XXVII. DOCTRINE NUMÉRIQUE
On lui donne encore les noms de procédé numérique, de statistique médicale. Cette doctrine, dont M. Louis est l'auteur, consiste à voir dans la médecine ce que Locke voyait dans le cerveau chez l'enfant : table rase ; à n'admettre que l'observation rigoureuse pour l'acquisition des faits ; à ne prendre ceux-ci que dans le domaine de la pathologie ; enfin , à ranger ces faits dans une assez grande variété de catégories distinctes ; à juger, alors, de la valeur des généralisations, par la majorité de ces mêmes faits.
Cette doctrine, ou, si l'on veut, ce procédé pour en fonder une, est assurément très-louable dans ses motifs, mais il manque d'opportunité dans son principe, et de possibilité dans son exécution. Pourra-t-on jamais regarder comme non avenus les faits si nombreux et si variés déposés si consciencieusement, dans la science, par Hippocrate, Arétée, Houllier, Duret, Fernel , BaillOO, Sydenham , Baglivi, Holïmann, Morgagni; de Haên, PriDgle, Bordeu, Tissot, Stbllj Pinel, Selle, Desbois de Rochefort,
Corvisart , Rœderer , Wagler, Hufeland , Laënnec, Andral , et tant d'autres bons observateurs que nous pourrions citer ; pourra-t-on penser que ces faits, recueillis au milieu de siècles, de pays, de climats, d'hommes si différents, seront avantageusement remplacés par des faits, également bien observés sans doute, mais pris au milieu des mômes hommes, dans le môme climat, le même pays, le même siècle , lorsqu'il s'agit d'établir une doctrine médicale universelle , applicable à toutes ces variétés ? Nous ne le croyons pas.
D'un autre côté, ce procédé, qui pourrait tout au plus s'appliquer à des individualités identiques, sera-t-il convenable pour les maladies, qui se trouvent si diversifiées, qu'à peine en pourrait-on rencontrer deux absolument semblables, dans la même catégorie? Nous ne le pensons pas davantage. Enfin, la vie d'un observateur laborieux, en la supposant même très-longue , suffira-t-elle jamais à l'immense travail que cette doctrine impose à celui qui voudra la fonder? Nous le pensons encore moins. Et cependant, si ce travail reste inachevé, si ceux qui devraient le continuer suivent le même procédé , ne recommenceront-ils pas à nouveaux frais la série des observations qui leur paraîtront seules en mesure de constituer la doctrine médicale , qui restera toujours , ainsi , avec la simple valeur d'un projet? Dès lors, tout en accordant beaucoup d'estime à l'auteur du procédé numérique, nous le croyons engagé dans une voie spécieuse, mais fausse , dans un dédale sans issue.
Nous ne parlerons qu'en passant de la doctrine des probabilités, que l'on voulut autrefois appliquer à la médecine , et que M. le professeur Risuéno vint, il y a quelques années, proposer sans succès à l'Académie. Cette doctrine, qui , sous plusieurs rapports, se rapproche de la méthode numérique , mérite encore moins une sérieuse réfutation.