XXIII. DOGTPJNE PHILOSOPHIQUE
La philosophie rationnelle qui , dans la précédente époque , avait sauvé toutes les sciences du plus funeste des naufrages, dominait de plus en plus leur empire. Bacon, Descartes, Galilée, Pascal, Leibnitz, Newton, Condillac , etc. , étaient les oracles de l'entendement humain , et tous les esprits sérieux paraissaient vouloir se grouper autour de ces grandes autorités. Les botanistes les plus célèbres, Linné, Tournefort, de Jussieu, etc., commandaient l'admiration par l'ordre merveilleux qu'ils avaient établi, dans leurs belles classifications , entre les innombrables individualités qui, par leur ensemble, constituent l'objet principal de la phytologie. La science médicale se trouvait donc tout naturellement portée en môme temps vers une doctrine philosophique et vers uûrf classification nosologique plus complètes et plus rigoureuses. Arétée de Cappadoce, Félix Plater, Césalpin,J. Jonstonus, Boissier de Sauvages, Linné, Vogel, Cullen, Macbride, M. Sagar, Selle, Yilet, Darwin, Sprengel, Hufeland, Frank, etc., avaient déjà tenté des essais plus ou moins heureux pour arriver à ce double résultat. Il était réservé au célèbre Pinel d'opérer dans ce sens une véritable révolution en médecine par la publication de sa Nosayraph icphilosoph ique, dont la première édition parut en 1 798.
Les médecins nosographes ont beaucoup varié sous le rapport des bases qu'ils ont adoptées dans leurs classifications.
Jonstonus, l'un des plus anciens nosologues, prit l'anatomie pour fondement de ses divisions. Il fut imité par Sennert, Tourdes, Àlibert, qui rangea les maladies par familles.
Van de n Wel, en 1785, choisit, pour base, la physiologie,
spécialement les forces vitales et les propriétés des corps affectés.
Vachier , en 1785, prit aussi pour fondement la physiologie ,
mais plus particulièrement les fonctions lésées. Darwin, en J 796 ,
dans sa Zoonomic , partit du même principe.
lOi SYSTÈMES ET DOCTRINES PATHOLOGIQUES.
J. Hébenstreit , en 1754, prit pour base les causes des maladies.
Machbride, en 1772, classa les altérations d'après leur plus ou moins grande généralisation, suivant le sexe, l'âge, etc.
Baumes , en 1801 , adopta pour base l'état chimique.
Bousier de Sauvages, en 1 732, conformément au vœu de l'illustre Sydenham, prit pour base la nature des maladies, exprimée par un ensemble de symptômes propres, et choisit une méthode analogue à celle des botanistes. Il lut suivi , dans cette voie , avec des modifications dans l'arrangement du plan, par Linné, Vogel, Cullen , Sagar. Vite! , Selle , Pinel, Tourtelle , Duret, etc.
Parmi ces auteurs, plusieurs séparèrent la médecine de la chirurgie, qui trouva dès lors ses classificateurs particuliers. Chez les anciens, et chez les Arabes, les maladies externes étaient décrites sans autre ordre que la disposition des parties affectées, en les considérant a capite ad calcem. À la renaissance de la pathologie, on divisa ces maladies , d'après le fameux Pentateuque chirurgical, en cinq classes principales : plaies , tumeurs, ulcères, fractures, luxations. Lauth, en 1788, admet douze groupes, en se fondant sur la nature de la maladie ; Callisen , en 1798, prenant la même base, réduit sa division à cinq classes. Richerand, dans sa Nosographie chirurgicale, dont la première édition est de 1805, adopte la base anatomique, et, suivant l'appareil qu'elles affectent , distingue les altérations morbides externes en huit classes.
Au milieu de ces conditions favorables, Pinel se pose à luimême une question grave et qui n'est pas sans analogie avec celle de notre programme, Nosogr. phil., introd., p. 1 : « La médecine est-elle susceptible de former un ensemble régulier de doctrine , et peut-un lui appliquer une méthode d'enseignement analogue à celle des autres sciences physiques ? » Il fallait dire des autres sciences naturelles. En effet , la médecine est une science physiologique, branche de l'histoire naturelle, et non point une science physique. Il ne s'agit pas ici d'une vaine dispute de mots, il s'agit d'une question de principe; et Pinel, qui était solidiste
DOCTRINE PHILOSOPHIQUE, loo
et mathématicien , ne fait pas simplement , dans cette occasion , abus d'un terme, il obéit à ses anciennes, à ses premières convictions.
Du reste, Pinel répond affirmativement à sa question, au double point de vue d'une doctrine à fonder et d'une méthode k suivre dans son enseignement.
D'après sa doctrine , que nous avons cru devoir distinguer sous le titre de philosophique , il commence par déclarer que l'observation et l'expérience offrent les seuls guides certains pour avancer dans les voies de la vérité ; que l'induction rigoureuse des faits les plus simples aux plus compliqués , est le meilleur moyen de s'élever à des principes généraux ; que l'analyse philosophique appliquée à la médecine, est le procédé le plus sûr pour donner à cette science toute la perfection dont elle est susceptible. Mais il veut ensuite que chaque maladie soit une individualité toujours bien identique et bien distincte de toutes les autres , afin de pouvoir les plier k sa distribution en cinq classes, vingt-deux ordres et cent quarante et un genres.
Ainsi l'auteur dit, loc. cit. , p. 2 : « Les faits particuliers , c'est-à-dire les histoires individuelles des maladies internes, tracées avec soin pendant leur cours entier, ont été et seront k jamais les vrais fondements de toute doctrine solide... La maladie doit être considérée, non comme un tableau sans cesse mobile , comme un assemblage incohérent d'affections renaissantes qu'il faut sans cesse combattre par des remèdes , mais comme un tout indivisible depuis son début jusqu'à sa terminaison, un ensemble régulier de symptômes caractéristiques, et une succession de périodes, avec une tendance de la nature, le plus souvent favorable, et quelquefois funeste... Une distribution méthodique et régulière suppose, dans son objet, un ordre permanent et assujetti k certaines lois générales; or, les maladies , qu'on regarderait à tort comme des écarts ou des déviations de la nature , n'ont-elles point ce caractère de stabilité, puisque leurs histoires, recueillies par les anciens et les modernes, sont si conformes, lorsqu'on ne trouble point la marche de la nature? »
Pinel est tellement dominé par le pressant besoin de classer les altérations morbides , qu'il donne , pour arriver plus facilement à ce but, le pernicieux conseil de tronquer les résultats de l'observation : « Il faut , dit-il, loc. cit., p. PI, pour rapprocher et coordonnera maladies, faire abstraction des affections particulières qui tiennent à l'Age , à la constitution et à d'autres circonstances individuelles; on s'arrête seulement à certains symptômes fondamentaux qui leur sont communs, et qui, par leur réunion, son! propres à former l'histoire du genre. »
La doctrine de Pinel est erronée dans sa base , puisqu'elle jvpose sur l'admission d'entités morbides en contradiction avec les enseignements de l'expérience. Elle est insuffisante et peu rationnelle, puisque l'on y trouve le solidisme professé d'une manière exclusive sous les dehors séduisants de la philosophie ; elle n'est plus à la hauteur des connaissances médicales , puisqu'elle admet la classe entière des fièvres avec toutes leurs variétés, etc.
La classification qu'il établit est sans doute moins incomplète et moins imaginaire que la plupart des autres , mais elle offre le vice fondamental de coordonner les maladies comme des individualitrs parfaitement distinctes, à la manière des zoologistes, des géologues et des botanistes ; de prendre des effets symptomatiques pour des maladies essentielles; de ranger sous des noms différents des altérations identiques ; de consacrer la séparation de la médecine et de la chirurgie, etc. Si nous avions besoin d'appuyer, par des citations, le jugement que nous portons sur les nosographies en général, etsurcelle de Pinel en particulier, nous pourrions invoquer une autorité qui certes ne serait pas suspecte :
« On sait fort bien qu'un médecin déjà instruit, qui approfondit et soumet au creuset d'une sévère analyse nos meilleures nosographies , y trouve beaucoup de lacunes à remplir, plusieurs imperfections ; qu'il est arrêté à chaque pas, dans les névroses et les lésions organiques, par exemple, s'il veut trouver dans ces maladies le même caractère fondamental. » (Pinel et Bricheteau, Pic*, des se. méd., t. 56, p. 262.) Si , comme Pinel en fait lui-même l'aveu, les classifications
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nosologiques sont insuffisantes , incomplètes , ce n'est pas assurément par défaut de divisions. Dans presque toutes , en effet, nous les trouvons prodiguées avec excès. Ainsi, Pinel admet : cinq classes , vingt-deux ordres , cent quarante et un genres ; Sauvages: dix classes , quarante-quatre ordres, trois cent quinze genres ; Linné : onze classes , trente-sept ordres , trois cent vingtcinq genres ; Sagar : treize classes , cinquante-quatre ordres , trois cent cinquante et un genres; Vogel : onze classes, cinq cent soixante genres ; Tourtelle, six classes, cent quatre-vingt-deux genres , sept cent neuf espèces , etc.
Au milieu de ces graves inconvénients qui, toutefois, portent plus souvent encore sur la forme que sur le fond , les travaux de Pinel ont puissamment concouru , par eux-mêmes , aux progrès de la science médicale, en la ramenant dans les voies hippocraliques , en y faisant une application plus judicieuse de l'induction et de l'analyse; en y jetant, comme nous l'avons dit précédemment, plusieurs éclairs de génie qui sont devenus les germes précieux des ouvrages les plus remarquables de notre époque sur la médecine et sur l'anatomie des tissus.