DOCTRINE ÉCLECTIQUE
doctrines, choisissent, dans chacune d'elles, tout ce qui leur paraît admissible, pour en former un ensemble de généralités qui servent à les diriger dans l'observation. Le fondateur de cette doctrine fut , d'après les uns, Àrchigène d'Apamée; d'après les autres, Agathinus de Sparte. Elle eut pour sectateurs : Arétée de Cappadoce, de Haën , Corvisart, Laënnec, Andral, Cruveilhier, et la plupart des bons praticiens de notre époque. Elle fut professée dans le plus grand nombre des Facultés et des Académies, surtout depuis la renaissance des sciences et des arts.
Ce moderne éclectisme est jugé beaucoup trop favorablement par Cabanis, loc. cit., p. H% : « L'éloquent Baglivi en avait déjà tracé l'ébauche à Rome , dans ses cours , dont la célébrité faisait accourir des élèves de toute l'Europe.... Des opinions de Stahl, de Van Helmont et du solidisme étendu, modifié, corrigé, s'est formée cette nouvelle doctrine, à laquelle Bordeu, Venel, Lamurre, l'on peut dire même l'école de Montpellier presque entière , ont donné beaucoup d'éclat et de partisans. Agrandie par les travaux de Barthez.... , profitant des découvertes réelles de toutes les sectes, en se dépouillant de cet esprit exclusif qui étouffe la véritable émulation , et qui n'a jamais enfanté que de ridicules débats , elle deviendra la seule théorie incontestable en médecine ; car elle sera le lien naturel et nécessaire de toutes les connaissances rassemblées sur notre art jusqu'à ce jour. »
Nous sommes loin de partager cet avis. En rendant justice à la prudence , à la sagesse des praticiens habiles qui repoussent , comme faux et dangereux , tous les principes absolus, tous les systèmes exclusifs , nous déclarons qu'à notre sens l'éclectisme n'est pas une doctrine.
Nous avons défini la doctrine : « un ensemble de notions fondamentales déduites plus ou moins rigoureusement de l'expérience et de l'observation, liées entre elles de manière à former un corps de principes d'où l'on fait dériver, à titre de conséquences, les préceptes de la science et les applications de l'art. »
Or, V éclectisme , à l'instar de ces mosaïques dont nous admirons l'arrangement ot la symétrie, n'offre qu'une réunion de dogmes
plus ou moins bien assortis, mais sans principe commun, sans loi fondamentale, sans lien pour enchaîner ces éléments divers et pour en former un corps homogène; par conséquent, sans le caractère essentiel , indispensable pour constituer une doctrine. Si vous empruntez ce lien, cette loi fondamentale , ce principe commun, à Tune des doctrines qui se trouvent enregistrées dans la science médicale . c'est cette doctrine que vous reproduisez avep des modifications; ce n'est point l'éclectisme que vous établissez. Enfin, si vous créez ce principe commun, cette loi fondamentale } se lien, c'est «ne doctrine toute nouvelle que vous introduisez dans le domaine pathologique, mais l'éclectisme a complètement disparu. Si donc nous le maintenons encore au nombre des généralisations de la science, nous devons, en même temps, le regarder comme un instrument sans ressort, incapable d'imprimer à la médecine des impulsions puissantes et fécondes; enfin comme une doctrine sans réalité , sans avenir.
flfons croyons avoir exposé, avec exactitude et sans partialité, les théories, les systèmes et les doctrines qui se rencontrent actuellement dans le domaine de la science médicale. Ce travail, nécessaire à l'ensemble du problème que nous avons à résoudre, présentera d'ailleurs le double avantage de faire mieux connaître les richesses de cette science , et de préciser les sources dans lesquelles nous aurons à puiser lorsque nous arriverons a l'établissement d'une doctrine. Nous devons maintenant constater l'état dans lequel se trouve aujourd'hui la science pathologique, envisagée sous le point de vue de sa plus grande universalité.
Dans ses observations pratiques , dans ses recherches expérimentales , dans ses remarquables inventions , l'esprit humain commence toujours par le plus compliqué, traduction de son insuffisance, pour arriver, après bien des essais et bien des variations, à cette belle simplicité naturelle, expression sublime de la haute intelligence qui préside au gouvernement de l'univers : comme si Dieu voulait faire comprendre à l'homme , pour humilier son orgueil et l'élever en même temps à ses propres yeux, qu'il est un mélange de faiblesse et de puissance, d'impérilie et de capacité, d'inaptitude et de génie , d'erreur et de vérité !...
N'est-ce pas, en effet, dans cet indéfinissable mélange des éléments opposés de notre nature, qu'il faut chercher les causes de ces alternatives de raison et de folie , d'abaissement et de grandeur que nous retrouvons partout dans nos sciences , dans nos arts et même dans nos institutions?
En effet, pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, est-il possible de rencontrer ces incontestables antithèses d'une manière
y|80 ÉTAT ACTUEL CHEZ TOUS LES PEUPLES.
tout à la fois plus admirable et plus désespérante que dans les innombrables phases de la science médicale ? N'avons-nous pas vu ses doctrines , depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours , tantôt compliquées , inintelligibles, bizarres, extravagantes, fausses dans leurs principes , dangereuses dans leurs applications ; tantôt simples, claires, sensées, rationnelles, vraies, utiles dans leurs dogmes pratiques ; mais incomplètes ou même erronées dans la théorie, dans l'établissement des lois qui servaient a les constituer ?
Qu'est devenue la science pathologique, au milieu de ces aberrations et de ces déplorables vicissitudes? Telle est précisément l'importante question que nous devons examiner.
Sans nous jeter dans l'interminable discussion de la supériorité relative des anciens et des modernes ; sans affirmer, avec les uns : « que les anciens avaient fait la science ; que les modernes, loin de la perfectionner, l'ont entièrement dénaturée; » sans avancer, avec les autres : « que les modernes seuls ont une valeur positive en médecine ; que les anciens n'ont recueilli que des faits incomplets , sans intérêt et sans utilité pour servir de base à la science; n'ont enfanté que des rêveries et des systèmes imaginaires, » nous rendrons aux premiers comme aux seconds la justice qui leur appartient, et nous chercherons franchement la vérité dans leur appréciation comparative.
« En lisant les écrits des anciens médecins, dit Cabanis, loc.eit., p. 568, on a souvent sujet de s'étonner qu'avec si peu de connaissances exactes en physique, avec des moyens curatifs si faibles et si bornés , ils aient pu porter si loin la pratique de leur art. Mais, outre cet esprit éminent d'observation qui fait leur caractère distinctif , ils furent exempts de beaucoup de préjugés systématiques , dont les modernes, malgré toute la supériorité de leur savoir, ont beaucoup de peine à se délivrer entièrement. »
Cabanis a bien apprécié le caractère essentiellement observateur des anciens, d'Hippocrate en particulier, mais c'est l'absence de connaissances anatomiques et physiologiques, avant tout, qu'il fallait regretter pour eux ; et beaucoup moins le défaut de notions savantes
en physique , en chimie ; notions qui les auraient probablement fait sortir des voies de la nature , qu'ils suivaient avec tant de sagesse et de raison, tandis que cette connaissance des organes et des fonctions de l'économie vivante les eût sans doute élevés très-haut dans une aussi bonne direction.
« Une circonstance particulière , ajoute le môme auteur, paraît avoir influé beaucoup sur la rapidité de leurs premiers pas... c'est qu'ils n'avaient point imaginé de morceler dans la science ce qui est indivisible dans la nature ; et qu'habitués à considérer les fonctions de la vie sous toutes leurs faces ; les altérations dont elles sont susceptibles, sous tous leurs rapports; les moyens de curation et les effets de ces moyens, sous un seul point de vue , il s'ensuivait que les observations de ces génies originaux , leurs expériences , leurs raisonnements, embrassaient toujours la totalité des phénomènes et l'ensemble de leur sujet. »
Ici, Cabanis met le doigt sur l'une des plaies médicales de notre époque. En effet, rien n'a peut-être porté plus de préjudice à l'avancement de la science, à l'instruction solide, et, disons-le sans hésitation, à la moralité professionnelle de ceux qui l'exercent, que la séparation de la médecine et de la chirurgie; mais surtout ces sousdivisions de chacune d'elles en spécialités plus ou moins bornées et difficilement affranchies de l'imputation, quelquefois cependant injuste, d'un peu de savoir-faire et de charlatanisme. Cabanis va même bien plus loin dans le passage de la citation que nous avions d'abord supprimé, lorsqu'il ajoute : « Le morcellement delà pathologie paraît avoir influé beaucoup sur le désordre, l'on peut même presque dire sur le brigandage qui s'est introduit dans la médecine, vers ces derniers temps. »
Ainsi , les anciens avaient sur les modernes l'avantage incontestable d'être plus rapprochés de la nature , de marcher dans leur observation avec plus d'indépendance et plus d'unité ; caractère précieux que nous retrouvons dans les faits dont ils ont enrichi le domaine de la science.
Cabanis, loc. cit. yp. $14, explique de cette manière la différence qui, sous ce rapport essentiel, distingue les anciens des mordernes :
« Peut-être n'est-il pas inutile d'insister sur les raisons qui, malgré la supériorité des lumières de notre siècle, font que si souvent les anciens sont au-dessus de nous dans les sciences ou dans
les arts de pure observation Né pourrait-on pas croire que
c'est à la facilité do nous procurer des livres sur tous les sujets, à l'habitude d'y puiser presque toutes nos connaissances, qu'il faut attribuer ce défaut de profondeur, d'originalité, de vérité frappante dont offrent trop d'exemples les observateurs modernes, une grande partie de leur temps étant employée à chercher dans les livres ce que les vrais observateurs ont vu dans la nature 1 »
Cette remarque est pleine de justesse : nos illustres maîtres en médecine* comme en chirurgie, tels qu'Hippocrate , Arétée, Baillou, J. L. Petit, Desault, Dupuytren, etc., avaient assurément beaucoup moins d'érudition que d'habileté pratique.
Ce que nous disons pour l'application des dogmes est également vrai pour ces dogmes eux-mêmes; et si l'on voulait comparer sérieusement la doctrine d'Hippocrate, élevée dans l'enfance de l'art, à nos doctrines modernes, favorisées dans leur établissement par le concours de l'anatomie, de la physiologie, de toutes les sciences accessoires, aujourd'hui si voisines de leur perfection , peut-être l'avantage resterait-il à la première ; peut-être la trouverions-nous plus conforme a la saine pratique , plus rationnelle et plus rapprochée de la vérité. Si nous cherchions ensuite la raison de cette étonnante supériorité , nous la reconnaîtrions dans la différence des sources qui fournirent ces doctrines, les unes ayant été puisées dans l'art; l'autre, dans la nature.
« Les explications des anciens, ajoute Cabanis, loc. cit.,p.2~0, n'ont pas toujours été remplacées d'une manière fort heureuse. Il en est plusieurs qui reparaissent de temps en temps avec éclat et qui semblent devoir survivre à toutes celles qui les ont renversées ; il en est où le sceau de la nature paraît si fortement empreint, que chaque nouveau progrès de la science les confirme ; il en est , enlin, que le bon esprit des pères de la médecine avait laissées dans le vague, et qu'après tant d'efforts inutiles pour leur donner
plus de précision, l'on doit peut-être considérer comme devant y rester toujours : car les termes plus rigoureux employés par la science moderne, n'en sont que plus vicieux, quand ils établissent, comme certains , des rapports qu'on n'a point reconnus par des examens attentifs. »
La question de supériorité relative des anciens et des modernes, au double point de vue du dogme et de l'application , nous paraît donc aujourd'hui définitivement jugée pour tout esprit sérieux. Les premiers ont plus de simplicité, plus de naturel, plus d'originalité; les seconds, plus de science, plus de précision dans leurs axiomes, plus de moyens d'investigation pour découvrir les maladies , pour en bien établir le siège et la nature ; des agents thérapeutiques plus nombreux et plus puissants pour les combattre. S'ils ne se laissaient pas éblouir par l'éclat de leurs connaissances, ni détourner de la voie médicale par l'attrait dangereux des notions accessoires; s'ils marchaient d'un pas ferme dans le sentier de l'expérience et de l'observation pathologiques, en étudiant la nature dans la nature elle-même, ils auraient bientôt, sur les anciens, toute la supériorité que doivent leur donner le temps et le progrès.
Toutefois , nous n'accordons ni aux uns ni aux autres la suprématie du génie médical. En effet, si les anciens nous étonnent par tout ce qu'ils ont fait, avec peu de moyens en apparence, n'avaientils pas, comme les modernes, le grand livre de la nature, toujours ouvert pour celui qui sait y lire? Et si les modernes ont effectué proportionnellement beaucoup moins, avec des ressources plus puissantes, n'ont-ils pas, au milieu de semblables richesses, dû se garantir de l'abus même de ces ressources ; abus que les anciens n'eussent peut-être pas évité davantage ?
Nous dirons plus, ils auraient probablement perdu en habileté pratique, en originalité , ce qu'ils auraient gagné en théorie, en érudition; et si nous voulions passer de la présomption au fait, il nous suffirait de citer comparativement Hippocrate et Galien. En résumé, nous pensons que le génie médical se rencontre chez les anciens comme chez les modernes ; que les premiers, moins distraits
de l'objet essentiel de leurs études, étaient peut-être plus médecins, parce qu'ils étaient moins chimistes , physiciens, géologues, etc.; tandis que les autres , par cela même qu'ils sont plus géologues , physiciens, chimistes, etc., sont peut-être, en raison de cette même diversion, un peu moins médecins.
Il n'en faut pas inférer cette conclusion erronée : que la culture des sciences accessoires est nuisible à celle de la médecine ; mais seulement : que, dans les connaissances humaines, comme partout, il n'est presque jamais d'avantage sans inconvénient.
Plus on avance dans une science d'observation , plus ces écueils deviennent séduisants et nombreux; plus, par conséquent, ceux que nous venons de signaler sont difficiles à bien éviter. « L'étude d'un système, dit Cabanis, loc. cit., p. 205 , est plus facile que celle de la nature : dans la pratique , il semble aplanir toutes les difficultés. »
D'un autre côté , les hommes d'un puissant génie parviennent rarement à se condamner aux exigences d'une observation lente, froide et rigoureuse ; et lorsque la science dont ils s'occupent offre beaucoup de faits , leur premier , leur plus impérieux besoin est de les systématiser.
«Le génie, dit Raige-Delorme, loc. cit., p. 214, s'astreint rarement aux lenteurs de l'induction , et en franchit presque toujours les degrés ; il saisit avec sagacité les rapports qui échappent aux yeux vulgaires ; il entrevoit tout d'un coup , dans un petit nombre de faits , la cause ou le mécanisme d'un phénomène trèscompliqué; il le conçoit dans son ensemble; il le compose et le crée en quelque sorte , combinant tous ses éléments d'après le principe dont il dispose , et dont il n'a qu'à déduire les conséquences. »
Faut-il donc s'étonner actuellement de ce concours prodigieux , de cette variété infinie de doctrines , de théories et de systèmes qui sont venus , depuis l'origine de la médecine , encombrer son domaine , favoriser quelquefois , mais le plus souvent retarder ses progrès? Faut-il s'étonner du temps et des efforts nécessaires pour déraciner entièrement des erreurs accréditées , lorsqu'on les voit
s'établir avec tant de faveur , se propager avec tant de prosélytisme,
résister à la destruction avec tant de persévérance? C'est alors
qu'apparaît , dans toute sa vérité, la haute sagesse du principe de Descartes , qui voulait , dans la réforme des idées , les soumettre toutes au plus sérieux examen, pour en bien constater la solidité ; parce que , disait-il : « L'habitude de croire équivaut presque toujours pour nous à la démonstration. »
A côté de ces vérités effrayantes pour le sort de l'humanité soumise à l'empire des applications médicales , il en est heureusement d'autres bien rassurantes et bien positives : c'est qu'en médecine la pratique n'a presque jamais suivi toutes les aberrations de la théorie ; que , dans tous les temps , nos bons observateurs ont presque toujours parcouru les mêmes voies ; que, dans tous les siècles et dans tous les pays , leurs méthodes furent souvent uniformes comme la nature elle-même.
« Malgré le ton décisif dont on affirme le contraire, dit Cabanis, loc. cit., p. 490, la pratique de tous les siècles est au fond la
même Depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, il est sûr que tous
les bons observateurs ont retrouvé ce qu'il avait vu. Arétée, Alexandre de Tralles, Aëtius, Ccelius Aurélianus, Celse, Galien, sont encore souvent, pour nous , des guides sûrs. Dans notre Europe moderne, les restaurateurs de la médecine les ont suivis pas à pas : Sennert, Lommius, Duret, Prosper Alpin, Baillou, Fernel, Rivière, etc., n'ont obtenu tant de succès qu'en devenant leurs disciples.... et, de nos jours, les médecins les plus distingués n'ont appris à les surpasser quelquefois , qu'en les imitant presque toujours. »
Si donc nous ne trouvons pas encore aujourd'hui , pour les différents pays, et même pour chacun d'eux en particulier, dans les dogmes, cette unité fondamentale qu'il serait si désirable d'y voir s'établir, du moins y rencontrons -nous , presque partout, l'unité pratique avec les modifications que doivent apporter les différences des climats, des institutions, des habitudes et des hommes ; et cette unité cl' application nous semble-t-elle se rapprocher de plus en plus du naturalisme d'Hippocrale.
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