VI. Conclusion de la première partie
Du tous les problèmes que la médecine peut mellre en question, celui qui va nous occuper est évidemment le plus sérieux, le plus important et le plus difficile à résoudre.
Si l'on consulte les auteurs qui ont traité des sujets de cette nature , on verra que nous n'exagérons pas ici les difficultés pour augmenter le mérite de les surmonter.
Mérat, Dict. des se. méd. , t. 55, p. 88, s'exprime ainsi : « C'est cette nécessité de joindre les méditations de l'esprit à l'observation des faits évidents qui fait toute la difficulté de la
médecine le binôme de Newton a peut être demandé à ce
grand homme moins de peine qu'il n'en coûte à notre art d'établir la théorie de la fièvre. »
On comprendra dès lors qu'avant de s'engager dans une voie aussi périlleuse, il importe avant tout de bien s'entendre sur la valeur des termes , afin de ne pas s'abandonner à la confusion des expressions, et, par une suite nécessaire, à celle des choses; ou, ce qui deviendrait plus fastidieux encore, à de vaines disputes
de mots, sans intérêt pour le lecteur, sans utilité pour la science.
Nous trouvons , dans un assez grand nombre d'écrits sur la médecine, les termes théorie, système doctrine, employés comme exprimant des idées analogues, quelquefois même comme absolument synonymes.
Cette confusion a fréquemment amené dans la science des inductions et des applications essentiellement erronées. C'est pour les éviter, c'est pour donner ànos expressions toute la précision, toute la clarté nécessaire, que nous chercherons à bien établir le sens de ces trois termes, qui viendront si naturellement et si souvent se reproduire dans le cours de ce travail.
Théorie, — eeuip«x, theoria, signifie, en médecine, tantôt une simple contemplation , la partie spéculative de la pathologie , par opposition à l'application des principes, à la partie essentiellement pratique de l'art ; tantôt l'explication particulière du mode de production d'une maladie , de l'action d'un médicament pour la prévenir ou la guérir. C'est dans ce sens que l'on dit la théorie de la fièvre , de l'inflammation , de la formation des calculs , des tubercules , etc. « La théorie, dit Mérat , loc. cit. , t. 55 , p. 81 , est la partie spéculative de la médecine à l'aide de laquelle nous nous rendons compte de la formation des maladies, des symptômes qu'elles produisent et des moyens nécessaires pour les combattre. »
C'est donc par un véritable abus des termes , que plusieurs auteurs ont employé le mot théorie pour exprimer, soit la généralisation des faits pathologiques, soit un ensemble de connaissances médicales pouvant former la base , le point central de l'enseignement et de la pratique.
Toutefois , il ne faut pas en conclure que la théorie soit une chose insignifiante en médecine.
Sans doute , lorsqu'elle ne se fonde que sur des conjectures imaginaires, elle descend à toute la futilité d'une vaine hypothèse, elle reste constamment sans avantage, mais non pas toujours sans
inconvénient pour la science. C'est alors souvent, en effet, qu'elle devient l'origine des systèmes les plus erronés , des doctrines les plus dangereuses; et que, môme dans notre époque de lumière, nous l'eussions vue, peut-être , renverser l'édifice de la science médicale , si le raisonnement et la réflexion n'étaient venus paralyse* ses efforts inconsidérés pour ébranler un monument consolidé par vingt siècles d'observation et d'expérience.
Mais lorsque la théorie se fonde sur les faits, sur l'expérience et l'observation, bases véritables de toute bonne science pathologique ; lorsqu'elle en devient en quelque sorte l'indispensable corollaire ; lorsqu'elle se déduit immédiatement de la connaissance approfondie de l'organisme , des fonctions au moyen desquelles il se développe et s'entretient, des lésions effectuées, par la maladie, dans ces fondions et dans cet organisme, alors elle présente la pierre fondamentale sur laquelle et par laquelle doit s'élever la doctrine médicale en môme temps la plus vraie , la plus capable de servir a renseignement de la science , à la pratique de l'art.
Système, — «6<tm^a , syslema, dans son acception médicale, désigne l'opinion d'un auteur qui rattache tous les phénomènes pathologique* et tous les préceptes de la science à l'empire absolu d'une hypothèse, d'un principe exclusif. C'est dans ce sens que l'on dit le système d'Àsclépiado, de Thémison , de Paracelsc , de Van Helnionl, de Brown, de Broussais, etc.
Ce terme, ordinairement pris dans un sens défavorable, exprimant une conception qui cherche à réaliser plutôt les raines spéculations d'une imagination rêveuse , que les inductions raisonnées de l'expérience et des faits, qui voudrait faire tourner l'édifice imposant de la science iatrique sur l'étroit pivot d'uno seule idée, ne doit pas èlre employé pour indiquer celte base large , impérissable , sur laquelle doit aujourd'ui reposer le monument de celle vasle science.
Qu'on nous le dise , actuellement que nous pouvons jeter un coup d'œil rétrospectif sur ce long passé : les systèmes n'ont-ils pas , dans tous les temps , embarrassé la marche de la science
<S DÉFINITION DES l'EliMES.
médicale ? N'ont-ils pas , depuis son origine essentiellement pratique, jusqu'à ses développements les plus récents, constamment retardé ses incontestables progrès dans les voies de la vérité?
Ces tristes réalités trouveront aisément leur explication si Ton considère que tout système, lors même qu'il offre l'avantage assez rare de se fonder sur une vérité, présente encore, nécessairement, l'inconvénient dangereux de prendre un point de la pathologie pour la pathologie tout entière, et de fausser ainsi, par un funeste abus de principes, la plupart des conséquences qu'il vient ultérieurement importer dans les préceptes de la science et dans les applications de l'art.
« L'esprit de système, dit Monfalcon, Dict. des se. méd., t. '54 , p. 165, écarte les hommes des voies de l'observation et de l'expérience ; il les conduit à dénaturer les faits , à en tirer de fausses conséquences, à substituer à la vérité les rêves de leur imagination.»
Les inconvénients que nous signalons sont d'autant plus positifs, que tout systématique novateur et brillant excite l'enthousiasme en s'adressant aux passions ; maîtrise, domine la multitude, et devient un chef de secte d'autant plus dangereux , que son influence est plus générale et plus absolue.
Au milieu de ces mêmes inconvénients, les systèmes peuvent quelquefois offrir des avantages, même pour l'établissement des vérités pathologiques ; à peu près comme les folles recherches de la pierre philosophale ont amené des découvertes utiles en chimie ; si nous ne les accueillons pas avec faveur, nous ne devons donc pas les proscrire tous sans examen.
« Le médecin philosophe, dit encore Monfalcon, loe. cit., t. 50, p. 410, ne dédaigne pas ce genre d'étude; il se plaît à examiner les efforts de l'esprit humain pour découvrir la vérité et les causes qui le font dévier de la seule route qui y conduit; à voir tous les chefs de secte s'analhématiser réciproquement et se ressembler en ces points, qu'ils sont tous intolérants et qu'ils prennent leur entendement pour la mesure de l'intelligence humaine; enfin, à suivre les progrès de l'influence qu'exerce un bomme -m les sciences et ceux qui les cultivent. »
1)111 IMÏIi>\ DES l'ERMES.
Ajoutons ijue nous serons ici dans la nécessité do réduire a leur juste valeur toutes les productions plus ou moins imaginaires, puisque le programme do l'expérience , auquel nous devons nous conformer sans modification, nous prescrit textuellement : « De fonder la doctrine médicale sur les faits observés et sur ce qu'ont offert d'incontestablement vrai les systèmes pathologiques qui ont successivement prédominé dans la science médicale. » :\ous croyons donc être complètement entré dans l'esprit même de ce programme, en ne rejetant pas, a priori, tous les systèmes de la pathologie comme absolument sans valeur, et surtout en précisant assez nettement le sens du mot système , pour qu'il soit désormais impossible de le confondre avec celui des termes doctrine et théorie.
Doctrine, — m*î8sta, doctrina, au point de vue pathologique, exprime l'idée d'un ensemble de notions fondamentales déduites plus ou moins rigoureusement de l'expérience et de l'observation ; liées entre elles de manière à former un corps de principes d'où l'on fait dériver, à titre de conséquences , les préceptes de la science et les applications de l'art. C'est dans ce sens que l'on dit : la doctrine d'Hippocrate, de Sérapion , d'Âgathinus , de Boerhaave, de Stabl , d'Hoffmann , de Barthez , etc.
Il est donc facile de comprendre qu'une doctrine , lors même qu'elle renferme des parties défectueuses, offre quelque chose de bien plus solide et de bien plus durable qu'un système ; puisqu'il existe entre ces deux conceptions toute la distance que l'on trouve entre les futiles produits de l'imagination et les conséquences positives des faits ; entre une idée dominante , exclusive , et la réunion logique d'un certain nombre d'axiomes basés sur l'observation. Faut-il s'étonner, d'après ces vérités, si Broussais, dont le système florissait il y a quelques années, est déjà tombé, tandis qu'Hippocrate , dont la doctrine régnait il y a plus de vingt siècles, est encore debout !...
Si nous avions besoin de prouver la réalité de nos assertions par l'opinion des hommes sérieux, il nous suffirait d'ouvrir leurs
ouvrages pour dissiper tous les doutes. Ainsi Virey, Dicl. des se. métl, t. \,j>. 100, dit positivement : « Une doctrine, en général, s'appuie sur des faits ou des principes admis , reconnus comme
vrais déplus, les conclusions qu'on en tire doivent émaner
naturellement comme des conséquences nécessaires des principes, de manière à composer un édifice plus ou moins solide; il faut donc que toutes les parties de la doctrine s'enchaînent , se soutiennent entre elles, s'expliquent mutuellement, servent à s'éclairer, à se fortifier l'une l'autre. »
Par une conséquence naturelle de la supériorité de la doctrine sur le système, nous ne voyons plus la première enseignée , comme le second , souvent par un seul homme ; nous la trouvons le plus ordinairement professée par une ou plusieurs facultés, quelquefoil même par le corps médical à peu près tout entier. Au lieu de donner naissance à des sectes, elle forme des écoles; au lieu d'être propa par des adeptes avec toute la violence et l'aveuglement du prosélytisme, elle est suivie, développée avec sagesse et discernement par des élevés qui l'embrassent religieusement avec toute la conviction d'un culte.
En proposant une généralisation pathologique , c'est donc au tenue doctrine que nous nous arrêterons exclusivement, lorsqu'il s'agira d'établir les bases fondamentales de la science et de l'art.
Ce terme est d'ailleurs celui du programme de la Société de Médecine de Caen : « Peut-on, dans l'état actuel de la science, établir les bases d'une doctrine ou d'un système général de pathologie qui paraisse le plus convenable pour l'enseignement de la médecine et la pratique de l'art? »
Ici, bien évidemment, le mot système n'est pas pris dans son véritable sens, mais avec la modification que lui imprime l'épithèle de général, et l'intention formelle de le faire accepter comme synonyme du terme doctrine.
Déjà Monfaleon, loc. cit., t. 54, p. 465, avait essayé de distinguer ces trois expressions, lorsqu'il disait : «On entend par doctrine médicale l'ensemble ôv> opinions d'un homme ou d'une école sur la pathologie.. f. Un système ne diffère d'une
Dl I IMIIUN des TERMES.
hypothèse que du plus au moins; l'acception du premier est bien plus générale que celle de la seconde.... La théorie diffère essentiellement du sytème : l'un est l'interprétation arbitraire de la nature; l'autre, la conséquence, l'expression naturelle des faits; il y a entre eux toute la différence qui existe entre l'erreur et la vérité. »
Nous l'avons dit dans un autre ouvrage : « C'est en établissant dr> doctrines , en imaginant des systèmes , en faisant des théories , que s'est particulièrement exercé le génie des médecins spéculateurs ; mais comme ils ont trop souvent remplacé les faits positifs et leurs corollaires naturels par des hypothèses fictives , ce qui paraissait hier dans le domaine de la vérité se trouve aujourd'hui dans celui de l'erreur. Des révolutions incessantes sont venues modifier la science médicale , infirmer ses théories , immoler ses sytèmes et changer ses doctrines. »
CARACTERES, DIFFÉRENCES, RA1T0RTS DE El MÉDECINE
De toutes les sciences et de tous les arts essentiellement utiles à l'humanité , la médecine est celui dont les droits a la reconnaissance des individus et des nations sont le plus anciennement et le plus légitimement acquis. Et cependant , de toutes les connaissances humaines, elle fut presque toujours la plus exposée à l'ingratitude, à l'oubli des hommes : qui le croira? de ceux mêmes qu'elle avait rendus à la vie ! Et cependant elle est encore, aujourd'hui , dans la déplorable nécessité de prouver, comme science et comme art, sa réalité, son existence, contestées par l'ignorance ou la prévention.
Chaque jour, en effet, la prévention dit, et l'ignorance répète : « La médecine est une science conjecturale ; elle ne repose que suides hypothèses bien souvent imaginaires ; et les moyens qu'elle met en usage , comme art, sont inconnus ou bornés dans leur action , fréquemment sans aucun effet avantageux pour la guérison des maladies. »
« Naguère, dit Cabanis, Œuv. comp., t.f,p. 506, il était du bel air, à Paris, de se moquer de la médecine, de traiter son pouvoir