A N. >. W. SENIOR, ESO
A M. N. yi, SENIOR, ESQ.
Tocquevillc, 19 septembre 1855.
Voire lettre du 26 août, cher Senior, m'est arrivée à bon port et m'a fort inléressé. Je vois que vous persistez dans l'idée de voire grand voyage. Je vous dirai comme Alexandre, quoique la comparaison soit un peu ambitieuse : « J'aimerais à cire à votre place, si je n'occupais la mienne. » Mais je préfère encore celle-ci. Je ne puis me blaser du plaisir d'ôlre chez moi, après en avoir élé privé si longtemps. Tout me semble agrément dans celte vie de campagne, au milieu de mes propres champs, et la solitude même y a des charmes. Mais si je ne pouvais me procurer ce plaisir-là, j'aimerais le voyage que vous allez faire. Tout est curieux à voir et à étudier en Egypte : le passé, le présent, l'avenir. J'attends une grande instruction de la lecture que vous me permettrez, j'espère, au retour, de faire de votre journal. Nous serons cerlainement à Paris quand vous y viendrez; et ce sera une joie pour nous de vous y revoir.
Le bruit de la chute de Sébastopol a retenli jusque dans cette extrémité de la France que nous habitons. C'est un glorieux événement qui a rempli de satisFaction le cœur de tous les Français, quels que soient leur opinion et leur parti; car, en pareille matière, nous ne faisons qu'un. Je crains que la victoire n'ait coûté trèsc5her* Il n'y a pas de village dans mes environs qui n'ait
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déjà perdu quelqu'un de ses enfants dans cette guerre; ils la supportent néanmoins d'une manière admirable. Vous savez que la guerre a toujours été notre côté brillant. Si le citoyen ressemblait chez nous au soldat, il y a longtemps que nous serions les maîtres en Elurope. Jamais cette guerre-ci n'a été populaire, et elle ne Test pas devenue; cependant on est prêt à en supporter les charges avec une résolution que j'admire, en voyant les douleurs individuelles qu'elle cause et la misère que la cherté du grain vient y joindre. Si, au lieu d'être en Crimée, elle était sur le Rhin et qu'on en comprit bien alors l'objet, je crois qu'on pourrait encore mettre toute la nation debotit^ comme cela est arrivé dans d'autres temps. Mais le sens de la guerre demeure incompréhensible pour le peuple qui n'y voit autre chose, sinon que la Franco étant engagée, il faut à tout prix qu'elle triomphe. Je vous avoue que moi-même, qui comprends mieux que les pnysans qui m'entourent l'objet qu'on se propose en-versant tant de sang et qui l'approuve, je ne saurais pourtant prendre à ce qui se passe un intérêt aussi vif que la grandeur de la lutte semblerait devoir l'exciter, parce que je n'espère presque pas en voir sortir un résultat qm> vaille l'effort. Je pense, comme vous, que la Russie est un grand dîlnger pour le reste de l'Europe. Je le crois; d'autant plus que j'areu plus qu'un autre peut-être l'oc-^ casion d'étudier les vraies causes de sa force, et que îe crois ces causes permanentes et entièrement hoi*s ae l'atteinte des étrangers. (Il faudrait un temps que je n'ai pas pour en donner en ce moment les raisons.) Mais,