‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 54 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

i02 CORRESPONDANCE.

Voltaire, par exemple. Mais je n'ai pas le temps de vous

en dire pins long. Adieu.

TocqueTillc, 13 août 1856.

J'ai été très-reconnaissant, cher monsieur Lewis, que vous m'ayez lu et écrit. J'ai entrevu ce que c'était que la vie d'un ministre dans un ministère important, et je sais qu'il est bien difficile dans une pareille position de songer à autre chose qu'aux affaires courantes. Quand on est en train soi-même de faire de YkistoirCj on n'a guère le temps de s'occuper de l'histoire des temps antérieurs. Vous m'avez cependant lu, lu avec le plus grand soin, ainsi que me le montre ce que vous me dites. J'en suis trèsglorieux. Rien ne pouvait me flatter davantage que le suffrage d'un homme tel que vous. Aussi ai-je été trèsheureux de voir que votre impression sur mon livre ne semble pas mauvaise. Vous vous plaignez avec quoique raison que je ne sois pas descendu dans plus de détails et n'aie pas produit mes preuves. Il est certain qu'il m'eût été bien facile de faire deux volumes au lieu d'un^ et peut-être la valeur intrinsèque de l'ouvrage y eût gagné. Mais il fallait saisir l'attention de mon pays, chose bien difficile dans ce temps d'abattement intellectuel et moral. Pour cela il fallait être court et faire un livre qui pût cire lu par tout le monde. J'ai dû, dans ce but^ m' alléger de tout le poids des détails, et ne pas, en mul-

tipliant les notes, fatiguer l'atleniion et la détauroer du teste. Vous savez que les Fran<^is (qui ressemblent en ceci aux Grecs sans les égaler) n'admettent les idées que quand la forme leur agrée. Je me suis donc borné à ne^ rien avancer que je ne pusse abondamment prouvei* el n'ai pas produit immédiatement mes preuves. Je crois que je n'ai point à redouter qu'on conteste, en France, rien de ce que j'ai dit d'essentiel, parce que le travail sérieux auquel il faudrait se livrer pour cela pi*ouverait à celuL qui s'y livrerait l'exactitude de ce que j ai dit. J'iivoueque sur plusieurs points il faut m'en croire sur parole. Gela contrarie un esprit exact et profond comme le vôlre^. mais c'est un mérite aux yeux du commun de mes lecteurs français auxquels mon but sérieux était de fairc^ parvenir les idées mères et les sentiments qui forment le fond de mon couvre. Jusqu'à présent i expérience semble me prouver que je n'ai pas eu lort ; car le livre sevend avec une rapidité inusitée chez nous; quoique lat première édition soit considérable, je vais bientôt avoir à m'occuper de la seconde. Jamais livre cependant ne fut plus coniraire à l'esprit de l'époque, puisqu'il tend à ramener vers des sentiments libres et énergiques des âmes» découragées et des esprils las et flotlaoCs. G*esl ce qui d'avance me faisait craindre qu'il ne tombât. Mais d'uneautre part, comme vous le remarquez avec sagacité, ce même abattement des esprits rend possible de dire sur lar Révolution française des vérités qui, il y a dix ans, auraient soulevé des tempêtes contre leur auteur.

Vous me faites, c^er monsieur Lewis, à propos dit

chnpilrc sur la religion, une critique à laquelle je crois qu'il n'est pas impossible do répondre. Je n*ai point prétendu que les opinions irréli<>:ieuses du dix-huitième siècle n'aient pris leur source que dans les vices du gouvernement et de la société : je dis même précisément le conlraire. Je crois seulement que ce sont ces vices qui les ont rendues facilement populaires, et leur ont donné, en France, tous les caractères de passions politiques. Je ne dis pas non plus que chez tous les philosophes français de ce temps-là, ou môme chez la plupart d'entre eux, l'objcl principal qu'ils eussent en vue, fût d'attaquer les institutions de l'ÉUit; je dis seulement que si les institutions de l'État et la condition des citoyens eussent été différentes, les écrivains ne se seraient pas tous portés, ni avec tant d'ardeur^ ni surtout avec tant de tuccèsiy à attaquer TÉglise. Je ne saurais admettre avec vous que Voltaire n'ait pas été le premier de nos révolutionnaires en matière politique aussi bien qu'en matière de religion. 11 est vrai qu'il n'avait pas de vues arrêtées en fait ' de gouvernement, et qu'il admettait as.^z volontiers que ' les hommes étaient une canaille incapable de se conduire elle-même, et qui devait être conduite par les habiles et les plus forts. Mais nul plus que lui n'a réussi à déshonorer le passé et toutes les institutions, les idées, les sentiments qui en venaient; nul n'a mieux répandu cette notion que toutes les lois sous lesquelles on vivait étaient ridicules ou absurdes, toutes plus ou moins contraires au moins à ce qu'il appelait la raison; £tque les bases mêmes sur lesquelles reposait la société du temps.

l'inégalité de naissance, étaient condamnées par le bon sens et par l'équité. Il n'a jamais dit cela formellement; il n'a jamais porté à fond ses attaques de ce côté. Mais cela ressort de tous ses écrits; et avec eux ces notions, pénéti^nt de toutes parts dans l'esprit de ses disciples et delà foule, ont, plus puissamment que les traités politiques eux-mêmes, préparé les esprits à la révolution. On ne pouvait," d'ailleurs, dans ce temps, détruire l'Église sans toucher à tout dans l'État.

Les regrets amicaux que vous exprimez de ne point nous voir cet été chez vous à la campagne accroissent encore beaucoup le chagrin que nous éprouvons nousmêmes de n'avoir pu nous permettre ce plaisir. Je puis vous dire sincèrement que rien ne nous a plus coûté. Parmi les plaisirs permis dans ce monde, je n'en connais pas, en vérité, de plus grand que la vie à la campagne, dans la belle saison, avec des gens qui plaisent, dont on aime la personne et dont on prise l'esprit. Nous aurions trouvé tout cela rélmi chez vous. Permettez-moi d'espérer que cette occasion est ajournée plutôt que perdue. En tout cas, j'espère pouvoir vous visiter à Londres, le printemps prochain.

Veuillez, je vous prie, cher monsieur Lewis, nous rappeler de la manière la plus affectueuse au souvenir de lady Théréza, et ne pas nous laisser oublier non plus par M. et mademoiselle Lister. Croyez à mes sentunents de bien sincère amitié.

P. 5. J'ai toujours à vous huit volumes que je compte bien vous rapporter moi-même.

i06 CORRESPONDANCE.

Tocqiievillc, 6 octobre 1856.

Puisque les affaires de l'Europe et celles de l'Anglelerre, cher monsieur Lewis, ne sufiîsenl point pour remplir votre esprit, et que cet esprit, si admirablement constitué pour le travail, trouve encore quelque agrément à s'occuper de la philosophie de l'histoire, je céderai au ])laisîr que me donne notre correspondance, et je reviendrai sur les questions que traitait voire dernière lellre d'une façon si intéressanle. Je devrais être satisfait du jugement que vous portez sur mon livre; et, en effet, il n'y en a pas qui m'ait été plus agréable. Mais c'est précisémenl parce que je tiens extrêmement à être approuvé de vous que je veux encore essayer de répondre à la critique que vous faites de deux de mes idées.

Vous persévérez à penser que c'est à tort que j'attribue il Féfcat de la société civile et politique les opinions que les philosophes du dix-huitième siècle ont émises en matière ji'eligieuse. Permettez-moi de répondre d'abord que je n'ai jamais dit que les opinions de ces écrivains en fait de religion ne fussent suggérées que par la situation po- Jlitique que le clergé occupait de leur temps et par l'ap- ,pui que l'Église donnait à toutes les institutions anciennes qui régissaient alors l'État. J'ai indiqué, au contraire, que ces opinions étaient depuis longtemps dans le monde, •qu'elles avaient une origine et des causes qui leur étaienl

propres. Seulement, j'ai affirmé que jamais ces opinions anli-chrétiennes n'eussent été professées à la fois par tons les écrivains français du dix-huitième siècle, et surioiil ne seraient devenues si vite et si complètement dominantes parmi nous et populaires, sans les circonstances sociales et politiques du temps. Je n'ai pas avancé autre chose, et j'avoue que je crois encore que ma pensée, ainsi limitée^ est juste, et je me flatte^ que je vous en convaincrais si, au lieu de vous écrire, j'avais le trèsgrand plaisir de causer avec vous, et si je pouvais entrer dans le détail qui mettrait mon idée en lumière.

Vous me dites encore que plusieurs des philosophes auxquels j'attribue un rôle et des vues révolutionnaires en politique aussi bien qu'en religion ne se sont jamais montrés partisans des institulions libres, ni de la démocratie, et qu'ils n'avaient aucun désir de bouleverser la monarchie. Vous cilez surtout Voltaire, et vous faites à cette occasion, sur cet homme illustre, des remarques très-fines et très-justes qui prouvent que vous le connaissez aussi bien que si vous aviez été un de ses contemporains, et mieux que ne le connaissent la plupart des Français de nos jours. Vous avez parfaitement raison de dire que rien n'était moins républicain que Voltaire; queperisonne n'a jamais eu même, plus que lui, le mépris des hommes en général, et la croyance qu'il leur fallait, de toute nécessité, un maître qui les forçât à être modérés et raisonnables. Tout cela est parfnitemenl vrai, J'ajoute avec vous que Voltaire n'avait aucune idée de produire une révolution violente, ni d'armer les basses classes.

Ni lui, ni aucun des philosophes ne voulaient de révolution soud cette forme. Mais tous, et lui tout le premier, voulaient néanmoins qu'un changement profond et radical s'opérât dans les lois civiles et politiques qui servaient de base à la société de leur temps. Ils ne s'attendaient pas, il est vrai, à ce que cette grande fabrique s'eflbndràt tout à coup et leur tombât sur la tête; ils croyaient fermement que tous les changements qu'ils indiquaient ou que supposaient leurs théories générales se feraient paisiblement, par les seuls progrès de la raison ; et comme il convient toujours de couvrir les entreprises dangereuses d'un nom attrayant, ils n'appelaient pas ce qu'ils désiraient une réiolution^ mais une régénératioti : c'était le mot consacré alors. Néanmoins, en faisant un ensemble de leurs maximes en matière de société ou de gouvernement, et en comparant l'idéal de gouvernement qu'ils avaient toujours devant les yeux, avec les institutions réelles sous lesquelles ils vivaient, il est facile de voir que c'est bien, à leur insu peut-être, une révolution et non une réforme qu'ils préparaient. Voltaire ne voulait pas assurément le règne de la démocratie, en prenant le mot dans son sens ancien et vrai, c'est-à-dire le gou« vcrnement du peuple. Il était homme de trop bonne compagnie pour cela. Mais il tendait néanmoins de tous ses vœux vers ce qu'on appelle dans le jargon d'aujourd'hui une royauté ou un empire démocratique, c'est-à-dire un gouvernement d'un seul homme agissant sans contrôle, mais d'après les lumières de la raison naturelle; une société dans laquelle il n'y a plus ni classes privilégiées,

ni classes permanentes et hérédilaires, ni individus puissants, ni vieilles institutions traditionnelles, ni législation particulière et locale.... Du moins il a travaillé à établir toutes ces choses à Tétat jd'idéal dans l'esprit de ses contemporains. On peut dire que telle a été sa théorie politique, bien qu'il ne Tait jamais exposée dogmatiquement. Il n'eût pas été éloigné de trouver notre régime actuel assez passable, s'il ne Teût pas jugé trèshébétant pour l'esprit humain et surtout ennuyeux. Or, ce qu'il désirait ne pouvait s'accomplir sans une révolution très-radicale. Toltaire, qui n'a jamais eu aucun goût pour la république et qui méprisait fort la démocratie, n'en doit donc pas moins être rangé parmi les hommes qui, par les idées qu'ils ont détruites en fait de société, et par les idées qu'ils ont inspirées, ont le plus contribué à la révolution d'où la république d'abord et ensuite le mélange de despotisme et de démocratie sont sortis. On ne saurait douter qu'il ne voulût profondément modifier la société de son temps, bien qu'il ne prévît pas où irait tomber la masse une fois en branle.

Ceci répondu, j'ajoute, cher monsieur Lewis, que vos critiques m'ont été extrêmement utiles en me montrant qu'il est nécessaire de remanier la partie de mon livre à laquelle elles se rapportent, afin de mettre ma pensée plus en relief et de la rendre plus saisissable qu'elle ne l'est dans l'état actuel. C'est ce que j'aurais cherché à faire dès la seconde édition qui vient de paraître, si l'éditeur me l'avait permis; mais il était si pressé d'avoir de nouveaux exemplaires à sa disposition, qu'il a pré-

cipité la réimpression de telle manière que je n'ai même pu corriger plusieurs fautes grossières contenues dans la première et même des incorrections de langage. Ce même éditeur m'assure qu'à la manière dont les choses marchent, il est convaincu que nous aurons une troisième édition à faire Tan prochain. C'est alors que je me réserve de revoir attentivement tout l'ouvrage, et de fairo droit aux critiques de mes principaux amis.

En attendant, je me suis remis à l'ouvrage, et je travaille à la seconde partie que j'ai promise et qui est déjà préparée. Comme mon objet est bien plus de peindre le mouvement des sentiments et des idées qui ont successivement produit les événements de la Révolution que de raconter ces événements eux-mêmes, c'est bien moins de documents historiques que j'ai besoin, que des écrits dans lesquels l'esprit public se manifeste à chaque période, journaux, brochures, lettres particulières, correspondances administratives.... J'ai déjà parcouru beaucoup de documents de celte espèce; mais je sens }^ nécessité d'en consulter beaucoup d'autres, et il est bien plus difficile de se les procurer que vous ne pourriez \c croire. Il n'y a pas de lieu en France où ils soient rassemblés en très-grand nombre, pas même à la Bibliothèque nationale ou aux Archives. J'ai entendu diro qu'une grande réunion de journaux, brochures, écrits des temps relatifs à la Révolution française, existait au Bmtish Muséum; savez-vous si cela est vrai? Ce prédeux recueil est-il catalogué, et ce catalogue est-il imprimé?

J'imagine que toute recherche est inlerdite dans les archives de vos afAiires étrangères à partir de 1789. J'en suis bien fâché; car il serait curieux de connaître les jugements que portait votre ambassadeur sur ce qui se passait sous ses yeux au commencement de la Révolution et avant que la guerre le forçât à s'éloigner.

Ne croyez pas que vous soyez encore au bout de mes questions. Je recherche avec grand soin et je lis autant que je puis tous les écrits publiés en Allemagne à la même époque ou sur la même époque, quand ils ont im caractère individuel et qu'ils montrent successivement ce qui se passait dans l'esprit et dans le cœur des populations allemandes de 1788 à l6l4, lettres, mémoires, biographies, pamphlets.... Je commence à savoir assez d'allemand pour lire ces documents dans l'original. N'auriezvous pas des documents de cette espèce à m'indiquer? Il semble assez ridicule, cher monsieur Lewis, que ce soit au chancelier de l'Échiquier de la reine d'Angleterre et non point à un savant allemand que je m'adresse pour avoir des renseignements de cette nature. Ma raison pour agir ainsi, c'est que je suis convaincu que vous en savez autant qu'un Allemand sur l'Allemagne, et que beaucoup mieux qu'aucun Allemand vous vous rendez compte de ce que vous savez. L'Angleterre est aujourd'hui le seul pays du monde où l'on puisse rencontrer dans le même homme un des meilleurs scholars du temps et à la fois l'administrateur des finances d'un grand empire. Je vous assure que je ne suis point tenté de faire de

pareilles questions à aucun dé nos ministres français. Il faut que je finisse cet énorme bavardage, mais non saAs vous prier de nous rappeler de la manière la plus particulière et la plus aflectucuse au souvenir de lady Théréza et de mademoiselle Lister. Croyez à mon amitié bien sincère, qui n'est égalée que par la parfaite estime que j'ai pour vous.

30 Octobre 1856.

Personne ne m'avait appris, mon cher ami, ton changement de résidence, Je ne l'ai su que par une leltrr que ta mère écrivait à ma femme, lettre dans laquelle il était incidemment question de ce changement que (a mère supposait évidemment nous êlre connu*. J'ai aussitôt écrit à Edouard, qui m'a donné tous les détails dont je manquais. Comme toi, je considère que tu n'as pas à te plaindre de ce qui arrive. Ta nouvelle destination te permet d'étudier l'Allemagne avec beaucoup plus d'avantage; car le lieu d'où tu vas la voir est bien plus éclairé que celui que tu quittes. Berlin et la Prusse sont les foyers de la lumière en Allemagne. Alors même que l'influence politique de la Prusse est affaiblie, ainsi que cela a lieu, je crois, en ce moment, l'action qu'elle exerce

1. Hubert de Tocqiicvillc venait d'èlrc nommé allacîé à Tambyssade de Berlin.

sur l'esprit et' les mœurs de TAllemagne est toujours prépondérante. Je suis enchanté que tu puisses continuer là ton éducation germanique. Tu trouveras dans les Prussiens des hommes assez avantageux^ remplis souvent d'une vanité nationale un peu bruyante et disproportionnée avec le rôle que la Prusse joue maintenant dans le monde; mais, chez eux, du moins, règne une vie intellectuelle active, et encore, sur certains points, féconde. On trouve, à Berlin, dos hommes très-distingués, dont le nom conserve de la grandeur. L'Université de Berlin est sans contredit la première de l'Allemagne; elle contient encore un certain nombre d'hommes de lettres ou de science fort éminents. Les professeurs et les administrateurs, en Prusse, ont une position qu'ils ne possèdent nulle part ailleurs (les premiers surtout). Ils forment la classe influente. C'est là, si tu veux étudier l'esprit vrai du pays, qu'il faut tacher de faire des connaissances. Quand tu auras un peu pris langue dans le pays même, si tu désires être introduit auprès de quelques-uns des hommes distingués dans la science et dans' la littérature, je pourrai aisément, surtout à mon retour à Paris, te donner ou te procurer les moyens d'arriver facilement et agréablement jusqu'à eux. Presque tous sont membres correspondants de notre Institut. J'ai eu moi-même des rapports directs ou indirects avec quelques-uns d*entre eux.

La Prusse entière porte l'empreinte de Frédiiric IL C'est lui qu'il faut toujours étudier pour achever de la comprendre. Ëludie-le donc avec soin dans toutes ses

41 i CORRESPONDANCE,

œuvres. Gela, d'ailleurs, te fera bien voir de tes connaissances prussiennes; et plus on le trouvera au courant des actes et des écrits de cet homme singulier, plus on aura une bonne idée de foi.

Adieu, mon cher ami; pense à nous et crois à notre londre affection .

Tocquei^illc, 12 novembœ 1856.

Chère cousine, j'ai si grande envie d'avoir de vos nouvelles et de celles de madame de Gourgues, que, malgré mon abominable paresse, il faut bien me décider à écrire. C'est, comme on dit, la faim qui fait sortir le loup dii bois. Qu'est devenu le temps où le salon de votre pauvre mère était si bien le centre du monde que le bruit do tout ce qui s'y passait se répandait de lui-même jusqu'aux aniipodes? Ce temps-là est loin de nous et par le nombre des années et plus encore par les changements qui se sont faits depuis dans l'aspect du monde. Son souvenir nous rejette vers une société si différente de celle d'aujourd'hui, que j'ai* souvent peine à croire que ^ j'aie vécu dans les deux. Est-ce un commencement de radotage que de penser que la première valait mieux que la seconde? Est-ce parce que je suis devenu vieux moimême que je trouve que dans votre jeunesse et dans la mienne on apercevait dans les cœurs de grands feux qu'on n'y voit plus, et dans les esprits de hautes visées

A M. HENRY REEYE, ESQ. 415

qui disparaissent? J'ai bien peur que notre pays ait encore plus vieilli que nous dans le cours de ces quarante années. Quand je vois tant de jeunes gens, si indifférents, si froids, si honnêtement ennuyeux ou si tristement vicieux, il me semble avoir devant moi de petits octoge-^ naires avec un masque juvénile. Cette vue me désespère, car j'ai toujours eu un grand attrait pour le spectacle de la jeunesse : je dis la vraie, celle qui mêle à Tinexpérience et à Timprudence de son âge l'ardeur, l'enthousiasme et le dévoûment qui doivent en être aussi. Mais me voici bien loin de l'objet de cette lettre.

J'y reviens, en vous priant de me dire comment va votre sœur et comment vous allez vous-même. Espèrct-on que madame de Gourgues reprendra l'usage des membres qui ont été atteints? Sa vie est-elle entièrement hors de péril, et se trouve-t-elle enfin entourée de ses enfants? Ce sont là des questions dont la réponse m'intéresse vivement, et auxquelles vous me ferez grand plaisir de répondre.

De nous, je n'ai rien à vous dire, sinon que nous affrontons résolument l'hiver sur les bords de notre Océan.

À H. HENRY REEYE, ESQ.

21 NoYembie 1856.

Je reçois, cher Reeve, une lettre de vous, datée du 18. Cette lettre ne fait pas mention de celle que je vous ai

416 CORRESPONDANCK.

écrite de mon côté le 15 de ce mois. J'espère qu'elle vous est arrivée depuis. Je me reproche d'avoir gardé si longtemps le silence avec vous : votre éloignement de Londres en a été la cause; je craignais de vous adresser une lettre là où vcus ne seriez plus. D'une autre part, je no puis concevoir que je ne vous aie point encore parlé du plaisir que m'a fait l'article de M. Grrg. J'ai remercié ce dernier, il y a dôjà plus d'un mois, et j'éiais convaincu que j'avais fait quelque chose d'analogue avec vous. C'est pourquoi je ne vous en parle point dans ma dernière lettre, bien que je vous onlrelienne du numéro d'octobre. La vérité est que l'article sur mon livre auquel vous avez ouvert votre Revue est un de ceux, et peut-être de tous, celui dont j'ai le plus lieu d'être satisfait, et j'en sais un gré infini à l'auteur et à l'éditeur. Veuillez agréer, je vous prie, cette part dans ma reconnaissance.

Gomme je sui)pose que ma lettre du 15 vous est arrivée après un retard, je ne rentrerai pas dans les sujets que je traitais dans cette leltre. Je n'ai rien de nouveau, d'ailleurs, à vous dire. L'éleclion de M. Buchanan, a laquelle je croyais comme vous, a enfin eu lieu. Comme vous aussi, je pense qu'elfe achève de mettre l'Union dans une penle qui conduit à la guerre civile; et ces hommes du Sud menacent de faire un si grand mal non-seulement à leur pays, mais à l'humanité tout entière, que les amis même de l'Amérique (et je suis de ceux-là) en sont réduits à désirer qu'tn les arrête, fût-ce en introduisant de nouveau la guerre dans ces vastes contrées qui, depuis tant d'annces, ne la connaissaient pas.

A MÀl)AME PUiLLlMOKE. 417

Jai toujours le projet d'aller en Angleterre au printemps. Le^is, qui sait tout et quelque chose encore par delà, m'a conGrmé Texistencc, à Londres, du plus grand dépôt de documents sur la Révolution qui existe dans le monde. Ce sera pour moi un attrait de plus au voyage.

A MADAME PllILLlMORE

29 Novembre 1856.

Vous êtes bien aimable, madame, de n'avoir pas voulu quitter Paris sans me donner un signe de votre souvenir. Madame de Tocqueville n'y a pas été moins sensible que moi; et nous regrettons l'un et l'autre que vous ayez visité Paris à une époque de Tannée où nous n'habitons jamais cette ville. Espérons que ce voyage sera bientôt suivi d'un antre, et que l'Exposition vous ramènera au printemps exy France. Vous savez toute la satisfaction que nous aurons à vous rencontrer de nouveau, et à jouir du plaisir que votre conversation procure à tous ceux qui vous connaissent. Nous avons fait cette année un bien malencontreux voyage, comme on vous l'a dit. La ' maladie est venue troubler tous nos projets et déranger . des plans qui avaient été arrêtés en vue, non-seulement de l'agrémeni, mais de l'utilité; car ce voyage était tout à la fois pour moi un plaisir et une étude. Dieu merci ! la santé de ma femme commence à se remettre, quoique bien lentement, et j'espère enfin voir bientôt finir les souffrances qui la tourmentent depuis quatre mois. Mais

us COUUESrO.NDANCE.

qui userait se plaindre de misères de cette espèce eu voyant tous les malheurs dont vous me parlez et que nous déplorons autant que vous. Quant à moi, je me sens rempli tout à la fois d'admiration et de douleur à un tel spectacle. Comme vous, je me tourne volontiers vers cette pensée consolante au milieu de tant de maux, que du moins nos deux nations les supportent en commun, au lieu de se les infliger mutuellement comme elles n'avaient guère cessé de le faire depuis cinq cents ans. J'espère que ces maux mêmes cimenteront pour l'avenir une union si désirable, et qui est pour moi la seule consolation que je rejicontredansle temps présent. Ne trouvez-vous pas, madame, que c'est un grand et beau spectacle que celui que présentent ces deux nations, les plus civilisées et les plus riches du monde, qui, au lieu de s'être laissé amollir, comme on le prétendait, par les jouissances de ces quarante années de paix, peuvent fournir, au besoin, des soldats plus énergiques et plus résistants aussi aux misères de la guerre que ne le sont ces demibarbares qui sortent d'une société pauvre et rude. Voilà qui dérange bien les systèmes de l'antiquité, qui voulaient que, pour bien faire la guerre, il fût nécessaire de se nourrir de brouet noir. Je suis, du reste, comme vous, fort préoccupé du sort de la grande entreprise qui se poursuit devant Sébastopol, et profondément inquiet, je l'avoue, des suites qu'elle peut avoir. Ce que vous me dites de la manière de voir de*** me frappe d'autant plus, que celui-ci est, dit-on, du très-petit nombre des écrivains qui ne sont pas hostiles au gouvernement actuel^

A MADAME PUILLIMORE. 419

et que par conséquent il doit, mieux que moi, savoir ce qui se passe et quels sont les sentiments de ceux qui mènent les affaires. Moi, qui ne mène rien du tout, qui ne suis absolument rien, et surtout ne veux rien être, je juge de loin que la position est critique; non-seulement la position particulière, sur laquelle nous avons principalement les yeux en ce moment, mais l'ensemble des affaires. Je crains que nous ne marchions vers la guen'e générale ; et la guerre générale peut aboutir au remaniement de toute TEurope. Cependant, puisque cette guerre a été commencée, je ne saurais vouloir qu'on s'ar*rétât avant d'avoir atteint son seul but légitime, qui est de délivrer l'Europe des périls que la Russie lui fait courir. Je crains que tout ce qui ne sera pas le rétablissement de la Pologne ne soit en deçà de ce but. Vous voyez, madame^ comment l'entraînement des circonstances actuelles m'emporte à ne vous parler que politique. Mon seul but pourtant, en vous écrivant, était de vous remercier de votre aimable souvenir et de vous prier de croire que nous y avons été fort sensibles. Veuillez, je vous prie, me rappeler respectueusement à la mémoire de lady Elgin, si tant est qu'elle se souvienne encore de m'avoir rencontré, et agréez l'assurance de mon dévouement*

420 COKRESPONDANCK.

A M. DE LAYKRGNE

Tocque ville, 14 décembre 185G.

Où cles-vous, clicr confrère? A Paiis, je suppose; et c'csl là, en effet, que je vous écris pour savoir des nouvelles et surtout de vos nouvelles. Qu'avez-vous fait cet été et cet automne? Voilà de premières questions qui demandent réponse. \ quoi occupez-vous votre esprit en ce moment? J'imagine que vous n'avez pas envie de laisser dans le fourreau une si bonne lame. J'aime presque autant votre talent que votre personne et votre conversalion, ce qui n'est pas peu dire; et je m'ennuie de ne rien voir paraître de vous, soit sous forme de livre, soit, du iroins, jous forme d'articles de revue. Je reçois ici la Bevve des Deux Mondes; j'y cherche aussitôt quelque chose de vous, mais inutilement. Moi, qui vous prêche, je ne vous donne pas de bons exemples. Il est difficile de mener une vie plus occupée, il est vrai, mais plus sté- 1 ile que celle que je mène dejmis six mois. C'est la première fois que je m'aperçois de la merveilleuse facilité que possèdent les propriélaires campagnards pour cire constamment affairés, inutiles, et néanmoins fort satisfaits. Je suis ces trois choses à la fois depuis mon arrivée ici. On dirait que je me suis proposé le problème de ne rien faire et de ne pas m'ennuyer. Je le résous aprè^ l'avoir posé; et, n'était une volonté préexistante que je conserve de sortir enfin d'un état si misérable et si doux,

je serais capable de m'y endormir tout à fait. Je compte sur mon arrivée à Paris pour m'en tirer; et je me console de mon inaction présente par mille projets d'études qui remplissent mon cerveau. Malheureusement, je ne serai guère do retour avant le milieu de février. Vous qui vivez depuis plusieurs mois peut-être dans cette grande ville, dites-moi donc, je vous prie, un peu ce qui s'y passe. En province, mïus sommes comme des gens renfermés dans un caveau, qui entendraient seulement qu'on remue au-dessus de leurs létes, sans savoir c^ qu'on y fait. In profundo clamantes aiidi nos, Domine!

Je vous dois toujours un exemplaire de mon livre ; je vous le porterai fidèlement aussitôt après mon retour. Si le présent ne vaut pas la peine d'elre fait, il sera du moins offert par une amitié véritable.

A propos d'amis et d'amitié véritable, nous avons ici en ce moment Ampère, qui nous charme par toutes les qualités aimables et rares que vous lui connaissez. Quelle activité et quelle fécondité d'esprit! Cet homme-là semble augmenter de verve en augmentant d'années. On ne saurait avoir un plus agréable hôte.

A MADAME LA COMTESSE DE GRAI^CEY

Tocqueville, 20 décembre 1850.

J'ai été très-touché, chère cousine, de votre bonne lettre. Vous avez eu raison de penser que la mort de mon

cher oncle de Rosamlx) me causerail une grande tris- (esse. Comment ne pas s*aflliger, en efTet, en voyant disparaître un être si rare? Il était le dernier d'une générafion qui valait mieux que la nôtre. Qui a jamais eu plus de chaleur dans le cœur, plus de véritable élévation dans les sentiments, plus d'énergie même au milieu de son extrême douceur et de son angélique bonté, dès qu'il s'agissait de l'honneur ou du devoir. C'était une grande âme ornée de toutes sortes d'aimables et charmantes qualités. J'espère que son souvenir ne sera stérile pour aucun de ceux qui ont eu le bonheur de rapprocher.

Je n'en ai point voulu à votre Gis de n'être pas venu me voir à son passage à Cherbourg. Je sais qu'il était très-pressé. J'ai regretté seulement que nous n'ayons pas eu le plaisir de recevoir chez nous un jeune homme dont nous apprécions beaucoup, ma femme et moi, le mérite et la conduite. Il eût été reçu ici en parent et en ami. I e crains, d après ce que vous me dites, que cette occasion ne soit perdue pour deux ans au moins. Je me réjouis pourtant, et pour lui et même pour vous, qu'il ait voulu faire le grand voyage qu'il va entreprendre. Vous avez désiré en faire un sujet distingué; et tous les signes qui montrent que vous avez réussi doivent vous être agréables. Veuillez dire à votre navigateur, chère cousine, que je le suivrai, de loin, avec un bien vif intérêt, autour du monde.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre père que je serais très-heureux de revoir. J'attache un grand prix à ce que vous me dites que mon livre l'a intéressé;

A MAhAMR LA COMTESSK HK GRANGEY i^r»

j'aimerais aussi à causer avec lui de ce qui en fait la malière. Je conçois qu'on trouve la liberté politique périlleuse, pourvu qu'on ne trouve pas le despotisme bon. J'aime surtout qu'en cette matière on ait le courage de son opinion, et qu'au lieu de dire aux Français : « Vous avez un admirable gouvernement! » on leur dise ce qu'on pense, c'est-à-dire: «Chers compatriotes, il est sans doute très-désagréable de dépendre comme vous do tous les caprices d'un seul homme; mais vous me permettrez de vous dire que vous avez le gouvernement qui vous convient le mieux. » Je consens à ce qu'on n'ait pas les vertus qui permettent de se conduire soi-même et dispensent du maître, pourvu qu'on ne soit pas content de ne les pas avoir. Est-ce trop exigeant?

Vous jugez, très-chère cousine, qu'il faut que je compte encore sur votre amitié pour vous envoyer cet affreux griffonnage. Je ne saurais, en effet, me déshabituer d'y compter un peu. Je me rappelle toujours le temps de notre première jeunesse, où nous riions de si bon cœur; et je ne puis non plus oublier votre mère, ni Ja bonté particulière qu'elle m'a toujours témoignée. Ces souvenirs sont un lien qui m'attache toujours à vous, en dépit de Pespace qui nous sépare et du temps, et me rendent toujours agréables nos causeries. Je voudrais que vous en pensiez autant de votre c<)té; mais j'en doute.

Tocquevillc, 28 décembre 1856.

Votre lettre est si aimable, chère cousine, et votre colère si bienveillante, que je veux sup-le-champ vous remercier. Je confesserai d'abord que je suis un affreux griffonneur. La faute en est un peu à ce bon et spirituel vieillard qui m'a élevé; vous l'avez connu, Tabbé Lesueur, un saint, et un saint aimable, ce qui ne se ren« contre i)as toujours. Il a eu l'idée singulière de me faire apprendre à écrire avant de m'apprendre l'orthographe. Comme je ne savais pas trop comment écrire mes mois, je les embrouillais de mon mieux, noyant ainsi mes erreurs dans mon barbouillage. 11 en est résulté que je n'ai jamais su parfaitement l'orthographe, et ai continué indéiiniment h barbouiller. Je vous prie de croire que mon cher abbé a mieux réussi dans d'autres |>arlies de mon éducation. Pour en revenir au mot que vous déclarez sans doute avec raison illisible, j'imagine que ce doit être la dislance ou quelque chose de semblable. Je ne vois guère, en effet, que le temps et la distance qui puissent nous séparer. Tout le resie nous rapproche, et surtout tant de souvenirs communs qui ne sauraient jamais s'effacer entièrement de notre mémoire. Comment ne pas se rappeler avec plaisir les amis de sa jeunesse? On les aime pour eux et pour le charmant souvenir de la jeunesse elle-même qu'ils rappellent. Je ne saurais

non plus jamais oublier voire mère, non-seulement ses bontés, mais son esprit : cet esprit fort et brillant, propre à une génération qui avait appris à penser et à sentir par elle-même, au lieu de respirer dans je ne sais quel lieu commun terne et fade, comme celle d'aujourd'hui.

• Je ne suis pas étonné que le monde vous ennuie; j'ai trop bonne opinion de vous pour en douter. Il est, en effet, mortellement ennuyeux, surtout ce qu'on appelle.Je grand monde^ sans doute parce qu'on s'y réunit surtout dans de grandes maisons et dans de grands apparte* menls. Paris est cependant encore la ville où se rencontrent le plus de gens d'un commerce spirituel et aimable; mais il faut les pécher au milieu d'un océan de sots; et une fois qu'on les tient, il est difficile de les mettre ensemble. Je me figure cependant qu'il ne serait pas impossible de se faire, à Paris, une société fort agréable, au milieu de laquelle on pourrait passer, chaque année, avec plaisir plusieurs mois. Mais il faudrait, pour cela, lieaucoup de temps, d'efforts, de soins, et je dois ajouter, hélas! beaucoup de bons dîners. Car, en général, il n'y a rien qui ait meilleur appétit que les beaux esprits. Pardonnez-moi de bavarder ainsi avec vous. Cela vous prouvera, du moins, que je vous écris avec plaisir. Que n'êtes-vous notre voisine, comme vous le dites? Je vous assure que nous passerions quelquefois ensemble de bonnes soirées. Je demeure, quelque temps qu'il fasse, presque toutes mes journées dehors; mais quand le soir arrive, je rentre, non plus dans le salon, mais dans un

V2G COPiPiKSPONDANCK.

cabinet bien tranquille, où brille dans une antique ol vaste cheminée un grand feu clair. Nous restons là, jusqu'au coucher, ma femme et moi, et de plus, comme dans ce moment, un ou deux amis particuliers. Nous sommes entourés des meilleurs livres qu'on ait publiés dans les principales langues de l'Europe. Je n'ai rien admis dans cette bibliothèque que d'excellent : c'est assez vous dire qu'elle n'est pas très-volumineuse, et surtout que le dix-neuvième siècle n'y tient pas une très-grande place. Nous prenons, pour le lire, txmtôt un livre, tantôl un autre : c'est comme si nous forcions Thomme d'esprit qui Ta écrit à venir causer avec nous. Le temps fuit au milieu de ces occupations tranquilles; nous trouvons toujours qu'il va trop vite; et, en effet, la vie s'avance. Il est bien dommage qu'on ne sache véritablement le parti qu'on en peut tirer, que quand on devient vieux.

Je m'arrête là pour ne pas vous ennuyer. Adieu, Irèsrhère cousine, ou plutôt à bientôt; car, à la lin de février, nous retournerons à Parfs, et j'imagine que vous y serez. Ne nous oubliez pas tout à fait jusque-là. Portezvous bien et surtout croyez à mon ancienne et très-sincère amitié. Ne m'oubliez pas auprès de votre mari ni de vos enfants, surtout du marin auquel nous nous intéressons de bien bon cœur.

A M. LE COMTE DÉ (CIRCOURT

Tocquevîlle, i" janvier 1857.

Vous commencez l'année en manquante une promesse, cher monsieur de Circourt, ce qui n'est pas un bon début. Vous m'aviez dit dans votre dernière lettre que vous me feriez parvenir les opuscules que je vous avais demandés, et vous ne l'avez point exécuté. Je vous rappelle votre engagement et profile de la même occasion pour vous faire, suivant mon habitude, des questions. Si celles-ci vous ennuient, ne vous prenez de ce mal qu'à vous-même, qui avez amassé un si grand trésor de connaissances et qui en faites si volontiers part à vos amis. Voici cette fois ce dont il s'agit. J'ai quelque curiosité de savoir en quoi consistait cette espèce d'agitation fiévreuse de l'esprit humain qui a précédé immédiatement la Révolution française dans loute l'Europe, et qui s'est mani-

m CO'hRESPONDANCE. festéc par rilluminisme, les rose-croix, la franc-maçonnerie, le mcsmérisme Je sais par divers ouvrages,

entre autres par le livre assez médiocre de Mirabeau sur la monarchie prussienne, qu'en Allemagne, en 1788, date du livre, toutes ces doctrines avaient immensément d'adeptes et agitaient d'une manière profonde, bien que vague, les esprits. S'il existait un livre et même quelques livres qui donnassent une idée exacte de ce singulier étal de l'esprit humain, particulièrement en Allemagne et dans le nord de l'Europe, et qui pût indiquer en quoi il consislail, je tâcherais de me procurer ces ouvrages. Je ne puis donner à ce sujet un temps très-long, ni me livrer, à celte occasion, à de très-grandes éludes; mais je souhaiterais beaucoup apercevoir en gros la chose sous un jour vrai, et me rendre compte de son caractère et de son étendue. Si vous |)0uvez m'aider à cela, vous nie fierez plaisir.

Je lis avec trop de plaisir tout ce que vous dites de la politique pour vous laisser libre de ne m'en point parler. Toule l'Europe est-elle aussi amie et réconciliée que le dit le Moniteur? S'en doute un peu, quand je vois les cajoleries de la presse anglaise pour l'Autriche. Cela me semble indiquer une certaine crainte d'isolement et une rerlaine défiance de l'amitié auguste qui, depuis trois ans, fail la gloire de l'Angleterre, comme chacun .sait.

Ce qui se passe en Asie, surtout & l'égard de la Perse, me parait de nature à préparer d'assez grands embarras en Europe; ou plutôt ce qui tôt ou lard amènera des événements graves, c'esl la haine violente qui sépare au-

A M. FRKSLOiN. m

jourd'hui la Russie el rAiiglelerre et qui ne peut manquer de produire quelque jour des effets considérables dans les affaires du monde. La guerre de Turquie, en rendant les Russes et les Anglais de rivaux ennemis, a plus fait conlfc la paix du monde qu'elle n'a fait pour celte môme paix, on éloignant pour un lemps la question du partage de la Turquie,

Que deviennent 1rs salons? Les petites nouvelles ont bien du prix quand on est aussi privé que nous le sommes des grandes. Adieu.

Tocfjiicville, 0 janvier 1857.

Je ne vous écris que deux mois, mon cher ami. J'ai toujours oublié de vous faire une question que voici. 11 y a un M. ***, avocat, qui rend compte des tribunaux dans un fcuillclon hebdomadaire de***. Il paraît fort indépendant, et très-approbateur de ceux de ses confrères qui témoignent de l'indépendance; et néanmoins il ne cosse de parler en termes piquants et souvent méprisants de l'Académie française qui, cependant, est le seul corps en France qui montre encore de l'indépendance et fait parfois de l'opposition. Je voudrais bien savoir ce qui nnimé si fort M. *** contre nous. Si vous connaissez riiomme, demandez-le-lui donc, je vous prie. Du reste, presque tous les feuilletonistes des journaux indépendants donnent en ce moment le même spectacle, et ce n'est

150 CORUESPONDANCE.

(ju^un des symptômes de la maladie générale qui coiisislc à délester toujours davantage le voisin que le maître, cl à sacrifier ce qui devrait être la grande passion à mille petites. Tant qu'il en sera ainsi, je vous prédis que nous ne serons faits que pour servir. Le monde politique obéit à des lois qui sont toujours les mêmes, et qui, quand on les connaît bien, annoncent par ce qui arrive aujourd'hui ce qui va arriver demain. C'est ainsi que quand vous voyez les difTérentes classes d'une nation mettre de côté les haines et les jalousies particulières qui les divisent, dans l'intérêt d'une défense ou d'une attaque commune, quille à les faire revivre plus tard, dites hardiment que le moment de la révolution approche. Dans le cas contraire, plaidez ou faites des livres paisiblement.

A M. VICTOR LANJOINAIS

Tocqueville, 11 février 1857.

Comme il se passera au moins trois semaines avant que je ne vous revoie, mon cher ami, je veux encore vous écrire, et même vous demander de me répondre. Il y a bien longtemps que notre silence me pèse. Mais le grand nombre d'occupations et le petit nombre d'idées qu'ont les gens qui vivent à la campagne ne me laissent ni le temps ni la matière d'une correspondance ^ Du reste, je n'ai rien de plus intéressant à vous dire qu'il y u un mois; mais je m'ennuie de ne point revoit* de votre écriture. Faites-moi donc savoir en quelques mots ce

A 51. VICTOR LANJULNAIS. 4ôl

(|uc VOUS devenez el ce que vous pensez pour le quarl d'iieure.

Je me suis remis assez vivement au travail depuis deux mois, après avoir mené pendant six mois une vie très-occupée et très-stérile. Jusque-là c'était l'ardeur plus que les livres qui me manquait dans ma retraite; maintenant ce sont les livres surtout. Bien que les bibliothèques publiques de Paris en agissent avec moi avec une libéralité extraordinaire, je ne sais comment il se fait que la pièce dont j'ai le plus besoin soit toujours celle que je n'ai pas. Ce n'est qu'en travaillant qu'on aperroit ce qui est nécessaire pour le travail. Rien ne saurait donc remplacer le voisinage des grands dépôts, archives ou bibliothèques. Aussi mon intention est d'employer les quatre mois que je compte passer à Paris dans un travail très-actif et qui ne me laissera que le temps de voir mes amis; le monde proprement dit, foi^t peu. Mais parlons d'autres choses que de moi.

Vous avez sans doute été frappé du résultat du recensement général de la population depuis cinq ans. Il a prouvé que non-seulement la population se déplaçait, allant des campagnes dans les villes, mais encore qu'elle ne s'était pas accrue. Mille causes expliquent le premier fait; mais comment rendre compte du second? Je serais bien curieux de savoir ce que votre esprit exact et pénétrant peut atoir à dire là-dessus. Peut-être ce que ce résultat a de plus saillant est-il purement accidentel ; mais il est hors de doute au moins que si la population n'est pas d'ordinaire aussi stationnaire en France que cette

A'o^ COnHESPONDANCE.

fois, elle Test liabiluellemeiil beaucoup plus que dans la plus grande partie de TEurope. Que dit votre philosophie politique de cela? Je vois, du reste, que le fait excite vivement Tatlention soit au dedans, soit au dehors. Si vous vous sentiez dans la tête de bonnes idées sur la matière, vous devriez en faire part au public. Le sujet vous va.

Vous voyez que mon amitié est toujours importune, et que je ne cesserai jamais, quoique cela soit peu efficace, de vous tourmenter pour tirer parti d'un excellent instrument qui Cnira par se rouiller dans le fourreau. Ne faites point de gros livres, si le temps et le courage vous manquent; mais faites du moins, de temps à autre, des écrits qui rappellent au public que vous êtes toujours de ce monde et le même homme.

Avez-vous déjà des projets pour cet été? Je voudrais qu'il entrât dans vos plans d'avenir de venir nous visiter ici ; car malgré que je me permette de vous gronder, je ne vous considère pas moins comme un de mes meilleurs et plus sûrs amis. C'est peut-être même pour cela que je vou§ gronde. Or, le nombre de ces amis-là est si petit qu'il est bien naturel de désirer leur compagnie. Venez donc ici l'été prochain, si vous le pouvez, et soyez sûv d'y rencontrer des hôtes très-heureux de vous posséder.

A M. Lt: COMTE DE CIHCOLUT. 455

A M. LE COMTE DE CIRCOURT

Tocqucville, 2'2 février 1857.

Je veux, cher monsieur de Gircourl, joindre quelques mois à la lettre que je viens d'écrire à madame de Circourt pour vous remercier de la communication que vous m'avez faite relativement aux Illuminés d^Allemagne. Vous me dites que M. Ranke vous annonce l'envoi de quelques ouvrages. Si ces ouvrages vous parviennent, je vous prierai de les garder jusqu'à mon retour, qui aura lieu dans trois semaines environ. M. Ranke sait-il que c'est dans mon intérêt que vous lui avez fait les questions auxquelles il répond? Cela ne ressort pas du fragment de lettre que vous m'avez communiqué. S'il en était ainsi, et que ce fût pour être mis sous mes yeux que les livres (ju'il vous annonce fussent envoyés, je me croirais obligé de lui écrire, quoique je n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement. J'entrerais, d'ailleurs, avec plaisir en rapport direct avec un homme aussi justement célèbre. Dans ce cas, veuillez me donner son adresse. Je vois, du reste, qu'il s'est trompé sur le sens des questions que je lui ai fait adresser. Je n'ai jamais cru que les sectes des Illuminés aient eu une influence appréciable sur l'arrivée de la Révolution française, et qu'on doive les considérer comme une de ses causes. Je les regarde seulement comme un des nombreux symptômes qui caractérisaient l'état des esprits à l'épo-

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