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CARACTÈRES , DIFFÉRENCES , RAPPORTS LE LA MÉDECINE

de chimère. Cette manière de voir était accréditée par quelques médecins de réputation , qui pensaient peut être donner une plus grande idée de la force de leur esprit , en foulant aux pieds le dieu même de leur temple. . . . Ceux qui voulaient passer pour être, comme eux , au-dessus de toutes les superstitions , se croyaient obligés , en conscience, à répéter dans le monde les raisonnements de Montaigne, les plaisanteries' de Molière ou les boutades de J. J. Rousseau. »

« Si la médecine, répond le môme auteur, loc. cit. , p. 505 , n'avait pas des principes constants , comme les autres sciences physiques d'observation, il serait sans doute bien inutile de s'occuper de son enseignement ; il ne faudrait même s'occuper de sa pratique que pour en détromper les hommes crédules et pour lui faire subir, par degrés, le même sort qu'à d'autres superstitions, qui pendant longtemps furent encore bien plus respectées. »

Que des esprits inconsidérés, sans culture, que des caractères fâcheux ou pressés du besoin de plaisanter des choses les plus respectantes, cherchent à déprimer l'art médical, nous le comprenons; mais que des hommes d'esprit, que des hommes qui ont étudié cette science et surtout qui la pratiquent publiquement, à titre de profession, cherchent à se faire , de leur incrédulité , un mérite aux yeux du vulgaire , à frapper l'art dont ils recueillent les produits, de nullité, de ridicule et de confusion, voilà ce qu'il nous est impossible de concevoir, à moins d'admettre, pour les premiers, cette pensée de Cabanis : « Il y a des opinions absurdes dont les hommes d'esprit sont seuls susceptibles; » et pour les seconds, que l'on peut descendre assez bas dans sa propre estime, pour faire, par un intérêt alors purement pécuniaire , le sacrifice de celle des hommes de sens et des gens de bien. Pratiquer la médecine et n'y pas croire, est en effet évidemment avouer ou son ignorance ou s.i mauvaise foi.

Quelle sécurité peuvent d'ailleurs inspirer ceux qui portent à ce point l'oubli de leur conscience et de leurs devoirs?

Cabanis l'a dit avec beaucoup de vérité : « Dans tous les genres, relui qui mépriseson art Depeut jamais devenir un grand artiste....

1 '(. e\P, ICTÈRES , DTPFÉRËNCHS ,

Efl pathologie, les bons praticiens sont tous des hommes pleins de confiance dans la médecine ; cette confiance est peut-être , en quelque sorte, autant la cause que le résultat de leurs succès.... l'incrédulité ne fait que servir de voile à l'ignorance. » Loc. cit., p. 508.

Si cette assertion avait besoin de preuves, il nous suffirait, poulies produire, de citer les grands noms d'Hippocrate , d'Arétée, de Galien , de Baillou, de Sydenham , de Boerhaave, de Stahl, d'Hoffmann, de Stoll, etc., etc. Il nous reste actuellement à prouver, par des faits positifs, non-seulement la réalité, mais encore l'incontestable utilité de la science médicale.

« Pour étudier et pratiquer convenablement la médecine, dit Cabanis avec beaucoup de sens et de raison, il faut y mettre de l'importance; et, pour y mettre une importance Véritable, il faut y croire. » Loc. cit., p. 405.

La médecine, en la considérant au point de vue de son but essentiel , de sa fin pratique , peut être définie : L'art de traiter convenablement les maladies. Etudiée a ce point de vue, n'offret-elle pas déjà la science sur laquelle repose la conservation des individus et des sociétés? Les maladies n'atteignent pas toujours, en effet, des sujets isolés, des localités étroitement circonscrites ; elles frappent assez souvent des populations entières, et promènent quelquefois leurs effrayants ravages dans un pays , dans un continent, dans le monde entier.

Si nous ajoutons actuellement que la science médicale ne borne point là ses bienfaits ; que l'on trouve dans ses enseignements l'art de favoriser l'amélioration de l'espèce, de conserver la santé des individus et des nations, de fournir à la morale une base fixe, de rendre par conséquent les hommes plus sains, meilleurs, en même temps plus heureux, nous le demanderons alors : est-il, sous le rapport de son objet, une science plus utile, plus importante, plus digne de l'estime et de la considération des hommes?

On ne prétendra pas sans doute que nous exagérons les vrais cl nombreux services rendus parla médecine, pour trouver l'occasion de lui faire obtenir plus de valeur qu'elle n'en présente réellement?

RAPPORTS DE LA MÉDECINE, 1 1 y

S'il en était ainsi, nous invoquerions la manière de voirons auteurs les plus graves , les plus consciencieux et les plus capables de bien juger, à l'appui de l'opinion que nous venons d'établir:

Pitcarn pose ainsi le problème de l'art médical : « Dato morbo, ■in rentre rcmedium proportionatum. »

Cabanis dit, loc. cit., p. 452: « Les malades guérissent quelquefois sans médecin, mais ils ne guérissent pas pour cela sans médecine. » Le même auteur s'exprime ainsi, loc. cit., p. 565, sur les nombreuses prérogatives de cette science : « Le premier objet de la médecine est sans doute d'apprendre à soulager, à guérir les maux des êtres souffrants. C'est elle seule qui peut tracer des règles sûres d'hygiène, appropriées à tous les tempéraments, à toutes les manières de vivre, à tous les climats. Sa surveillance est nécessaire pour tous les travaux publics où la santé des citoyens peut être intéressée. Ses vues doivent diriger les mesures à prendre dans les temps d'épidémies ; son inspection est fréquemment nécessaire sur les objets de subsistance que la fraude peut altérer; dans plusieurs questions de droit criminel, son opinion devient souvent indispensable pour éclairer la conscience des magistrats.... Son étude peut seule fournir les véritables principes de la philosophie rationnelle, et les règles de la morale , etc. »

Ces diverses applications de la science médicale ont même semblé tellement importantes , que l'on a cru pouvoir en former l'objet de plusieurs sciences secondaires, sous les titres de physiologie, d'hygiène publique et privée, de police médicale, de médecine légale, etc.

Cabanis va plus loin dans son opinion : d'après lui , l'art que ; l'on a voulu tant déprimer , est quelquefois supérieur à la nature, ; dont on a plus d'une fois exagéré la puissance.

Il dit, loc. cit., p. 498 : « L'art peut remplacer par des crises promptes les efforts très-souvent incertains et lents de la nature ; il peut la forcer, par des secousses inattendues, à rapprocher dans un petit espace les tentatives qu'elle ne fait que de loin en loin. » Il ajoute,/?. H02 : « LViri guérit des maladies que la nature ne

guéritjamais on presque jamais. » Parlant toujours de lamédecine,

il complète sa pensée, loc. cit., p. 507 : « Enfin, plus puissante que les leçons de la sagesse , elle sait ramener quelquefois, par l'effet immédiat de certaines impressions physiques , l'esprit égaré de l'homme au bon sens, à la vertu, au bonheur. »

Il reste prouvé par ces citations puisées à leur véritable source , Cabanis ayant spécialement étudié cet important sujet, que lamédecine, par son objet, est supérieure à toutes les autres sciences naturelles. Voyons actuellement si .nous la trouverons encore avantageusement placée , en la considérant au point de vue des principes fondamentaux qui la constituent dans son essence et dans sa réalité.

La médecine , comme les autres branches de l'histoire naturelle , dont elle fait essentiellement partie , a pour objet immédiat l'observation.

Elle se dislingue des autres par le sujet bien positif de celle observation : ce sujet est l'homme souffrant.

Il s'agit avant tout , dans son application , de reconnaître le genre de maladie qui frappe l'organisme ; de remonter à l'estimation des causes de cette maladie, pour se rendre un compte rigoureux de ce qu'elles peuvent avoir de plus ou moins spécial ; d'apprécier les efforts conservateurs et curatifs de la nature ; de les favoriser lorsqu'ils semblent assez puissants et bien dirigés , de les activer lorsqu'ils deviennent insuffisants , de les suppléer lorsqu'ils font défaut; enfin, de les combattre lorsqu'ils prennent une fâcheuse direction ou qu'ils deviennent dangereux par l'excès même de leur développement.

Telle est évidemment la science pathologique; tel est surtout l'art médical réduit à sa véritable à sa plus simple expression.

Nous le demandons aux plus violents détracteurs de la médecine : de quoi s'agit-il ici? D'apprécier des lésions morbides qui se traduisent, pour le plus grand nombre, par des. signes sensibles; do reconnaître des causes qui, dans leur majorité, sont directement abordables à nos moyens d'investigation ; enfin, de seconder, de suppléer ou de combattre les efforts de la nature médicalrice par des agents

euratifs, qui , pour la plupart, sont aujourd'hui bien connus dans leur composition et dans leurs effets. Ne trouvons-nous pas ici partout l'application de nos sens guidés par l'intelligence et la raison?

Qu'on nous le dise maintenant : les bases des autres sciences d'observation , des autres branches de l'histoire naturelle , sontelles différentes, sont-elles plus larges, plus solides?

Sans doute, et nous voulons immédiatement le reconnaître, dans certains cas particuliers, peu nombreux comparativement à ceux que nous venons d'indiquer , ces lésions morbides sont exprimées d'une manière douteuse par des symptômes insuffisants; ces causes sont appréciables dans leurs effets, mais inconnues dans leur essence. Certains agents médicinaux guérissent, mais sans qu'il soit possible d'en expliquer l'action. Enfin , nous rencontrons parfois des maladies complètement au-dessus des ressources de nos moyens thérapeutiques. Mais vouloir en inférer que la médecine est absolument conjecturale , qu'elle ne mérite pas le nom de science ni celui d'art , est tout aussi logique , tout aussi rationnel, que de vouloir détruire une règle par cela seul qu'elle offre des exceptions.

Si nous avions besoin des témoignages les plus respectables pour confirmer toute la vérité de notre manière devoir, ils ne nous feraient pas défaut.

Cabanis dit, loc. cit. , p. 564 : « La médecine est fondée sur l'observation d'une classe de phénomènes réguliers, sur l'étude de certains mouvements qui se succèdent et srappellen1 dans un ordre invariable, on du moins dans un ordre donl les anomalies apparentes peuvent elles-mêmes être soumises à d'autres règles fixes : elle est fondée sur la connaissance pratique de certains effets que l'art, soit en imitant, soit en contrariant la nature, vient à bout de produire méthodiquement. »

Il ajoute, loc. cit., p. 4o6 : « Lorsque, non content de connaître une maladie par ce qu'elle offre à nos sens, par ce qui seul la constitue , et sans quoi elle n'existerait pas, vous demandez encore quelle est sa nature en elle-même, quelle, est son essence, c'est

comme si vous demandiez quelle est la nature ou l'essence d'un mot, d'une pure abstraction. Il n'y a donc pas beaucoup de justesse à dire d'un air de triomphe : que les médecins ignorent même la nature de la fièvre , et que sans cesse ils agissent dans des circonstances, ou manient des instruments dont l'essence leur

est inconnue Mais parle-t-on seulement des faits liés à la

maladie, qui font partie de son histoire et qui peuvent fournir des lumières pour le traitement? Je réponds que ces causes sont toutes du domaine de l'observation : on peut les voir et les toucher... » 11 dit encore, foc. cit. , p. 459 : « Les causes dont la connaissance est nécessaire pour compléter l'histoire de la maladie , ou qui exigent des modifications dans le traitement , se montrent soit par elles-mêmes, soit par les effets qu'elles produisent. Elles sont toutes des objets d'observation ; il serait dangereux , sans doute ,

de les ignorer, et il est toujours possible de les découvrir

quant aux autres , plus elles sont au-dessus de nos recherches , moins il nous importe de les connaître. »

Cabanis nous semble plus positif encore , lorsqu'il ajoute , foc. cit., p. 504 : « La purgation guérit , la rhubarbe purge , donc la

médecine n'est pas un art chimérique Les règles du pronostic

ont été portées à un très-haut degré de certitude ; ce qui ne prouve pas seulement l'uniformité des lois de la nature , mais encore l'enchaînement des symptômes sensibles avec les mouvements cachés qui ont lieu ou qui se préparent. D'un autre côté, l'action des principaux remèdes ne peut être révoquée en doute : personne n'a poussé l'incrédulité jusqu'à prétendre que les purgatifs ne purgent pas, que les vomitifs ne font pas vomir; or, si l'on prévoit les crises favorables ou funestes , si les remèdes ou le régime peuvent seconder les uns et prévenir les autres , ne voilk-t-il donc pas des bases solides pour la médecine? »

Mérat, Dict. des se. méd. , /. 55, p. 88 , dit: « Les trois quarts des sciences réputées positives, admettent plus de conjectures, de suppositions et de théories, que la médecine. Sans doute l'art de guérir s'appuie souvent , dans son exercice , sur des conjectures; mais il ne doit admettre que celles qui sont basées

lari'or.Ts DF. TA MéDECINE- 19

sur dès raisonnements sains , sur des analogies non équivoques , et sur des données pourvues d'une grande probabilité. C'est là tout ce que peut l'esprit humain où il ne lui est pas permis de voir et de toucher ; c'est même tout ce qu'a droit de demander la plus grande exigence. »

Sans doute l'art médical ne guérit pas toujours; sans doute il n'a pas la puissance de reculer les bornes de la vie au delà des limites qui lui furent assignées par le Créateur , et qui sont une conséquence même de l'organisation ; mais voudrait-on sérieusement trouver dans ces deux faits la raison suffisante pour nier la réalité de la médecine?

Sans admettre comme explication et comme raison de cette insuffisance, l'intervention diiTÔBcTov, d'Hippocrate , du dimnum qiiid si diversement interprété par Galien , Schulze , Jérôme iMercuriali, Prosper Martianus, Melchior Sebiz , Fernel , etc., ne hoiivons-nous pas dans l'âge, la mauvaise constitution, l'indocilité, l'imprévoyance, les écarts des malades, etc., la raison suffisante des insuccès dont on voudrait toujours faire peser la responsabilité sur l'art ou sur le médecin? « La nature de l'homme , dit llippocrate, ne peut pas résister à la puissance de l'univers.»

« Le plus habile cultivateur , ajoute Cabanis, loc. cit., p. 480, après avoir préparé son champ , se détermine, sur la foi de l'expérience, à confier ses semences à la terre ; toutes les précautions , huis les moyens reconnus utiles dans les circonstances analogues, il les met en usage; toutes les probabilités lui promettent une bonne récolte.... mais la gelée, la grêle, la sécheresse, ou d'autres événements désastreux, ne peuvent-ils pas venir renverser tous les fruits de sa prévoyance et de ses travaux? Le médecin se trouve précisément dans le même cas : il connaît la maladie, il fait naître ou saisit l'occasion convenable, il donne le remède. Dès ce moment , on doit regarder la curalion comme dépendante d'une foule de circonstances dont les effets éventuels se dérobent ;i tout

Calcul précis. »

On a voulu porter une dernière atteinte à la réalité de la médecine, vu faisan! observer une nous ignorons l'essence de ce feu dérobé

an ciel par Prométhée, « de cette puissance intrinsèque placée par Dieu , d'après Campanella , dans chacun des êtres vivants , afin qu'ils pussent tendre à leur fin, et pour veiller à leur conservation;» de cette nature médicatrice nommée successivement : <p<î<nç, feu intelligent, flamme vitale , principium impetum faciens, âme sensitive, vis imita, vis vitœ , ivopi*ov, esprit d'animation, force sensoriale , archée , principe vital , forces vitales, propriétés vitales, conditions vitales, etc. Mais connaissons-nous mieux l'affinité chimique , la force de cohésion , de gravitation , l'attraction newlonienne? Et cependant, ceux qui veulent nier la réalité de la science médicale ont-ils , pour cette raison , mis en doute la réalité de la chimie, de la physique, de l'astronomie? Soyons donc justes et conséquents avant tout, et ne demandons pas à la médecine ce que nous n'exigeons pas des autres branches de l'histoire naturelle pour les compter au nombre des sciences et des arts. Les unes et les autres, arrivées à la cause première des phénomènes qui les distinguent, ne pouvant en connaître l'essence, admettent cette cause première comme une simple abstraction et l'expriment par un mot. Ainsi le terme force vitale signifie autant, sous ce rapport, que le terme attraction , cohésion , affinité chimique. Cette objection a, d'ailleurs, d'autant moins de portée, que la science médicale ne s'établit pas plus , comme nous croyons l'avoir assez démontré, sur l'essence de la force vitale , que la chimie , la physique , l'astronomie, sur celle de l'affinité, de la cohésion, de l'attraction. « Il est certain, dit Cabanis, loc. cit., p. 446, que, d'une part, la nature de la cause qui meut les corps animés , et de l'autre les circonstances immédiates qui modifient son influence dans les divers organes, se dérobent également à nos recherches et nous sont tout à fait inconnues. Il est certain que si leur connaissance doit servir de base à l'art de guérir, l'art pèche essentiellement par sa base.... L'homme ne connaît l'essence de rien : ni celle de la matière, qu'il a sans cesse sous les yeux, ni celle du principe secret qui la vivifie et détermine tous les phénomènes de l'univers.... les vraies causes, les causes premières , sont aussi cachées pour lui que l'essence même des choses.... Il voit des

effets, ou plutôt il reçoit des sensations, il observe des rapports.... En examinant les prétendues causes, on voit qu'au fond elles ne sont toutes que des faits. Deux faits s'enchaînent l'un k l'autre dans un ordre successif: on dit que le premier est la cause du second.... en remontant, on arriverait k la force spontanée, qui meut îe monde. Celle cause est la seule véritable. Sa nature et ses moyens propres d'action se dérobent à notre faible vue.... Ainsi, d'après la nature dis choses, ou plutôt d'après notre propre nature, nous sommes dans l'impossibilité de connaître cette cause, l'objet des recherches et le désespoir des penseurs de tous les âges. »

l! n'est , du reste , pas plus nécessaire à la médecine , pour se constituer comme science , et pour fonctionner comme art , de connaître l'essence de la force vitale , qu'il n'est indispensable k la chimie, k la physique, k l'astronomie, de découvrir la nature intime de l'affinité , de la cohésion , de l'attraction pour former un corps de doctrine avec une valeur positivement scientifique. Les unes et les autres sont des sciences d'observation , et peuvent dès lors utilement s'exercer dans les limites établies entre les faits primitifs et leurs conséquences, également susceptibles de frapper nos sens et de nous révéler précisément leurs rapports. S'il en était autrement , ce ne serait pas la médecine seulement qu'il faudrait nommer une science conjecturale , ou même rayer du tableau des sciences utiles , ce serait en même temps la chimie, la physique , l'astronomie , entin toutes les branches de l'histoire naturelle qu'il deviendrait indispensable d'envelopper dans la même proscription.

« L'étude de la nature est en général celle des faits et non celle des causes.... Pour étudier les phénomènes que présentent les corps vivants, et pour en tracer l'histoire fidèle , nous n'avons pas besoin de connaître la nature du principe qui les anime, ni la manière dont il met en jeu leurs ressorts ; il nous suffit de bien constater les phénomènes eux-mêmes , d'épier k la fois l'ordre suivant lequel ils se produisent et leurs rapports mutuels , et de les classer dans un enchaînement qui fasse bien sentir cet ordre et apports. » Cabanis, loc. cit.. />. //.

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Le même auteur ajoute t loc. cit., p. 449: « Pour observai l'ordre constant dans lequel se fait le llux et le refltti , pour s'en servir à régler la marche des vaisseaux qui descendent ou remontent à l'embouchure d'un fleuve, l'homme a-L-il besoin de connaître quelle force balance l'Océan , quelle loi primitive fait agir celte force avec tant de régularité ? a-t-il besoin de connaître la cause des affinités des corps, de leur élasticité, de leur cohésion, pour faire, soit en chimie, soit en physique, toutes les opérations fondées sur ces propriétés ? Non sans doute. »

Pourquoi , dès lors, pour faire de la médecine , l'homme auraitil plus besoin de connaître la nature du principe vital?

Nous arrivons donc à cette conclusion nécessaire : que la médecine est une science aussi positive dans ses bases fondamentales, un art aussi précis dans ses applications , que toutes les autres branches de l'histoire naturelle, que tous les arts dont toutes les données pratiques ne sont pas exclusivement établies sur l'invariabilité d'un calcul rigoureux. C'est du reste l'opinion des meilleurs esprits :

« Si la médecine n'était pas un art comme tous les autres, dit Hippocrate, il n'y aurait ni bons ni mauvais médecins; ils seraient tous également bons, ou plutôt ils seraient tous également mauvais. » ( Médecine primitive. )

« La médecine a des principes que l'esprit peut saisir ; ses connaissances peuvent former un ensemble méthodique : elle est véritablement une science. Ses procédés peuvent être soumis à des lois : elle est véritablement un art. » Cabanis, loc. cit., p. 564.

La médecine, comme science d'observation, ne peut s'agrandir et se perfectionner qu'avec le secours d'une longue expérience : « Medicina.... temporis partus , » a dit Bacon. Pour l'étudier avec fruit, pour l'enseigner avec avantage, il faut y consacrer un grand nombre d'années ; il faut apporter dans son culte beaucoup d'attention, de sens et de persévérance.

La médecine, comme art, exige quelque chose de plus : elle vent du génie. C'est ce génie, d'un caractère particulier, que l'on a désigné sous le nom de tact médical. On naît médecin comme

Ji.U'POKls DE LA MÉBBeiNE. 23

on naît peintre , compositeur, poète, etc. Sans le tact médical, on pourra devenir peut-être un professeur savant, on ne deviendra jamais un praticien habile. Dans un grand nombre de circonstances difficiles, cette précieuse faculté, que rien ici ne peut remplacer, se crée des voies nouvelles alors môme que les dogmes lui font défaut. Ce ne fut pas assurément la vaste science médicale d'Hippocrale qui fonda l'incontestable supériorité qui le distingue, ce fut son vaste et puissant génie.

« Vous ne trouverez, dit-il, aucune mesure, aucun poids, aucune forme de calcul à laquelle vous puissiez rapporter vos jugements pour leur donner une certitude rigoureuse ; il n'y a d'autre certitude, dans notre art, que les sensations. »

« En médecine, tout ou presque tout dépend du coup d' œil et d'un heureux instinct; les certitudes se trouvent plutôt dans les sensations mêmes de l'artiste, que dans les principes de l'art. » Cabanis, lac. cit., p. 505.

« Il semble, ajoute cet auteur, loc. cit., p. 460, que le savoir théorique du médecin devienne nul au lit des malades; que son savoir pratique réside tout entier dans une sorte d'instinct perfectionné par l'habitude. »

On a voulu séparer l'art «le guérir en deux branches principales, sous les noms de médecine et de chirurgie.

Cette distinction , purement arbitraire , n'existait pas du temps d'Hippocrale, qui était, comme le dit Cabanis , en même temps médecin, chirurgien et pharmacien. Elle remonte à l'époque où la médecine paraissait en quelque sorte renfermée dans les cloîtres. L'ignorance, d'une part, et de l'autre l'horreur que l'Église avait du sang, furent les premières causes de cette division, dont rétablissement légal se rapporte à la fin du xivc siècle. Des abus graves et nombreux devinrent la conséquence de cette nuisible séparation , et la médecine se trouva, définitivement rendue à son unité primitive par décret du 14 frimaire an ni de la République.

Au point de vue de la science médicale, cette division n'est pas seulement très-fâcheuse, elle est encore absolument impossible. Au point de vue de l'art, on pourrait tout au plus distinguer les médecins

en ceux qui si» livrent à la pratique des opérations, en ceux qui se bornent aux traitements hygiénique et pharmaceutique.

Les premiers furent longtemps de simples barbiers ou de misérables charlatans. Vesale prépara l'illustration de cette branche de la thérapeutique ; Ambroise Paré en fut en quelque sorte le créateur, comme Hippocrate avait été celui de la médecine.

La chirurgie se trouva bientôt cultivée par les hommes les plus distingués de la science pathologique; il suffira, pour en donner la preuve, de citer : les deux Fabrice, Marc-Àurèle Severin , Guy de Chauliac , Dionis, Duvernay, La Peyronie , Heister, Petit, Lamotte, Quesnay, Monro, Louis, Pouteau, Pott, les deux Hunter , Cheselden , Scarpa , J. L. Petit, Desault, Chopart, Sabatier, Pelletan, Astley-Cooper, Dupuytren, etc., etc.

Tous les bons esprits, du reste, se sont élevés contre celte division de la science médicale. « Séparer la chirurgie et la pharmacie de la médecine proprement dite, c'est réellement mutiler l'art de guérir ; c'est le mettre hors d'état de rendre à l'humanité tous les services qu'elle doit en attendre. » Cabanis, loc. cit., p. 509.

« L'étendue des connaissances qui composent la médecine, et la diversité des qualités nécessaires à celui qui la pratique, ont fait établir dans la pathologie et la thérapeutique deux divisions principales, la médecine et la chirurgie.... les opérations forment la principale attribution de celle-ci et la distinguent, sous ce rapport, assez nettement de la médecine. Quant aux maladies qui appartiennent a l'une et à l'autre, il serait impossible de les distinguer d'une manière précise. » Raige-Delorme, Dict. de méd., t. 48, p. 498.

C'est à partir de ce retour k l'unité scientifique , dont on n'aurait jamais du la déposséder , que la médecine a repris un nouvel essor et conquis de nouveaux titres à la reconnaissance générale, en réalisant ce noble vœu si bien exprimé par Cabanis, loc. cit., p. 360 : « Que la médecine, rendue à toute sa dignité, commence une ère nouvelle, également riche en gloire et féconde en bienfaits

C'est surtout en revenant à l'observation sérieuse qui la lit remarquer sous Hippocrate , et qui la distingue aujourd'hui ; en puisant dans les objets mêmes de son domaine les sujets de cette observation; en se montrant essentiellement clinique, et dès lors positivement expérimentale, que la médecine fera des progrès solides et s'élèvera désormais sur des fondements impérissables ; c'est en suivant cette voie que son enseignement deviendra pratique. « Dans les leçons des universités sans clinique , dit Cabanis, loc. cit., p. 202 , on entendait un livre, on ne voyait pas la nature. »

Ainsi , la médecine a positivement la valeur d'une science dont la base est aussi solide que celle des autres branches de l'histoire naturelle, et d'un art dont l'utilité l'emporte incontestablement sur celle de tous les autres arts.

C'est également à ce double point de vue que nous trouvons la science médicale tellement distincte des autres , qu'il sera toujours impossible delà confondre môme avec celles qui semblent s'en rapprocher davantage.

« Toutes les sciences d'observation, dit Cabanis, loc. cit.% //. 221 , se composent de faits; chacune d'elles existe dans l'ensemble de ceux qui lui sont propres. »

Des diverses branches de l'histoire naturelle , en est-il une seule dont l'objet et le but soient aussi spéciaux que ceux de la médecine?

L'objet, est l'étude des corps vivants, de l'homme en particulier, au point de vue des ait '-rations morbides qu'il peut offrir.

Le but, est la guérison de ces altérations de l'organisme vivant.

Dès lors, toutes les théories prises dans la physique, la chimie , etc. , pour expliquer les lois vitales et les altérations de l'organisme régi par ces lois , deviennent par cela même complètement fausses dans leur principe; et, par une conséquence nécessaire, plus ou moins erronées et dangereuses dans leurs applications.

C'est, comme nous le verrons bientôt, pour avoir négligé cette distinction si simple, si naturelle, que les théoriciens ont condamné la médecine, depuis sa naissance , à tant de variations et d'incertitudes.

« Il est à remarquer, dit Black, His$. de la mal., p. 42, que les médecins ont inséré dans la théorie des maladies des idées prises des sciences qui faisaient l'objet favori de leurs études. L'anatomiste a prétendu qu'en disséquant les petites fibres du corps il parviendrait à découvrir la cause de tous nos maux et les réduits les plus secrets des maladies , et, par conséquent, les moyens de les guérir. Le chimiste a appliqué au corps humain, à ses maladies et à la manière d'agir des remèdes , tout ce qu'il a observé s'opérer dans ses bouteilles et ses creusets , etc. »

« Si l'on pouvait imiter les géomètres, dit Mérat, Dict. des se. m ni., t. 55, p. 89 , ne procéder que successivement et de vérité en vérité, la médecine ne serait plus qu'une science ordinaire, dont l'étude ne demanderait que du temps et de l'aptitude ; mais il n'en est pas ainsi : il faut de la pénétration, un esprit qui sache remonter à la source des choses les plus cachées , du génie, enfin , pour être un grand médecin. »

« Les vraies connaissances de notre art ne sont qu'un ensemble plus ou moins complet de sensations recueillies au lit des malades ; ces sensations ne doivent être fournies que par les objets mêmes qui les produisent. » Cabanis, loc. cit., p. 518.

Mais si la médecine est une science toute particulière, et qui ne doit jamais chercher ses principes constitutifs dans les autres sciences , il importe à son développement , au perfectionnement des procédés qu'elle emploie , de s'appuyer sur un grand nombre de celles-ci , comme elle peut les soutenir à son tour en conséquence de cette solidarité mutuelle que l'on trouve partout entre les différentes brandies des connaissances humaines.

« Les anciens avaient sans doute entrevu ces relations ; ils avaient senti que toutes les sciences et tous les arts se tiennent; qu'ils font un ensemble , un seul tout; mais ils l'avaient senti sans le voir clairement, ils l'avaient dit sans le bien savoir. » Cabanis. loc. cit. , p. 558.

« Tous les arts sont dans la nature , a dit Hippocrate ; si nous l'interrogeons convenablement, elle nous révélera toutes les vérités qui tiennent à chacun d'eux. » N'est-ce pas, en effet,

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m mis indiquer assez clairement que toutes les branches de l'histoire naturelle partent d'un tronc commun, et nous apprendre avec quelle circonspection nous devons procéder à leur examen ?

C'est aujourd'hui , surtout , qu'il convient de bien préciser les rapports de la médecine avec les autres sciences dont les développements ont été de nos jours si remarquables; c'est le seul moyen d'éviter deux graves inconvénients : ou de laisser envahir la pathologie par l'abus de ces sciences, ou de la priver complètement des secours précieux qu'elle doit y puiser. « Le moment est venu de mettre la médecine en harmonie avec les autres sciences, et de déterminer, avec exactitude, leurs rapports mutuels. » Cabanis, loc. cil., p. 5.

Nous croyons pouvoir ainsi préciser les avantages positifs que ces autres sciences viennent offrir a la médecine.

La physique — fait mieux apprécier les influences des pays , des climats , des saisons , de la chaleur , du froid , de la sécheresse, de l'humidité, etc., dans la production ou la guérison d'un grand nombre de maladies, les dispositions de l'atmosphère tendant à favoriser le développement de ces vastes conditions morbides connues sous le nom de constitutions médicales, épidémiques, etc. ; elle éclaire surtout dans l'appréciation des lésions de forme, de rapports matériels , etc. ; dans l'invention et l'emploi des machines, des instruments chirurgicaux, microscopiques, acoustiques, etc.

La chimie — découvre la nature, la composition des médicaments; indique ceux qui peuvent être associés avec avantage, ceux qu'il ne faut jamais réunir sous peine de les voir se neutraliser ou même former des combinaisons dangereuses. Elle apprend à connaître les poisons, aies retrouver dans les organes, en livrant le crime au pouvoir des lois; elle découvre la fraude coupable dans les objets de consommation. Les foyers d'infection sont assainis par ses soins ; ses lumières concourent à prévenir beaucoup de maladies, à conserver la santé des individus et des populations; à constater, par l'analyse, les modifications anormales de nos humeurs.

L'histoire naturelle — fait connaître les minéraux , les végétaux et les animaux ; devient ainsi pour l'anatomie , pour la physiologie , pour la pathologie, le principe d'un grand nombre de notions analogiques très-précieuses, et fournit la source féconde où la thérapeutique va puiser les agents divers dont elle a besoin pour combattre les maladies , etc. j\ous ne faisons ici aucune mention spéciale de l'anatomie, de la physiologie, de l'hygiène, de la pharmacie ; nous les trouvons trop étroitement liées dans la complète acception du terme science médicale, pour avoir la pensée de les isoler.

La philosophie, — dans son ambitieux envahissement, devint sans doute , chez les Grecs, aussi nuisible qu'utile à la médecine. Mais l'abus ne doit jamais faire proscrire l'usage raisonné. Hippocrate, dit Renauldin,D/c/. des se. méd., t. 4, p. 29, regardant la médecine et la philosophie comme deux sciences inséparables , les transporta l'une dans l'autre ; leur assigna des rapports absolument nouveaux, fixa les limites qui les séparent; et en délivrant la première des faux systèmes de la dernière , il la rendit vraiment philosophique, créa la méthode la plus sûre pour arriver à des connaissances positives. »

« S'il est une science , dit Cabanis , loc. cit., p. oâo, dont les théories et l'enseignement exigent toute la perfection des méthodes

philosophiques, c'est sans doute la médecine Les méthodes de

l'esprit sont en quelque sorte ses leviers. »

La morale — se lie toujours à la médecine d'une manière d'autant plus intime , que l'exercice professionnel de la seconde est, comme celui de la première, un véritable sacerdoce, et que s'adressant à des êtres qui sont en même temps esprit et matière, l'art de guérir , pour mériter son titre , a presque autant de consolations à donner que de remèdes à prescrire.

« La morale , dit Cabanis, loc. cit., p. 545 , s'identifiant à chaque instant avec tous les détails de la médecine pratique , il semble qu'elle soit pour elle moins une compagne qu'une sœur....

Kalheur au médecin qui n'a point appris à lire dans le cœur de l'homme aussi bien qu'à reconnaître l'état fébrile ; qui , soignant un corps malade, ne sait pas distinguer dans les traits, dans les regards , dans les paroles , les signes d'un esprit en désordre ou

d'un cœur blessé Est-il, en effet, de plus douce jouissance

que d'apaiser ces douleurs sans motif, ces terreurs sans objet ; de faire entendre la voix de la raison au sein de tant de perplexités ! » Il ajoute, loc. cit., p. 5?5: « Observez les médecins qui guérissent le plus, vous verrez que ce sont presque tous des hommes habiles à manier, à tourner en quelque sorte à leur gré l'âme humaine. »

Les sciences mathématiques — peuvent devenir utiles à la médecine en donnant à ceux qui la cultivent plus de rectitude , plus de précision dans l'esprit; en les mettant à portée de mieux comprendre et de mieux développer les lois de la mécanique animal»', etc. ; mais il n'est peut-être aucune science dont on ait plus à redouter ici les abus.

« Quand les mécaniciens et les géomètres ont voulu soumettre à leurs méthodes les lois de la vie , ils ont donné au monde savant le spectacle le plus étonnant et le plus digne de toute notre réflexion. Les termes de la langue dont ils se servaient étaient exacts, les formes du raisonnement étaient sûres : tous les résultats

étaient cependant erronés C'est par les procédés uniformes et

rigoureux de la vérité, mais employés hors de saison , qu'ont été établis les systèmes les plus ridicules, les plus faux el les plus divers. » Cabanis, loc. cit., p. 551 .

Les belles-lettres — seront cultivées par le médecin, dont le langage et le style doivent offrir un caractère particulier de simplicité , de noblesse et de précision. « Un style oratoire ou des ornements poétiques, dit Cabanis, loc. cit., p. 549, ne peuvent jamais être de bon goût et de bon ton dans la langue des sciences ; ils en doivent au contraire être bannis avec beaucoup de sévérité. Mais les sciences ont aussi leur éloquence propre ; et celle-là ,

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