‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 53 sur 64 · A W. BOUCHITTÉ · texte numérisé non relu

A W. BOUCHITTÉ

Tocqueville, 9 août 1856.

Je vous remercie beaucoup, mon cher ami, des démarches que vous avez bien voulu faire pour***.

J'ai aussi à vous remercier de la notice sur la vie et les œuvres de Philippe de Champagne, que vous m'avez envoyée. Je Tai lue avec un grand intérêt, et' quoique étranger à h matière des beaux-arts, j'ai trouvé un vrai plaisir dans cette lecture. Vous montrez dans cet écrit lout a la fois l'homme et le peintre, et vous faites aimer l'un et l'aulre. Je vous reproche seulement de ne pas vous êlre assez occupé des contemporains : vous dites des choses très-intéressantes sur le Poussin, mais rien sur ce raodesie et aimable Lesueur, dont vous ne prononcez qu'une fois le nom. Vous devriez nous donner aussi la biographie de celui-là. Pour mon goftt, il est supérieur

A M. BOUCUITTÉ. iOl

à Philippe de Champagne; et comme homme, il appartient ainsi que lui à celte école d'artistes sincères, consciencieux, simples au milieu d'un siècle fastueux, chrétiens jusque dans l'exercice de leur profession, et faisant respirer les vertus jusque dans leurs œuvres.

Enfm, ce que vous me dites de mon livre m'a satisfait. Vous êtes tout à la fois un juge très-éclairé et un juge sincère. Votre approbation a, pour ces deux causes, un grand prix. J'ai à cœur de répondre à vos critiques; je ne puis le faire au long dans une lettre; je réserve ce sujet pour nos conversations. Je dirai seulement aujourd'hui ceci : Je ne nie point que les rois n'aient eu souvent en vue le bien public dans les établissements qui ont lini par aboutir aux plus mauvaises institutions; je dis seulement que ces princes-là, comme tous les autres, ont principalement songé à être les maîtres, soit qu'ils se rendissent nettement compte que telle était leur seule pensée, soit qu'ils parvinssent à l'envelopper dans l'idée du bien général à leurs propres yeux. Ce que je dis surtout, c'est qu'il n y en a pas un qui ait réellement été sympathique aux misères du peuple, et qu'ils n'ont jamais songé qu'à s'aider de lui. Quant à la remarque que vous faites sur le style, il se peut que l'imitation dont vous parlez existe; mais alors elle est non-seulement involontaire, mais contraire à une volonté très-arrétée d'avance et si bien suivie que je n'ai pas ouvert un volume de Montesquieu depuis dix ans, et que j'ai tâché, xiu contraire, depuis lors, de pratiquer particulièrement les auteurs dont la forme est la plus éloignée de la sienne,

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