerait avec peine du sien. Ce qui me préoccupe le plus, au fond de ma solitude, quand je pense à ce qui se passe, et j'y pense sans cesse en dépit de moi, c'est l'altitude de rAutriche. Que signifie au vrai sa conduile? Que veut-elle, enfin? Un homme placé comme vous sur le théâtre doit voir, en cette matière, ce que n'aperçoivent pas les gens perdus comme moi au milieu de la foule du parterre. Prévoit-on quelle va être chez vous l'attitude du Parlement? Ce qui a lieu en Crimée fera un éternel honneur au nom anglais ; mais, quant à la manière dont l'affaire a été conduite, il y a, ce me semble, bien à en dire, et beaucoup d'occasions de guerre contre le gouvernement, si on est en goût de lui faire la guerre. Le voyage de lord Palmerston ici fait travailler aussi bien des têtes. On fait sur le but et l'effet probable de ce voyage toutes sortes de conjectures, dont pas une vraisemblablement n'approche de la vérité. Quant à moi, j'ai vu de trop près les affaires pour me plaire h conjecturer sur des faits particuliers que j'ignore. Mais je suis avec une émotion profonde le gros des événements, et je me sens presque aussi entraîné par le spectacle que si j'y étais mêlé moi-même. Quels efforts gigantesques! quelle énergie! quelles vertus viriles et héroïques sortent tout à coup de ces sociétés qui sem-
A HENRY REEVE, ESQ. 545
blaient sommeiller dans le bien-être, et comme ce qui se passe venge bien la civilisation de tout le mal qu'on dit quelquefois d'elle !
Adieu, cher Reeve, n'imilez pas ma paresse. Écrivezmoi, car vos lettres, toujours bien venues, sont particulièrement précieuses dans le moment actuel. Songez que j'habite une île déserte de l'océan Pacifique, sans communication avec le reste du monde.
P. S. J'ai passé quelques jours si agréables à Bonn avec la famille Levais, que je continue à porter le plus grand intérêt à ce qui la touche. La dernière fille de lady Théréza était, il y a un mois, très-dangereusement malade. Je n'ose demander de ses nouvelles directes, car je crains que la pauvre enfant ne soit morte; et ce- . pendant je désire vivement en obtenir ; n'oubliez pas de m'en donner en me répondant et rappelez-moi bien particulièrement au souvenir de sir G. Lewis et de lady Théréza...
Ne nous oubliez pas surtout auprès de notre excellente amie, madame Grote, ni de Senior. Madame Grole a depuis quelque temps le soin amical de nous envoyer de temps en temps des journaux anglais. Un journal qui parle librement est un fruit très-nécessaireet très-agréable î\ goûter en ce moment dans notre pays. Je me suis bien abonné à un journal allemand. Je l'ai choisi assez favorable au gouvernement français, afin de ne pas le voir trop souvent saisi. Mais, malgré cela, il ne m'arrive guère plus de deux ou trois fois la semaine. On ne peut concevoir une pareille fureur de silence.
 M. BOUGHITTÉ
Compiègne, 15 décembre 1854.
Je me reproche, mon cher ami, de n'avoir pas encore répondu à l'intéressante lettre que vous m'avez écrite il y a quinze jours. Je n'ai point été détourné, je l'avoue, de ma correspondance par les visites ou les affaires, car je n'ai point d'affaires et ne connais personne dans le lieu que j'habite. Votre lettre m'a saisi au milieu d'un cours d'occupations dont je n'ai pu facilement sortir. Yoilà ce qui fait que je ne vous écris qu'aujourd'hui.
J'avais pensé à vous, comme vous pouvez croire, quand j'avais vu la nouvelle loi sur l'instruction publique promulguée et en voie d'exécution. Je ne doutais pas que l'événement ne vous fit rentrer dans la retraite; mais je vous avais trouvé d'avance si préparé à ce qu'il en fût ainsi et si peu inquiet de l'emploi de votre temps que je ne vous ai pas beaucoup plaint. Je savais, d'ailleurs, que ce changement dans votre position ne ferait pas un changement dans votre fortune. Vous voilà donc rendu à votre loisir; je vous en félicite, car vous valez mieux que ceux qu'on emploie, et surtout que la besogne qu'on leur donne à faire. Je n'en suis pas non plus fôché pour nous. Nous ne gagnions rien à ce que vous fussiez un excellent recteur et nous y perdions les travaux que la retraite va vous permettre de faire.
Comme on vous l'a dit, nous avons employé l'été à
A madame: la comtesse D£ CIRCOURT. 347
parcourir une partie de rAlIemagne, ou plulôlà séjourner dans deux ou trois villes allemandes, surtout à Bonn. On n'apprend rien en voyage, en changeant tous les jours de lieu. Ce que j'ai vu de l'autre côté du Rhin m'a fort intéressé. J'avais toujours vécu , quand je sortais de France, avec des gens de race anglaise; et celte nouvelle Fncc de l'humanité que j'ai aperçue là m'a fort frappé. Jamais je n'aurais pu me faire une idée juste des Allemands avant d'aller en Allemagne, tant j'ai trouvé chez ce peuple-là une manière de percevoir les objets et d'apprécier les choses de ce monde, qui diffère de ce que j'avais rencontré ailleurs. Leurs livres même ne peuvent se bien comprendre, que quand on s'est trouvé un certain temps dans une sorte d'intimité avec eux. L'homme seul peut expliquer l'écrivain. . .
Ce que vous me dites de l'aspect général des choses me semble bien vu. Gomme vous, je pense que le gouvernement quoique très-puissant est très-fragile, mais que sortirait-il de sa ruine et des ruines qu'il a faites? Excepté le soldai qui a retrouvé de la grandeur (je dis le soldat), qu'est-ce qui ne s'abaisse pas et ne s'énerve pas visiblement autour de nous ? Adieu .
Compiègnc, 3i décembre 1854
Vous m'avez fait de charmantes étrennes, madame, en m'envoyant une lettre si aimable. Je ne saurais trop
ri48 CORhESPONDANCt:.
vous remercier, ni trop lot vous remercier d'avoir bien ainsi voulu penser à moi. Bien ne saurait m'élre plus sensible que voire souvenir, si ce n'est pourtant votre présence dont j'espère bien jouir souvent cet hiver. Je ne pense pas, du reste, pouvoir me procurer ce plaisir avant trois semaines. Vous ne comptiez revenir, me ditesvous, à Paris que vers le milieu de janvier; et moi je n'y arriverai sans doute que vers la lin du même mois.
Une des misères que je vais trouver à Paris, ce sont les élections académiques. Figurez-vous, madame, le désespoir d'un homme qui a à nommer presqu'à la fois six membres de l'Institut, c'est-à-dire à faire face en même temps à l'amabilité intéressée et tenace d'un nombre do candidats qu'on ne doit point évaluer, ce me semble, a moins de vingt-cinq ou trente. C'est, je vous jure, une rude tâche. Pourquoi ne nous a-t-on pas ôté nos droits académiques avec tous les autres? J'entends en nous laissant la faculté d'écrire sur un petit morceau de papier, mais en nous dictant le nom qu'il faut mettre; les candidats du gouvernement seraient une nouveauté qui me plairait à l'Institut. Il n'y aurait plus de cabale; nous ne ferions plus un mauvais usage de notre liberté; l'ordre régnerait sur tous nos bancs. Suggérez, je vous prie, ces idées à ceux de vos amis qui ont voix au chapitre. MM. *** et *** pourraient adroitement les faire pénétrer dans l'oreille de leur maître. Sérieusement, madame, je suis excédé d'avance de toutes les sollicitations auxquelles je vais être en butte, et je me sens déjà fatigué de ma puissance. Pourquoi, d'ailleurs, conserver les académies.
A MADA.MK LA COMTESSE DE ClRCOUllT. 549
puisqu'il semble qu'il n'y ail plus personne en France qui sache ni lire ni écrire? J'ose affirmer, madame, que depuis deux cenls ans, nous n'avons pas vu dans noire pays si peu de goûl pour les choses de l'esprit, el même si peu d'attenlion portée à ce qui s'y rapporte. Mais je ne veux pas finir l'année 1854 en faisant des jérémiades ; j'aime mieux penser à celle qui va suivre et souhaiter qu'elle apporle toutes «orles de prospérités à ceux qui, comme vous, madame, connaissent et savent pratiquer, chose rare, l'art d'être heureux, qui n'est autre chose que l'art de bien arranger sa vie et de la remplir des vrais et solides plaisirs que l'esprit el l'amitié donnent. Veuillez, madame, nous rappeler particulièremenf, madame de Tocqueville et moi, au souvcnir.de M. de Circourt et agréer l'hommage de mon dévoûmenl. Ma femme ne veut pas être oubliée près de vous.
ANNÉE i855
Conipiègne, 4 janvier i855.
J'ai reçu et lu avec grand plaisir, mon cher ami, tes lodres des 19 cl 28 décembre. Je te remercie de tous les détails que tu me donnes. Tu sais Tintérêt que je te porte; je n'ai pas besoin, donc, de te dire que j'attache un véritable prix à recevoir de tes nouvelles souvent, et m'ap* pliquerai toujours à faire tourner à ton profit rexpéricncc que j'ai acquise, surtout depuis vingt ans que j'ai été si mêlé aux hommes et aux affaires. Que je te dise d'abord 5 ce sujet que ce qu'il importe le plus de me dire, c'est moins les choses qui vont bien que celles qui t'inquiètent ou t'embarrassent; car c'est surtout dans celles-là que je puis te donner un avis utile ou un renseignement profitable. Ainsi, j'ai su par tes parents que le premier abord
A M. LE BAHON UUBKRT DE TOCQUEYILLE. 351
dcM. (Je S * avait clc Irès-froid : ce que tu ne médisais
pas. Cet accueil de M. de S m'avait surpris et un peu
alarmé. Je craignais que tu n'eusses donne quelque prise sur toi, soit en ne l'allant pas voir immédiatement après Tambassadeur, soit en ne lui remettant pas sur-le-champ ma lettre. De quelque manière qife les choses aient commencé avec lui, je vois qu'elles marchent bien mainte* nant. Ta dernière lettre me Ta appris, et une lettre que j'ai reçue hier de M. de S. . . lui-même ne me laisse pas de doutes à cet égard. Je te recommande très-fortement de tâcher de te conserver dans les bonnes grâces de celui-ci et de ne pas te laisser pousser par les opinions un peu trop vives que M. de *** a pu t' exprimer à son égard.
Quoique de S ait de grands défauts que je connais
bien, c'est cependant un homme de mérite; de plus, il est ton chef immédiat; et surtout, ce à quoi il faut toujours que tu penses, il a demeuré beaucoup d'années dans les bureaux de l'administration centrale; il y a é(é chef du cabinet du ministre pendant quelque temps, il conserve dans les bureaux de l'influence, et il pourrait beaucoup nuire à ton avancement, s'il le voulait. Il faut donc t'en faire, autant que possible, un ami. Dans sa lettre, il me témoigne de très-bons sentiments à ton égard et d'excellentes intentions. Cultive les uns et les autres, tout en ne te laissant pas entraîner par lui plus loin que lu ne veux aller. Il a de la vanité; en lui demandant souvent des avis, en montrant du zèle pour faire ce
^1 M. de S t alors premier secrétaire de Tambassade de Vienne.
35'2 CORIttSrONDANCE.
dont il le chargera, et beaucoup de docilité à suivre ses instructions dans cette matière, il te deviendra, j'espèrr, très-favorable ; ce qui est à désirer, parce que, dans la position, tu as besoin de lui. Je ne crois pas nécessaire, non plus, de le recommander de te montrer très-bon garçon avec tes jeunes collègues; non-seulement bon camarade, mais camarade facile. Ce qu'il faut, c'est âc ne pas te mettre dans leur confrérie; mais en dehors de cela, il ne faudrait pas y regarder de trop près pour faire quelques parties avec eux, si l'occasion s'en présente; entrer accidentellement dans leur genre de vie et au besoin dépenser un peu d'argent avec eux. Sois sûr que ce sera de l'argent bien employé.
Je te recommande aussi de nouveau de te mettre surle-champ sur un bon pied ; car, dans la carrière que tu as embrassée, rien ne nuit plus et d'une manière plus durable que la réputation de faire mesquinement les choses. Tu me parais avoir assez d'argent cette année, avec ce que t'a donné ton père et l'excédant de tes frais de voyage, pour pouvoii' faire les choses un peu grandement. Que je n'entende pas parler d'économie; ne fais pas de dettes, voilà tout ce que je désire en cette matière. Je te parle en homme qui connaît mieux que loi le terrain sur lequel tu marches. Je suis sûr quêta réputation d'homme sensé et travailleur est déjà faite; il faut t'appliquer maintenant à ce qu'on ne te fasse pas la réputation de n'être qu'un homme de cabinet sans goût pour le monde. Hante le spectacle et les grandes maisons qui te sont ouvertes, et si cela se peut faire nalu-
A M. LE BARON UUBRRT DE TOCQUEViLLE. . 355 rellement, vas-y quelquefois dans la compagnie de (es camarades. Il ne faut pas pour cela avoir l'air de se jeter à leur léte; mais il ne faut pas moins éviter de sembler faire bandeà jpart el viser au contraste. Je te recommande cela on ne saurait davantage.
Ce que tu me dis de tes études me parait bien vu. Gomme études diplomatiques proprement dites, il n'y a rien de plus nécessaire à étudier que les actes du Congrès . de Vienne, puisqu'ils forment encore la base de tout l'ordre ]K>litique de l'Europe. Mais il est diTlGcile d'en bien comprendre toute la portée, si on n'éludie pas très-attentivement l'histoire pendant le dix-huitième siècle et surtout la Révolution française : ce sont là les précédents de toutes les autres études. L'histoire en général, et en particulier celle des principaux traités qui sont intervenus depuis environ un siècle entre les différents peuples de l'Europe, c'est le bréviaire d'un diplomate. Tu ne connaîtrais que cela très à fond et imperturbablement, que lu serais déjà plus capable de ton nouveau métier que |}eaucoup de ceux qui le font depuis longtemps ou ont l'air de le faire.
Je ne t'en écris pas plus long aujourd'hui pour ne pas te faire payer un port énorme. Dans ta première lettre explique-moi comment je puis m'y prendre pour te faire passer mes lettres par l'ambassade; de ton côté, écrismoi par cette voie. Je crois qu'une lettre avec mon adresse, mise dans le paquet de l'ambassade pour Paris, me serait, aussitôt après son arrivée, transmise de celle ville; ce qui m'épargnerait des frais inutiles. En ajoutant