‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 55 sur 64 · VII · texte numérisé non relu

VII

que où elle est arrivée : état des esprits d'où elle esl sorlie. C'est sous ce rapport que ces sectes m'intéressent. Je possède, du reste, et ]'ai lu l'Histoire de SchlosseTj dont M. Ranke parle. C'est une œuvre un peu lourde, mais qui renferme des faits allemands fort iuléreiisants pour un étranger. Cet ouvrage m'a été indiqué et prêté par Lewis, le chancelier actuel de rÊchi- ({uier. h vous avoue confidentiellement qu;e je n,'aî pas kie9 compris l'essai éphémère des Illuminés pour co»« çilier l'esprit particulier rfu dix-huitième siècle avec les formes kiérarchiqtœs et hiératiques du seizième sjiècle. GéU ve^t dire sans doute qu'ils ont voulu animer (i^ l'esprit nouveau le corps de la vieille société européenne. Ne trojU.yez*vou2i pas que les ÂUemsuid^ le& plus dis(fflg4jés coMvreut quelquefois d'un peu de galiojiaiiaaL les idées les plus claires?

J'espère que dans votre réponse vous ue vop parlecez pas seulement des ckoses qui se. disaient il y a cent ans, mais de cellei^ qui se iiseai aujourd'hui. Yos grandea et yos petites nouvelibes sont un des grands agcéii2ent& de uoti;e soUlude. Jie suis porté à croire que le galiicaj^ismc du gou\erQem;ent, qui peut être sincère cbes l'agent^ n'est, chez le maître, qu'une maniài*e die montrer le» djenls^ à la cour de Rome et de foccer le. papa à venir à Paris» Le moyeu pourrait hien être efiScace. fia aJUendan^, le^ ^^^ et compagnie doivent commenceir à oavajfer leur saint au dîahle ; et c'est d^k assea réjouissant pour les spectateurs.

«moi, je vous prie^ parikulièvequeui au sou-

A M. LK BAKO.N MlBERl bV. TOCQUKVILLK. i5.> venir de madame de Kaûzan et à celui de madame Swetihine, et croyez, efc.

A M. LE BARON HUBERT DE ïOCQUEVfLLE

Tocqueville» 23 lévrier 1857.

Si je n'ai pas vépoeda i>lti»tôi, mon chet ami, à ta lettre, il n'en faut pas conclnre qu'elte ne m^ait pas intéressé. Tes ietires me font, en généraJ, fert grand plaisir à Krc : mais je ne suis pas toujours maître de t'écrtre à mon tOQr aussi souvent que je le voudrais. Mes matinées sont consacrées .à Pétude, et mes journées se passent dans tes cbamps à surveiller des ouvriers. Nous avons en ce moment de grands travaux que nous poussons le plus vite que nous pouvons, afin de rendre nos dehors à peu près ce (^'îte doivent être. Cela fait, nous n'entreprendrons plus que de petits travaux ; car nous ne sommes pas de ces ^sife q^î ne peuvent souffrir la campagne qu'à la condkioR d^y avoir une multitude d'ouvriers, et ne sont pas plutôt parvenus à y être bien établis qu'ils s'y ennuient. J« crois que tu trouveras Tocquevilie fort changé en bien , (fUBod tu y reviendras : je voudrais que ce fàt celte anaée. Pour la première fois depuis vingt ans que j'habite ce pays, j»'ai entrepris de mettre un peu d*ordre dansj boittes les vieilles paperasses qui sont entassées ici dans ce- qu'on- nomme le chartrier. fin examen complet m'eât pris plus de temps que je n'en avais à ma disposition. Mais le peu que j'ai v» de ces docomento dfe ftimilte m'a

456 COKRESPONDANCE.

très -intéressé. J'ai rencontre pendant près de quatre ccnls ans la ligne de nos pères, les retrouvant toujours à Tocqueville, et leur histoire mêlée à celle de toute la population qui m'entoure. II y a un certain charme u fouler ainsi la terre qu'ont habitée les aïeux, et à vivre au milieu de gens dont toutes les origines se mêlent aux nôtres. Je t'attends pour compléter ces éludes qui n'ont d'intérêt que pour nous , mais qui pour nous ont un intérêt très-grand. J'ai eu aussi la curiosité de jeter un regard sur les vieux actes de baptême et de mariage de la paroisse; ils existent en partie jusqu'au seizième siècle. Je remarquais, en faisant celte lecture, que, il y a trois cents ans, nous servions de parrains à un très-grand nombre d'habitants du villjge : nouvelle preuve des rapporis doux et paternels qui, dans ce temps-là; existaient encore entre les hautes et les basses classes; rapports remplacés dans tant de lieux par des sentiments de jalousie, de déiiance et souvent de haine.

Je suis charmé de ce que tu me dis de tes études. Tu fais bien de te rendre maître de l'histoire d'Allemagne, surtout depuis la Réforme. Ce que tu me dis de Schiller' m'a souvent été dit par des Allemands de goût. Comme historien, Schiller est un grand coloriste, mais non un copiste fidèle de la nature. Son livre serait, je crois, un bien mauvais guide si on le lisait pour connaître le détail exact des faits et même les ressorts particuliers qui ont fait agir certains personnages et produit certains in-

i . De son ouvrage sur la guerre de Trente Ans.

A M. LE BARON HUBERT DE TOCQUEYILLE. 437 eidenls de cette grande pièce. Mais je crois qv'il indique bien les causes générales de l'événement et le mouvement des idées et des passions qui produisirent celui-ci ou en naquirent. Après tout, il n'y a que cela qui soit absolument ^âr en histoire; tout ce qui est particulier est toujours plus ou moins douteux. Du reste, Schiller est surtout digne d'occuper le premier rang parmi les hommes de génie par ses poésies. Ses grandes pièces de théâtre et ses petits morceaux détachés sont, à mon avis, parmi les plus belles poésies qui se puissent rencontrer dans aucune littérature. Si je savais assez l'allemand pour juger en pareille matière, je dirais que Schiller mo parait au moins égal à Gœthe comme poêle; et il lui est infiniment supérieur comme homme. Le dieu Gœthe, immobile dans son Olympe, et décrivant les passions humaines sans jamais les ressentir ni les partager, m'a toujours paru un être peu attirant, tenant du diable par son insensibilité, son égoïsme et son orgueil, et de l'homme par ses petites passions seulement.

Il y a une Histoire générale de l'Europe au dix-huitième siècle, faite par un Allemand, Schlosser : c'est un ouvrage solide et très-bon à lire dans les parties qui traitent de TAltemagne dans ce siècle-h^. Je te le recommande quand tu seras arrivé à l'époque qu'il décrit.

Ton pèi-e m'écrit que si je pouvais te trouver une bonne femme, il faudrait l'indiquer ; et que lu serais disposé à te marier, si l'occasion se présentait et que la personne te plût. Montre-moi donc un peu ce côté de ton esprit. Je m'intéresse à ton bonheur domestique au-»

458 CORRESPOMOANGK.

tant quà U carrière ; et toui ce qui pourrait oonUribuer à le fendre heureux ccmiM tu l'enleuds me causerait une grande joie ; el je travailierats de mou mieux, ^ cela étoit possible, à t'y aider. Il n'y a de solide et de vélîtabl^nent doux dans ce monde que le bonheur domes^^ tique et l'intimiié avec une femme qui sait vous comprendre^ vous aider^ et au besoin vous soutenir dans lesii difficultés de la vie. J'ai trop éprouvé cela par ma propre ex{)érienoe pour n'en étin8 pas convaincu. Au fond, il n^' a que dans un père ou dans une femme que la vraie el oonlinudle sympathie peut se trouver. Toutes les autres amitiés ne sont que des sentiments incomplets et ineffl* caces comparés à celui-là. Je voudrais que tu trouves ce bonheur, puisque tu peux le comprendre et y aspirer. Mais avec la manière dont on se marie en France, il est bien difficile d'y réussir ; la plus grande aHaire de la vie s'y conclut, en général, plus légèrement que l'achat d'une paire de gants.

Me voilà au bout de mon papier et de mon temps; je timbrasse de tout mon cœur.

A M. IK BARON HIIBKRT DE TOCQUÉVILLE

Paris, 4 a^Til 1857.

U ne faut pas t'excuser, mon cher enfant» de me donner des détails sur toi-même. Rien ne saurait m'intéresser davanloge, et la conGance ne saurait ôtre mieus placée. Tu trouves en tnoi un ami très-tendre et très-

A M. LE BAliON IIHnEhT DE TOCQIEVILLE. 43i»

sAr pour lequel riert de te qui te touclie ne sera jamaî*; indifférent, et qui |^rendra toujours un grand plaisir à t'aîder en toutes choses, autant que faire se pourra. Dans la circonstance actuelle, je ne te blâme point de songer au mariage; je croîs même que tu as raison. Seulement je suis ènVayë quand je pense au besoin particulier que tu as de faire tin bon choîk, et à Tincerlilude qUî entoure Un pareil choix, quoi qu'on fasse, en France, oft l^i^H se riiarie à pfeU près comtUe à la ChîHe, c*esl-î-'di^e defâtgott a rie connaître qu'iàprès le mariage qui ori à épousé. ï^oûr Un hoiriUie de ton caractère, îl faut rien-, conlrer de certaines qualités bien dilîiciles à démêlera PavaHce. Nou^ nous y appliquerons de noire mieux, quand Toccaslon se présentera . Mais qli'îl est difficile- dé discerner le caractère d'une jeune fille! Je le crois presque impossible. Aussi, airtsi que je le mandais à ton père il y à quelque temps, et à toi peut-être, la méthode la plus sûre à suivre m'a toujours paru, moins de chercher à savoir ce qu'est la jeune fille (hors Textérieur, bîten eiilendu), que de tien cohnatlre lé père et I9 mère, la famille, Téducalion, l'esprit qui règne autour de celle dont on désiré faire sa femme, tout ce qu'on dit d'elle avant le mariage me touche, je l'avoue, très-peu. Mais je suis très-sensible à tout ce que des gens bien informés me racontent des dispositions, des idées, des sen tîmenls qui ont cours parmi ceux qui Tentourcnt, et qui ont exercé de l'influence sur elle. Il est peu de bons arbres qui produisent de mauvais fruits. Mon expérience personnelle m'a riioniré, au contraire, qu'il était exlrê-

4<0 CORRESPONDxNNCE.

meinent rare (le voir une femme désirable soHir d'une famille où les habitudes sonl mauvaises ou les sonlimenls vulgaires. Cela arrive quclcjuofois, mais Irès-rarement ; et le plus souvent j'ai vu que les jeunes filles sorties de ces familles, après s'élre bien conduites un certain temps, finissent par mettre enfin au grand jour .es défauts qu'elles tiennent du sang ou que rédueatiou leur a données. Le choix est donc difficile à faire. Mais c*e8t une raison de plus pour s'appliquer à bien rencontrer. Sois sûr que (a tante et moi nous nous joindrons de tout notre cœur à les parents pour faire heureusement celte recherche.

Tu ne m'apprends rien, mon cher enfant, en me parlant de ta disposition mélancolique et de ta timidité. Quant à celte dernière, il ne Aiul pas Ten trop préoccuper; elle cédera, sans disparaître peut-être jamais complètement, à l'action de l'âge, à l'expérience des hommes et des affaires, au jioids qu'on acquiert en avançant dans la vie. Cela est inHullible, à moins que lu ne quittasses une carrière qui te mêle forcément aux affaires et iiux hommes, pour te renfermer dans une retraite dont bientôt tu ne pourrais plus sortir. Qui a été plus timide dans sa jeunesse que Ion cher grand-père ? Notre bon abbé Lesueur, dont tu as entendu tant parler, m'a raconté des traits incroyables de cette fâcheuse disposition de l'esprit. Peu à peu, cependant, mon père est devenu un homme du monde chez lequel ce défaut originaire s'était, en très-grande partie, effacé. Ainsi t'arrjvera-t-il, si tu tiens bon et ne cèdes pj^s à la tentation

A M. LK BARON HUBERT DE TOCQUEVILLE. 44i qu^oiil les hommes de Ion tempérament de vivre prèsqu'à part. Il n'y a pas précisément à vouloir vaincre do force sa timidité: il suflit de persévérer dans un genre de vie qui ne peut durer un certain temps sans la dé* (ruire ou la diminuer infiniment de lui-même.

Ta disposition mélancolique est un fait plus grave. Je dois te dire, pour te donner du courage, que souvent elle tient beaucoup à l'âge. Elle se montre fréquemment beaucoup plus forte dans la jeunesse que dans l'âge mûr. Je l'ai éprouvé moi-même. Dans ma jeunesse, j'ai été extrêmement sujet à ces tristesses vagues et sans cause dont tu parles. J'étais alors souvent, pendant des espaces de temps très-longs, inutile à moi-même et à charge aux autres. Quelquefois encore les accès reviennent ; mais ils sont de plus en plus rares et toujours très-courts. Aussi me Iroûvé-je plus heureux aujourd'hui qu'il y a vingt-cinq ans. Je ne crois pas qu'il soit bien efficace, quand on se sent poussé de ce côté-là, de se retenir par des raisonnements. Cela ne sert guère. Le seul remède actif que j'aie rencontré, ce sont les affaires et le travail. Jamais, dans ces moments-là, ou très-rarement du moins, le mondje proprement dit n'a suffi pour me soulager. J'y portais ma tristesse, et la vue des effets désagréables que cette tristesse causait sur les autres l'augmentait encore. J'élais, au contraire, trèspropre à jouir du monde, dès que les affaires ouïe travail avaient chassé ou écarté, du moins pour un temps, le mauvais démon. J'ai éprouvé aussi par mon expérience que, quand on se sent porlé à ce mal, la société de per-

m COBRESPONDANCK.

sonnes où U'op occupées d'idées sérieuses ou surloWÏ sajeUi(*s à une hument' mélancolique élail Irês-hUîsibW, I^a eonfbtmîté des humeurs porte à désii»ei^ s'en approcher ; le cottlâcl Irèp ft'étjuenl el ïrop ihiîmè avec rlles est tiang^el'eux. Rîeu Ue m'a plus servi dans mm vie que la rencontre dé quelques amis, d'opîhîotis et de sentiments élevés et eonformes aUx mieus, mais d'humewi^ viV'Te et m \nm. h titewi, par exemple, G. ^ Bôaumdttl et fcouis de Kek-goriay. le te parte *Vefc tehld^ tendrèstse el dé A'ahchise, et tu me connaf^ si biéh, que tu he m'en vuudras pas d'ajouter que je crt)is qUé quelquefois le conlael IWp fréquent et th)p intime dé loh âhfie avec celle de .ton excellente mère, quelque doiiic qu'il puisse ôttie, nVst pas de nature à te fortifiée côtili^ le penchant dont UoUs parlons. Tout a une teinte hiélancolique dans cette âme tendre; ses cohsolatibhs Inêhie doivent visek* à la résignation plutôt qu'à la lutte. C'^l une mèl^e admirable qu'on he saurait trop vénérer et chérir, mais qui a plutôt besoin d'être remontée comme oii dit, qu'elle n'est en état de remonleb les autres. Tu serais Un itigrat de ne pas lui donner la tendresse la plus dévouée, comhie tu le Tài^. Mais je crois que si tu te conceiltrais dans sa conversation oti dans sa eorrespohdânce, tu y trouverais peu de remèdes èfRcaccs contre le mal dotil tii te plains.

Voilà, itîott cher ami, ce que je pense Irès-sincôhement^ qualid je pense à loi, et j'y pense souvent avec litie grande afTeclion. Je compte sur toi pour continuer les Iraditions de notre famille et maintenir inlarle la

A M. HfiNRY RfiEYE, ESQ. 44.'î

lx>nne réputation qui s attache à notae nom. J'espèro suiiout qu'un jour tu continueras^ au milieu des popu* lations parmi lesquelles tes ancêtres ont ^^écu, le rôle si honorable qu'ils ont eu, et que tu y laisseras un jour un nom aimé et respecté comme eux, Je voudrais dohc te mettiy. en état de profît^^r de (dus les avantages que tu as nattireilemetit et tirer parti des excellentes qualités et des flieultés que tu possèdes. Tu vois^ en Cous cas^ par la longueur même et le détail de cette lettre^ combien tu me préoccupes, et combien ta confiance en inoi^ au moin» sous ce rapport^ est bien placée.

A M. HENRY RE6VE, ESQ

Paris, S avril 1857.

G est enfin de Paris que je vous écris, mon cher ami, ce petit mot. J'ai cru que nous n'y viendrionâ jamais^ tant il nous était pénible de nous arracher à notre re<traite, On m'en a presque tiré de force pour me faire venir à une élection académique qui à eu lieU itiardi dernier. Je suis arrivé de très-méchante humeur et j*ai peine eneoi^ à me consoler de n'être plus d'oà je viens. J'espérais presque trouver ici à mon débarqué l'aini Senior» Mais de lui point de nouvelles. J'imagine que la curiosité l'aura retenu en Angleterre, et qu'il a voulu voir quel serait le résultftl électoral. Geei importe fdtts, en effet, qu'une -élection aeadétniqtie.

Nous approchons aiissi^ sans qu'il y paraisse rien.

4U CORRESPONDANCK.

d'une élection générale : élection à laquelle personne n'attache une grande importance, mais qui n'en fait pas moins de nous, comme nous l'assure le Moniteur^ l'un des peuples les plus libres de la terre, et achève de rendre notre gouvernement en tout conforme aux grands principes de 89. Dans l'état actuel des faits et moyennant les pi^écaulions prises par la législation et le gouvernement, je crois qu'il n'y a pas possibilité de lutte quelconque dans les campagnes. Dans quelques grandes villes, où, malgré tous les efforts de l'administration, les électeurs peuvent s'entendre un peu, cette lutte serait possible. Mais c'est surtout à Paris, et seulement, je crois, à Paris, qu'on pourrait espérer un succès. Une espèce de comité électoral composé de gens assez modérés cherchait à se former pour préparer l'entente des différents partis opposants. Ses membres viennent d'élro arrêtés, au nombre de 55, sous la prévention, à c< qu'on m'assure, de tentative pour corrompre les élections. Peste! quels puristes que nos gouvernants!

Les articles de Lavergne, à propos de la population, dans la Revue des Deux Mondes, font, me dit-on, une assez grande sensation. Je n'ai pu encore les lire. L'auteur esta Rome; la mort de son frère l'a forcé d'aller en Italie où celui-ci demeurait. Cet aimable et excellent homme est bien poursuivi dans sa famille depuis un an.

Mon éditeur m'a dit que M. Guizot allait publier bientôt des espèces de Mémoires qu'il intitule : Mémoires pour servir à l'histoire de mo^i temps. Je suis

A M. HENRY RE EVE, ESQ. Wh

facile sous un certain rapport qu'il n'ait pus laissé faire celle publication à ses enfants après lui. Je ne suis bien friand que des Sémoires posthumes ; quand, n'ayant plus rien à espérer ni à craindre, on se donne à cœurjoie le plaisir de mordre après sa mort ceux qu'on a été obligé de ménager de son vivant. Néanmoins, ce que peul dire M. Guizot des hommes de son lemps, après avoir jîté mêlé à tant d'affaires, ne peut manquer d'être Irès-inléressant. Il est d'ailleurs de la race de ces chevaux de combat qui ne se plaisent que dans la guerre. Quoique vivant, j'espère donc qu'il sera presque aussi animé qu'un mort. Il ne tombera pas dans la fadeur des demi-teinles, si ordinaires à ceux qui veulent attirer l'atlenlion mais non la haine ou la critique sur leur personne et mourir tranquilles après s'être longtemps battus. Il y a un siècle que je n'ai des nouvelles des Grote ; j'espère que la femme et le mari vont bien. Me voilà ici au moins jusqu'au 15 juin, époque où j'ai toujours l'intention d'aller vous voir. D'ici là, je serai bien plus dans les bibliothèques et dans les archives que dans les salons.

Rappelez-nous parliculièremont et très-amicalement au souvenir de madame et de mademoiselle Reeve, et croyez à ma bien sincère amitié.

4ifi CORRBSl»ONI>ANCK.

A M. HENRY REËVE, ESU.

Paris, ce 20 avril 1857.

J*ai reçu, mon ehei^ami, vplre numéro d'avril, el J€ vous en remercie infiniment. J'ai d'abord lu l'article sur notre dernier recensement. Je trouve cet article trèsbien fait et très-digne d'attirer l'attention publique : non-seulement à cause de la connaissance que vous y montrez du sujet particulier qui vous occupe, mais aussi et plus encore peut-être pour Tintelligence générale que vous y faites voir de h France et de son état social. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d\\nglais qui fussent en état de concevoir et d'exprimer autant d'idées justes sur UB pays, qui, bien que voisin, est si dissemblable du leur. 6b que vous dites sur la population rurale de France est d'une vérité frappante. Vous l'avez bien comprise et fidèlement peinte. J'ai trouvé aussi beaucoup de porléie dans ce que vous dites des conséquences politiques que doivent avoir les faits signalés par le dernier recensement, surtout quant à l^rmée et à la constitution poKtique du pays. Quant aux cames de ces mêmes faits, vous ne mVez pas pleinement salisfeit. Le problème reste encore extrêmement obscur à mes yeux ; et comme rien de ce qu'on a écrit ou dit jusqu'à présent sur ce sujet ne l'a encore résolu, je commence à croire que, dans l'état encore peu développé des faits observés, il est insoluble.

A M. HE.NRY RËEVË, ESQ. U7

ie suis couvaiucu que chez nous la divisiou du sol et Iç partage égal ont clé pour beaucoup dans ta lenteiu* du développemeni de la population. Cela ^-t-il été o« eût-il été de même ailleurs? Je n'en «ais rien. Mai» il est incontestable que chez nous ce sont ks gens aisés' qui ont p^u d'enfeuts. A mesure que le paysan devient propriétaire» 1«^ famille est moins nombreuse. Je ne dispgint cela da^s le but dç vanter ni de critiquer nos lois, mais comme un foit que je tiens pour constant. Dans tes br milles aisées, c'est un reproche très-ordinaire que Ion iuircsse à des amis qui ont une nombreuse famille ou f}ttl semblent bientôt devoir en avoir une. Gomment étabKrez^vous cet(e fiUe-là? comment donnerez- vous un étal .1 ce garçon ? Est-il raisonnable de mettre dans le monde des êtres qui tous y occuperont une position si inférieure à ta vôtre et transformeront une famille riche en femilk pauvre? La véiité est qu'en France, pour continuer la fiimille, il ne faut pas suivre le vieil usage d'avoir beaucoup d'enftints ; mais, au contraire, veiller à ne pa& dépasser h chiffre de deux ou au plus de trois. Â cette seule condition on peut espérer perpétuer le nom qu'on porte et le rang social qu'on occupe.

Quant h Pautre phénomène, l'attraction de la population rurale dans les villes, je crois que ce mouvement est précipité d'une manière violente et anormale par les procédés gouvernementaux dont vous parlez ; mais en iui-méme il me parait naturel et conforme aux lois de h civilisation. Je suis convaincu qu^à tout prendre la population qui habite vos villes est encore^ comparati-

ii8 COilUtSrO.NDANCi:.

vcmeiil parlaiil, (rùs-supérieure à la iiolro. Je ne crois pas non plus que le résultat de ce mouvement soit d'appauvrir l'agriculture. Je crois au contraire que, si ce déplacement n'est pas trop brusque, il la sert. Il crée des centres de consommation jwur ses produits, des marchés pour ses denrées. J'avoue que, pour ce qui est des pays qui m'environnent, je ne saurais y voir aucun signe de décadence agricole, mais plutôt un progrès, qui, dans le département que je connais le mieux , puisque je l'habile, peut èlre appek) rapide.

Ce que vous me dites des conséquences qu'aura co même accroissement de la population des villes et surtout de Paris, quant au gouvernement du pays, me semble, du reste, très-vrai, mais appartient à un autre ordre de conséquences que celui dont il vient d'étn» question. Vous remarquez aussi avec beaucoup de vérité que la France, et surtout la France agricole, est devenue infiniment moins disposée à aimer la guerre qu'à des époques antérieures. J'ajoute seulement qu'il ne faudrait pas trop se fier à cette humeur pacifique des paysans. On pourrait encore les entraîner plus facilement que leurs dispositions habituelles ne pourraient le faire croire. C'est encore la classe la plus propre à se jeter avec passion dans la guerre, si on sait bien la prendre. J'ai été surpris de voir avec quelle facilité elle s'est prêtée à la dernière guerre, à laquelle elle ne comprenait rien, et comme peu à peu elle s'habituait à l'état violent que cette guerre produisait. Je ne m'y attendais point. Cela m'a fait beaucoup rélléchir, et m'a donné lieu de croire

A M. J. J. aMPÊRK. UO

/ju'iin très-grand effort milifairc serait encore possible, s'il avait lieu avant que les causes qui développent chaque jour l'humeur paciflque n'eussent eu le temps de produire tout leur effet.

J'ai noirci tant de papier en vous parlant de votre excellent travail, qu'il ne m'en reste qu'assez pour vous direque nous allons assez bien, que je travaille le plus que je puis, mais bien moins que je ne voudrais ; que je regrette un peu ma retraite et qu'il me larde d'y retourner, mais par le chemin le plus long et le plus agréable qui est rAngleterrc. Rappelez-nous bien au souvenir des vôtres. Mille amitiés.

A M. J. J. AMPÈRE

Chaînai aiido, 25 luai 1857.

J'ai reçu avant-hier votre petit mot de Florence, cher ami.

J'ai assisté avant-hier au convoi de X... Tout le monde officiel élait là, et je me suis donné la satisfaction de montrer mon dos à plusieurs anciens amis qui me présenlaienl leur visage. Le mort avait été visité par l'archevêque de Paris, qui, disait-on, avait opéré son retour au giron de TÉglsc. Personne n'en croyait rien. Mais on n'en préparait pas moins une superbe cérémonie à la paroisse. X. .., qui se doutait apparemment du coup, avait mis dans son testament qu'il défendait de mener

Tii. 20

150 COnnESPO.NDAiNCE.

son corps à l'église. Il paraît que plusieurs voulaient qu'on ne lût le testament qu'au retour de la cérémonie. Mais ce même X..., toujours obstiné et prudent, avait chargé spécialement son exécuteur testamentaire de faire respecter celle clause. Celui-ci, entêté et de plus mécontent, a menacé de faire du bruit, si on voulait passer outre. On a donc cédé, et au dernier moment on a déclaré à Tassistance qu'on allait conduire le mort non à l'église mais en terre. Cela était fort triste en soi-même. Le côté comique fut Tindignation que manifeslèrent aussitôt certains hommes pieux du nouveau régime, tels que F..., par exemple; il paraissait scandalisé jusqu'à rhorreur ; L. V . a presque maudit le corbillard qui tournait vers le Pèr^-Lachaise et non vers Saint-Louis-d'Antin. Un homme qui s'est mêlé de l'éducation des princes donner un pareil scandale ! entendais-je dire autour de moi ; il y a dans ce dernier acte quelque chose d'impardonnable! Adieu, à bientôt! Je tiens votre itinéraire secret et vous embrasse.

À M. LE COMTE DE GlilCOURT

Tocqiioville, 17 avril 1857.

J'ai revu avec grand plaisir votre écriture, cher monsieur de Circourt. Il y avait longtemps que j'étais privé du plaisir de recevoir des lettres de vous, et cela me manquait réellement. J'avais espéré un instant vous rencontrer en Angleterre où nous avons tant d'amis communs. Mais à

.V 51. LE COMTE DE CIRCOURT. m

riiislant où il nie semblait vous safsir, vous m'avez échappe lout à coup, comme ces acteurs qui disparaissent par une trappe de la scène. Votre lettre m'explique celte circonstance, et comment le spectacle du monde vous a fait fuir au désert. Vous savez que depuis longtemps je me permets de vous faire des querelles à Toccasion de ce dégoût des hommes qui vous prend tout à coup, et aussi de la vue par trop noire, ce me semble, que vous avez de Tavenir. On doit, si je ne me trompe, juger la condition de son temps comme la sienne propre, par comparaison. On risque sans cela de se trouver toujours malheureux. Quand je me sens tenté d'être mécontent de mon sort, je baisse les yeux vers tant de misérables qui remplissent le monde et couvrent presque la surface de la terre ; de même quand je me sens de trop mauvaise humeur contre mes contemporains, je regarde l'histoire. Combien de temps pires que le nôtre! Combien d'hommes plus mauvais que nos contemporains ! Si nous avons perdu des vertus mâles, combien de passions violentes et dévastatrices ne sont point attiédies ! combien de conquêtes sur la vieille barbarie ! Ne soyons donc pas fâchés d'être au monde, je vous prie.

Il faut avouer que notre maître a raison de croire à une étoile. Le bonheur le favorise d'une étrange manière.. Si l'insurrection de l'Inde eût eu lieu ici ily alroisans,elle eôt amené une compliciUion formidable dans ses affaires. Aujourd'hui elle sert merveilleusement tous ses projets, et fait, de plus en plus, pourles Anglaisde l'alliance fran* çaise, non pas une affaire de choix^ mais de nécessité*

452 CORnE>POM)ANCE.

Croil-on que l'ambassadeur anglais à Coni^(anlino])lc soil enfin rappelé? Avec quelle admirable désinvolture lord Palmerston a abandonné sa politique el ses agents, dès que le moment en est venu 1...

À LADV THÉRÉZA LEWIS

Tocqucville, 5 août 1857.

Je me sens un peu embarrassé, madame. Je crains ' de vous ennuyer en vous écrivant : el cependant je ne voudrais pas que mon silence vous fil croire qu'en quittant l'Angleterre j'ai perdu le souvenir de tous les témoignages d'amitié que j'y ai reçus, particulièrement chez vous. Le moyen de me tirer de cette diflîculté, c'est de vous prier de ne point prendre la peine de me répondre, du moins tant que vous serez à Londres. Je sais à quel point vous êtes accablée d'occupations dans cette ville, et je me reprocherais en vérité d'y lien ajouter.

Je serais bien ingrat si je ne ressentais pas vivement (oui ce qu'on a fait pour moi dans ce pays; et je puis vous assurer que je ne le suis point. Parmi les personnes auxquelles je dois le plus de gratitude, se trouve lord Clarendon ; je le lui ai déjà écrit. Veuillez, je vous prie, le lui dire. J'ai été particulièrement sensible à la conliance qu'il m'a montrée en me laissant lire les documents diplomatiques du commencement de la Révolution. J'ai eu le grand plaisir, en outre, de trouver dans ces pièces la preuve que l'opinion si généralement accré-

A LADY TIIÉRËZA LI^WIS 455

dilce en Franœ que les Anglais avaient secrètement travaille à accroîlrc le désordre en France afin d'embarrasser notre politique au deliors, que cette opinion était erronée. J'aurai grand plaisir aussi à le dire au public, quand je publierai la fin de mon ouvrage.

Je vous avoue, madame, et je suis sûr que vous me pardonnez, que malgré tout le charme que j'ai trouvé à mon séjour en Angleterre, j'éprouve une grande douceur à me retrouver de nouveau dans mon ménage et sous mon toit. La vue de l'Angleterre m'a un peu gâté, il est vrai, la première vue de la France ; il m'a semblé que mon village élait encore moins propre qu'avant mon départ, mes champs moins bien cultivés et ma maison plus laide. Ce qui me manque le plus dans l'aspect général de ce pays-ci, après avoir quitté le vôtre, c'est la vue de très-grands arbres répandus de tous côtés dans la campagne. Les grands arbres sont une institution aristocratique que je vous envie beaucoup.

Nous éprouvons ici une grande anxiété à l'occasion des affaires de l'Inde. Ma femme, qui a conservé dans le cœur la fibre anglaise, en est constamment préoccupée ; et, pour ma part, je suis les développements de ce drame avec une curiosité inquiète. Je suis convaincu, du reste, que vous triompherez. Mais que.de sang précieux a déjà c.ulé!

Adieu, madame, rappelez-moi de la manière la plus particulière à sir G. Cornwall et veuillez agréer pour vous l'hommage d'une amitié bieo BÎmère^t d'une re«

454 CORPiESPONDAxNCK.

connaissance qui est ressentie plus facilement qu'exprimée.

P. S. Ma femme veut que je vous parle d'elle et vous offre son bon souvenir.

A M. GUSTAVE DE DEAUilONT

Tocqucvillc, 17 ao«H857.

Votre femme qui, il y a quelques jours, a écrit la plus charmante lettre du monde à la mienne^lui a annoncé le dernier e( heureux examen d'Ântonin. Je suis bien aise que celte épreuve soit passée, et je vous vois désormais jouissant du plaisir de vous retrouver chez vous avec tous les vôtres autour de vous, et dans le charme de la vie des champs. Plus je vais, plus, pour ma part, je suis sensible à ce charme-là. Autrefois, après la vie que j'ai menée à Londres, le calme profond de ma rc- Iraite m' et paru d'abord pénible; des jours et peut-être des semaines se seraient passés avant que l'agitation de mon esprit fût assez calmée pour me permettre de goûter les plaisirs très-doux, mais très-tranquilles et très-uniformes, de mon intérieur. Celte fois j'ai été saisi sans transition par celle impression de bonheur domestique, qui sur-le-champ a remplacé et comme violemmenl chassé de mon cœur toutes les impressions plus vives, mais moins pénélrarles, qui Tavaienl rempli en Anglclerre. Suis-je devenu plus saj?e que dans noire jeunesse,

A M. GUSTAVE DE BEALMONT. 455

OU seulement plus vieux ? Je crains que je sois seulement devenu plus vieux; mais je ne veux pas regarder les choses de Irop près. Tant il y a que je suis enchanté d'élre de relour chez moi, enchanté d'y reprendre mille petites occupations, dont je n'ai pas même le mérite de me bien tirer, et surtout enchanté d'y être seul.

Vous triompheriez si vous voyiez la peine que j'ai à me remettre au travail, et la pente qui m'enf raine à m'endormir dans les petites affaires de tous les jours. Ou plutôt vous ne triompheriez pas, mais me gronderiez et vous auriez raison. Je ne crois pas me tromper en affirmant que cette somnolence sera passagère, et que, dos que je serai quitle des visites, je reprendrai l'œuvre avec plus d'ardeur et d'enlrain que jamais. Il me semble du moins ressentir cette impatience intérieure, qui autrefois précédait chez moi l'action vive. ? . . . .

(Juelles horreurs viennent de se pa^^er dans l'Inde, et s'y passent peut-être encore! Je ne puis m'imaginer que la domination anglaise soit véritablement en péril malgré les apparences. Du reste, personne ne connaît, au vrai, les dispositions de l'Inde, pas même en Angleterre : c'est ce que m'ont avoué tous les hommes d'État de ce pays, à commencer par lord Palmerslon. Q'ast là le plus grand mal qu'a produit le gouvernement de ce grand pays par une compagnie. Elle a dérobé l'Inde à la vue de l'Angleterre; et l'eût-elle bien gouvernée, il ne faudrait pas moins déplorer ce résultat. Car tout le ressort des Anglais est en eux-mêmes, dans leur perspicacité

45G GORHESPONDANCE.

pratique, dans leur énergie à corriger, réparer, suppléer le vice des institutions et l'action des faits contraires. Mais pour cela, il faut voir, connaître, comprendre. Depuis un siècle, ils ne voient Tlnde qu'à travers un corps étranger qu'on nomme la Compagnie. On a fait valoir bien des arguments contre cette institution coloniale; mais non celui-là, qui me semble pourtant le principal. Il frappe aujourd'hui; mais il est bien tard... J'aurais encore cent clioses à vous dire, mais me voilà au bout de mon papier.

Page 1