‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 52 sur 64 · A M. N. W. SENIOR, ESQ · texte numérisé non relu

A M. N. W. SENIOR, ESQ

d'une autre part, je suis profondément convaincu que ce n^est ni en prenant une ville, ni même une province, ni par des précautions diplomatiques, encore moins par des sentinelles posées sur les lieux par les puissanœs de rOccidenl, qu'on arrêtera son essor de notre côlé d'une manière durable. On élèvera peut-être un rempart momentané, niais que le premier événement fera tomber, que des changements d'ailleurs, que de nouveaux intérêts dynastiques ou autres rendront au premier jour inutiles. Je suis convaincu que la Russie ne peut être arrêtée d'une manière permanente que par la création, à côté d'elle, de puissances nées de la haine qu'elle inspire, dont l'intérêt vital et continu serait de Ta borner, et qui seraient en état par elles-mêmes d'y réussir : en d'autres fermes par la restauration d'un royaume de Pologne et d'une Turquie vivante. Je crois ces deux conditions premières presque impossibles à remplir en ce moment. Le pût-on en s' entendant, les détestables jalousies ou ambitions qui divisent les différents peuples de l'Europe (ou les Greci^ pour suivre la comparaison que vous faisiez dans votre lettre) empêcheraient de le tenter et de s'unir sincèrement contre Philippe^ en faisant chacun le sacrificîs de ses passions ou visées particulières. J'ai lu, il y a environ un mois, dans les gazettes allemandes, des articles très-curieux, et qui vous sont peut-être tombés sous la main, sur la position que prend graduellement la Russie dans Texlrême Orient. L'auteur, qui me paraît homme de mérite et bien au courant des faits, expose comment depuis cinq ans la Russie, profitant des troubles de la

Chine, s'est emparée non-seulement de remboucliure du fleuve Amour, mais d'une portion assez notable de la Mongolie; non-seulement du sol, mais d'une partie des tribus mongoles qui le peuplent. Vow^^avez que ces peuples ont une fois bouleversé toute TÂsie et deux fois conquis la Chine. Cela est toujours arrivé de la môme manière, c'est-à-dire par un événement qui réunissait momentanément ensemble et soumettait à une volonté commune toutes les Iribus. Or, dit l'auteur avec quelque apparence de raison, le czar est aujourd'hui en train de produire cet événement et de faire ce queGengiskan et plusieurs de ses pareils ont fait jadis. Si ce dessein s'accomplit, toute la haute Asie sera de nouveau à la merci de celui qui d'une extrémité de l'Europe pourra mettre en mouvement vers un même point tous les Mongols.

Je suis plus avancé que vous sur le livre de sir G. Levais. Je l'ai lu, et je ne dis pas, comme vous, que cela doit être un bon livre, mais que cela est. Dites-le, je vous prie, à sir Georges quand vous le verrez, pour le cas où une lettre qiie j'ai écrite à ce sujet à lady Théréza ne serait pas parvenue. Ces espèces de duplicatas sont aussi nécessaires aujourd'hui dans la correspondance des particuliers qu'elles l'étaient jadis entre deux amis que sé- (larail l'Océan atlantique, lorsqu'il fallait toujoui^ prévoir le cas où le vaisseau qui portail la première lettre périrait en route.

J'ai entendu dire que notre ami John Mill avait publié un ouvrage qui avait beaucoup de mérite. Je le crois sans peine.

Rcappelez-moi au souvenir de Tauleur. Adieu, cher Senior; mille amitiés de cœur; ne nous oubliez pas plus que nous ne vous oublions. Rappelez-nous aussi au souvenir de madame et de mademoiselle Senior, et bien afleclueusement à celui de madame Grote.

A SlR G. C. LEWIS

Tocqueville, 18 novembre 1855.

Je me reproche de ne vous avoir pas encore écrit depuis si longtemps que j'ai reçu votre lettre, cher M. Lewis. (Permettez-moi de continuer à vous appeler ainsi, votre nouveau titre n'ayant pas de nom dans la langue française ^)

La principale raison de ce retard a été le désir de répondre avec une suffisante exactitude à la question que vous me faites relativement à notre administration. Je sais que dans la position que vous occupez on ne saurait se contenter d'à peu près, et vous n'ignorez pas que rien n'est plus difficile que de ]30uvoir parler avec précision même de la chose qui se passe tous les jours sous les yeux. J'ai été obligé de faire une sorte d'enquête auprès des hommes engagés dans les différentes branches du service public. Je suis parvenu à apprendre ainsi ce que je désirais savoir, mais cela m'a pris un peu de temps. Si vous avez le désir d'aborder le détail dans lequel

1. 11. G. G. Lewis était deYenu baronnet, dont le titre se marque eu anglais par le mot sir.

570 CORKESPOiNDAlSCE.

je suis entré moi-même et d'apprendre quels sont les examens qu'il faut subir pour suivre telle ou telle carrière, je pourrais très-aisément vous en envoyer le tableau. Mais je ne veux pas charger cette lettre sans nécessité de petits fnils particuliers qui vous sont indifférents peut-être; je me borne à vous donner le résumé de mes observations. Le voici :

1' Vous connaissez sans nul doute notre système d'instruction publique. A la fin du cours d'études littéraires, se trouve un examen qu'on nomme l'examen du bacailauréat es leltres. Cet examen, qui n'était guère qu'une pure forme dans ma jeunesse, est devenu une épreuve très-sérieuse. Au bout du cours d'études scientifiques, il y en a un autre qu'on nomme examen du baccalauréat es sciences. Quand on a réussi dans le premier examen, on obtient un diplôme de bachelier es lettres, et dans l'autre, es sciences. ^

Aujourd'hui on exige de ceux qui se présentent pour entrer dans presque toutes les carrières publiques, de produire 4'un de ces deux diplômes, surtout le premier. C'est la condition première qu'on impose. On ne peut entrer dans 'les écoles militaires sans être bachelier es sciences; et quoique pour l'admission dans ces écoles le diplôme de bachelier ùs lettres ne soit pas exigé, il est fort sage de s'en pourvoir, parce que, en cas d'insuccès des épreuves pour devenir ofiicier, on risque de n'être admissible à aucun emploi civil si on n'a pas le diplôme de bachelier es lettres. Ce diplôme est exigé pour la plupart des carrières civiles. Or, l'examen de bachelier es

lettres est purement littéraire; l'examen de bachelier es sciences ne porte que sur la partie théorique et générale des sciences. On peut donc dire qu'en France, pour devenir fonctionnaire public, il faut prouver qu'on sait non pas précisément ce qui est nécessaire pour mener les affaires dont on va ôtre chargé, mais le latin, l'histoire, la géographie, la géométrie....

Vous savez que ces examens sont passés devant un jury composé de professeurs des facultés des lettres et des sciences, dont c'est une des plus habituelles et plus importantes fonctions. Un jeune homme qui, en France^ n est pas bachelier es lettres au moins, est censé n'avoir pas eu une éducation complète. J'ai dit que l'un de ces examens est exigé dans presque toutes les carrières pu* bliques. Il y en a, en effet, encore quelques-unes où on ne l'exige pas ; mais c'est le petit nombre; et la tendance est de le demander sans exception pour tout ce qui n'est pas agent d'un ordre tout à fait inférieur. Ainsi on l'exige pour les écoles militaires, pour le clergé quand il veut enseigner, pour la magistrature; on le demande pour entrer dans l'administration centrale des finances, dans celle de l'enregislrement et des domaines ; on ne l'exige pas encore dans celle des douanes et des contributions indirectes; mais cela va, je crois, avoir lieu sous peu. On le demande pour entrer dans la diplomatie et, je crois, pour ôtre admis comme commis à l'administration de l'intérieur.

2" Indépendamment de cette condition du diplôme, et dans les carrières mômes où il n'est pas exigé, le candi-

578 COKRKSPONDANGE.

dat est oblige de subir un examen et souvent plusieui*s avant d'être reçu. Ces examens sont, en général, passes devant un jury composé de fonctionnaires supérieurs de l'administration dans laquelle on veut entrer.

Ces examens, et surtout le premier quand il doit y en avoir plusieurs, portent en partie sur des connaissances générales qui prouvent Téducation qu'on a reçue plutôt que l'aptitude à certaines fonctions, et qui rentrent par là dans la catégorie des examens littéraires. Je prendrai pour exemple ce qui se passe pour l'administration centrale des finances.

11 y a d'abord un examen dans lequel on vous fait copier ou écrire sous la dictée; on fait rédiger une lettre, ..et résoudre des problèmes d'arithnlétique.

Quand on veut monter plus haut et concourir pour le grade de sous-inspecteur des finances, il y a un autre examen à passer dans lequel on vous fait faire une composition sur réconomie publique et l'administration en général, sur la comptabilité publique, etc.

Vous voyez que ce second examen, tout en portant sur des connaissances générales, se rapproche déjà du métier particulier qu'on veut suivre.

Deux ans après, arrive un troisième examen qui ne porte que sur les détails du métier.

On n'est apte à devenir sous-inspecleur 4}u'après avoir subi heureusement tous ces examens. Le ministre n'est cependant pas rigoureusement obligé de vous admettre; mais il ne peut guère alors s'en dispenser, et vous avez réellement pris pied dans l'administration.

Il y a en outre des condilions d'ûge, et pour plusieurs carrières des condilions de revenus dont je ne vous parle pas. Dans un assez grand nombre il faut avoir suivi son cours de droit et avoir passé ave& succès Texamen qu'on nomme de la licence.

Voilà en gros, mon cher M. Lewis, ce que j'ai à vous (lire. Je répète que si de plus amples détails vous paraissaient utiles, je vous les fournirais aisément.

Il est évident pour moi que tous les examens ont été placés successivement à Tentrée de toutes les carrières, moins encore pour obtenir la garantie de bons choix, que pour opposer des obstacles à la multitude innombrable de postulants qui se présente. Ce sont comme les fortifications qu'on élève autour d'une place pour empêcher qu'on ne puisse la prendre d'assaut. Toutes ces règles ont leur raison d'être dans notre état social et politique. Dans un pays où le nombre des places données par le gouvernement est presque sans bornes ; où un quart des hommes appartenant aux classes supérieures, et les deux tiers au moins des jeunes gens appartenant aux classes moyennes veulent devenir fonctionnaires publics et agents du gouvernement central, de pareilles règles sont indispensables. Doivent-elles être imitées dans un pays constitué d'une autre manière? J'avoue que j'en doute fort. Le résultat de tous les examens accumulés les uns sur les autres me parait plutôt être de former une moyenne de fonctionnaires d'une capacité médiocre, que de donner naissance à des administrateurs éminents. On perfectionne ainsi le métier plutôt que l'art du gou-

580 CORRKSPONDANCE.

vernemenL II ne vous cchnp[)e pas que presque loiil noire système repose sur le diplôme de bachelier es lettres. Ce diplôme crée pour toute la jeunesse Tobligation d'apprendre une multitude de choses imparfaitement^ les mêmes pour tous. Je crois que rien ne saurait être plus contraire à la vigueur, à la puissance et à l'originalité de Tespril. En résumé, je suis si convaincu que la bureaucratie, la centralisation administrative et toutes les mœurs et toutes les habitudes qu'elle a créées, sont presque incompatibles avec la liberté politique, que je tremble, je le confesse, quand je vois un peuple libre vouloir transporter chez lui une partie de nos lois. Tout se tient dans la constitution d'un peuple. Vous le savez mieux que moi; et il y a toujours à craindre, en important un perfectionnement, d'apporter avec lui les vices du système auquel on remprunte. Mais je m'apergois que je parle ici de ce qui ne me regarde point. Pardonnez-le-moi. Je ne suis pas Anglais, mais je suis homme; et cela me donne une sorte de droit à m'occuper de TAngleterre, dont le sort exerce tant d'influence sur celui du genre humain.

Je vois avec plaisir que lady Théréza, à laquelle j'ai eu l'honneur d'écrire il y a environ trois mois, a bien voulu vous dire tout le plaisir et l'instruction que j'avais rencontrés dans la lecture de votre ouvrage s* l'histoire primitive de Rome. Je n'avais pas lu depuis longtemps un livre qui m'intéressât autant, et il me ferait regretlçr que vous ayez perdu les loisirs qui vous permettaient d'écrire de si bons livres, si vous ne faisiez un

A HENRY REEYË, £S(j. 581

si ulile usage de votre temps dans la place que vous oc- ^cupez. Je suis obligé de souhaiter, dans rintérèt génc rai, qu'on ne vous rende pas de iongtemps la facullc de vous occuper des Grecs et des Romains.

Je vous remercie dé me parler comme vous le faites dans votre lettre, de mon travail actuel. Je crois [)ouvoir publier un volume cet hiver. Je ne vous en dirai rien de plus sur ce sujet ; car je commence à être honteux de parler depuis si longtemps et si souvent à mes amis d'une œuvre dont il n'y aura peut-être rien à dire quand elle aura paru. Je suis, d'ailleurs, un peu fatigué moi-même. Il n'y a que les œuvres qui se font facilement et vite qui donnent les véritables plaisirs de la composition : plaisirs vifs, sans doute, quand on les ressent; mais trop rares, comme tous les plaisirs vifs.

Quoique les nouvelles que j'ai reçues par vous et par ^ M. Grotede mademoiselleÂliccsoientrassuranies, je vois avec regret que la santé de cette enfant ne se fortifie pas autant que je le désirerais pour la tranquillité de lady Théréza. Veuillez nous rappeler bien particulièrement au souvenir de celle-ci, et croire à tous mes sentiments de haute estime et de sincère amitié.

A HENRY REEVE, ESQ

TooqucviUc, 20 noTembrc 1855.

* Je neveux pas, mon cher ami, que nous perdions ab^ solument la bonne habitude de nous écrire. Il y a plus

382 COÏiUESPONDANCE.

de vingt ans qu'elle a commence, et je ne vois pas pourquoi elle s'interromprait aujourd'hui. J'ai su de vos' nouvelles depuis six mois, mais indirectement. Gela ne me suflBt pas. J'ai espéré un moment voir ici votre excellente mère dont je garde un si précieux souvenir.

Notre bon Senior m'a écrit à Marseille. Il partait pour l'Egypte. Si la Méditerranée a ressemblé depuis ce temps-là à notre Océan, il a dû faire une triste figure. Il ne me dît pas ou il faut lui écrire. Vous le savez, sans doute, veuillez me l'apprendre en me répondant. J'imagine que c'est au Caire.

Je ne sais naturellement ce qui se passe, quant aux affaires publiques, que par les journaux. Mes seuls documents secrets sout l'es lettres que les paysans de ma paroisse qui sont en Grimée écrivent à leurs familles. Il est rare que le père ou la mère ne me les apportent pas, sachant l'intérêt que je porte aux Tocquevilliens, comme ils disent. Je vois que ces jeunes gens sont pleins de mépris pour l'ennemi et ont une confiance illimitée en eux-mêmes ; ce qui n'est pas mauvais en paix et excellent en guerre. Car c'est l'opinion qui gagne les balailles. Il me semble voir également que le peuple des campagnes prend plus de goût à la guerre que précédemment. Au fond il aime le bruit des armes; et comme jusqu'à présent il ne s'aperçoit pas que la guerre arrête le mouvement de l'industrie et du commerce, et qu'il ne sent pas et ne voit pas les nouveaux impôts qu'elle amène, ni ceux dont on peut le menacer dans l'avenir, il s'y prête de fort bonne grâce. Il y a pourtant de

. A IIE.NRY UEEVE, ESQ. 383

grandes douleurs individuelles. Quatre dès jeunes gens de cette communes ont déjà péri. Mais, en réalité, ce à quoi les hommes altachent le moins de prix, c'est à la vie des hommes. Si donc la nation anglaise continue à vouloir se battre, je crois qu'on pourra pousser la guerre à fond. Cela me semble Irès-désirable, puisqu'on l'a commencée. Si on ne sort pas de cette entreprise ayant porté à la Russie un de ces coups dont les nations les plus puissantes ont peine à se relever, et si surtout Ton n'acquiert contre elle des garanties qui donnent l'assurance de n'avoir plus à recommencer, ceux qui mènent les affaires dans nos deux pays mériteront que tant de sang versé retombe sur leur tête. Quand se réunira le Parlement? quelle y sera, croyez-vous, l'attitude des différents partis? Est-il vrai qu'il y ait coalition effective entre les torys et les peelistes? Cette question vous fera peut-être sourire en vous montrant à quel point je suis devenu étranger à la politique. La vérité est que je m'en occupe bien rarement et ai mon esprit le | lus souvent ailleurs: Mais on ne saurait s'empêcher de revenir quelquefois sur des sujets qui l'ont tant occupé jadis.

Adieu. Croyez, je vous prie, à tous mis sentiments de bien sincère amitié. Offrez l'hommage de mon respect et les plus afToctueux souvenirs de ma femme à madame Rceve. Quand vous verrez les Lewis et les Grote, ne nous oubliez pas auprès d'eux.

A M. ODILON BâRROT

Tocqucville, 20 janvier 1856

Mon cher ami, *

Celle lettre ne me précédera que de peu, car mon intention est de retourner à Paris dans les derniers joui s de ce mois. Je n'ai pas eu, à tout prendre, à me plaindre du long séjour que je viens de faire ici. Ma sanlé n'y a pas été mauvaise et j'y ai joui de plus de tranquillité d'osprit et de bien-être moral que cela ne m'était arrivé depuis bien des années. Aussi, je vous avoue que je ne m'éloigne qu'à regret ; attiré à Paris par le désir de revoir quelques parents ou quelques bons amis comme vous, mais par rien autre chose. A des gens comme nous la retraite absolue convient mieux que la petite agitation stérile que donne le contact du monde. Il est lion cependant de reparaître de temps en temps dans celui-ci*

afin de montrer qu'on n'est pas tout à foil aussi mort qu'on en a l'air.

L'acceptation pure et simple des propositions de l'Autriche comme base des négociations me parait le préliminaire très* probable de la paix ; celle-ci viendra bien à point pour nos finances. La Russie sortira dé cette guerre humiliée, abaissée, mais à peu près aussi forte qu'au commencement. Elle gardera sa position dans la mer Noire et en Asie; Nicolaiew remplacera Sébastopol.; elle n'en sera pas moins l'espérance des races slaves et grecques; elle n'en pénétrera pas moins au cœur de l'Europe civilisée par la Pologne, et, le jour peut-être prochain o'i l'union qui s'est faite contre elle sera dissoute, on la reverra presque aussi menaçante qu'elle était. Je crois que quand, daps vingt ans, on apercevra de loin l'elfet que cetle guerre a atteint, on s'étonnera de la petitesse du résultat comparé à la grandeur de l'effort, aux flots de sang versé et aux trésors perdus en la faisant.

' J'ai toujours dit et je répète : la guerre était bonne quoiqu'elle coûtât, si elle repoussait territorialement la Russie du sud et de l'occident de l'Europe et élevait de solidt^ barrières de ces côtés, en y établissant des forces indjgènes en état de rarrôler ou de l'amortir ; dans le cascontnire, je né sauriis y voir autre chose qu'une entreprise plus dyna8lit|un que nationale.

Mais en voici trop long à un homme qu'on va revoir; Nous avons appris avec hemcoup de chagrin que madame Desfossés avait été malade et que madame Bar-

rot n'allait pas mieux. Veuillez leur exprimer à Tune et à l'autre noire sincère sympathie et agréez pour vous l'expression de ma Tive amitié.

A HENRY REEVË, ESQ.

6 FéTrier 1856.

Mon cher ami,

Je ne connaissais pas la loi internationale qui règle aujourd'hui la propriété littéraire dans nos deux pays, ce qui est d'autant plus ridicule que c'est moi qui ai fait commencer, il y a sept ans, les négociations dont la reprise a amené le traité en question. Quant aux conséquences de celui-ci pourpe qui me regarde, je m'en rapporte abiolument à vous pour les tirer ; ma seule instruction sera celle-ci : visez avant tout au succès proprement dit du livre. Ne sacriGez donc rien au désir d'avoir une traduction à bon marché, et surtoiit ne me trompez pas dans l'espérance que vous me donnez de jeter vous-même un coup d'œil sur l'œuvre du traducteur, avant de la livrer au public, car j'y tiens beaucoup.

Quant à l'ouvrage lui-même, je crois ne pouvoir mieux répondre à la question bien naturelle que vous m'adressez à ce sujet, qu'en vous envoyant le litre des différents chapitres qui le composent. L'objet du livre est la Révolution (c'en sera peut-être le titre) vue dans ses œuvres, dans son mouvement et dans ses effets, ndu-seulement en France, mais dans tout le monde.

A M. LE BARON HUBKRT DE TOCQUEVILLE. 587 Couvrage entier aura deux, peut-être trois volumes ; mais, ainsi que je vous le mandais, celui que je vais publier forme à lui seul un ensemble qui pourrait subsister, si le reste ne paraissait jamais. Je ne puis vous en dire plus long aujourd 'hui .

Mille amitiés de cœur.

Tocqueville, 2 juillet 1856.

Il faut que tu m'excuses, mon cher enfant, de n'avoir (las répondu encore à la lettre que tu m'as écrite il y a quinze jours. J'étais trop accablé de chagrin et d'affaires pour écrire. Je savais, d'ailleurs, que tes bons parents le donnaient chaque jour de nos nouvelles et qu'ils se préparaient même à t'aller voir : ce dont je me suis réjoui pour toi et pour eux. Ils te feront du bien et tu seras pour eux une grande consolation. Ils sont assez heureux {)Our avoir des enfants, et de bons enfants dont la tendresse adoucira pour eux tous les maux de ce monde. C'est un bien dont je suis privé et dont je sens, de plus en plus, l'absence, à mesure que les années s'accumulent et que le vide se fait autour de moi. Je compte sur mes neveux et en particulier sur toi pour remplacer, autant qu'il est possible, ce grand bien que la Providence m'a refusé. Je n'ose cependant me plaindre d'elle ; car sous d'autres rapports, elle m'a traité avec faveur. Je ne le parle pas de notre grand malheur, mon cher Hubert,

i[ue l'en dirais-jequelu ne sentes? Mon pauvre père avait une aflection loiiie spéciale pour toi, et je sais que tu le lui rendais. Je le crois quand tu me dis que sa mort fa ])longé dans une vive douleur. Quani à moi, je ne sauraisencore reprendre à rien. Le lieu même que j'babitc, auquel je suis si altaché, a perdu celte fois beaucoup de charme à mes yeux : car c'est à travers nous-mêmes que nous apercevons toutes choses, et quand nous sommes en proie à une grande tristesse, la nature entière s'assombrit...

Adieu, mon cher enfant, je n'ai pas le courage de t'en dire plus long aujourd'hui. Je t'embrasse de tout mon cœur ; mille tendresses pour moi à tes parents, s'ils sont avec toi. Écris-moi bientôt, je le prie.

A M. LE COMTE DE MONTALEMBERT

Tocqueville, 10 juillet iSbij.

Je n'ai reçu qu'hier, mon cher Montalembert, la lettre que vous m'avez écrite le 4 de ce mois. Je dois vouîs dire sur-le-champ toute la joie qu'elle m'a causée. Il y avait dans voire approbation un accent vif et vrai qui m'a louché. De toutes les lettres bienveillantes que j'ai recrues jusqu'ici, nulle ne m'a fait un plaisir plus sensible; car je retrouvais dans\os paroles comme une vibration du mouvement de mon propre esprit. Je suis sûr que la satisfaction que vous m'exprimez est sincère et elle est d'un Ires-grand prix à mes yeux. Vos objections

A M. LE COMT£ DE MONTÂLEMBEKT. 589

mêmes indiquent une étude approfondie de mon œuvre. On y trouve encore une nouvelle preuve de Tinlérêt que vous portez au livre et à l'auteur et je ne saurais trop vous en remercier. Quelques-unes me paraissent fondées, mais prématurées. Il y a des jugements sur la Révolution qui ne peuvent trouver leur place que dans la partie mêmede l'œuvre qui traitera de cette Révolution. Dans le livre que vous venez de lire, je ne la considère pas en face et pleinement. Je ne fais qu'ouvrir de temps en temps des jours sur elle. Je montre ce qui se prépare. Je n'ai pas encore pour but de la saisir dans ses procédés et de la juger dans ses œuvres. Du reste, tout ce que vous me dites à ce sujet, alors même que je ne pourrais Tadmettre pleinement, sera pour mui, vous pouvez en être certain, un sujet de longue méditation. Je vous avoue que je suis très-effrayé quand je songe à celte seconde partie de mon livre, ébauchée, mais si loin d'être finie, et bien autrement difficile que la première. Quand on parle de l'ancien régime, on opère sur un mort. On ne saurait traiter la Révolution ell&mème sans toucher le ^ vif. Eh puis! combien d^études plus variées et plus grandes que celles auxquelles je me suis déjà livré sont nécessaires, si je veux approcher de l'idéal que j'ai dans l'esprit ! Cependant, les encouragements que je reçois m'obligent à ne point renoncer à mon entreprise et me poussent au contraire énergiquement à la suivre. Il y a bien longtemps, du reste, que cette entreprise est conçue. Le livre que je viens de publier et sa suite roulent dans ma tête depuis plus de quinze ans; le projet s'en eçt mûri

590 CORRESPONDA^XE.

vX les formes de Tœuvre se sont fixées dans la grande maladie que j'ai faite en 1850. Je puis dire que, depuis lors, j'y ai pensé presque sans cesse.

Vous me dites, mon cher Monlalembert, que vous comprenez sans peine toute la sympathie que j'ai ressentie pour votre ouvrage après avoir lu le mien. Il y a en effet, dans votre beau livre sur l'Angleterre, un grand nombre de passages qu'il me semblait que je venais d'écrire, beaucoup de pensées qui m'agitaient aussi au moment même où vous les exprimiez; un sentiment commun surtout, le goût vrai et fort de la liberté, me paraissait animer les deux livres de la même vie. Vous avez donc bien raison de ne pas vous étonner en voyant que je vous ai si bien compris et si vivement approuvé. Si beaucoup d'autres n'ont pas éprouvé en ceci des impressions analogues aux miennes, il faut malheureusement en conclure, ce que nous ne savons déjà que trop, que nos contemporains sont une génération fatiguée et comme terrassée qui n'écoutera cpi'à regret ce qui pourrait l'émouvoir et l'induire à faire un effort. Je crois, du reste, que vous vous tromperiez si vous croyez que votre livre n'ait pas vivement frappé beaucoup d'esprits. J'ai vu des gens qui sont de vos adversaires naturels, qui l'ailmiraient eux-mêmes vivement et je n'ai rencontré pei'sonne qui n'y trouvât encore plus de verve et de talent que dans aucun autre de vos écrits. Je voudrais donc que vous ne vous découragiez pas et que vous n'en restie2 point là.

Adieu ; croyez, je vous prie, à tous mes sentiments de haute considération et de bien sincère amitié.

A LADY THÉRÉZA LEWIS. 50<

A LADY THÉRÉZA LEWIS

Tocqueville, 12 juillet .1856.

Je n'ai reçu qu'aujourd^hui 12 juillet, madame, la lettre que vous ave&bien voulu m'écrirc le 3 : je tenais à établir ce point-là, tout d'abord, aûn d'expliquer comment je n'ai pas encore répondu à tout ce que cette lettre contient d'amical. Je serais bien ingrat si je n'en avais pas été très-touché. Vous nous invitez, madame de Tocqueville et moi, à venir chez vous, cet été, d'une façon si pressante et si aimable que la grâce de la forme augmente encore infiniment la reconnaissan)ce que le fond même de votre invitation nous eût inspirée. Croyez à notre parfaite sincérité, quand nous vous dirons que c'est avec le plus vif regret que nous sommes obligés de ne point accepter. Les affaires que nous donne la grande perte de famille que nous venons de souffrir, nous retiendront jusqu'à la (in de l'année chez nous. Dans cette prévision nous avons invité nous-méme plusieurs personnes à venir nous voir et nous ne saurions par conséquent quitter notre maison. Voilà nos raisons qui ne sont que trop bonnes. Elles nous persuadent sans nous consoler. Quand on a pu vivre pendant quelques jours au milieu de votre famille, madame, et qu'on a goûté les plaisirs délicats qu'on y rencontre^ on ne se décide pas aisément, je vous assure, à refuser une proposition comme celle que vous nous adressez, et l'on se trouverait môme très-mal-

heureux d'êli*e obligé de le faire, si Ton n'avait l'espcranec que vous voudrez bien nous conserver pour une aulre année la bonne volonté que vous nous exprimez en ce moment.

Merci, madame, de la sympathie que vous me montrez à l'occasion de la mort de mon cher et bon père. Je crois pleinement à cette sympathie. Vous avez été si tendre fille que vous comprenez mieux que personne la douleur poignante que je viens d'éprouver, et connaissez par expérience quel vide immense laisse un pareil événement même dans les existences les mieux remplies. Les paroles que vous me dites à cette occasion semblaient partir de votre cœur et ont été tout droit au mien .

Je vois par le poU'9criptum de votre lettre que sii- Cornwall a reçu le volume que je lui ai envoyé. Je ne m'attends pas qu'il le lise avant de s*étre rendu dans ces montagnes du pays de Galles où je voudrais tant pouvoir le suivre. Mais arrivé là, je lui demande la faveur d'une audience. Je lui serais très-obligé non-seulement de me lire, mais de me dire sincèrement ce qu'il jiense de cette lecture. Je ne connais pas de jugement qui me fût plus précieux que le sien. Si j'en crois ce que me mandent mon libraire et mes amis, j'ai lieu de croire que mon œuvre, quoique bien abandonnée à elle-même, fait fortbienson chemin enFrance; mais cela ne mcsufQt })as. L'opinion qu'on peut avoir de mon ouvrage en Angleterre m'importe, et quant à celle-là, je l'ignore absolument. Les amis que j'ai dans votre pays, ne sachant peut-être pas où me trouver, ne m'écrivent point ; de

A LiDY TIIÉRÉZA LEWIS. 595

sorte que je ne sais rien de Tune des choses que je désirerais le plus apprendre. Je vous prie, madame, de faire comparailre mon livre devant vous : je parle de l'exemplaire que j'ai envoyé à sir Cornwall. Vous verrez dans les deux mots que j*ai Qcrils sur la première page que le livre n'est pas seulement adressé à lui, mais à vous. C'est assez vous dii e que j*ai Taudace d'espérer que vous aussi, finirez par me lire et même un jour me direz votre avis. Je vous en serai très-reconnaissant. J'ai affirmé, dans un endroit, sur votre parole, que durant les guerres civiles de votre révolution de 1640, les juges continuèrent à faire leurs tournées et à tenir les assises. Ce fait si curieux m'a été dit par vous. Souffrez donc que je me décharge un peu sur vous de la responsabilité d'auteur. Je veux avant de iinir, et au risque de tomber dans des redites, vous répéter que la façon dont vous nous invitez à venir chez vous nous touche profondément.

Je ne vous parlerai pas i3olitique dans cette lettre. Je vous dirai seulement que personne n'est plus heureux .que moi des bonnes relations des deux pays; que personne en France ne porte plus d'intérêt au vôtre, et en particulier n'est plus heureux de la haute situation qu'y occupent ceux d'entre ses ministres qui vous tiennent de si près.

Veuillez, madame, nous rappeler particulièrement au souvenir de tous les vôtres, et croire à mon bien sincère et bien respectueux attachement.

P. S. S'il n'était téméraire de rien affirmer quand il

mi CORRESPONDANCE,

s'agil de l'avenir, je dirais que j*aurai certaînemeul le plaisir de vous revoir le printemps prochain à Londres : je compte très-décidénienl y aller.

Tocqueville, 18 juillet 1856.

Mille et mille remerciments de votre lettre, mon chciami, elle m'a causé une vive joie. Ce n'est pas une petite ehose pour moi que d'être approuvé par vous dans une circonstance si grave de ma vie et en des termes si chauds. J'ai lu votre lettre avec bonheur; j'espérais bien être tombé dans le cours de vos sentiments et de vos idées. Votre lettre^ que j'attendais avec une impatience qu'explique le grand prix que j'attachais à votre adhésion, m'a charmé ; je ne saurais trop vous le redire. Le livre paraît, du reste, avoir plus de succès que je n'osais Tespérer à l'époque léthargique où nous vivons. Je savais que j'aurais pour moi un certain nombre d'esprits comme le vôtre, je m'en flattais du moins. Mais la vente rapide du livre me montre que les idées que. j'exprime et les sentiments dont j'ai été en cette circonstance l'organe, sont plus répandus qu'on ne le croit. Je ne m'exagère pas, cependant, croyez-le, l'influence que peut avoir un livre dans ce moment : elle est presque nulle. C'est une semence qui ne peut amener de fruits, si elle en produit jamais, que longtemps après qu'elle est répandue. La classe politique en France est changée. Celle qui, au-

jourd'hiii, élève ou renverse les gouvernemenls , les soutient ou les laisse crouler, ne lit point de livres, se soucie très-peu de ce que pensent ceux qui les écrivent €t n'entend même pas le petit murmure que ceux-là font au-dessus de sa tête. C'est la grande différence qui se rencontre entre cet âge de la Révolution qui, commencée en 1789, dure encore, et tous les autres. Le {)euple n'a jamais eu jusqu'ici que le second rôle. Il tient maintenant le premier, et ceci change tout l'esprit et tous les ressorts de la pièce.

Néanmoins, comme les niouvemenls des masses, même les plus grossières, prennent naissance dans des idées et souvent dans des idées très-métaphysiques et parfois irès-abstraitcs (ce dont il est facile de se convaincre en lisant avec attention et intelligence l'histoire du monde), il est toujours utile de jeter de ces idées-là en circulation dans l'espérance que, si elles sont justes, elles finiront peu à peu par se transformer en passions et en faits. Je demande à Dieu de voir de mon temps celte transformalion, quoique, pour dire la vérité, je ne l'espère guère; et en attendant, j'ai du moins éprouvé le soulagement de dire ma pensée tout entière sans aucun égard pour qui que ce soit, ni aucun mélange de vues et de considérations personnelles. Ce soulagement a été si grand que je ne sais (j'ai honte de le dire) si j'ai passé pendant toute ma vie un temps plus heureux que celui durant lequel j'ai écrit les pages que vous venez de lire, et qui ne sont pas sans mérite, puisqu'elles ont pu plaire à une âme aussi élevée et aussi libre que la vôtre.

396 CORRESPOIH'DÂISCË.

Pardonnez-moi, mon cher ami, cet affreux griflbnnage. Recevez de nouveau mes afleclueux remercîmenls pour le plaisir que m'a causé votre lettre, et surtout croyez toujours à ma vive et sincère amilié.

Nous nous rappelons, très-particulièrenienl, ma femme . et moi, au souvenir de ces d<imes.

A M. FHfcSLOX

ToajueTillc, 5i juillet 1856.

J'ai reçu très-exactement votre lettre, mon cher ami, et comme toujours je dois vous remercier du plaisir qu'elle m'a causé. Je suis bien aise que vous ayez vu M. Hartmann *, je craignais qu'il ne fût plus malade qu'il n'est en effet. Il y a longtemps que Dante a dit qu'il n'y avait rien de plus dur à monter que l'escalier de l'étranger. J'espère que ce n'est pas cet exercice-là qui a fatigué la jambe de M. Hartmann. En tout cas, je désire de tout mon cœur qu'on lui rende bientôt son pays, quoique je ne voie pas comment cela pourrait arriver d'ici à quelque temps. Mon intentien, à mon retour n Paris, est de voir le plus d'Allemands que je pourrai. C'est comme une humanité différente de Ja nôtre : si différente que les points de comparaison pris en nousmêmes manquent quelquefois pour la juger. Je n'entends pas seulement la langue d'un Anglais, j'entends sa

i. PuUiciste distingue de rAlIemagne, exilé après la réaction de 1852.

(y Ole de rÊditettr.)

pensée. LMiabitude m*a familiarisé avec les différenls points de vue que ]es hommes de celle race et de cette éducation-là ont sur les choses humaines. Il n*en est pas ainsi des Allemands, et alors même que je sais ce qu^ils disent lilléralement, je ne suis pas sûr de savoir jusqu'où va ce qu'ils veulent dire. Vous comprenez que tout ceci me préoccupe surtout à propos de mon ouvrage : (t'est mon dada, Tobjelqui se montre au bout de toutes mes idées. Ne concluez pas de celte préoccupation que j'ai employé d'une manière fructueuse mon séjour à la campagne. Vous me feriez Irop d'honneur. Je suis, au contraire, obligé de confier à votre amitié que j'ai à peu près complètement perdu le temps que je viens dépasser «lans la retraite. La diflîcullé du sujet, l'absence de documents satisfaisants, Tembarras qu'on éprouve toujours à rentrer dans le sujet, comme dit Pascal, une certaine langueur qui suit les grands efforts, toutes ces causes réunies m'ont retenu dans cette rêvasserie vague qui n'avance guère plus que le rêve j ro|»rement dit. C'est donc me rendre très-malheureux que de me demander, comme (ant de gens font tous les jours, quand paraîtra la seconde parlie de mon livre. Je n'en sais en vérité rien : ou plutôt ce que je sais, c'est q le cela ne peut avoir lieu avant longtemps. Tout ce dont je puis répondre, c'est lie ne pointlàcher prise que je n'aie accompli la tâche que je me suis donnée, el n'aie fait sortir de mon esprit, en le taillant, l'objet qui s'y trouve encore comme une masse informe.

Rien de nouveau à vous dire; car vous parler de ma

sus CORRESPONDANCE,

reconnaissance et de mon amitié, serait rabâcher. Il fait un temps adorable ; les prairies sont étincelantes el la mer blene ; et je suis tellement un animal assujetti aux impressions du monde physique, que ce spectacle extérieur de la nature suffit pour éclairer le sombré tableau qui existe au fond de mon esprit, et qui y représente en noir la destinée humaine. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

A MADAME PHILLIMORE

Paris, 8 août 4856.

Nous avons bien des remerciments à vous faire, madame, pour Tagréable connaissance que vous avez procurée, à madame de Tocquevillc et à moi, en nous mettant en rapport avec madame***. Notre seul reçret estd'avoii* trop peu vu celle-ci, qui nous a pani pleine d'amabilité, de connaissances, d'esprit et, de plus, très-jolie: ce qui, comme vous savez, n^est pas incompatible avecTesprit^ et, quoi qu'on en dise, lui va très-bien. Nous aurions voulu pouvoir lui faire davantage les honneurs de Paris; mais la vie retirée que nous menons ne nous Ta pas permis. Veuillez lui dire, du moins, quel agréable souvenir nous conservons d'elle et quel plaisir nous aurons h la revoir.

Vous me remplissez de confusion, madame, quand vous voulez bien me dire que vous attendez avec impatience la publication de mon nouvel ouvnige. D'abord, je

A MADAME PUILLIMORE. 590

n'ai pas la vanité de croire que quelqu'un s'occupe d'avance de ce que je puis écrire; el, en second lieu, le livre dont vous parlez, loin d'être* prêt à paraître, n'est |»as, on peut dire, commencé. Les préoccupations, la maladie, cette maladie de l'esprit qui naît si aisément de la tristesse, m'ont empêché jusqu'à présent, tout en travaillant beaucoup, de travailler d'une manière efficace. J'ai déjà beaucoup lu, beaucoup rêvé; mais je n'ai encore rien écriât. Je n'ai aucune raison de me presser» si ce n*est la considération de la brièveté et des hasards de la vie ; car le travail que j'ai entrepris est ma principale ressource pour échapper aux pensées peu agréables que suggère naturellement l'état de mon pays; et sa durée est un.grand bien pour moi. C'est grâce à lui que je suis devenu si étranger à tout ce qui se passe, que je ne l'apprends plus guère que de loin en loin et par ouïdire.

J'ai entièrem^it supprimé la lecture du journal comme inutile, et ne parle politique que le moins que je puis. Je ne saurais cependant m'empêcher de vous dire que la députation anglaise qui s'est rendue auprès de l'empereur a produit un efTet indirect, mais très-favorable à celui-ci. Le peuple a interprété cette démarche, qui n'a pas de précédent dans notre histoire, comme un signe de la peur que la France, sous son nouveau gouvernement, inspirait aux Anglais : or, la vanité nationale, qui est toujours très-grande, quoiqu'elle ne se porte pas toujours sur des objets dignes en eiïet d'enorgueillir, a été très-flattée.

iOO CORRESPONDANCE.

Ce que vous me dites sur les travaux législatifs de M. Phillimore m'intéresse viveinent ; je me suis occupé autrefois très-longuement et fort curieusement des affaires de rinde anglaise, et vous serez très-aimable de m'adresser le journal qui aura reproduit le discours don! vous me parlez, quand ce disconi^ aura été prononcé.

Adieu, madame; agréez de nouveau mes remercîments, l'expression du désir que nous avons de vous revoir et, en mon particulier, Thomniage de mon respeclueux dévoûment.

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